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Laïcité
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Des luttes quotidiennes... | ||||
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Argumentaire
14.7
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La République dans un foulard |
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Par Bruno Latour,
le Monde du 18/01/04 Le travail de la République laïque, c'est de détricoter et de retricoter des identités multiples, ce n'est pas d'imposer un habit. Le foulard islamique engage peut-être l'avenir de la République mais je ne crois pas que ce soit pour les raisons invoquées par ceux qui souhaitent l'interdire. Si l'on veut mettre fin à l'histoire de la nation, alors on peut se permettre, en effet, de définir le "type français" par un code vestimentaire. Le citoyen "de souche" sera enfin reconnaissable, comme sur les photos exotiques des vieux livres de géographie : "la Française" tête nue côtoiera "l'Algérienne" voilée ou "l'Abyssin" en peau de lion. A ce compte, pourquoi ne pas légiférer sur le port obligatoire du béret basque - sans oublier la baguette ? Il faut que l'extrême droite soit devenue bien influente pour que tant de gens de bonne foi prennent pour un "sursaut républicain" cette ethnicisation de l'appartenance française. Mais si la République a encore le goût de l'avenir, alors elle ne peut définir une fois pour toutes le prix à payer pour lui appartenir. Si elle veut reprendre son mouvement séculaire, elle doit plutôt se mettre à la recherche de l'universel nécessaire à la cohabitation. Nul n'a le droit d'interrompre cette enquête collective, surtout pas ceux qui, depuis des années, sous le manteau de "la neutralité scolaire", acceptent sans broncher les marques de l'inégalité sociale, raciale et culturelle. Ceux que le foulard islamique terrorise aujourd'hui se sont-ils souciés de la menace que faisait courir à la France le port du foulard Hermès ? L'argument sur la nécessaire neutralité de l'espace public ne devient juste que s'il permet d'avancer dans cette exploration de l'universalité. En suspendre brutalement le cours revient à donner aux premiers arrivants un avantage indu. Pour l'instant, dire de l'école qu'elle est neutre, c'est affirmer, fort hypocritement, qu'on accepte de figer les appartenances et les inégalités en place. Je sais bien la difficulté : comment permettre aux nouveaux arrivants de participer à l'invention de l'universalité future ? Il me semble que le seul principe vraiment républicain consiste, pour les représentants de l'Etat, à ne prendre l'initiative ni d'imposer une appartenance ni d'en refuser une. Si l'on trouve infamante une loi qui oblige à porter un signe d'appartenance, comment trouver admirable une loi qui oblige à n'en pas porter ? Au négatif comme au positif, n'est-ce pas la même infamie puisque, à chaque fois, l'Etat se mêle d'imposer ou d'interdire la marque d'un groupe donné ? Dans le premier cas, il stigmatise en interdisant de s'extraire du groupe pour devenir un simple citoyen ; dans le second, il stigmatise encore puisqu'il oblige à se présenter comme simple citoyen ceux à qui on refuse, au sens littéral, tout "signe de reconnaissance". Il est donc faux de dire que l'Etat doit choisir entre la République et le communautarisme ; la distinction semble plutôt passer entre le suspens et la reprise du travail de définition. L'Ecole est neutre
parce qu'elle doit se garder toujours prête à accueillir
les élèves sous ces deux formes contradictoires qu'elle
est seule, par un long apprentissage de la vie en commun, à pouvoir
rendre complémentaires : soit comme les membres de groupes auxquels
ils sont fiers d'appartenir, soit comme des individus fiers de ne plus
appartenir à leur groupe d'origine. Il est vrai qu'accepter le
premier sans le second, c'est tomber dans le communautarisme et abandonner
l'idée de République ; mais il est vrai aussi qu'accepter
le second sans le premier, c'est créer l'utopie d'une universalité
vide qu'aucun Français n'a jamais habitée. Il faut reconnaître
que l'inconscient collectif a bien choisi son nud : quel merveilleux
chiffon avec tous ces plis et ces replis ! Ces jeunes filles, qui souffrent
depuis des dizaines d'années d'une discrimination incessante, deviennent
enfin visibles dans l'espace public grâce au voile qui leur dissimule
les cheveux et parfois le visage... Comment réagit d'abord la vieille
République ? "Enlevez ce voile qui vous dissimule afin que
vous redeveniez invisibles et que nous puissions à notre tour,
nous les bons Français, nous voiler la face sur l'ampleur des discriminations
que vous subissez ! Ou bien vous devenez visibles en vous voilant, et
alors nous vous excluons de l'école ; ou bien vous vous dévoilez,
et alors vous redevenez invisibles afin que nous puissions vous exclure
comme avant... sans avoir même la gêne de vous apercevoir."
A Tartuffe, Tartuffe et demi : "Couvrez ce voile que je ne saurais
voir afin que je puisse vous ignorer comme avant." Si la métaphore
du fichu cache quelque chose, ce n'est pas seulement l'archaïsme
possible d'une religion, c'est surtout l'oubli de la tâche politique
qui incombe aux républicains véritables. S'il faut lutter contre le terrorisme, que la police fasse son travail. S'il faut mettre fin au "malaise des profs", qu'on revalorise leur métier. S'il faut faire respecter l'assiduité aux cours, qu'on applique le règlement intérieur. Si l'ordre public est menacé, qu'on le défende. Mais, par pitié, qu'on n'exige pas des enfants qui nous sont confiés de choisir entre l'appartenance et la citoyenneté, alors que ce choix, on ne l'a demandé à aucun des Français plus anciennement installés. Le travail de la République
laïque, c'est de détricoter et de retricoter des identités
multiples, ce n'est pas d'imposer un habit. Entre le voile et le code
vestimentaire, faut-il vraiment choisir ? Si l'on décide de s'attaquer
pour de bon au sexisme, n'est-ce pas toute la politique des corps qui
demande à être dévoilée ? Non, décidément, si je vois bien ce que la droite extrême peut tirer de cette loi cache-misère, je ne vois pas comment un républicain, de gauche ou de droite, peut choisir de la voter. Bruno Latour est professeur de sociologie à l'Ecole nationale des mines (Centre de sociologie de l'innovation), professeur d'histoire des sciences à l'université Harvard (Cambridge, Massachusetts). ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 18.01.04 Source : http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-349471,0.html |
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