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Argumentaire
14.18
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L'An 01 d'Ernest -Antoine Seillière Par Gérard
Biard, Chère vermine rouge, J'ai
un peu hésité à m'adresser à vous directement.
Il ne convient pas à un homme de mon rang et de ma qualité,
gentilhomme de surcroît, de traiter directement avec la plèbe,
à plus forte raison quand elle est marxiste-léniniste. En
temps ordinaire, j'aurais délégué cette tâche
à mes porte-parole habituels, ce bon Raffarin ou ce brave Chérèque.
Mais je suis trop heureux pour cacher plus longtemps ma joie, surtout
à ceux qui ne la partagent pas. 2003 a été un grand
cru, 2004 s'annonce comme une année exceptionnelle. Enfin, on va
s'attaquer au Code du travail, cette vieille lune gauchiste ! C'est vrai, c'est
encore un peu mou, un peu brouillon, il faut affiner. D'abord, il convient
de trouver autre chose pour vous qualifier que " salarié ".
Ce terme va vite devenir impropre, je déteste les approximations.
Il y a aussi cette impardonnable faiblesse de laisser entendre que les
contrats de projet faciliteront la formation. C'est vraiment vous donner
de faux espoirs, on perd du temps, là ! Franchement, vous nous
voyez former des employés qu'on ne compte pas garder ? Et qu'est-ce
que c'est que cette lubie de vouloir réserver ce fameux contrat
aux seuls personnels qualifiés ? Et légalité des
chances, alors ? Il n'y a pas de raison que seuls les cadres bénéficient
de cette merveilleuse réforme. Tout le monde a le droit de goûter
à la piquante incertitude du travailleur jetable. Que serait la
vie sans piquant ? L'heure de la révolution,
la vraie, a sonné ! Vous n'avez peut-être pas remarqué,
chers anarcho-syndicalistes, mais je vous ai tout piqué, j'ai retourné
votre dialectique comme une chaussette, dans laquelle j'ai enfilé
mon noble pied. Aujourd'hui, la modernité, le réformisme,
le progrès, c'est moi, les archaïques, les réactionnaires,
les privilégiés, les ringards, l'Ancien Régime, c'est
vous. Il ne vous restait qu'une seule chose : les utopies de Mai 68. Eh
bien, j'ai décidé que ça aussi, je l'aurai. Je décrète
que 2004 sera l'An 01 de l'entreprise. On efface tout et on recommence. Moi aussi, je suis
réaliste, moi aussi, je demande l'impossible. Et je l'obtiens,
car je sais m'adresser à qui de droit, de braves et bons ministres
tout entiers acquis à ma cause, en l'occurrence. Le revenu minimum
d'activité, avec ses chômeurs obligés d'accepter des
contrats de six mois renouvelables pour la moitié du smic, devinez
ce que ça me coûte ? Deux euros de l'heure. Sans aucune contrepartie.
Et vous avez une petite idée de la part du budget du ministère
du Travail qui s'envole en allégements de cotisations sociales
pour les entreprises ? La moitié. Dix-sept milliards d'euros. Vous
trouvez ça révoltant ? Je m'en fous. Mieux, je m'en réjouis. Je m'emporte, pardonnez-moi.
C'est que je suis d'humeur badine. Allez, ne le prenez pas mal, au fond,
grâce à moi, vous allez pouvoir enfin les vivre, vos idéaux
de Mai trahis par les socialos-mitterrandiens. Vous rêviez de vous
libérer de l'aliénation du travail, des emplois sclérosants,
abrutissants, vous contraignant à une vie de robot, je vous exauce
: plus d'emploi du tout, rien que des petits jobs qui vous laisseront
tout le loisir d'arpenter les verts chemins de l'aventure et de la risquophilie.
Vous méprisiez l'argent, plus d'argent. Ou si peu que vous ne remarquerez
même pas que vous en avez. Vous aviez soif de contacts humains enrichissants,
de dialogues jusqu'au bout de la nuit, réjouissez-vous, dans les
centres d'accueil du Samu social et autour des grandes tables d'hôte
conviviales des Restes du cur, vous allez rencontrer plein monde.
Vous vouliez jeter vos dés par les fenêtres, inutile, vous
n'aurez plus de logement, donc plus de dés.
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