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Propos recueillis
par Nicolas Leblanc - mai 2003
Décentralisation
et libéralisme ne doivent pas être confondus, même
si la première, mal pensée et mal menée, peut éhontement
servir le second. Sociologue, responsable associatif, Jean-Pierre Worms
analyse aujourd'hui la réforme Raffarin.
Territoires
: Peut-on dire que le libéralisme est décentralisateur,
mais que la décentralisation n'est pas libérale ?
Jean-Pierre Worms : C'est une formidable perversion d'avoir identifié,
comme relevant d'un ensemble conceptuel homogène, la gauche, l'État
et l'intérêt général. Il est important de le
mettre en évidence. On a accepté l'idée que, pour
défendre le citoyen (et notamment les plus faibles) contre la mainmise
des intérêts corporatistes et religieux, puis capitalistes
au XXe siècle, il fallait s'en remettre uniquement à l'appareil
central de l'État et aux élites publiques, celles-ci parlant
au nom du peuple pour le peuple et édictant des règles publiques
de gestion administrative comme incarnation de l'intérêt
général. Dans cette perspective, on dépouille le
citoyen de son droit et de sa capacité à intervenir dans
l'espace public pour contribuer à définir l'intérêt
général. Il devient consommateur passif du bien public distribué
par l'État.
Du côté de l'État, cela aboutit à une perversion
technocratique, à un monopole de la rationalité au profit
des grands corps (Les Mines, Ponts et chaussées, Éna, etc.).
Ils représentent alors l'intérêt général
le plus "désenglué" de la "viscosité"
des rapports sociaux, ce qui reflète bien la méfiance des
élites politiques envers le peuple.
La décentralisation est en fait un mouvement d'ouverture d'espaces
permettant aux citoyens de construire le bien public. Mais ce mouvement
comporte un risque, celui de creuser des inégalités entre
individus, entre territoires. Celui de faire un espace public ouvert au
grand vent des intérêts particuliers, dévié
par les individus, les groupes, les villes, les régions les plus
forts. Le libéralisme, compris comme un idéal de non-intervention
de la règle publique, s'y retrouve alors au mieux. Le sujet de
la décentralisation n'est donc pas d'annuler les règles
publiques (libéralisme), mais bien de les construire autrement
que par le monopole de l'appareil d'État. Dès lors, la décentralisation
passe par une organisation de la participation populaire et par des mécanismes
de co-construction des politiques d'intérêt public.
Mais, la co-construction a jusqu'ici toujours été comprise
exclusivement comme celle du bon équilibre entre les pouvoirs des
collectivités locales et l'État. Or, les collectivités
font partie de l'appareil public et l'on travaille donc en vase clos en
limitant la co-construction à ces deux acteurs. Le vrai enjeu est
ailleurs : c'est l'articulation de la société civile, y
compris les forces économiques, les producteurs de rapports sociaux,
familiaux, d'usage, etc., avec l'appareil public. Cette question n'est
pas traitée par le Premier ministre, comme elle ne l'a pas été
par les parlementaires socialistes, à l'époque des premières
lois de décentralisation.
Pourquoi ?
La gauche a eu peur dans son approche de la décentralisation de
démunir les instances publiques de leur monopole sur l'intérêt
général. Certains députés, dont je faisais
partie, ont par exemple déposé des amendements aux lois
Deferre pour reconnaître des droits d'intervention des citoyens
et des associations dans la définition et la gestion des services
et des biens locaux : ils ont été "retoqués",
au groupe socialiste comme en commission et n'ont jamais vu l'hémicycle
Ce fut encore plus le cas avec la loi Chevènement sur l'administration
territoriale, dont le troisième volet (la participation des citoyens)
demeura, malgré nos efforts, d'une affligeante vacuité.
Toutes les tentatives de partage entre la légitimité du
suffrage universel des élus et la légitimité d'usage
de la société civile ont étés exclues par
la gauche. Et aujourd'hui, la droite y est au moins autant réticente.
Que nous manque-t-il
pour avancer ?
Aujourd'hui, la pensée sur une ingénierie démocratique
nouvelle est d'une très grande faiblesse. On voit par exemple très
bien que le référendum présente peu d'intérêt,
vu les nombreuses déviances et manipulations qu'on peut lui faire
subir, et à quel point on peut l'utiliser pour faire dire n'importe
quoi. La voie à travailler est celle de la mise en débat
public, le droit de saisine, le droit de pétition par exemple,
mais cela demande une ingénierie fine. On se contente d'opposer
la démocratie directe, qui court-circuiterait les institutions,
à la démocratie représentative. Mais le vrai problème,
c'est au contraire une démocratie participative qui nourrirait
les institutions d'un flux ascendant.
