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Le Monde Diplomatique,
juin 1998
UN RÊVE FOU DES TECHNOCRATES ET DES INDUSTRIELS
L'école,
grand marché du XXIe siècle
MILLE milliards de dollars, tel est, selon l'OCDE, le montant des dépenses
annuelles de ses Etats membres en faveur de l'enseignement. Un tel "
marché " est activement convoité Quatre millions d'enseignants,
80 millions d'élèves et étudiants, 320 000 établissements
scolaires (dont 5 000 universités et écoles supérieures
de l'Union européenne) sont à présent dans la ligne
de mire des marchands. Mais il faudra beaucoup d'efforts pour faire appliquer
ces textes et rapports, qui demanderaient un démantèlement
de l'essentiel du service public de l'enseignement.
En janvier 1989, la
Table ronde européenne des industriels - ERT (1) -, le puissant
groupe de pression patronal auprès de la Commission européenne,
publie un rapport intitulé Education et compétence en Europe.
Elle y affirme d'emblée que " l'éducation et la formation
[...] sont considérées comme des investissements stratégiques
vitaux pour la réussite future de l'entreprise ". Puis elle
déplore que " l'enseignement et la formation [soient] toujours
considérés par les gouvernements et les décideurs
comme une affaire intérieure. [...] L'industrie n'a qu'une très
faible influence sur les programmes enseignés ".
D'autant plus faible, en vérité, que les enseignants auraient
" une compréhension insuffisante de l'environnement économique,
des affaires et de la notion de profit ". La conclusion s'impose
: industrie et établissements d'enseignement devraient travailler
" ensemble au développement de programmes d'enseignement ",
notamment grâce à " l'apprentissage à distance
", " l'enseignement à distance " et la mise au point
de " didacticiels " (logiciels d'apprentissage sur ordinateur).
Regroupant notamment les grands patrons des principaux constructeurs informatiques
européens (2), l'ERT cherche alors des marchés. La perspective
de la libéralisation du secteur des télécommunications
promet de fabuleux profits au secteur privé, non seulement par
la vente de matériels et de logiciels, mais aussi par l'exploitation
des entreprises de téléphone privatisées en tout
ou en partie. Promouvoir ou imposer l'enseignement à distance permet
d'espérer bénéficier à la fois de la croissance
du volume des communications téléphoniques, de celle de
la vente de matériels et de celle, non moins importante, des droits
d'auteur et droits voisins sur la commercialisation et l'exploitation
de didacticiels. L'ensemble de cette stratégie doit déboucher
sur une meilleure adéquation de l'enseignement aux exigences de
l'industrie, une préparation au télétravail, une
réduction des coûts de formation en entreprise et une atomisation
des étudiants et des enseignants, dont les éventuelles turbulences
sont toujours redoutées.
Le 7 mars 1990, la Commission européenne adopte le document de
travail L'Education et la formation à distance (3). " L'enseignement
à distance [...], y lit-on, est particulièrement utile [...]
pour assurer un enseignement et une formation rentables [...]. Un enseignement
de haute qualité peut être conçu et produit en un
lieu central, et ensuite diffusé au niveau local, ce qui permet
de faire des économies d'échelle [...]. Le monde des affaires
devient de plus en plus actif dans ce domaine, soit en tant qu'utilisateur
et bénéficiaire de l'enseignement multimédia et à
distance, soit en tant que concepteur et négociant en matériel
de formation de ce type. " Ainsi n'a-t-il fallu que quelques mois
à la Commission pour reprendre à son compte la nécessité
de " rentabiliser " la formation et d'instaurer un " marché
" de l'enseignement gouverné par des " économies
d'échelle ".
Un an plus tard, en mai 1991, elle franchit un pas supplémentaire
(4) : " Une université ouverte est une entreprise industrielle,
et l'enseignement supérieur à distance est une industrie
nouvelle. Cette entreprise doit vendre ses produits sur le marché
de l'enseignement continu, que régissent les lois de l'offre et
de la demande. " Plus loin, elle qualifie les étudiants de
" clients " et les cours de " produits ". Et elle
souligne " la nécessité [...] d'engager des actions
[...] pour étendre la portée, l'impact, ainsi que les applications,
de l'apprentissage ouvert et à distance [...] pour rester compétitif
au niveau du marché global ". La " réalisation
de ces objectifs [...] exige des structures d'éducation "
qui " devraient être conçues en fonction des besoins
des clients. [...] Une concurrence s'instaurera entre les prestataires
de l'apprentissage à distance [...], ce qui peut déboucher
sur une amélioration de la qualité des produits (5). "
Du berceau au tombeau
LE 26 mai 1994, l'exécutif bruxellois publie le rapport d'un groupe
de vingt hautes personnalités - dont cinq membres de l'ERT -, L'Europe
et la société de l'information planétaire (6). A
l'exception de M. Martin Bangemann, le très libéral commissaire
européen à l'industrie, tous sont des industriels. Leurs
buts ? " Créer des centres de télétravail dans
vingt villes d'ici à la fin de 1995 pour au moins 20 000 travailleurs.
