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Le gouvernement
n'envisage que l'augmentation du montant des cotisations ou de leur durée
et ignore les mutations liées au temps de travail et à la
productivité.
Si le projet gouvernemental
produit les effets annoncés, il ne faut pas être grand clerc
pour prévoir que cela n'aura d'autre résultat que d'aggraver
le chômage des jeunes.
mercredi 11 juin
2003
Cet article est
le deuxième volet d'une série de trois que l'économiste
René Passet consacre à la réforme des retraites.
Le premier, "Retraites : sauvetage ou racket ?", est paru le
21 mai.
L'optique étroitement
technicienne et "comptabiliste" que l'on nous propose s'agissant
des retraites évoque l'histoire des trois aveugles explorant un
objet dans lequel l'un croit reconnaître une grosse ficelle, l'autre
un tuyau d'arrosage et le dernier un arbre. C'était un éléphant...
chacun des trois personnages palpait respectivement la queue, la trompe
et une patte. Le système des retraites, nous dit-on, est menacé
de déficit, il n'y a que deux façons d'accroître les
recettes, augmenter le montant des cotisations ou leur durée.
I On ne comprend
rien à l'affaire si on ne situe pas la question dans le double
contexte temporel et factuel qui la porte.
Contexte temporel : une tendance lourde de l'évolution. On peut
en rappeler les principaux traits : une augmentation continue du PIB,
obtenue par une quantité régulièrement décroissante
du travail annuellement fourni dans la nation, par un nombre néanmoins
croissant de travailleurs, grâce à une forte réduction
de la durée annuelle du travail fourni par individu. Réduction
bien plus spectaculaire encore si l'on considère la durée
de l'existence humaine, en raison de l'allongement de la durée
des études et de l'abaissement de l'âge de cessation de l'activité
: 70 % de la vie éveillée d'un travailleur en 1850, 43 %
en 1900 et 18 % en 1980. Ajoutons-y la multiplication par huit, dans le
siècle écoulé, du pouvoir d'achat par ouvrier. Il
s'agit là d'une diffusion, au bénéfice de tous, des
gains de productivité issus du progrès technique. Cela s'appelle
progrès social et il est triste d'avoir à rappeler que c'est
le seul phénomène pouvant donner sens à l'activité
économique.
Contexte factuel : une mutation dans laquelle le grand paléontologue
André Leroi-Gourhan voyait l'équivalent d'une "sortie
du néolithique". Elle déplace les moteurs du développement,
du champ de l'énergie à celui de l'immatériel : l'information,
la formation, la recherche, l'organisation... qui appartiennent à
la catégorie des biens collectifs : "Le savoir, disait Pasteur,
est un patrimoine de l'humanité." Cette révolution
est celle de la relation, c'est-à-dire de l'interdépendance
et de l'organisation en réseaux. Sans la qualité du système
éducatif, du système de santé, des réseaux
de communication et des services publics, les belles performances de nos
entreprises privées ne seraient pas ce qu'elles sont. C'est donc
sur le produit national que repose en dernier ressort la charge des retraites.
C'est pour cela que la seule prise en compte du rapport dit "de dépendance"
entre retraités et actifs est dénuée de signification.
Il faut également considérer les gains de productivité.
Et la substitution d'un taux de 1,3 % à celui de 1,7 % justifie
cette nécessité, sinon pourquoi le ferait-on ? Tout comme
elle confirme nos conclusions, puisque ce taux suffit à contrebalancer
la dégradation du rapport de dépendance et à démontrer
qu'il n'y a pas pour le moins aggravation du problème.
Il est vrai que le
gonflement au sommet de la pyramide des âges et l'allongement du
nombre d'années pendant lesquelles chaque personne percevra sa
pension exigeront qu'une fraction plus importante du PIB soit consacrée
à cette fin : 5 % du PIB en 1960, autour de 12 % en 2000 et, selon
le Conseil d'orientation des retraites, 18 % en 2040. Mais, dans un produit
national doublé de 1960 à 2000, la multiplication par 4,5
du montant des retraites laissait encore un revenu disponible, lui-même
presque doublé, pour payer les actifs et assurer l'investissement.
On peut vérifier chiffres en main qu'il en ira à
peu près de même, dans des conditions identiques, entre 2000
et 2040. La question n'est donc pas celle de la possibilité d'absorber
un phénomène qui, de plus, s'étale dans le temps.
II Il reste
effectivement la question du financement et de l'équilibre financier.