Pour l'instant, il existe des expériences locales, françaises
ou étrangères, peu formalisées, parcellaires. Des
acteurs du logement, de la santé, des transports
, expérimentent
les bienfaits de la participation. Mais ce sont toujours des expériences
semi-clandestines, c'est-à-dire qu'elles ne sont jamais reprises
dans les discours des organisations et qu'elles ne sont pas plus utilisées
pour concevoir de nouvelles politiques avec les usagers et les riverains.
C'est pourtant cela que devrait être la décentralisation
: ouvrir des possibilités aux différents acteurs sociaux
d'une mise en débat et en uvre partagée des politiques
publiques, dans le cadre de règles précises (elles aussi
mises en débat) d'équité, d'égalité
d'accès, faisant l'objet d'un consensus national et inscrites dans
la loi. La décentralisation n'est pas l'absence de loi, c'est l'encadrement
par la loi d'espaces de liberté d'une démocratie vivante.
Sur ce constat,
peut-on encore attendre quelque chose d'une réforme qui ne se penche
que sur la répartition des compétences ; y a-t-il des enjeux
qui méritent que les citoyens s'investissent ?
Il est nécessaire que les citoyens s'investissent, au moins pour
clarifier des faux débats. Les critiques de Raffarin sur la décentralisation
ne portent pas sur ce qui est critiquable ; il veut en fait en aggraver
les défauts actuels. C'est le cas quand il préconise de
transférer toujours plus les compétences en blocs homogènes
par niveau territorial, alors qu'il faudrait plutôt réorganiser
la coopération des différents niveaux, qui sont tous, de
fait, concernés par chaque compétence.
Autre exemple : la décentralisation a conservé des cloisonnements
et des segmentations verticales, propres à la gestion "de
loin" du centralisme. En décentralisant, on aurait pu espérer
avoir l'ambition de réunifier, par exemple, les champs d'interventions
sociales, en privilégiant des compétences polyvalentes au
niveau local. La conséquence la plus directe de ce séquençage
de la vie des gens est l'extraordinaire difficulté qu'on a à
mobiliser l'énergie la plus importante pour résoudre les
problèmes sociaux : celle des personnes concernées, qui
ne peuvent reconstruire l'unité que les services sociaux détruisent.
Troisième exemple : on aurait pu aller plus loin dans la répartition
entre la loi (ce que l'on doit faire) et le règlement (comment
on le fait). On aurait ainsi pu transférer dans le champ des collectivités
locales une partie des compétences d'État de type réglementaire,
pour que, territorialement, on adapte le "comment faire" aux
situations concrètes vécues. Dernier exemple : on décentralise
vers des collectivités locales
qui avaient été
dessinées par la centralisation ! Ainsi, la région n'est,
à la base, qu'un découpage de gestion étatique :
on assujettit l'organisation de la représentation citoyenne aux
exigences administratives de l'État. Nos 36.000 communes sont,
de la même façon, des espaces choisis pour leur multiplicité
et leur éparpillement, permettant au pouvoir central de "diviser
pour régner" par l'éloignement des acteurs, l'élaboration
des petits consensus locaux, etc. La décentralisation ne s'est
pas occupée des espaces infra et supra-communaux, la loi Paris
Lyon Marseille et celle sur les conseils de quartier manquent singulièrement
d'ambition de ce point de vue, et l'élection au suffrage universel
direct des intercommunalités n'est toujours pas à l'ordre
du jour
Si l'on ajoute l'interdiction stricte du cumul des mandats,
une vraie loi sur l'accès à la démocratie représentative,
c'est fou ce que l'on aurait pu faire en décentralisant !
Espérez-vous encore un "troisième essai",
une décentralisation au sens plein du terme ?
Oui, je suis résolument optimiste, parce que nous n'avons pas encore
touché le fond. Je ne sais ni quand ni comment cela se fera, mais
il me semble absolument évident que l'on est dans une crise très
grave de la légitimité démocratique des institutions
représentatives : les gouvernements, les services publics, les
administrations sont remis en cause. Pour les collectivités locales,
encore relativement épargnées, cela va venir ! Le Sacre
des notables [1] s'aggrave. L'abstention, le vote protestataire, la montée
de l'intervention directe sont des signes : la vie publique est de moins
en moins canalisée par ses institutions. Tout cela fait que l'on
va être obligé de reconstruire une légitimité
démocratique. Et l'on s'appuiera sur une nouvelle élite
qui naît au sein de la population, avec une compétence de
citoyenneté, et non une compétence de gestion de la citoyenneté.
Contact : Territoires
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Source :
http://www.medialter.org/article.php3?id_article=23#nb*
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