On passerait ensuite au télétravail pour 2 % des "cols
blancs" d'ici à 1996, et à 10 millions de postes de
télétravail d'ici à l'an 2000. [...] Les fournisseurs
du secteur privé [...] se lanceront sur le marché de l'enseignement
à distance [...]. "
C'est, entre autres, pour favoriser la création de cet enseignement
à distance que la Commission lance, en 1994, le programme Leonardo
Da Vinci (7), doté d'un budget initial de 4,1 milliards de francs.
Ce programme veut encourager " la formation tout au long de la vie
" et " le développement de "nouvelles formes d'apprentissage"
".
Presque au même moment, à Bruxelles, lors d'une réunion
extraordinaire du G 7 consacrée à la " société
de l'information ", les industriels de l'ERT enfoncent le clou dans
un nouveau rapport (8) : " La responsabilité de la formation
doit, en définitive, être assumée par l'industrie.
[...] Le monde de l'éducation semble ne pas bien percevoir le profil
des collaborateurs nécessaires à l'industrie. [...] L'éducation
doit être considérée comme un service rendu [...]
au monde économique. [...] Les gouvernements nationaux devraient
envisager l'éducation comme un processus s'étendant du berceau
au tombeau. [...] L'éducation vise à apprendre, non à
recevoir un enseignement. [...] Nous n'avons pas de temps à perdre.
"
La Commission publie, la même année, son Livre blanc sur
l'éducation et la formation (9), qui répond aux exigences
de l'ERT. On y lit en effet : " Le rapport de la Table ronde européenne
des industriels (février 1995) a insisté sur la nécessité
d'une formation polyvalente [...] incitant à "apprendre à
apprendre" tout au long de la vie. [...] La Commission a insisté
sur la nécessité d'un encouragement à la production
européenne de logiciels éducatifs. " Ainsi, le programme
Socrates, doté d'un budget initial de 5,64 milliards de francs
en quatre ans, vise notamment à " donner une dimension européenne
à l'acquisition de connaissances à domicile (10) ".
Début 1996, la Commission européenne proposera de "
stimuler la recherche " dans les " logiciels éducatifs
multimédia " et d'augmenter le budget qui y est déjà
consacré (11).
L'Organisation de coopération et de développement économiques
(OCDE), intervient à son tour en publiant le compte-rendu d'une
table ronde qui s'est tenue à Philadelphie (Etats-Unis) en février
1996 (12). " L'apprentissage à vie, y lit-on, ne saurait se
fonder sur la présence permanente d'enseignants ", mais il
doit être assuré par des " prestataires de services
éducatifs. [...] La technologie crée un marché mondial
dans le secteur de la formation. [...] La possibilité nouvelle
de proposer des programmes d'enseignement dans d'autres pays, sans que
les étudiants ou les enseignants partent de chez eux, pourrait
fort bien avoir d'importantes répercussions sur la structure du
système d'enseignement et de formation à l'échelle
mondiale ". Si le rôle des pouvoirs publics n'est pas méconnu,
il se limite à " assurer l'accès à l'apprentissage
de ceux qui ne constitueront jamais un marché rentable et dont
l'exclusion de la société en général s'accentuera
à mesure que d'autres vont continuer de progresser ". Ici,
l'OCDE exprime crûment ce que l'ERT et la Commission n'avaient pas
osé dire : les enseignants qui subsisteront s'occuperont de la
population " non rentable ".
Le même rapport donne plusieurs exemples des avantages du télé-enseignement
dans le secteur industriel. Robert Bosch GmbH emploie 95 000 employés
sur 50 sites en Allemagne. En 1994, les dépenses pour la formation
de son seul personnel allemand ont atteint 265 millions de marks (880
millions de francs). Bosch a estimé que ces coûts étaient
trop élevés et qu'il fallait que le personnel se forme à
domicile, sur des ordinateurs personnels ( " comme il utilise son
véhicule personnel pour se rendre à son travail ").
