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Par Bruno Latour,
Le monde du 26 octobre 2003
Source : http://www.lemonde.fr/article/0,5987,3232--335500-,00.html
On dit la France paralysée,
le peuple désespéré, les élites épuisées.
Il paraît que notre Marianne aux seins de marbre n'a plus assez
de lait pour abreuver ses enfants. C'est le moment de prendre un peu de
recul et d'aller chercher ailleurs des outils à la mesure de la
tâche. Justement, l'occasion s'en présente grâce à
la parution en français du livre du philosophe américain
John Dewey (1859-1952), vieux de près de 80 ans, dont le titre
nous va toujours comme un gant : Le Public et ses problèmes.
Qu'est-ce que le Public
? Presque le contraire de la République. Celle-ci est déjà
constituée ; elle forme un tout ; c'est une substance à
prendre ou à laisser ; elle est incarnée par l'Etat, représentée
par le gouvernement, connue par les savants, rectifiée par les
militants, exprimée par l'administration. Puissance tutélaire,
la volonté générale abrite les citoyens comme les
Vierges médiévales couvraient de leur manteau le troupeau
des fidèles.
Le Public, c'est l'ensemble encore inconnu créé de bric
et de broc par les conséquences inattendues de nos actions - et
par les conséquences également inattendues de nos efforts
pour remédier à nos errements... L'Etat n'est que l'ensemble
des spécialistes désignés pour s'occuper à
plein temps de sonder ces surprenants effets : un moment d'inattention,
et il cesse de représenter le Public pour devenir un lobby parmi
d'autres. La République connaît le bien commun ; le Public
l'explore à tâtons.
Comme le roi de jadis,
"l'Etat ne peut mal faire" alors que le Public, ce sont des
aveugles menés par des aveugles.
Ainsi, deux conceptions de la démocratie s'opposent radicalement
: l'une qui sait de source sûre ce qui doit nous réunir,
l'autre qui l'ignore. La première est royale et religieuse, la
seconde civile et laïque. Alors que la République ne conçoit
l'action politique que comme l'application plus ou moins aisée
de ce savoir, le Public doit se composer peu à peu ; il ne se manifeste
à lui-même que par une expérience toujours reprise.
Alors que la République s'exprime par ses porte-parole autorisés,
le Public doit se représenter par l'invention continuelle de nouveaux
canaux et de nouveaux modes d'expression. Devant le Public, il faut prouver
à chaque fois la source de l'autorité.
Ce livre est encore brûlant parce qu'il est écrit entre les
deux guerres dans une période terriblement semblable à la
nôtre : Dewey appelle "grande société" ce
que nous appelons "globalisation", "presse et radio"
ce qui nous vient par Internet, "montée des fascismes"
ce qui nous effraie dans le fondamentalisme. Il sait que, si la démocratie
doit survivre, il faut en modifier en profondeur sinon l'idéal
du moins le mode d'exercice. Sans cela, le peuple devient un fantôme.
Toutes les théories politiques fondées sur l'application
d'un savoir échoueront - au pire dans un bain de sang, au mieux
dans la désillusion. Il faut les fonder sur l'ignorance, ou plutôt
sur le tâtonnement attentif, ce qu'on appelle la recherche. Nous
ne savons pas encore ce qui nous rassemble ni les effets lointains de
nos actions.
Comment nous organiser
pour les apprendre ? La réponse est révolutionnaire : par
une attention nouvelle aux choses. Avons-nous oublié que dans le
mot République il y a le mot "chose"? Qu'est-ce donc
qu'une chose publique ? Ce qui nous concerne tous sans que nous sachions
encore exactement comment nous lui sommes attachés. Ce peut être
la pollution atmosphérique aussi bien que le dossier des retraites,
le voile islamique autant que le virus du SRAS, les fermetures d'usine
autant que les sacrifices faits aux divinités. "Pragmatiste",
cela ne veut pas dire "pragmatique". Dewey est beaucoup plus
radical que toutes les traditions révolutionnaires de gauche et
surtout de droite, fondées sur l'application dans la réalité
d'un savoir ou d'une utopie. Le pragmatisme, c'est d'abord l'attention
aux pragmata, c'est-à-dire aux choses bizarres, incertaines, fluctuantes,
tentaculaires, ce qui montre l'étendue de nos soucis, donne la
mesure de notre ignorance, offre la possibilité d'un accord.
