1
- D'abord, faire très peur.
Ne dites pas : " Les Français n'ont jamais autant produit
de richesses ", mais plutôt : " Nous faisons face à
une crise sans précédent. "
Ne dites pas : "Le départ à la retraite des baby-boomers
va rapidement résorber le chômage et conduire au plein
emploi", mais plutôt : "Le papy-boom sera tellement
massif que les actifs ne pourront financer leurs retraites."
Ne dites pas : "La France a les lois sociales parmi les plus avancées
du monde", mais plutôt : "Il est temps que la France
comble son retard en matières de réformes."
Ne dites pas : "Les patrons n'ont jamais pris autant dans la caisse",
mais plutôt : "Ils ont du courage de ne pas délocaliser."
Parlez enfin du problème d'un ton grave mais responsable. Dites
qu'on ne peut pas faire autrement, que l'on est au pied du mur, etc.
À la fin de cette première étape, vérifiez
que vous avez bien terrorisé, en sondant le moral des ménages.
2
- Lorsque enfin la panique s'installe, intervenez.
Ne dites pas : "Il faut dégager de nouveaux marchés
dans les fonds de pension, l'éducation, la santé, les
transports et l'énergie", mais plutôt : "L'Europe
nous impose de nous ouvrir à la concurrence."
Ne dites pas : "Comme Thatcher, on va ruiner les services publics,
générer une importante baisse de leur qualité et
créer de terribles inégalités", mais plutôt
: "La Grande-Bretagne a eu le courage de faire les réformes
qui s'imposent, c'est un modèle qu'il nous faut suivre."
Ne dites pas : "Les inégalités se creusent de plus
en plus à l'intérieur de nos frontières mais aussi
entre pays riches et pays pauvres", mais plutôt : "L'évolution
est nécessaire, elle garantit l'avenir et le confort des générations
futures."
Ne dites pas : "Pour continuer de dégrader les acquis des
salariés du privé, il faut tout d'abord appliquer les
mêmes
dégradations à ceux du service public, sinon ça
va se voir", mais plutôt : "Par souci d'équité,
le public doit être aligné sur le privé."
À la fin de cette 2e étape, si vous avez bien travaillé,
faites des
micros-trottoirs et constatez que la France d'en bas refait elle-même
votre démonstration : "On est obligé, il était
temps de le faire." Si tout cela ne suffit pas, passez à
la troisième étape.
3
- Enfin, marginalisez les gêneurs de tout poil.
Les défenseurs des services publics et des acquis sociaux, les
soucieux de plus d'égalité, les humanistes, pourquoi pas,
doivent être qualifiés de rétrogrades, de dinosaures
: ils freinent l'évolution, ils empêchent le progrès,
ils sont d'un autre temps...
Par exemple : qualifiez les instits de hussards noirs, parlez de leurs
privilèges. Dites que le militant ou le syndicaliste sont des
personnages du siècle passé.
Par contraste, présentez le nouveau salarié modèle
et moderne comme dynamique, flexible, mobile, adaptable et entreprenant,
bref, tourné vers l'avenir.
Enfin, à tous ceux qui vous ont vu venir, dites-leur qu'ils sont
aveugles et font preuve de simplisme.
Ne dites pas : "Deux millions dans la rue et dix millions de grévistes,
je commence à me sentir seul", mais plutôt : "Attention
qu'une minorité ne se mette pas en faute en privant les Français
de leurs droits" (Raffarin, 16 mai 2003).
Si pour terminer, ça n'a pas marché, c'est que vous êtes
trop nul (Juppé, 1995), et la France d'en bas, pas assez abrutie
par votre matraquage télévisuel quotidien. Alors, envoyez
la troupe (voir Sarkozy) !
Joël Pothier | Atelier de BioInformatique | 12 Rue Cuvier, 75005
Paris
"Reality is that which, when you stop believing in it, does not
go away." - P. K. Dick (en anglais dans le texte)
Email : jompo@abi.snv.jussieu.fr
| http://wwwabi.snv.jussieu.fr/~jompo/
Source
: Joël Pothier / université de Jussieu