Dès 1996, 20 % des effectifs s'autoformaient à domicile
pendant leurs " loisirs ", épargnant ainsi à Bosch
les frais de formation en entreprise. Au Royaume-Uni, le projet TILT (Teaching
with Independent Learning Technologies), doté d'un budget de 8,9
milliards de francs, a pour but d' " entraîner les étudiants
à apprendre seuls [et] de développer des logiciels d'enseignement
". Inspirée par ces exemples, l'OCDE publie en 1996 un rapport
qui préconise " un engagement plus important de la part des
étudiants dans le financement d'une grande partie des coûts
de leur éducation (13) ".
On distingue clairement les fins des industriels : créer, en marge
de réseaux d'enseignement publics réduits à dispenser
une éducation de base, un vaste système, privé et
commercial, de télé-enseignement. Reste un problème
de taille : dans de nombreux pays, l'enseignement à distance, qui
dépend du système éducatif, est réglementé.
En outre, les législations nationales contrôlent le champ
de l'enseignement par correspondance commercial. Certains Etats pourraient
donc compliquer le développement d'entreprises privées d'enseignement.
La Commission européenne met ses juristes au travail. Et cela donne
: " Le traité CEE prévoit [...] une action de la Communauté
dans le domaine de l'éducation et de la culture. Cette disposition
limite donc les compétences nationales. Le développement
de l'éducation à distance est explicitement cité
comme l'un des objectifs de l'action de la Communauté. [...] L'enseignement
privé à distance est un service. " Or " la libre
prestation de services est garantie à l'article 59 et suivants
du traité [...]. Il est donc possible de la faire valoir directement
contre les restrictions imposées par les Etats membres (14) ".
Le syllogisme est imparable : l'enseignement à distance est un
service ; les services peuvent être fournis par tout prestataire,
public ou privé, dans l'ensemble du marché intérieur
; la souveraineté nationale en la matière est donc limitée.
/
Sur disquette, un passeport pour l'emploi
MAIS l'attribution et la reconnaissance des diplômes relèvent
du domaine national ou public, et restent strictement réglementées.
Or, modifier ou abolir autant de législations qu'il y a d'Etats
prendrait des années. Pour aller plus vite, la Commission fait
à nouveau assaut d'imagination : c'est la mise au point d'une "
carte d'accréditation des compétences ".
L'idée est simple. Imaginons qu'un jeune accède à
plusieurs fournisseurs commerciaux d'enseignement par Internet et obtienne
ainsi, en les payant, des " compétences " en technique,
en gestion et en langues . Au gré de son autoapprentissage, les
fournisseurs d'enseignement vont le " créditer " des
connaissances qu'il acquiert. Cette " accréditation "
sera comptabilisée sur une disquette (la " carte ") qu'il
aura glissée dans son ordinateur, lequel est relié à
ses fournisseurs. Lorsqu'il cherchera un emploi, il introduira sa disquette
dans sa machine et se connectera à un site " offres d'emploi
" géré par une association patronale. Son " profil
" sera alors dépouillé par un logiciel et, si ses "
compétences " correspondent à celles que recherche
un employeur, il sera engagé. Plus besoin de diplômes : le
patronat gérera son propre système sans plus se soucier
du contrôle des Etats et du monde universitaire.
Le 29 février 1996, la Commission lance un appel à propositions
concernant la mise en oeuvre de la deuxième phase du programme
Leonardo Da Vinci. Dans un " Info Memo " explicatif distribué
aux soumissionnaires, la Commission précise qu'il s'agit d' "
assurer à chacun une reconnaissance de ses compétences par
un système flexible et permanent d'accréditation des unités
de connaissance [...] qui permette à quiconque d'avoir ses connaissances
ou son savoir-faire validés sur une carte de compétences
personnelles. [...] Ces cartes personnelles deviendront le véritable
passeport pour l'emploi (15) ".
