Un
papier de Nico Hirtt, publié sur le site
http://www.ecoledemocratique.org/
, et qui fait le lien entre le projet
français de décentralisation, l'exemple belge et les objectifs
européens en la matière.
AU MOMENT OÙ LA
FRANCE DÉCENTRALISE SON ENSEIGNEMENT...
Décentralisation rime-t-il avec modernisation ou avec marchandisation
?
mardi 27 mai 2003,
par Nico Hirtt, nico.hirtt@skynet.be
Vu depuis Paris, le
débat sur la décentralisation de l'enseignement pourrait
sembler n'être qu'un épisode de plus dans un feuilleton ennuyeux
: tous les deux ou trois ans, un (nouveau) ministre de l'Education tente
de moderniser un appareil scolaire obsolète, mais il s'oppose à
des enseignants désespérément conservateurs, pour
qui toute réforme - sauf toutefois l'augmentation du budget de
l'Education - constitue une menace intolérable contre l'école
républicaine, laïque, publique, gratuite et obligatoire.
Pourtant, à
l'examiner depuis Bruxelles, où plane l'ombre des institutions
et des lobbies européens et où l'Etat central s'est retiré
de la sphère éducative depuis plus de dix ans, la question
prend soudain une dimension beaucoup plus intéressante.
Remarquons tout d'abord
que le mouvement de décentralisation n'est pas propre à
la France. Celle-ci ne fait que rejoindre tardivement une évolution
déjà bien avancée ailleurs. Dès 1994, un rapport
de la cellule Eurydice sur l'éducation en Europe soulignait que
" les réformes apportées à l'administration
générale du système scolaire se
résument principalement à un mouvement progressif de décentralisation
et de délégation des pouvoirs. Pratiquement tous les pays
concernés ont introduit de nouvelles réglementations qui
déplacent le pouvoir de décision de l'État central
vers les autorités régionales, locales ou municipales et
de celles-ci vers les établissements d'enseignement. " [1]
Ce constat est d'autant plus remarquable que les motifs sensés
justifier la décentralisation varient considérablement d'un
pays à l'autre. Luc Ferry invoque l'efficacité et la lutte
contre l'échec scolaire. En Belgique, la première vague
de dérégulation, vers la fin des années 80, s'est
faite explicitement au nom de l'austérité budgétaire.
En revanche, la communautarisation de 1990 (attribution aux exécutifs
flamand et francophone de toute l'autorité en matière d'enseignement)
fut introduite au prétexte, si éculé mais si pratique
dans notre pays, de l'autonomie linguistique. Ailleurs, aux Pays Bas par
exemple, ce sont des arguments pédagogiques et de " proximité
humaine " qui ont emporté la décision, alors qu'en
Allemagne et en Angleterre le rejet des " bureaucraties " et
la lutte pour l'élévation des " standards de qualité
" semblent avoir été les motifs principaux.
Face à des argumentaires aussi divergents pour une politique commune,
on est en droit de se demander si, au-delà des discours de circonstances
et des prétendues contraintes urgentes, la décentralisation
ne répondrait pas à des déterminants plus profonds
et plus puissants.
Depuis le milieu des
années 80, les industriels réunis au sein de la puissante
Table Ronde Européenne (ERT) ont commencé à déplorer
que l'école soit dominée par " des pratiques administratives
souvent trop
rigides pour permettre aux établissements d'enseignement de s'adapter
aux indispensables changements requis par le rapide développement
des technologies modernes et les restructurations industrielles et
tertiaires " [2]
" Dans la plupart des pays d'Europe, dit encore l'ERT, les écoles
sont intégrées dans un système public centralisé,
géré par une bureaucratie qui ralentit leur évolution
ou les rend imperméables aux demandes de changement émanant
de l'extérieur. " [3]
En 1996, la Commission Reiffers mise en place par la Commissaire européenne
à l'éducation, Edith Cresson, reprenait cette idée
en expliquant que c'est " par une plus grande autonomie d'acteurs
responsables clairement informés des missions qui leur sont confiées
que les systèmes
d'éducation et de formation pourront le mieux s'adapter "
[4].
