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ARTICLE PARU DANS
L'EDITION DU MONDE DU 21.06.03
Il va falloir inventer
des mots nouveaux. "Bénévole" et "bénévolat"
par exemple, tout imprégnés de charité chrétienne
individuelle, peinent aujourd'hui à rendre compte de l'ampleur
quasi industrielle prise parfois par le travail gratuit des retraités.
Les banques alimentaires sont ainsi l'un des meilleurs exemples d'une
mutation qui fait du bénévole l'un des piliers de la lutte
contre toutes les formes de fracture sociale.
Avant les très médiatiques "Restos du cur",
loin devant le Secours populaire et la Croix-Rouge, les banques alimentaires
sont une quasi-marque déposée qui, en 2002, a discrètement
collecté 60 500 tonnes de denrées périssables et
non périssables d'une valeur de 135,5 millions d'euros. Ces montagnes
de produits laitiers (32 %), fruits et légumes (25 %), féculents
(14,5 %)... provenant aussi bien des industries agroalimentaires, des
surplus européens, de la grande distribution que des collectes
effectuées une fois l'an auprès de particuliers (les sacs
donnés à l'entrée du supermarché et que l'on
restitue pleins de l'autre côté des caisses) ont servi à
distribuer 121 millions de repas à près de 800 000 exclus
l'an dernier.
La relative discrétion médiatique des banques alimentaires
tient au fait qu'ils ne sont pas en relation directe avec le consommateur.
Elles rétrocèdent le produit de leur collecte à un
maillage très dense de 4 350 associations et organismes sociaux.
Nonobstant cette fonction d'arrière-plan, les banques n'en représentent
pas moins un maillon essentiel de la solidarité collective.
Tête de réseau de 79 banques départementales, la Fédération
française des banques alimentaires est présidée par
Pierre de Poret, 65 ans, lui-même retraité et bénévole.
Ancien directeur des ressources humaines de Suez, ce juriste de formation
a toujours mené, parallèlement à son parcours professionnel,
une activité associative notamment en direction de jeunes en difficulté
vis-à-vis de la justice. Au sein des banques alimentaires, il est
épaulé dans sa tache par un salarié, Jean-Marie Dupont,
secrétaire général et véritable cheville ouvrière
du dispositif. Ancien militaire de carrière, Jean-Marie Dupont
se définit comme "la maîtresse de maison" et "la
mémoire de l'organisation". Sans lui, le président
maîtriserait difficilement les nuds du dispositif.
GAINS DE PRODUCTIVITÉ
Apres 19 ans d'existence, les banques alimentaires, dont le fonctionnement
repose entièrement sur le bénévolat de près
de 2 500 personnes - des retraités pour la plupart - et une mince
ossature de salariés (62 contrats à durée indéterminée
et 310 contrats emploi solidarité et contrats emploi consolidé),
paraissent à un tournant de leur histoire. Celui de la "professionnalisation"
précisément.
Peut-on et doit-on "professionnaliser" le bénévolat
? A priori, la question n'a pas de sens dans la mesure où être
bénévole n'est pas un métier. Mais, comme toute organisation
devenue complexe, les banques alimentaires ont besoin aujourd'hui de générer
des gains de productivité en poussant l'action des bénévoles
dans une voie de rigueur identique à celle qu'une entreprise estime
devoir attendre d'un salarié. "Lorsqu'il s'agit de respecter
la chaîne du froid, tous les collaborateurs font preuve de réactivité,
et les problèmes sont rares", explique Pierre de Poret.
Mais certaines banques alimentaires fonctionnent avec une grosse équipe
de bénévoles, ce qui n'est pas sans poser des problèmes
d'organisation. Amener chacun à communiquer les dates de ses absences
suffisamment à l'avance, à accepter de travailler en équipe,
à partager si nécessaire la mission qui lui est confiée
avec d'autres n'est pas forcément simple.
Un retraité enfin dégagé des contraintes de la vie
professionnelle n'aura pas forcément envie d'en endosser d'autres
quand il décide de faire don d'une partie de son temps et de son
énergie à une activité caritative. D'où, d'ailleurs,
la difficulté à convaincre des bénévoles compétents
d'accepter des responsabilités qui pourraient les engager plus
qu'ils ne le souhaitent. Quant à évoquer un éventuel
stage de formation en management ou en logistique, la proposition peut
apparaître incongrue à des retraités sortis de la
vie professionnelle.
La mise en place d'un Intranet permettant aux différentes banques
alimentaires de mieux communiquer entre elles et permettant de mieux faire
circuler information et expérimentations est aussi freinée
par le fait que nombre de retraités n'ont pas été
familiarisés avec les nouvelles technologies de l'information et
de la communication.
Dominique Dupré La Tour, ancien officier de marine, chargé
de mission bénévole deux jours par semaine au sein de la
Fédération des banques alimentaires, est plus précisément
chargé de réfléchir à la contractualisation
des relations entre la Fédération et les bénévoles.
Il met actuellement la dernière main à une charte qui fera
l'objet d'un large débat avant d'être institutionnalisée.
Lucides sur les ressorts du bénévolat, Pierre de Poret et
Dominique Dupré La Tour estiment que le respect de certaines contraintes
peut représenter la contrepartie des bénéfices personnels
qu'un retraité retire forcément de son activité de
bénévole. "La rémunération du bénévole
n'est pas financière, mais elle existe. On fait don de ses capacités,
mais on en retire une identité, une satisfaction qui ont aussi
une valeur en termes de reconnaissance sociale", expliquent-ils.
Les deux hommes semblent avoir appris à se méfier des bénévoles
qui affirment n'agir que dans le sacrifice de soi. Comme si le don pouvait
se passer de contre-don.
Yves Mamou Fédération
française des banques alimentaires. Tél. : 01-49-08-04-70.
Source : http://www.lemonde.fr/article/0,5987,3238--324677-,00.html
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