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Par Alina Reyes,
Le Monde du 18/01/04
Source : http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-349518,0.html
POINT DE VUE par
Alina Reyes
Ce qu'à travers
le voile revendiqué ou non toléré les intégristes
religieux ou laïques refusent de voir, c'est que la différence
des sexes est une question que rien ne pourra clore.
Depuis des millénaires destiné à cacher les cheveux
de la femme, considérés chez certains peuples comme la réplique
de sa toison pubienne, le voile fait secrètement du visage qu'il
encadre un organe sexuel. Muni de tous les sens et denté, donc
terrifiant, mais aussi neutralisé en sexe de toute jeune vierge
puisque dépourvu de poils.
Goule est un mot arabe
qui signifie "démon qui dévore les hommes". Mais
la confusion inquiétante entre ventre utérin et ventre digestif,
partagée par tous les enfants du monde, reste latente, et de façon
universelle, dans l'inconscient des adultes, hommes et aussi femmes -
comme le prouvent mythes, contes et traditions de tout temps et de toutes
cultures.
Or, tout démontre
que notre époque est particulièrement propice à l'exacerbation
de cette peur archaïque, au sein tant de l'Occident que dans l'Islam.
Le modèle de civilisation dominant propose une société
technologique, de communication et de consommation qui se veut protectrice
et s'avère ogresse, avalant ses enfants de plus en plus anonymes
comme le faisait Cronos à l'origine du monde, et les incitant à
adopter des comportements à la fois régressifs et agressifs
dans les domaines publics ou privés.
Pulsions à
la fois fusionnelles et destructrices à l'uvre dans les communautarismes,
nationalismes et obscurantismes ; dans l'usage à grande échelle
de stupéfiants divers (psychotropes licites et illicites, télévision,
productions hollywoodiennes, jeux vidéo...) ; et dans des phobies
de l'altérité, fantasmes de duplication ou d'élimination
de l'humain et de confusion des sexes, repli sur des valeurs familiales,
sexualités prisonnières de divers complexes incestueux,
dipiens et pré-dipiens.
Dans un tel contexte,
une image idéale de la femme revient en force : celle de la vierge,
inoffensive et soumise.
La question du voile a soulevé, si je puis dire, celle du string.
A juste titre puisque ces deux bouts de tissu participent d'une même
ambition : faire passer qui porte l'un ou l'autre pour une éternelle
impubère. Simplement, le string va droit au but : par son usage,
ce n'est plus la chevelure qu'on cache, c'est la toison pubienne qu'il
faut épiler. Le string apparent (dépassant du pantalon taille
basse), qui se doit d'être aussi une garantie de chair ferme, n'est
qu'un des termes du désir effréné de jeunesse qui
donne lieu à l'industrie qu'on connaît.
Mais la télévision
est aussi un visage sans cheveux, ou un sexe sans poils, comme tout ce
qui est "télé", c'est-à-dire parlé
de loin. Les différents réseaux de télécommunication,
sans lesquels nous ne saurions plus vivre, nous garantissent à
leur façon une certaine virginité en préservant les
corps du contact, de la souillure, du péché, des maladies
transmissibles... en les préservant illusoirement de la mort. Attachés
à nos écrans tels Ulysse à son mât, nous pouvons
écouter sans risque les Sirènes...
L'Odyssée,
récit d'un retour aux origines et des aventures merveilleuses et
terrifiantes d'un homme à travers les mers et l'univers des femmes...
Que fait-il, notre rusé, notre héros, face au Cyclope, cette
force chtonienne et primitive qui pourrait bien ne faire de lui qu'une
bouchée ? Eh bien d'abord un jeu de mots : "Je m'appelle Personne."
L'homme triomphe de la nature (et de la femme, assimilée à
la nature) par la parole (et la production de textes, sacrés ou
non, qui édictent ses propres lois). Mais aussi, de façon
plus triviale, par l'anonymat (toute la pornographie, "classée
X", fonctionne sur l'anonymat de ses acteurs comme de ses spectateurs).
Protégé par son incognito, Ulysse va pouvoir enivrer Polyphème,
planter un pieu chauffé et durci au feu dans l'il rond du
monstre endormi (en un geste aussi sexuel que métaphysique), puis
se tirer de là, pas vu pas pris, en se planquant sous la toison
d'un viril et très social bélier - comme d'autres, tout
en couvrant leurs femmes qu'ils ne sauraient voir, laissent pousser leur
barbe...