L'environnement économique qui s'est mis en place dans les années
80 et 90 est caractérisé par une très forte instabilité,
un rythme élevé de mutations industrielles et technologiques,
une réduction constante de
l'horizon de prévisibilité économique. Ceci exige,
tant de la part du système d'enseignement, que de ses " produits
" - les futurs travailleurs et consommateurs -, un haut degré
d'adaptabilité. Ainsi, le premier grand moteur des mouvements de
décentralisation de l'école en Europe, est cette volonté
commune de se doter d'un système d'enseignement plus flexible qui,
par son autonomie et par le jeu de la concurrence, tendra à s'adapter
plus rapidement et plus spontanément aux besoins changeants de
la production et des marchés.
En Belgique, par exemple, la communautarisation de l'enseignement a été
suivie d'une longue série de mesures visant, dans chacune des communautés
linguistiques, à augmenter cette capacité d'adéquation
de l'école aux besoins économiques : réorganisation
de l'enseignement supérieur en Hautes écoles autonomes et
concurrentielles, création de commissions de programmes à
participation patronale pour l'enseignement technique et professionnel,
réforme des programmes du primaire et du secondaire dans le sens
d'un remplacement des savoirs par des compétences instrumentales,
autonomie croissante des établissements d'enseignement à
tous niveaux, etc.
Autre souci commun
aux pays européens : la volonté de diminuer les budgets
d'enseignement ou, à tout le moins, d'en freiner la croissance.
En effet, l'exacerbation des luttes concurrentielles impose une spirale
de " défiscalisation compétitive " et réduit
ainsi les marges de manuvre budgétaires des Etats. Là
encore, la décentralisation de l'enseignement est utile puisqu'elle
permet réaliser plus facilement des économies. Non qu'une
vingtaine de petites administrations seraient moins onéreuses qu'une
grande. Mais il est assurément plus facile d'imposer des mesures
de restriction à l'échelon local qu'à l'échelon
national : on peut mieux les cibler et on évite les grands mouvements
de résistance. Ici aussi, l'expérience de la Belgique est
particulièrement éclairante. Le premier effet de la loi
de communautarisation fut de programmer une diminution progressive des
dépenses d'éducation en termes relatifs (en pourcentage
du PIB).
Les réductions de personnels et de moyens qui en ont découlé
ont, très intelligemment, frappé les Communautés
flamande et française de Belgique en phase alternée : un
coup au Nord, un coup au Sud. En 1990 et 1996, les professeurs francophones
ont effectué deux grèves de plusieurs semaines. En vain,
car leurs collègues flamands étaient en classe. En 1994
et 2000, ce fut au tour des éducateurs et des enseignants flamands
d'arrêter le travail et cette fois les francophones furent en défaut
de solidarité.
Dans une interview
accordée au Monde de l'Education, Anne-Marie Comparini, présidente
de la région Rhône-Alpes, reprend à son compte ces
deux objectifs majeurs de la décentralisation : flexibiliser le
système et le rationaliser. " La régionalisation, la
décentralisation, dit-elle, sont une nécessité. D'abord
pour une raison qui tient à l'efficacité : le centralisme
en vigueur dans notre pays coûte cher.
Ensuite [parce que] nous devons répondre à des attentes
nouvelles qui ne peuvent être prises en compte qu'à l'échelon
local " [5].
