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Argumentaire 13.09
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Souvenir, souvenir…


ANDRE ROBERT,

Extrait de Système éducatif et réformes, Nathan, 1993


Le 19 IX 1989, un événement apparemment anecdotique survenu dans un collège de l'Oise se transforme brusquement en un fait national qui vient interpeller la société française en un point sensible, l'immigration, relativement à 1"usage que fait son école publique de la notion de laïcité et à la signification qu'elle lui prête dans un contexte de multiculturalité. Le principal du collège G. HAVEZ de Creil a fait raccompagner chez elles trois adolescentes qui refusent désormais, contrairement aux années passées , d'ôter leur foulard islamique pendant les cours. Ce directeur" qui gère un établissement de 8OO élèves où sont représentées quelque 25 nationalités, argue de la "sérénité laïque" nécessaire ( circulaire de 1937 ) pour ne réadmettre les jeunes filles en cours qu'après acceptation de leur part de ne plus arborer ostensiblement leurs signes d'appartenance religieuse. Ainsi se présente concrètement le problème de la réalisation à l'échelon local d'un accord minimum entre partenaires différents, dans un environnement national caractérisé par l'absence de légitimité incontestable sur la question, hormis la référence à un texte officiel très daté. Qui pourra alors dire ce qui est juste dans que telle situation ?

Médiatisé, le débat s'empare de l'opinion et des surenchères se font jour de la part de certains milieux au point que, un compromis ayant finalement été trouvé à Creil début octobre, il est rompu par les fillettes et leurs familles après l'intervention de leaders islamistes. A travers cet épisode, l'école publique contemporaine se trouve confrontée - sans autres véritables repères que ceux consistant à construire des situations " tenables " - à la question de sa relation au monde social: accueillir passivement dans la salle de classe tous les bruits du monde ? Les en exclure radicalement par principe 7 ?trouver un juste milieu mais comment et lequel ?

Deux camps idéologiques très composites s'organisent, renvoyant à un grand débat sur les rapports de l'universel et du particulier. Dans le 1er, on trouve… les chefs religieux, catholiques, juifs, et évidemment islamistes, mais aussi SOS-Racisme et le MRAP ainsi qu'un idéologue d'extrême droite [A de Benoist ], dont la position relativiste pourrait se résumer au fait qu'il faut respecter les différences culturelles et donc admettre le foulard en classe.
Pour le second, où l'on rencontre des philosophes et des " humanistes 1ittéraires " [A Finkielkraut ], la FEN, l'organisation antiraciste France Plus, etc., Il s'agit de refuser1'af fichage ostentatoire des signes d'appartenance au nom de la lutte contre des intégrismes menaçants et pour favoriser l'accès des jeunes à la notion de 1'universel. Dans cette option, le problème demeure cependant de définir comment rendre l'universalité accessible à des élèves que leurs conditions familiales et sociales tirent vers le particularisme culturel.

Face à un enjeu de civilisation - le journaliste B Frappat déclare par exemple que "derrière ces voiles il semble bien que s'agitent plusieurs des questions majeures qu'auront à régler les générations qui sont précisément sur les bancs de l'école aujourd'hui [ Le Monde, 25-X-89] - les autorités ministérielles adoptent une attitude de très grande prudence qui leur interdit d'entrer dans le débat idéologique de fond, confirmation de cette difficulté à affirmer des valeurs scolaires quelque peu exclusives dans un contexte d 'extrême dispersion des opinions parasitant le clivage gauche - droite. Le 25 octobre à l'Assemblée nationale, le ministre socialiste L. Jospin, après avoir rappelé que l'on " ne doit pas arborer, de signes religieux " à 1'école, engage les chefs d'établissement à " établir un dialogue avec les parents et les enfants " et conclut que si la règle de neutralité religieuse n'est pas respectée par les familles, " 1'enfant doit être accueilli dans1'établissement public, c'est-à-dire dans les salles de classe comme dans la cour de récréation ". Soit une manière de ne pas répondre au nom de l'Etat et de renvoyer les réponses, à l'aide de quelques repères, aux compromis locaux.
Cependant, après que le Conseil d'Etat consulté par le ministre eut rendu un avis lui aussi très balancé (27 XI 89), une circulaire suivra le (12 XII 89) affirmant quant à elle d'une manière beaucoup plus nette une conception de la laïcité : "les élèves doivent se garder de toute marque ostentatoire, vestimentaire ou autre tendant à promouvoir une croyance religieuse".

La querelle née de Creil s'apaise peu à peu en surface, non dans les profondeurs. Car les questions posées, à cette occasion sont plus largement celles de l'école et de l'immigration, de la particularité et de l'universalisme de la raison, des frontières entre mission scientifique de l'institution scolaire et le respect des consciences, de la résurgence sous des formes nouvelles du problème de 1a laïcité, en un mot des fins de l'école.


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