| Débat
entre Yves Clot, psychologue du travail, et Olivier Schwartz, sociologue
Samedi 21 juin
2003, LE MONDE
Le mouvement
social que la France vient de connaître est-il d'abord un signe
de vitalité sociale, ou, au contraire, de crispation, de désarroi
face à des évolutions au fond perçues comme inéluctables
?
Olivier Schwartz. Ce mouvement social a d'abord apporté
une nouvelle illustration de l'ampleur des problèmes qui se posent
aujourd'hui dans le travail. Pour les enseignants à l'évidence,
pour les salariés de la RATP et de la SNCF que je connais mieux,
ce qui ressort très fortement, c'est l'importance de l'extraordinaire
attachement à la retraite comme alternative, comme compensation
à une expérience du travail qui n'a jamais été
simple, mais qui est aujourd'hui massivement perçue comme usante
et frustrante. Les pénibilités du travail, les frustrations
et les difficultés qu'elles engendrent, sont devenues, pour des
catégories de population salariée très larges, une
question absolument centrale.
Yves Clot. Il se passe actuellement quelque chose de profond, de
très durable, qui vient de très loin et qui, "d'en
haut", est mal perçu. Ceux qui dirigent, conçoivent
ou gouvernent voient mal à quel point les transformations du travail
sont profondes. Il existe un discours technique sur les mutations du travail.
Mais, au fond, on ne voit pas à quel point l'expérience
professionnelle du travail a changé durant les dix ou quinze dernières
années. Je perçois d'abord ce mouvement social sur la retraite
comme un soulèvement pour défendre ce qui peut apparaître
comme des compensations face aux dégradations multiples qui empoisonnent
la vie au travail.
On pourrait
pourtant penser que, globalement, le travail est aujourd'hui moins dur
que par le passé.
Yves Clot. Dans l'histoire industrielle, la dureté du travail
a été associée au travail manuel, physique, et à
l'usure du corps. Et on continue de penser que moins le travail fait appel
à l'effort physique, plus il devient "facile". Or, le
développement des services - dans l'enseignement comme à
la Poste ou chez les conducteurs de train - crée des difficultés
nouvelles : le travail engendre de plus en plus des "soucis".
La réalité des enseignants renvoie aussi ainsi à
des questions lancinantes : comment faire avec les nouvelles demandes
sociales, les échecs, les résistances à apprendre
?
Il est parfaitement normal que le réel se modifie, que de nouveaux
problèmes professionnels apparaissent. Il n'y a pas là de
difficultés insurmontables en tant que telles. En revanche, je
crois que lorsque des bouleversements aussi importants surgissent, cela
nécessite, pour les résoudre, la riposte professionnelle
d'un énorme travail collectif. C'est un point essentiel. Pour affronter
ces nouvelles préoccupations, faire face à ces nouvelles
demandes qui viennent du réel, on ne peut plus se contenter de
"faire son métier". Il faut fabriquer de nouvelles expériences
professionnelles. Pour cela, il y a un énorme besoin de coopérations,
de débats sur le métier, pour trouver du "répondant".
Selon vous,
l'absence de ce "travail collectif sur le métier" engendrerait
le désarroi des salariés, ou leur résistance au changement
?
Yves Clot. C'est là où je voulais en venir ! Les
salariés sont confrontés à une demande de responsabilité
croissante. C'est particulièrement évident pour les enseignants.
Leur "responsabilité" est convoquée devant des
problèmes très difficiles à résoudre, que
les générations antérieures n'ont pas connus. Mais
cette mention des nouvelles responsabilités est également
vraie pour un postier ou un conducteur de train. Tous, devant l'accumulation
de problèmes nouveaux et une intensification des difficultés,
ont besoin de collectifs pour les comprendre et les résoudre. Or,
massivement, l'organisation du travail fait l'inverse : elle malmène
les collectifs, ou les écarte, en développant des formes
de précarité multiples. Le travail d'organisation nécessaire
pour affronter les soucis qui viennent d! u réel n'est pas assez
soigné. On a là des professionnels qui se trouvent dans
des difficultés très grandes et qui devraient bénéficier
de l'organisation du travail. Or celle-ci se dérobe à cette
fonction centrale. Là où l'organisation du travail devrait
être un moyen au service du travail, c'est le travail qui est mis
au service de l'organisation. Et quand ça marche, c'est souvent
"malgré tout", car les professionnels "prennent
sur eux" pour continuer à "faire du bon boulot".