On pourrait s'interroger : quelles sont donc ces " attentes nouvelles
" qui nécessiteraient, aujourd'hui plus qu'hier, d'être
gérées à l'échelon local ? La culture commune
que l'école doit faire partager serait-elle plus " locale
" en 2002 qu'elle ne l'était en 1900 ? Les élèves
de Marseille seraient-ils, aujourd'hui, plus différents de ceux
de la région parisienne qu'ils ne l'étaient il y a cinquante
ou cent ans ? Non. Les "attentes nouvelles " ne se traduisent
pas en contenus spécifiques mais en pratiques très particulières
: partenariats et échanges avec les entreprises, développement
de compétences et attitudes qui importent à "l'employabilité
" des jeunes, processus d'orientation active, etc. En conclusion,
Anne-Marie Comparini se dit " favorable à un transfert complet
et sans restrictions de compétences qui sont aujourd'hui du domaine
de l'Etat (...) en transférant les moyens financiers et les ressources
humaines ". Venant de la présidente de la troisième
plus riche région de France (en PIB/habitant, après l'Ile
de France et l'Alsace) ces propos ne sont pas vraiment étonnants.
Car le transfert de moyens financiers qu'elle propose entraînera
inévitablement un accroissement des inégalités entre
régions. Là encore, la Belgique en a fait l'amère
expérience. Les deux communautés
linguistiques reçoivent certes des dotations budgétaires
équivalentes (en fonction du nombre d'élèves) et
toutes deux ont souffert des réductions de moyens consécutifs
à la décentralisation. Mais pas de
manière égale : la Flandre, plus riche, a pu compenser une
partie des pertes grâce à sa fiscalité propre et aujourd'hui
l'enseignement francophone accuse, dans tous les domaines, un retard par
rapport à l'enseignement flamand. Et comme vient d'en témoigner
l'enquête PISA de l'OCDE, l'inégalité ne grandit pas
seulement entre les deux régions.
Elle croît également à l'intérieur de chacune
d'elles. C'est là le résultat, entre autres choses, des
politiques dérégulatrices dont l'autonomie accrue permet
d'accélérer la mise en uvre. Peut-on au moins espérer
que ce danger de voir grandir la fracture sociale à l'école
suscitera la mobilisation des gouvernants ? Après tout, même
en bonne logique de soutien à la compétition économique,
il y a intérêt à instruire le plus possible tous les
citoyens-producteurs.
Détrompez-vous.
L'évolution duale du marché du travail - 25 % des créations
d'emplois concernent des diplômés d'université, mais
65% ne réclament que des travailleurs non qualifiés - rend
moins urgente,
voire obsolète, la quête de démocratisation de l'enseignement
ou la poursuite du mouvement de massification des années 50 à
80. Dès lors, l'augmentation des inégalités sociales
dans et devant l'école n'est pas une " déplorable conséquence
secondaire " du mouvement de décentralisation, mais elle constitue
le troisième volet de la mise en adéquation des systèmes
éducatifs avec les " exigences " de la très mal
nommée " société de la connaissance ".
En France comme ailleurs,
les débat sur des questions aussi importantes que la décentralisation,
l'autonomie des écoles, l'innovation pédagogique ou l'utilisation
didactique des technologies de
l'information et de la communication sont fondamentalement viciés.
Il est impossible de les trancher sans prendre en compte le puissant contexte
global, qui est fait de dérégulation, de dualisation sociale,
de réduction des budgets et de pressions allant dans le sens de
l'instrumentalisation économique de l'école. C'est ce contexte
qui permet de comprendre pourquoi la décentralisation - qu'elle
ait lieu en France ou ailleurs, qu'elle soit le fait d'un ministre de
gauche ou de droite - doit nécessairement aller dans le sens d'une
perte de qualité de l'école publique et, à terme,
d'une marchandisation du système éducatif.
Nico Hirtt (écrit
en novembre 2002)
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[1] Eurydice, Dix
années de réformes au niveau de l'enseignement
obligatoire dans l'union européenne (1984-1994)
[2] Table Ronde des
Industriels Européens, 1989, op. cit., p. 7
[3] Table Ronde des
Industriels Européens, 1995, op. cit., pp. 11-12
[4] Reiffers Jean-Louis,
Accomplir l'Europe par l'éducation et la
formation, rapport du groupe de réflexion sur l'Education et la
Formation, décembre 1996
[5] Le Monde de l'Education,
octobre 2002
Source : http://www.ecoledemocratique.org/
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