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À propos d'états généraux (arg 9.17)

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Il est trop tôt pour dire si le gouvernement de M. Raffarin est autre chose qu'une péripétie. On le saura dans un mois. Mais tel qu'il est là, solidement arrimé à droite, un ministère de l'Économie et des Finances sous-loué au Medef, un inquiétant duo de choc Sarkozy-Devedjian à l'Intérieur (à côté duquel le tandem Pasqua-Pandraud d'autrefois a presque des airs bonasses) tel qu'il est, donc, avec ses habiletés de casting, son philosophe, son médecin, son sabreur (Lamour) et ses curés, ce gouvernement est prêt pour de funestes entreprises.
La France ayant, sur ses voisins, une contre-révolution libérale de retard, l'équipe de M. Raffarin pourrait bien servir à cela. En aura-t-elle le temps ? Ce n'est hélas pas tant la politique qui répondra à cette question qu'une arithmétique électorale d'autant plus complexe que le Front national risque de jouer, le 16 juin, un rôle d'arbitre moins incorruptible que les rodomontades lepénistes le laissent supposer. Gardons-nous donc d'entrer dans ces calculs, sans ignorer qu'il en faut. À moins d'être partisan de la politique du pire - celle de MM. Chirac et Raffarin - il faut en effet souhaiter que la gauche fourbisse ses armes et ses listes uniques là où elles sont indispensables, et concrétise les espoirs d'une jeunesse toujours mobilisée.
Mais l'essentiel, à nos yeux, est ailleurs. L'essentiel est dans la réponse à cette unique question : dans quel état la gauche va-t-elle sortir de ce long tunnel électoral ? Blairisée ? Remolletisée (de " Guy Mollet " dont nos jeunes n'ont même plus idée) ? Mélenchonisée ? Montebourgeoisée ? On aura compris avec ces néologismes que la question touche surtout les socialistes. Car, finalement, les Verts savent un peu mieux aujourd'hui qu'hier qui ils sont. Et les communistes savent ce qu'ils ne sont plus. Quant à Jean-Pierre Chevènement, il s'est brûlé les doigts au petit jeu du " pareil au même ". Les bonnes formules ont leur saveur, à condition de ne pas trop y croire.
Mais revenons à notre question. Les socialistes peuvent-ils y répondre seuls ? À l'évidence, non. Entre eux, ils continueront de se répéter, avec Élisabeth Guigou, qu'ils ont commis des " erreurs de communication ", qu'ils articulent mal et que le peuple, décidément, est un peu dur de la feuille. Si l'on veut s'élever au-dessus de ce type d'explications, il convient de créer les conditions d'une réflexion d'une autre envergure. Une réflexion à la mesure du constat quasi apocalyptique que l'on a pu dresser au soir du premier tour de l'élection présidentielle : cinq millions et demi d'électeurs votent Le Pen, plus d'un million et demi se réfugient sous le drapeau rouge d'Arlette Laguiller. Sans compter les abstentionnistes. Cela fait beaucoup de monde en déshérence politique.
Or, sans vouloir tomber dans une vulgate marxiste, beaucoup de ces électeurs ou de ces abstentionnistes-là auraient vocation, en raison même de leur situation sociale, à voter à gauche. La crise de représentation interpelle donc d'abord le PS et le PC (dont les électeurs ont filé vers le FN). Mais quoi leur dire ? Quoi leur proposer ? Peut-être d'abord les entendre. Puis, être capable de répondre à une crise qui est aussi identitaire que sociale. C'est le mélange des deux qui produit la peur et la hantise des lendemains. La gauche doit arriver à combiner une réponse institutionnelle à une réponse sociale européenne. Dans son grand tournant moderniste des années 1983-84 (voir Politis n°700), la gauche mitterrandienne a eu recours à une véritable imposture intellectuelle. L'Europe de Maastricht n'était pas un programme. Elle était encore moins un idéal. Brader l'idéal de la république sociale pour un espace européen vide de tout contenu politique, et par là même offert en pâture au libre-échange, cela ne pouvait que faire des ravages. Dans son caractère incantatoire, l'Europe des socialistes français n'a jusqu'ici rien à envier à celle de ce Lecanuet que raillait jadis le général de Gaulle : " L'Europe, l'Europe, l'Europe ! ".
D'autres sur l'échiquier politique ayant, en revanche, une idée plus précise de ce que devait être l'objet européen, c'est le libéralisme qui l'a emporté. D'où l'équivoque chevènementiste : résister au libéralisme, c'est résister à l'Europe, et c'est repromouvoir la Nation. Serait-il possible aujourd'hui d'inoculer à l'Europe quelques vertus de république sociale, ou pour le dire de façon moins idéologique, des vrais services publics européens, échappant aux impératifs du marché pour se consacrer exclusivement au bien commun ? Voilà, à tâtons, une piste parmi d'autres. À condition que cette élaboration s'ancre dans la réalité sociale, sans attendre.
Que la gauche de gouvernement accepte le dialogue avec la partie de l'extrême gauche qui y est disposée, et avec un mouvement social trempé dans la plus ingrate des réalités. Comment réunir tous ces gens ensemble ? Comment convaincre les uns qu'ils ont beaucoup à réapprendre du vrai monde, et les autres que toute gestion n'est pas nécessairement honteuse ? C'est le sens de notre suggestion d'états généraux de la gauche. Comme en mai 1789, commençons par l'inventaire. Il s'agirait aussi de redéfinir devant les acteurs de toutes les gauches ce qu'on appelle le " réalisme ". Cet insidieux diktat qui a fini, pour les uns, par rendre superflu d'écouter et, pour les autres, vain de proposer.

Denis Sieffert

Source : http://www.politis.fr/article.php3?id_article=167


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