Le cas des hôpitaux est particulièrement significatif.
Un travail d'équipe, pour résoudre des problèmes,
implique du temps, de la parole, une histoire commune. Tout cela est fragile
et fortement négligé. La moindre goutte d'eau peut faire
déborder le vase et transformer le travail en épreuve insurmontable.
Lorsque le "travail sur le travail" est ignoré ou même
découragé, les gens se retrouvent dans des situations où
ils ont le sentiment d'errer tout seuls devant l'étendue des impuissances
qu'ils ont à subir. On évoque souvent le problème
de l'intensification du travail. Il ne s'agit pas simplement de l'augmentation
des cadences, mais de l'augmentation des problèmes que chacun est
appelé à régler, avec le sentiment d'être seul
à les affronter en devant "ravaler" son métier.
Pratiquement,
comment cela se traduit-il ?
Yves Clot. De manière générale, dans les services
au contact du public - des lieux où les bouleversements dans le
rapport au travail sont très profonds - on a besoin de ressources
pour "faire parler le métier", de renouveler les moyens
pour travailler. C'est particulièrement net à la SNCF ou
à La Poste. Dans ces services public, on garde une certaine idée
du travail bien fait. L'idée centrale, c'est : "nous sommes
là pour faire du bon boulot et l'on n'a pas les moyens de le faire".
Lorsque l'on subit trop longtemps ce "travail sans qualité",
plus vite on en a fini, mieux ça vaut ! D'où l'énorme
investissement dans la future retraite.
Olivier Schwartz. A la RATP, sur laquelle j'ai beaucoup travaillé,
la valeur apportée à la retraite chez les chauffeurs de
bus est considérable. Il y a une aspiration extraordinairement
puissante, et absolument explicite, toutes générations confondues.
La retraite, c'est le "plus". Les gens vous disent spontanément
: "C'est pour ça que je suis venu à la Régie
et c'est pour cela que j'y reste". Il est vrai que les cheminots
et les agents de la RATP ont un régime de retraite particulier,
qui leur est présenté dès l'embauche comme une compensation
aux sujétions du service public auxquelles ils sont soumis. On
leur dit d'emblée : "Vous travaillerez le samedi, le dimanche,
tôt le matin, tard le soir mais, en compensation, vous avez la retraite".
Mais pourquoi sont-ils ensuite si nombreux à dire "c'est pour
la retraite que j'y reste", alors que par ailleurs ils ont la sécurité
de l'emploi et un salaire relativement correct ? Là, ils nous renvoient
directement à leurs conditions de travail, où ils sont confrontés
à des problèmes pour certains anciens et pour beaucoup très
nouveaux. Ils nous disent, au fond : "Ce travail est pénible.
Je le fais. Je tiens grâce à la perspective de la retraite.
Si on y touche, on remet en cause ce qui me permet de tenir au travail".
Quelles sont
les formes de cette nouvelle pénibilité ?
Yves Clot. Déjà, dans les années de l'après-guerre,
quand Friedmann critiquait le taylorisme, il disait que, finalement, les
ouvriers étaient "plus grands que leur tâche".
La scolarisation de plus en plus large et longue a accentué ce
décalage entre l'expérience des salariés et ce qu'ils
font réellement. Ils se retrouvent à l'étroit dans
leurs tâches, comme amputés de leurs possibilités
et, en outre, non reconnus. Quand vous entendez un conducteur de train
dire, à 35 ans : "Je suis dans un tunnel et le bout du tunnel
c'est la retraite", vous ne regardez plus son départ légal
à 50 ans de la même manière. Pourtant, de façon
générale, l'hypothèse de travailler plus longtemps
n'est, dans bien des cas, pas écartée par principe. Mais
à une condition essentielle ! : qu'on ne travaille plus comme aujourd'hui,
que l'organisation et les conditions du travail soient repensées.
