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" De la propagande
"
Extrait de "
De la propagande ", Noam Chomsky, entretiens avec David Barsamian,
Fayard,
L'instruction publique est un autre sujet de controverses. Le même
genre de campagne médiatique idéologique a-t-il été
mené dans ce domaine ?
Tout à fait.
Une campagne se déroule sous nos yeux visant à détruire
le système d'éducation publique, système qui repose
sur ce principe : vous vous sentez concerné par le fait qu'un enfant
inconnu reçoive une formation. C'est la base du système
d'éducation publique. On s'efforce de le détruire, tout
comme chaque aspect de la vie, des comportements et de la réflexion
impliquant l'idée de solidarité sociale. Cela s'effectue
de mille façons différentes. Il y en a une toute simple
: réduire les subventions jusqu'à ce qu'elles soient insuffisantes.
Si vous rendez les écoles publiques épouvantables, les gens
chercheront une autre solution.
Tout service que l'on souhaite privatiser, on va s'efforcer d'abord de
le détraquer pour que les gens s'exclament : nous voulons nous
en débarrasser ! Ça ne marche pas ! Vendons-le à
Lockheed ! Donc, pour commencer, vous y mettez la chienlit. Puis vous
obtenez un soutien populaire pour le céder au secteur privé.
Voilà pourquoi l'éducation publique est très insuffisamment
subventionnée. Les professeurs ne sont pas assez payés.
Les ressources sont mauvaises. En général, les subventions
pour l'infrastructure ont sérieusement décliné. C'est
l'un des derniers plans de Carter et de Reagan ; du reste, l'inquiétude
du public concernant l'école augmente.
Il y a aussi beaucoup de désinformation. Sous Reagan, vers 1984,
une étude célèbre est parue pour annoncer que l'éducation
connaissait une crise majeure : nos écoles ne marchent pas. Nous
ne sommes pas compétitifs". Les spécialistes eurent
vite fait de la mettre en pièces et de montrer que c'était,
pour l'essentiel, une falsification. Mais l'essentiel est de faire redouter
l'imminence d'une crise de l'éducation. Ensuite, faites survenir
cette crise en réduisant les subventions. Pas assez d'écoles
construites, des bas salaires et ainsi de suite. Puis proposez une autre
solution qui ait l'air d'une bonne idée à première
vue des écoles sous contrat, des crédits d'étude,
qui serait contre ? On ampute graduellement le système, on le rend
de moins en moins fonctionnel, de plus en plus impopulaire pour cette
même raison, on amplifie la propagande sur sa dégradation,
en proposant des choix d'abord réduits, finalement considérables
quand les grosses compagnies d'investissement sont prêtes à
s'en emparer.
Il y a deux ans, Elaine Bernard, du Harvard Trade Union Program, m'a envoyé
une brochure de la banque Lehman Brothers adressée à sa
clientèle. On y expose une fantastique occasion d'investissement
à long terme et l'importance de lancer ce projet : nous allons
vous aider à entrer dans les EMO (Educational Maintenance Organizations),
les organisations d'entretien éducatif. C'est l'équivalent
éducatif des organisations d'entretien sanitaire (HMO, Health Maintenance
Organizations). Nous nous sommes emparés du système de santé,
nous privatisons les prisons et la Sécurité sociale. Nous
allons tout gérer. L'étape suivante, la prochaine cible
d'argent public que les riches, à leur manière parasite,
peuvent viser, c'est le système éducatif. Nous allons donc
créer des EMO. On y versera de l'argent public. Quant à
vous, les gars, vous investirez et vous vous ferez un fric fou.
Tout cela a déjà commencé. On s'est efforcé
de privatiser une partie de l'éducation. Vous prenez des gamins
du primaire, vous les exposez à la publicité, car c'est
la source de tout financement, vous concevez des programmes et chargez
une compagnie privée, une EMO, de les gérer. Cela s'est
passé il y a quelques années. Ils laissent leurs investisseurs
d'élite se partager ce futur gâteau, mais je pense que le
capital financier veut aussi sa part.
Trente-neuf millions
de personnes âgées ou handicapées profitent de Medicare².
