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Par Patrick
Schindler, groupe Claaaaaash, FA
Source : le Monde Libertaire, du 15 au 21 janvier 2004
En marge d'une
loi : le sens, mal caché, d'une symbolique d'oppression
OUI, encore un article sur le port du voile. Non, tout n'a pas encore
été dit sur le sujet. Oui, une loi l'interdira dans les
écoles, ou essaiera de le faire. Non, le cauchemar de toutes celles
qui continueront à le porter, ailleurs, ne s'arrêtera pas
pour autant. Disons seulement qu'une fois l'affaire passée dans
la sphère du " privé ", elle devrait alors déranger
moins de monde... Il y a une dizaine d'années, les anarchistes
avaient déjà tout dit sur le sujet dans le Monde libertaire,
mais, vu les circonstances, on se sent obligé.e.s d'en remettre
une couche!
Aujourd'hui, certains intellectuels (ce sont en majorité des hommes)
se posent comme spécialistes du sujet et finissent, comme Pierre
Tévanian, par se ranger aux côtés de Tariq Ramadan,
pour faire avaler la thèse de jeunes lycéennes médiatisées
: " Je me voile parce que je le veux bien ". Il s'agit ensuite
de traiter d'is-lamophobes toutes les personnes qui osent encore se positionner
radicalement contre le port du voile: " Ni putes ni soumises ",
Prochoix, puis l'Émancipation (organe qui lui a pourtant ouvert
ses colonnes) et bientôt le Monde libertaire (idem) ?
Heureusement, Bas les masques, le puissant petit ouvrage écrit
par Chahdortt Djavann donne enfin la parole aux personnes les premières
concernées : celles qui l'on porté. Il rapporte le témoignage
d'une femme voilée de force pendant dix ans et les réflexions
qu'elle a mûries, du dessous. Ill ne suffit pas de parcourir ses
46 pages puis de le refermer aussi vite: il est criant de vérité
et pose, enfin, les vraies questions. Celles que nous évinçons,
par peur ou lâcheté intellectuelle, ou que certaines belles
langues tentent de faire oublier : en essayant de noyer le poisson.
Une loi ne peut
pas, en soi, combattre l'intégrisme religieux
Jusqu'où iront
les intégristes de toutes les religions, si nous ne réagissons
pas fermement? D'autres lois, celle de 1905, n'ont-elles pas été
déjà bafouées par les religieux qui enseignent encore
aujourd'hui, au sein de l'école publique, particulièrement
en Alsace et en Lorraine leurs bondieuseries, tout en étant rémunérés
par l'État? Une loi ne suffit pas pour combattre l'entrisme de
tous les intégrismes. Comment faire pour que l'affaire du voile,
après avoir été mise à l'affiche médiatique
au niveau de l'école, ne finisse pas dans la banalisation de la
" sphère du privé " ?
Mais, qu'en pensent, avant tous les premières personnes concernées
?
Chahdortt Djavann: " De 13 à 23 ans, j'ai été
emprisonnée sous le noir du voile et je ne laisserai personne dire
que ce furent les plus belles années de ma vie. " L'écrivaine
iranienne observe que : "Trop d'intellectuels français parlent
volontiers à la place des autres: celles qu'on n'entend pas. Pourquoi
voile-t-on les, fillettes de 12, voire 7 ans et pas les garçons
dû même âge? Leur corps n'est-il pas également
susceptible de susciter le désir des filles ? "
Chahdortt Djavann nous rappelle que " chez les musulmans, seules
les filles, dès la naissance, sont une honte à dissimuler,
puisqu'elles ne sont pas mâles, donc considérées inférieures,
et se posent comme objet potentiel du délit ". Seul le sang
des filles peut laver l'honneur d'un père ou d'un frère.
D'autres témoignages comme le livre de Souad, Brûlée
vive, aident à comprendre les mécanismes des derniers sursauts
de l'obscurantisme patriarcal et fanatique, du droit de vie ou de mort
d'un homme sur une femme. Le film de Jafar Panahi, le Cercle, est également
incontournable, pour qui veut se faire une idée de ce que peut
être " la malédiction de naître fille dans un
pays musulman ".
Même voilée, une femme peut encore être réprimandée.
Cette réalité posée, on ne parle plus du port du
voile à l'école, mais du voile tout court. Dans les pays
musulmans, le hijabe n'est pas qu'un simple foulard, il doit dissimuler
entièrement le corps et séparer l'espace féminin
et l'espace masculin.