Olivier Schwartz. Si l'on prend le cas des chauffeurs d'autobus,
je répondrais en premier lieu : tout ce qui a trait au contact
avec le public. Tous l'évoquent. Cela ne renvoie pas nécessairement
à des tensions, des conflits, sans parler d'éventuelles
agressions. Plus prosaïquement, cette pénibilité résulte
de situations banales et quotidiennes. Pour des raisons qui tiennent au
fonctionnement des relations ordinaires dans les espaces publics, il y
a un degré très élevé d'ignorance et d'impersonnalité
entre les agents et les usagers. Cela semble banal. Mais un chauffeur
de bus doit aujourd'hui faire l'expérience, sept heures par jour,
de gens qui montent sans lui présenter de ticket de transport,
sans le voir, sans lui dire bonjour, très souvent en train de téléphoner
sur leur portable. Ce même chauffeur,! d'ailleurs, se comporte pareillement
dans d'autres situations ! Mais cette expérience, centrale dans
le travail des chauffeurs d'autobus, est très éprouvante
pour beaucoup d'entre eux.
Toute la sociabilité
serait en régression ?
Olivier Schwartz. Je ne sais pas si elle est en régression
dans les espaces de voisinage. Mais il est certain que la "modernité",
pour le dire très vite, a généré des espaces
hautement impersonnels, dans les transports publics, les supermarchés,
etc. qui sont précisément ceux dans lesquels travaille le
chauffeur de bus. En même temps qu'émergent ces problèmes
nouveaux liés à l'évolution du contexte social et
urbain, il est frappant de constater que subsistent également de
très vieux problèmes, comme la répétition
et la pauvreté des tâches. Les conducteurs de bus sont très
nombreux à dire qu'ils s'ennuient dans leur travail. Dans les enquêtes
que j'ai faites, j'ai entendu le mot "rengaine" des centaines
de fois. Pour beaucoup de salariés d'exécution, confinés
dans les tâches très répétitives, la retraite
est le plus précieux des biens et c'est dit de manière tout
à fait nette : "Je suis ici pour la retraite, j'attends la
retraite."
On entend cela
à partir de quel âge ?
Olivier Schwartz. On le dit dès 30 ou 35 ans !
Mais, dans son anticipation, n'y a-t-il pas une représentation
mythologique de la retraite ?
Yves Clot. Il faudrait distinguer selon les couches sociales. Pour
les couches moyennes ou supérieures, la retraite permet, ou peut
permettre, des formes nouvelles de réalisation. Mais on sait combien
la retraite est difficile, pour les ouvriers en particulier, parce qu'elle
apparaît, précisément, comme une compensation de tout
ce qu'ils ont vécu dans le travail. Tout miser sur la retraite,
c'est une manière d'oublier par anticipation ce qu'on est en train
de vivre. La retraite devient alors, bien souvent, contrairement à
l'attente, un temps aussi éprouvant que le travail qui l'a précédé.
Ne pas pouvoir dire et transmettre quelque chose d'une expérience
professionnelle digne d'avoir été vécue vide la retraite
d'une bonne partie de son sens.
Olivier Schwartz. Il y a vraisemblablement quelque chose de mythologique
dans cet investissement sur la retraite. Mais ce qui est le plus frappant,
c'est la force d'une aspiration croissante à la retraite, qui s'est
exprimée au cours des dernières semaines. En 1995, le mouvement
était avant tout celui de travailleurs d'exécution du secteur
public et il semblait encore y avoir un contraste fort du rapport à
la retraite entre le "bas" des salariés et le "haut",
tous les gens bénéficiant d'une expérience professionnelle
enrichissante et qui peuvent être prêts à la prolonger.