Le fantasme de virginité est l'une de ces stratégies par
lesquelles nous tentons d'échapper à la fatalité
de l'espèce, au cycle de naissance et de mort qui passe à
travers le corps de la femme et en fait une prédatrice en puissance,
active ou passive.
Hommes et femmes sont mortels parce qu'ils ont dû "passer par
là", par la chair de la femme. Pour les uns et les autres,
se faire croire au respect de la virginité de la femme, c'est se
voiler la face, boucler la question de l'issue eschatologique. De l'horreur
d'avoir eu à passer par là pour venir au monde, chaque sexe
se venge sur l'autre : l'homme par des humiliations, des insultes ou des
agressions, la femme par des attitudes de provocation (string) ou de refus
de soi (voile) destinés à rappeler à l'homme qu'il
est pourtant condamné par l'instinct à y repasser...
Si l'homme et la femme, suivant leur désir, jouissent de leur corps
et donc obéissent aux lois de la chair, ils se condamnent à
mort. Si la femme reste vierge, l'homme ne sera pas mortel - raisonnement
qui se retourne en : si l'homme meurt en martyr, il jouira d'une quantité
de vierges...
Ainsi hommes et femmes ont-ils développé plusieurs stratégies
d'évitement pour pouvoir jouir sans danger métaphysique,
annuler le don charnel par une demande ou un don d'argent, ou encore un
"don" de violence, psychique ou physique... La même logique
est à l'uvre dans le terrorisme, qui combine anonymat et
violence aveugle dans des entreprises où il s'agit de se planter
et de s'introduire dans des ventres symboliques (bâtiments, transports
en commun) par le substitut de bombes ou d'avions...
Séduction et effroi... La peur de dévisager en l'autre sa
propre vérité, peur qui se transforme en interdit comme
dans le mythe d'Eros et de Psyché et toutes ses variantes, conduit
à défigurer. Au Bangladesh, 300 jeunes femmes sont vitriolées
chaque année par un mari ou un prétendant dépité.
Tout attentat cache un mensonge ontologique... V.I.T.R.I.O.L., ce sont
les initiales de cette formule d'alchimistes : Visita interiorem terrae
rectificando invenies operae lapidem, "descends dans les entrailles
de la terre, en distillant (ou en rectifiant) tu trouveras la pierre de
l'uvre", une formule pour accéder à la connaissance...
Ce qu'à travers le voile revendiqué ou non toléré
les intégristes religieux ou laïcs refusent de voir, c'est
que la différence des sexes est une question que rien ne pourra
clore. Je pense à Saïda, ma douce amie Saïda... Quand
nous sortions du hammam d'Essaouira, elle me mettait un de ses foulards
et nous nous enfoncions tranquillement dans les ruelles de la médina...
Elle avait été répudiée par son premier mari,
qui lui avait aussi pris ses deux enfants. Désormais les lois de
son pays seront meilleures pour elle et ses surs... Saïda légèrement
voilée, par tradition plus que par conviction, libre et joyeuse
malgré tout, tendrement aimante et tendrement aimée du souriant
Saïd...
Ne serait-il pas temps d'avoir sur la pudeur féminine un autre
regard que celui de ce droit de passage à payer ? Le sentiment
de la virginité, c'est aussi celui de ce vide de soi que l'on éprouve
quand la paix de l'amour vous envahit... Un sentiment hautement spirituel,
qu'aucun accessoire n'a besoin d'afficher puisqu'il se lit tout seul sur
un visage rayonnant...
Les adolescentes qui arborent délibérément string
ou voile ne font que poser à elles-mêmes et aux garçons
la question de la différence des sexes, et c'est uvre salutaire.
Souvent ces filles, même déguisées en putes ou en
bonnes surs, affirment haut et fort leur indépendance, comme
pour dire : voyez, j'ai conscience de ne pas être un homme mais
une femme, et ça ne m'empêche pas d'être un homme comme
les autres...
Si les adultes savent leur offrir la connaissance qui les aidera à
réaliser pleinement leur liberté, elles devraient finir
par se décrisper, avoir envie de danser et de décrisper
les hommes en leur chantant quelque chose comme : "Tu me fais tourner
la tête, mon manège à moi c'est toi..." et en
leur réclamant des mots d'amour, au lieu d'anathèmes.
Alina Reyes
est écrivain.
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 18.01.04
Source : http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-349518,0.html
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