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Argumentaire
13.06
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Universités au bord de la crise de nerf |
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Bertrand Monthubert, mathématicien, maître de conférences à l'université Paul Sabatier (Toulouse 3), Source : http://recherche-en-danger.apinc.org/article.php3?id_article=126 Bertrand
Monthubert
Depuis plusieurs mois des mouvements de grève ont rythmé la vie des universités françaises. Cela avait commencé avec les fermetures d'Orsay et Toulouse III en raison des manques de moyens pour faire fonctionner correctement ces établissements, cela a continué avec le mouvement contre la réforme dite de modernisation universitaire, auquel s'est greffée la protestation contre la réforme des retraites, entraînant de fortes perturbations dans de nombreuses universités. Et depuis plusieurs semaines, la tension monte à nouveau sur les campus, alors que le gouvernement commençait à se féliciter que la rentrée ait été calme... Quelles sont donc
les raisons de cette ébullition récurrente ? Il y a les
raisons officielles, liées aux réformes en cours ou à
venir : mise en place de l'harmonisation européenne, volonté
d'accorder plus d'autonomie aux universités... Mais pourquoi donc
ces réformes mobilisent-elles autant de monde ? Les étudiants
seraient-il, à 20 ans, des conservateurs frileux ? Pour répondre,
il faut aller plus loin, chercher les raisons implicites d'une défiance
profonde qu'entretient désormais l'ensemble de la communauté
universitaire, des étudiants aux chercheurs, à l'égard
d'un gouvernement qui les méprise. Car si la réforme
actuelle n'est qu'une réforme structurelle, dépourvue de
moyens, c'est au mieux une réforme inutile. Le contexte international
est celui d'un investissement financier considérable dans la matière
grise ; que fait donc la France, aujourd'hui, face à cela ? Elle
taille à la serpe dans ses budgets, gèle les crédits,
supprime les plans pluriannuels de création de postes initiés
par le gouvernement Jospin, transforme des postes de chercheurs titulaires
en postes de contractuels, baisse le nombre d'allocations de recherche,
annule les invitations de chercheurs étrangers... Depuis 18 mois,
il nous a fallu apprendre à décoder les discours ministériels
: là où le gouvernement affiche une augmentation, il faut
comprendre qu'il a reporté de l'argent gelé l'année
précédente... Là où il dit qu'il maintient
le nombre de chercheurs, il faut comprendre qu'il remplace des fonctionnaires
par des CDD... dont les embauches seront d'autant plus faciles à
geler ? Il faut sans doute,
à ce stade, rappeler quelques données. L'effort national
en faveur de nos universités est un des plus bas d'Europe. Ainsi,
la dépense publique par étudiant, est supérieure
de 73 % aux Pays-Bas, de 91 % en Allemagne, de 141 % en Suède !
(source : www.eurydice.org/). Le taux d'encadrement des étudiants,
naturellement, est un des moins bons : 18,3 étudiants par professeur
en France contre 14,7 en moyenne pour les pays de l'OCDE, 12,1 en Allemagne,
9,3 en Suède... Regardons les locaux, souvent vétustes,
mal entretenus, ces salles de cours où on ne trouve pas même
de craies ! Examinons les salaires, qui débutent à à
peine plus de 1500 ? par mois pour un maître de conférences
ou un chargé de recherche, recruté à 30 ans en moyenne
en sciences (plus tard dans les autres domaines), après 8 à
10 ans d'études souvent suivies de séjours à l'étranger
où il aura dû prouver qu'il compte parmi les meilleurs spécialistes
de son domaine. Ne parlons même pas de la question des retraites,
l'idée même d'une retraite à taux plein pour un universitaire
ayant commencé à cotiser à 30 ans (après des
années de rémunération sans cotisation sociale pour
nombre d'entre eux) devient impensable avec la réforme des retraites...
Quant à l'idée de recruter la moitié des chercheurs
en CDD, c'est un signal clair aux générations à venir
: mieux vaut envisager une autre carrière, où l'on sera
recruté plus tôt, avec un meilleur salaire, et un emploi
stable... On ne bâtit
pas l'intelligence collective d'un pays sans y consacrer des efforts conséquents
et durables. La recherche, tout particulièrement, exige un climat
de confiance, afin que les chercheurs puissent prendre les risques qui
peuvent engendrer les grandes découvertes, et les jeunes puissent
envisager un avenir satisfaisant en s'engageant dans les métiers
de l'enseignement supérieur et de la recherche. La situation est
aujourd'hui devenue critique. Si nous poursuivons dans la voie tracée,
nous allons vers un véritable désastre : nous ne pourrons
plus former les futurs docteurs dont nous avons besoin, car beaucoup des
meilleurs étudiants ont bien compris qu'il vallait mieux passer
son chemin que d'aller se former par la recherche, sans perspective claire.