Deux radicalismes s'opposent donc : celui du savoir assuré, celui
de la composition. En 1914 déjà, Emile Durkheim trouvait
cette théorie si dangereuse pour la République qu'il y consacra
tout un cours : "C'est tout l'esprit français qui devrait
être transformé si cette forme de l'irrationalisme que représente
le pragmatisme devait être admise." Il avait raison, sauf que
c'est justement par excès de national-rationalisme que la République
exsangue semble aujourd'hui périr.
Comme l'avait bien
vu Dewey, c'est par le totalitarisme économique que le Public a
été éclipsé : celui des marxistes de droite
comme des marxistes de gauche qui prétendent tout changer au nom
des lois naturelles de l'économie. Aussi sûrement que la
modernisation totale, le mythe de la révolution totale permet de
faire l'économie totale de la politique.
Cependant, le courage,
la volonté, la radicalité semblent encore dans le camp de
ceux qui agitent sempiternellement les drapeaux - pourtant rouges de sang
- de l'inévitable transformation. Du coup, ceux qui ont la rage
au cur, et ils sont nombreux, et ils ont de bonnes raisons, se réfugient
sous la bannière de ceux qui sont les plus à même
de les décevoir. La scène est donc dressée : les
deux révolutions impuissantes, face à face avec la réforme
impuissante. Qui tirera les marrons du feu ? N'en doutez pas : le borgne
à face de tribun qui est au courage politique ce que le Canada
Dry est à l'alcool.
Or la rage a bien d'autres canaux, la totalité bien d'autres façons
de se boucler, la radicalité bien d'autres exutoires. La totalité
a changé de sens : elle n'est pas celle du système social
à renverser ou à moderniser, mais celle du Public à
composer. "Tout" ne renvoie pas à la religion du marché
ni à celle du Grand Soir, mais à l'exigence de tout explorer,
de tout reprendre, de tout essayer, de tout consulter. Le Public n'est
pas ce fameux "service public" que ceux qui devraient le défendre
s'efforcent de démanteler, mais un problème ardu dont la
solution exige en effet de tout reconsidérer. Etre radical ne veut
pas dire que l'on se distingue des réformistes mollassons et pleutres,
mais que l'on a eu le courage de reprendre à nouveaux frais le
travail de totalisation. Oui, en effet, il faut bien "tout"
changer ; mais par quel miracle, par quelle science infuse, par quel droit
divin, auriez-vous la connaissance a priori, sans expérience, sans
épreuve, sans démonstration publique, de cette totalité
et de ce changement ? Il ne suffit pas de se camper en représentant
de l'intérêt général, encore faut-il pouvoir
le prouver par une démonstration renouvelée. Rien qui vieillisse
plus vite que la légitimité.
Si Marianne n'a plus de lait, c'est que nous avons tout simplement perdu
l'habitude de parler politique en confondant l'expression virulente ou
blasée d'une position arrêtée avec l'exploration du
Public. "Arrêtée", tout est là : il n'y
a pas en France de positions extrémistes et d'autres raisonnables,
réalistes, réformistes, subtiles. La différence passe
ailleurs : entre ceux qui parlent pour composer le bien commun et ceux
qui parlent pour interrompre le mouvement d'exploration parce qu'ils connaissent
déjà le bien commun. Les premiers sont à la recherche
d'un modus vivendi, les autres de ce qu'il faut bien appeler un modus
moriendi.On peut très bien "parler politique", comme
on dit, sans en parler pour autant "politiquement". L'expression
des intérêts est une chose, la recherche de leur composition
en est une autre. Le Public n'est pas donné : il faut le faire
exister. Dewey est un pragmatiste, non pas au sens d'un social-traître
en puissance, mais au sens, ô combien radical pour nous autres Français,
de celui qui soumet tous les pouvoirs à cette fière demande
: "Qui t'a fait roi ?"
Bruno Latour est
professeur de sociologie à l'Ecole nationale des mines (Centre
de sociologie de l'innovation), professeur d'histoire des sciences à
l'université Harvard (Cambridge, Massachusetts).
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