Les richesses existent, mais il faudra bien trouver quelque part les six
points de PIB supplémentaires. Et c'est ici que l'on semble manquer
singulièrement d'imagination. Dans un pays où la part du
capital dans la valeur ajoutée est de l'ordre de 40 %, très
supérieure à celle des Etats-Unis (33,5 %) ou de la Grande-Bretagne
(31,5 %), on pourrait proposer charitablement quelques idées. Mais
on a dit qu'on s'en tiendrait ici à la question de l'allongement
de la durée des cotisations. La prise en compte des deux tendances
lourdes évoquées ci-dessus nous montre à quel point
elle se situe à contre-courant de toute évolution. Prenons
le problème par tous les bouts.
L'emploi ? C'est une des solutions qui permettraient d'élargir
la base du financement. Mais si le nombre des travailleurs occupés
dans la nation a pu s'accroître au cours du temps, en dépit
de la réduction du temps annuel globalement ouvré, ce n'est
que par la réduction des temps de travail individuels. Si le projet
gouvernemental produit les effets annoncés, il ne faut pas être
grand clerc pour prévoir que cela n'aura d'autre résultat
que d'aggraver le chômage des jeunes à qui l'on fermerait
la porte d'entrée dans la vie active pour maintenir des personnes
âgées à bout de souffle et de créativité.
L'équilibre des comptes ? On se borne à substituer
à un retraité, qui revient en moyenne à plus de mille
euros mensuels à la collectivité, un chômeur qui en
coûte à peu près autant si on ne comptabilise que
les indemnités qui lui sont versées et bien plus si l'on
intègre tous les coûts indirects humains et sociaux
qu'implique le chômage. Dans les 15 milliards d'euros que
le projet gouvernemental est censé trouver d'ici à 2015,
pour le régime général, 9 milliards sont supposés
provenir d'un transfert de cotisations de l'assurance-chômage, mais
est-ce en augmentant le nombre des chômeurs que l'on facilitera
le dégagement de cet excédent ?
Allonger la durée des cotisations pour préserver le
montant des retraites, nous dit-on enfin (comme on disait hier "licencier
les travailleurs pour préserver l'emploi..."), dans le contexte
que nous venons de préciser, c'est exactement le contraire qui
va se produire et les calculs les plus sérieux montrent que le
seul résultat sera une régression du montant des retraites,
de l'ordre de 20 à 35 % à l'horizon 2020, cependant que
30 % des retraités se retrouveront au niveau du seuil de pauvreté.
Nous sommes loin du progrès social de tout à l'heure et,
il faut en convenir, c'est bien d'une question de captation des bénéfices
issus du progrès technique qu'il s'agit. Tous les calculs effectués
sur les vingt années écoulées montrent, en effet,
que les ponctions réalisées sur la masse salariale n'ont
profité ni aux consommateurs ni à l'investissement productif,
mais aux seuls revenus financiers.
III Ce qui effraie
sans doute, c'est de voir s'accroître la part des revenus de transfert
dans la nation, par rapport aux revenus d'activité. Mais comment
en serait-il autrement dans un système où le produit national,
fruit de l'effort collectif, exige de moins en moins de travail direct
? Il n'est jusqu'aux chômeurs dont on nous explique que leur licenciement
est indispensable à la bonne marche de l'appareil productif et
dont on fait par là même, si l'on est cohérent avec
soi-même, des agents contribuant activement à la performance
collective. Cette augmentation de la part du revenu social dans les revenus
des ménages constitue une autre tendance lourde de l'évolution
: 12 % en 1949, 25 % en 1978, plus de 31 % en 2000. Une nouvelle forme
de société se dessine.
Ce qui doit s'accomplir la relève des personnes par la machine,
la socialisation des revenus s'accomplira. Mais ce qui n'est pas
inscrit dans l'histoire, c'est la façon dont cela se fera. Ce peut
être dans la cohérence des évolutions comprises et
orientées : la réduction des temps de travail, le partage
des fruits de la productivité. Ce peut être aussi dans le
désordre des mesures à contre-courant : les licenciements
et les allocations de chômage. Quand l'aveuglement des intérêts
immédiats conduit à s'opposer aux forces de l'histoire,
on se condamne à en subir les conséquences sous les formes
les plus désastreuses pour l'ensemble de la collectivité
dont on prétend assumer le destin.
René PASSET
René Passet
est professeur émérite d'économie à l'université
Paris-I-Panthéon-Sorbonne
Source : http://www.liberation.fr/page.php?Article=116818
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