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Il
est trop tôt pour dire si le gouvernement de M. Raffarin est autre
chose qu'une péripétie. On le saura dans un mois. Mais tel
qu'il est là, solidement arrimé à droite, un ministère
de l'Économie et des Finances sous-loué au Medef, un inquiétant
duo de choc Sarkozy-Devedjian à l'Intérieur (à côté
duquel le tandem Pasqua-Pandraud d'autrefois a presque des airs bonasses)
tel qu'il est, donc, avec ses habiletés de casting, son philosophe,
son médecin, son sabreur (Lamour) et ses curés, ce gouvernement
est prêt pour de funestes entreprises.
La France ayant, sur ses voisins, une contre-révolution libérale
de retard, l'équipe de M. Raffarin pourrait bien servir à
cela. En aura-t-elle le temps ? Ce n'est hélas pas tant la politique
qui répondra à cette question qu'une arithmétique
électorale d'autant plus complexe que le Front national risque
de jouer, le 16 juin, un rôle d'arbitre moins incorruptible que
les rodomontades lepénistes le laissent supposer. Gardons-nous
donc d'entrer dans ces calculs, sans ignorer qu'il en faut. À moins
d'être partisan de la politique du pire - celle de MM. Chirac et
Raffarin - il faut en effet souhaiter que la gauche fourbisse ses armes
et ses listes uniques là où elles sont indispensables, et
concrétise les espoirs d'une jeunesse toujours mobilisée.
Mais l'essentiel, à nos yeux, est ailleurs. L'essentiel est dans
la réponse à cette unique question : dans quel état
la gauche va-t-elle sortir de ce long tunnel électoral ? Blairisée
? Remolletisée (de " Guy Mollet " dont nos jeunes n'ont
même plus idée) ? Mélenchonisée ? Montebourgeoisée
? On aura compris avec ces néologismes que la question touche surtout
les socialistes. Car, finalement, les Verts savent un peu mieux aujourd'hui
qu'hier qui ils sont. Et les communistes savent ce qu'ils ne sont plus.
Quant à Jean-Pierre Chevènement, il s'est brûlé
les doigts au petit jeu du " pareil au même ". Les bonnes
formules ont leur saveur, à condition de ne pas trop y croire.
Mais revenons à notre question. Les socialistes peuvent-ils y répondre
seuls ? À l'évidence, non. Entre eux, ils continueront de
se répéter, avec Élisabeth Guigou, qu'ils ont commis
des " erreurs de communication ", qu'ils articulent mal et que
le peuple, décidément, est un peu dur de la feuille. Si
l'on veut s'élever au-dessus de ce type d'explications, il convient
de créer les conditions d'une réflexion d'une autre envergure.
Une réflexion à la mesure du constat quasi apocalyptique
que l'on a pu dresser au soir du premier tour de l'élection présidentielle
: cinq millions et demi d'électeurs votent Le Pen, plus d'un million
et demi se réfugient sous le drapeau rouge d'Arlette Laguiller.
Sans compter les abstentionnistes. Cela fait beaucoup de monde en déshérence
politique.
Or, sans vouloir tomber dans une vulgate marxiste, beaucoup de ces électeurs
ou de ces abstentionnistes-là auraient vocation, en raison même
de leur situation sociale, à voter à gauche. La crise de
représentation interpelle donc d'abord le PS et le PC (dont les
électeurs ont filé vers le FN). Mais quoi leur dire ? Quoi
leur proposer ? Peut-être d'abord les entendre. Puis, être
capable de répondre à une crise qui est aussi identitaire
que sociale. C'est le mélange des deux qui produit la peur et la
hantise des lendemains. La gauche doit arriver à combiner une réponse
institutionnelle à une réponse sociale européenne.
Dans son grand tournant moderniste des années 1983-84 (voir Politis
n°700), la gauche mitterrandienne a eu recours à une véritable
imposture intellectuelle. L'Europe de Maastricht n'était pas un
programme. Elle était encore moins un idéal. Brader l'idéal
de la république sociale pour un espace européen vide de
tout contenu politique, et par là même offert en pâture
au libre-échange, cela ne pouvait que faire des ravages. Dans son
caractère incantatoire, l'Europe des socialistes français
n'a jusqu'ici rien à envier à celle de ce Lecanuet que raillait
jadis le général de Gaulle : " L'Europe, l'Europe,
l'Europe ! ".
D'autres sur l'échiquier politique ayant, en revanche, une idée
plus précise de ce que devait être l'objet européen,
c'est le libéralisme qui l'a emporté. D'où l'équivoque
chevènementiste : résister au libéralisme, c'est
résister à l'Europe, et c'est repromouvoir la Nation. Serait-il
possible aujourd'hui d'inoculer à l'Europe quelques vertus de république
sociale, ou pour le dire de façon moins idéologique, des
vrais services publics européens, échappant aux impératifs
du marché pour se consacrer exclusivement au bien commun ? Voilà,
à tâtons, une piste parmi d'autres. À condition que
cette élaboration s'ancre dans la réalité sociale,
sans attendre.
Que la gauche de gouvernement accepte le dialogue avec la partie de l'extrême
gauche qui y est disposée, et avec un mouvement social trempé
dans la plus ingrate des réalités. Comment réunir
tous ces gens ensemble ? Comment convaincre les uns qu'ils ont beaucoup
à réapprendre du vrai monde, et les autres que toute gestion
n'est pas nécessairement honteuse ? C'est le sens de notre suggestion
d'états généraux de la gauche. Comme en mai 1789,
commençons par l'inventaire. Il s'agirait aussi de redéfinir
devant les acteurs de toutes les gauches ce qu'on appelle le " réalisme
". Cet insidieux diktat qui a fini, pour les uns, par rendre superflu
d'écouter et, pour les autres, vain de proposer.
Denis Sieffert
Source : http://www.politis.fr/article.php3?id_article=167
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