Une commission consultative fédérale a récemment
recommandé que les assureurs de santé privés assument
un rôle beaucoup plus grand dans la gestion de Medicare. Ted Kennedy3
a déclaré qu'il y avait une menace réelle de privatisation
de Medicare.
C'est la même
chose. La privatisation, lorsqu'elle aura lieu, sera semblable au reste
dans le secteur privé. Une institution privée a un seul
but : maximiser les profits, minimiser les conditions humaines. Cela permet
en effet d'augmenter les profits. C'est ce qu'ils ambitionnent. Que peuvent-ils
vouloir d'autre ? Si le système est un tant soit peu compétitif,
ils y sont forcés. C'est la nature du système.
Il y aura bien entendu
des règles, tout comme pour les sociétés d'investissement
qui gèrent les fonds de retraite. Bien sûr qu'il y aura des
règles. Mais il existe tant de façons de les contourner,
surtout quand on est riche, puissant et qu'on a quantité d'avocats
! Ce n'est pas un gros problème. C'est la même chose pour
la sécurité du travail...
Kennedy a raison. Cela s'inscrit dans les efforts visant à détériorer
le système de telle sorte qu'on puisse faire pression pour privatiser.
Une fois la privatisation acquise, on tranchera dans le vif pour réduire
les coûts. C'est le sens de la privatisation. Et cela signifie qu'on
recherche les patients les moins risqués et qui ne coûteront
pas grand-chose. On se débarrasse des autres. C'est la règle
du 80-20 qu'on enseigne dans les écoles de commerce 80 % des clients
ne valent pas le coup, débarrassez-vous donc d'eux et consacrez-vous
aux 20 % assez riches pour rapporter quelque chose. C'est la nature de
l'économie privée. Et, bien sûr, vous obtiendrez des
subventions publiques. Quantité de fonds versés par les
contribuables viendront asseoir vos profits.
Le nombre de citoyens
des États-Unis dépourvus d'assurance sociale a drastiquement
augmenté dans la dernière année pour dépasser
43 millions. Cela fait 16 de la population totale, dont un quart d'enfants.
Stefe Woolhandler, membre d'une association de médecins en faveur
d'un plan sanitaire national, déclare : " Le plus troublant,
c'est la multiplication des cas alors même que l'économie
est en plein boom. "
On peut discuter de
l'importance de ce boom, précisément. Il concerne une petite
frange de la population. Mais la validité de sa remarque est certaine.
C'est un scandale, quels que soient les chiffres de la croissance.
Lorsqu'on a en plus une économie qui fonctionne, qui ne connaît
pas la récession, le scandale est d'autant plus grand.
L'idée que les gens ne doivent pas avoir accès aux soins
médicaux dans le pays le plus riche du monde est si révoltante
qu'on ne sait comment l'évoquer. Et il ne s'agit pas que d'un accès
insuffisant. Parlez à quiconque travaille dans les services de
santé ou interrogez votre propre expérience si vous avez
été assez malchanceux pour séjourner à l'hôpital
: la qualité des soins décline.
Les infirmières ont des conditions de travail effrayantes. Elles
sont incroyablement surmenées, y compris dans les hôpitaux
les plus chics et chers. De plus en plus d'actes médicaux sont
délégués à de simples aides-soignants. Je
pourrais vous raconter des expériences personnelles, après
mon passage dans l'un des hôpitaux les plus somptueux du monde.
Les professionnels vous en parleront amplement. Bien entendu, les infirmières
protestent, à juste titre. Elles sont affreusement surchargées.
Des gens aux compétences et à la formation insuffisantes
font des choses qu'ils ne devraient pas faire. Et, malgré cela,
nous continuons d'avoir un budget de santé très lourd, bien
plus élevé que dans tout autre pays industrialisé
comparativement aux dimensions économiques.
(Extrait de l'entretien
" Raison d'Etat ", 1999, page 160-164)
note 1 - Noam Chomsky
Professeur de linguistique au Massachusets Institute of Technology
note 2 - Assurance santé américaine pour les personnes âgées
de plus de 65 ans. (NdE.)
note 3 - Sénateur démocrate du Massachusetts, président
de la commission du Congrès chargée de la santé,
de l'éducation, du travail et des retraites. (NdE)
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