La question qu'on pouvait alors se poser était : de quel côté
allaient tomber les enseignants ? Sans imaginer qu'ils allaient se laisser
déposséder sans réagir de leur régime de retraite,
on pouvait penser, du fait de l'intérêt de leur métier,!
qu'ils basculeraient vers le "haut". Or le mouvement actuel
démontre l'inverse : la pénibilité et les frustrations
de ce métier sont devenues si lourdes que l'aspiration est désormais
très forte de se retirer dès que possible.
Y a-t-il, sur
ce plan, des effets de génération perceptibles ?
Olivier Schwartz. La place de la jeune génération,
dans ce mouvement, a été très forte. Les jeunes enseignants,
notamment, font très vite l'expérience de la dureté
du métier, de la dévalorisation de la fonction d'enseignant
et, surtout, de l'énorme décalage entre leur réalité
professionnelle et les aspirations qu'ils ont pu nourrir pendant leurs
études. A quoi il faut ajouter - mais ce serait un autre sujet
- la montée d'un désir manifestement très fort dans
les jeunes générations d'agir politiquement, contre l'extrême
droite l'an dernier, contre la droite aujourd'hui.
Cet engagement
s'est surtout manifesté en marge des syndicats...
Yves Clot. La discussion sur la grève générale
a été très significative de l'embarras des syndicats
: sur quoi généraliser, en effet ? Sur quel terrain, quelle
problématique ? Le discours des grands syndicats, de la CGT elle-même,
par exemple, exprime bien la difficulté du mouvement syndical à
faire le lien entre l'attachement à la retraite et le profond malaise,
l'écurement, même, provoqué chez les travailleurs
par le sort fait au travail. Ce qu'il faut réformer, c'est le travail,
car le travail humain est maltraité. Réformer les retraites
sans réparer les torts faits au travail humain, c'est mettre la
charrue avant les bufs. Or cette question centrale, cette question
politique générale, paradoxalement et malgré quelques
tentatives, n'est pas parvenue à lester le conflit. Alors qu'elle
"parle" à tous, salariés du public comme du privé.
Est-ce la raison
pour laquelle, selon vous, ce mouvement apparaît sans débouché
social ou politique ? Et avec quelles conséquences pour l'avenir
?
Yves Clot. Si la réforme du travail, c'est-à-dire,
très concrètement, de son organisation, de sa qualité
humaine, n'est pas engagée, si elle ne fait pas l'objet d'une pensée
collective, d'abord chez les salariés, si elle n'est donc pas "généralisée",
on court un vrai risque. Face au renforcement des pratiques gestionnaires
qui transforment le travail en simple marchandise, et qui font disparaître
le travail comme valeur, comme espace de créativité et d'émancipation,
on risque, en effet, de voir se développer des formes de radicalisation
sans racines et de "jacqueries" médiatiques. Or c'est
en remettant le métier sur l'ouvrage qu'on peut tenir et espérer,
autour d'un travail "civilisé", et non "ravalé".
C'est sans doute un chantier vital pour la démocratie. Car le travail
a le bras long, comme on dit.!
Olivier Schwartz. Si les salariés devaient avoir le sentiment
que, finalement, la réforme des retraites passe sur eux comme un
rouleau compresseur, ça ne pourrait pas ne pas engendrer beaucoup
d'amertume, de découragement, de démotivation. Le risque
existe que cela débouche sur des formes très violentes de
désespoir.
Propos recueillis
par Gérard Courtois et Sylvain Cypel
Yves Clot est
titulaire de la chaire de psychologie du travail au Conservatoire national
des arts et métiers. Dernier ouvrage paru : La Fonction psychologique
du travail (PUF, 2002).
Olivier Schwartz est professeur de sociologie à l'université
Paris-V. Dernier ouvrage paru : Le Monde privé des ouvriers (PUF,
2002).
Source : http://lemonde.fr
transmis par Claudine Gellens
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