La femme doit se tenir à l'abri du regard des hommes et Chahdortt
Djavann avance que " le voile, au contraire, pose les filles en objets
sexuels, parce que ce que l'on est censé cacher est au contraire
exacerbé. Le voile, c'est laisser l'homme libre, au dehors, et
la femme prisonnière, au dedans ". L'homme, avec son "
nâmous " (l'honneur sexuel, un peu tabou et protégé
par la mère et le corps féminin) et la femme, avec sa "
hayâ " (la honte d'être femme). Car pour l'homme musulman
" ce n'est pas la relation sexuelle qui est tabou: l'autre sexe,
le corps féminin est en soi un tabou. En cas de divorce, la femme
revenue sous le toit paternel redevient un sujet d'inquiétude,
car elle se transforme alors en... marchandise renvoyée! ".
Selon l'auteure: " Le voile qui dissimule la femme est autant détesté
que désiré par l'homme musulman, car il lui rappelle l'amour
maternel, mais aussi la première blessure qui lui déroba
la mère. De plus, le voile ne protège pas les femmes voilées
de l'insulte si, malgré leur corps dissimulé, elles attirent
quand même les regards illicites. " Il s'agit là de
" la mise en place d'une mécanique infernale, inventée
par les hommes pour les hommes. Totalement inefficace si on réalise
que dans les pays musulmans, malgré le voile, le viol et la prostitution
contrainte continuent de faire des ravages ". Le voile ne protège
de rien !
Porté en France, le voile devient un moyen d'attirer le regard,
un élément de provocation, Chadortt Djavann dénonce
les " femmes objet sexuel et fières de l'être, même
si cela les regarde puisqu'elles sont adultes ". En revanche, l'auteure
proclame haut et fort que " ce n'est pas au nom de la laïcité
qu'il faut interdire le port du voile aux mineures, à l'école
et ailleurs: mais au nom des droits de l'homme et la protection des mineures
".
Dans la dernière partie de l'ouvrage, Chadortt Djavann s'en prend
aux intellectuels musulmans et à la notion d'islam laïque.
Selon elle: " Il s'agit d'une aberration, une religion ne pouvant
être publique et à la fois privée, ils ont lancé
l'idée du voile comme revendication d'une "nouvelle identité",
alors qu'il s'agit d'une modernisation des formes antiques de l'aliénation
et de l'exclusion. Certains défenseurs des jeunes lycéennes
voilées défendent un symbole de discrimination sexuelle,
qui n'inverse en rien le sens des signes, mais le perpétue ".
Des femmes voilées
dans la rue... mais bien encadrées
Le 2l décembre
2003, environ 3000 personnes ont manifesté à Paris, de République
à Bastille (et environ 300 à Strasbourg). À Paris,
elles étaient encadrées par des militants de la néo-intégriste
UOIF, qui pourtant n'appelait pas officiellement à la manifestation.
Et les femmes, même voilées, ont eu du mal à se faire
entendre et surtout à prendre la tête du cortège.
En effet, les organisatrices durent batailler ferme pour que " les
frères laissent passer les surs devant eux ". Chaque
fois qu'une femme voilée tenant une pancarte était photographiée,
un groupe d'hommes, souvent barbus, s'interposait et il n'était
pas facile de les faire reculer.1 Ceci est donc révélateur
des propos de Chadortt Djavann, de Souad ou des militantes de " Ni
putes ni soumises " : mêmes voilées, les femmes ne sont
pas respectées!
Car, en marge d'une loi, demeure le problème du voile dans son
entier. De plus, la prolifération des écoles religieuses
privées et la mise en marge des individus issus de l'immigration
n'augurent rien de bon. Alors, quoi faire, sinon continuer à expliquer
que le voile n'est que la négation de la femme, en s'appuyant sur
le vécu des Chadortt Djavann, Souad, ou des sympathisantes de "
Ni putes ni soumises " et tant d'autres femmes anonymes, il faut
refuser de se " voiler la face ", pour ne pas éluder
le problème de fond. Le combat pour l'émancipation des femmes,
voilées ou pas, ne fait que commencer. Debout femmes (et hommes)
esclaves et brisons nos entraves!
Patrick Schindler
groupe Claaaaaash, FA
1. Propos rapportés
par des militantes de Prochoix
NDLR : lire, Chahdortt DJAVANN, Bas les voiles ! Ed. Gallimard
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