Le symbole est patent : le principal financement, l'allocation de recherche,
est inférieur à celui des policiers en formation recrutés
sans condition de diplôme... Un désastre, également,
car nous n'aurons plus les moyens d'être compétitifs en matière
de recherche face à des pays qui augmentent leurs financements,
y compris au niveau du financement public de la recherche fondamentale...
Un désastre, enfin, pour nos universités qui devront choisir
entre l'amélioration de l'offre de formation, en faisant enseigner
plus les universitaires, au détriment de la recherche qu'ils produisent
(une voie ouverte par le récent rapport Belloc...), ou le statu
quo indécent. Comment expliquer
une telle situation ? Il nous apparaît qu'une des clés de
lecture de nos difficultés tient à la faible estime de nos
dirigeants, politiques ou économiques, envers l'institution universitaire.
L'exception française se caractérise, en ce qui concerne
l'enseignement supérieur, par une dualité entre les universités
et les grandes écoles. Les premières, ouvertes à
tout bachelier, les secondes, recrutant sur concours, arborant ainsi l'étendard
de la sélection. Les premières, mal financées, les
secondes correctement traitées. Les premières, lieux de
brassage social (pourtant relatif !), les secondes, beaucoup plus homogènes
socialement. Les premières, lieux de contestation régulière,
les secondes, lieux de formation de cadres disciplinés, et dont
sont issues l'immense majorité de nos dirigeants. Et pourtant,
regardons le palmarès des prix Nobel et autres médailles
Fields, tous ou presque sont partie prenante du système universitaire.
Où nos jeunes docteurs choisissent-ils de candidater en premier,
si ce n'est dans les universités et les organismes de recherche,
dont les laboratoires sont majoritairement associés à des
universités, bref dans les lieux où l'enseignement se nourrit
de la recherche. La qualité de la formation n'est pas forcément
là où on le croit. Les universités ont nettement
professionnalisé leurs formations, tout en gardant un socle fondamental
qui est indispensable pour offrir les qualités d'adaptation nécessaires
dans notre monde en perpétuelle évolution. Et la qualité
des diplômes universitaires n'a rien à envier, en termes
d'exigence, à celle des diverses écoles plus ou moins grandes
: il est frappant de constater, dans les filières universitaires
qui préparent des étudiants aux concours d'écoles
d'ingénieurs, qu'il est parfois plus difficile pour eux d'obtenir
le DEUG que d'entrer dans une école... Ces arguments, nos
dirigeants ne veulent sans doute pas les entendre. Ils préfèrent
laisser perdurer un système profondément inégalitaire,
dont ils pensent qu'il permet malgré tout de dégager une
élite, que d'investir comme ils le devraient dans des universités
qu'ils connaissent mal, où ils évitent d'envoyer leurs enfants,
et dont ils croient qu'elles sont peuplées de jeunes trublions
potentiels issus des classes sociales moins favorisées. Il ne s'agit
pas, ici de développer un argument aussi simpliste qu'absurde consistant
à vouloir réduire les moyens des grandes écoles pour
les redistribuer. Encore une fois, le budget de la France en matière
d'enseignement supérieur est bas, et il s'agit de réclamer
un financement qui nous permette de rester dans la course internationale,
sans quoi nous devrons faire face à un effondrement de la qualité
de ce qui est considéré partout ailleurs comme la clé
de la compétitivité économique. Ce financement n'est
pas hors d'atteinte, il nécessite naturellement un effort important,
mais réalisable. Manque de moyens,
mépris de la part de nos dirigeants : voilà des causes profondes
d'un malaise qui se cristallise aujourd'hui face à des réformes
mal vécues. Les étudiants et les personnels de l'enseignement
supérieur et de la recherche ont bien compris qu'ils n'ont rien
à attendre de positif du gouvernement actuel, et ils sont fondés
à croire que toutes les réformes qu'il propose ne feront
qu'aggraver la situation. Pourtant une grande partie de la communauté
universitaire est convaincue que certaines réformes sont nécessaires.
Les étudiants de Rennes II, qui ont lancé le mouvement actuel,
ne se disent d'ailleurs pas hostiles au principe d'une harmonisation européenne.
Mais on n'avancera plus sur ce terrain sans donner des gages à
tous ceux qui souffrent aujourd'hui de la situation sans espoir que nous
vivons actuellement. La remise à niveau, importante et nécessaire, du système universitaire français, ne pourra se faire qu'en motivant leurs personnels. Cela nécessitera de donner plus de moyens aux universités, de revaloriser les carrières des enseignants-chercheurs, ceci avec un engagement pluriannuel lié à la mise au premier plan des priorités de l'Etat de la recherche et de l'enseignement supérieur. C'est dans un tel contexte que pourraient évoluer les universités, dans le sens d'une nette amélioration des conditions dans lesquelles elles se trouvent, et non pas, comme on le constate aujourd'hui, dans celui d'une aggravation d'une situation déjà critique.
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