Le 6 mai 1996, les ministres de l'éducation des Quinze décident
d' " encourager les actions de recherche sur les produits et les
processus d'apprentissage, éducation et formation à distance
inclus, la création et la conception de logiciels éducatifs
multimédia (16) " Et, à nouveau, l'OCDE intervient,
en écrivant dans un rapport : " Aux Etats-Unis, le Projet
Annenberg/CPB collabore avec des producteurs en Europe, au Japon et en
Australie pour créer plusieurs types de nouveaux cours devant être
utilisés dans l'enseignement à distance [...]. Les étudiants
deviennent des clients et les établissements des concurrents luttant
pour obtenir une part du marché [...]. Les établissements
sont incités à se comporter en entreprises. [...] Les étudiants
doivent payer tout ou partie du prix de leurs cours (17). "
Entre-temps, l'ERT veut vérifier que les didacticiels sont efficaces
. Non seulement en matière de formation professionnelle, ce qui
est déjà avéré, mais aussi pour l'enseignement
fondamental - primaire et secondaire - les principaux " marchés
" en termes d'" économie d'échelle ". Petrofina
et IBM Belgique/Luxembourg lancent le projet " Ecole de demain "
Dans la notice de présentation, M. François Cornélis,
président de la direction de Petrofina, membre de l'ERT (et bientôt
président du conseil d'administration de l'Université catholique
de Louvain), assure : " Dans la ligne des deux rapports consacrés
[par l'ERT] à l'avenir de l'éducation, Petrofina a voulu
participer à la vérification sur le terrain de [l'hypothèse
selon laquelle] l'ordinateur autorise une plus grande souplesse de l'apprentissage,
et induit chez l'élève un comportement plus autonome. "
Le premier projet concerne, depuis septembre 1996, plus de 1 000 enfants
et 58 professeurs de sept écoles fondamentales de Belgique. D'autres
opérations de " vérification " ont eu lieu ou
sont prévues.
L'ERT précise en même temps ses positions dans un rapport
de 1997 : " Il n'y a pas de temps à perdre. La population
européenne doit s'engager dans un processus d'apprentissage tout
au long de la vie [...]. L'usage approprié des TIC (technologies
de l'information et de la communication) dans le processus éducatif
va imposer d'importants investissements en termes financiers et humains.
Ils généreront des bénéfices à la mesure
des enjeux [...]. II faudra que tous les individus qui apprennent s'équipent
d'outils pédagogiques de base, tout comme ils ont acquis une télévision
(18). "
Reste à préciser la dimension de ce marché potentiel
et ce que parents et Etats sont prêts à payer.
En France, Educinvest (Vivendi, ex-Générale des eaux), qui
gère 250 écoles privées, réalise un chiffre
d'affaires annuel de 850 millions de francs (19). On a une idée
de ce que certains parents sont disposés à payer pour donner
une assurance (aléatoire) contre le chômage à leurs
enfants. En Belgique, une étude révèle que les frais
éducatifs moyens assumés annuellement par 30 % des parents
sont de 33 294 francs (20). Et l'OCDE de préciser : " Dans
la plupart des pays de l'OCDE, les dépenses totales d'éducation
représentent entre 5 % et 8 % du produit intérieur brut
(PIB). La part qui revient au secteur public représente entre 10
% et 15 % des dépenses publiques totales [...]. [Les] dépenses
annuelles d'éducation dans les pays de l'OCDE [sont de] 1 000 milliards
de dollars (21). "
En février 1998, le ministre français de l'éducation
nationale, M. Claude Allègre, après avoir estimé
que la grève des instituteurs et professeurs de l'enseignement
secondaire en France était " sans motif ", a déclaré
avoir pour objectif d' " instiller cet esprit d'entreprise et d'innovation
qui fait défaut " dans le système éducatif français.
Annonçant qu'il lançait une Agence pour la promotion de
la formation à l'étranger, il indiqua : " Nous allons
vendre notre savoir-faire à l'étranger, et nous nous sommes
fixé un objectif de 2 milliards de francs de chiffre d'affaires
en trois ans. Je suis convaincu qu'il s'agit là du grand marché
du XXIe siècle. Un seul exemple : un pays comme l'Australie gagne
7 milliards de francs grâce à l'exportation de ses formations
(22). "
Le même mois, en Belgique, l'animateur d'une radio universitaire
demande à M. Marcel Crochet, recteur de l'Université catholique
de Louvain, si l'ERT a une influence sur la politique de l'enseignement.
Sa réponse : " Oui, je l'espère ! Cette Table ronde
européenne, qui a écrit deux rapports tout à fait
remarquables [...] montre l'utilisation des moyens modernes qu'on peut
faire pour mieux apprendre. Ces deux documents font, pour le moment, le
tour des universités européennes et étrangères.
Ils tracent des voies étonnantes [...] [qui] rejoignent complètement
celles données par le Conseil des recteurs européens ou
d'autres instances. " Et c'est sans doute là le plus inquiétant
dans cette affaire : certains dirigeants d'université, comme les
responsables politiques, semblent accepter, voire encourager, la commercialisation
de l'enseignement.
GÉRARD
DE SÉLYS
Source : LE MONDE DIPLOMATIQUE http://www.monde-diplomatique.fr/1998/06/DE_SELYS/10584
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