argumentaires
       
Accueil
Grève Avril-Mai-Juin 2003
Des luttes quotidiennes...
       
Argumentaires parThèmes

Tous les Sommaires

sommaire Grèves

 

Les enfants de Bourdieu (arg 7.2)

Fichier RTF


NDLR: A lire, pour avoir une raison supplémentaire de poursuivre la lutte… si vous en doutiez

 

PAR ALAIN-GÉRARD SLAMA (article paru dans Le Figaro .... 02 juin 2003)

Sommet du G 8 : Des protestations d'Annemasse à la rencontre des pays les plus riches du monde, qui a commencé hier à Evian

Les grèves qui secouent la France, les manifestations qui ont pesé sur le G 8, en attendant d'autres tentatives de blocage, donnent au sociologue Pierre Bourdieu une consécration posthume. Celui-ci rêvait de s'imposer comme le nouveau Marx. Il est en bonne voie. Car la stratégie qui inspire l'ensemble de ces mouvements donne raison à ses
analyses, quand elle ne sort pas tout droit de sa pensée. Il existe en France, du syndicat SUD à Attac, en passant par Le Monde diplomatique, un penser Bourdieu, plus ou moins explicite, plus ou moins conscient, dont le fond est proprement révolutionnaire. Il faut être aveugle pour voir dans le comportement des "profs" déterminés à bloquer les examens et capables de brûler des livres, ou dans le rejet violent par les antimondialistes de toute régulation sérieusement concertée une simple protestation des sociétés civiles. Il faut être d'un optimisme en béton pour croire ces minorités récupérables, voire animées par le simple désir de moderniser la démocratie.

Ces minorités ne sont ni réformistes ni récupérables. L'objectif de leurs dirigeants est d'abattre le système libéral pour instaurer une société égalitariste, à redistribution intégrale, un nouvel avatar de l'utopie collectiviste. Les nouveaux contestataires ont tiré la leçon des grandes grèves de décembre 1995 et de l'attentat terroriste du 11
septembre 2001. Ils savent qu'ils ne peuvent pas affronter directement le capitalisme. Mais ils ont appris de Bourdieu qu'ils peuvent contraindre les sociétés libérales à se détruire elles-mêmes en poussant celles-ci à la faute - comme l'a tenté Ben Laden avec Bush -, et en les empêchant de se réformer - comme le tentent les grévistes français et les contestataires du G 8.

La conviction selon laquelle les David de la "misère du monde" détiennent aujourd'hui, au cœur de l'Occident, les moyens d'abattre le Goliath libéral est, à gauche, une idée neuve, dont la pensée, le langage de Bourdieu ont fourni la matrice. Même en 1968, c'était encore une utopie. Les marxistes orthodoxes, méfiants à l'égard du Lumpenproletariat et de ses pulsions imprévisibles, n'ont jamais cru aux minorités actives. Les socialistes français ont toujours eu horreur de l'aventurisme des "masses inorganiques" bolcheviques, puis maoïstes. Les sociaux-démocrates, convaincus des capacités d'adaptation du capitalisme, ont fixé pour horizon aux gauches européennes de fondre l'ensemble de la société dans une seule et immense classe moyenne. La pensée de Bourdieu a brisé net avec tout cela.

Certes, son œuvre est difficile. Peu nombreux sont ceux qui l'ont lue. Elle n'en constitue pas moins, comme ce fut le cas jadis du marxisme, le substrat des conduites de la gauche extrême et des socialistes radicalisés, comme Vincent Peillon ou Arnaud Montebourg.
Elle fait tellement partie du paysage mental de la gauche que nul, ou presque, n'éprouve le besoin de s'y référer. Et pourtant ! En décrivant les contradictions internes des sociétés libérales, Bourdieu a rendu à l'idée révolutionnaire des couleurs de modernité. Face à la dénonciation de "l'opium des intellectuels" par Raymond Aron, l'ancien maître rejeté, il a fait redescendre sur terre l'utopie sartrienne des "groupes en fusion". On reste fasciné par l'implacable esprit de méthode avec lequel ce professeur distingué au Collège de France, ennemi de toute distinction, a "ciblé" sa réflexion sur les articulations faibles du modèle libéral et sur les catégories les plus capables de les subvertir.

Aux anciens colonisés, qui furent parmi ses premiers terrains d'enquête, il a indiqué la voie de la contestation culturelle, inspirée de Franz Fanon, dont la violence refait surface dans la querelle des tchadors. Aux mal-aimés de l'Éducation nationale, il a donné, avec Jean-Claude Passeron, la théorie des "héritiers", qui réactivait l'objectif d'une révolution globale en détruisant l'espérance réformiste de l'égalité par l'éducation : Luc Ferry mesure à ses dépens la pénétration d'une telle thèse chez les maîtres du second degré. Aux promus du système méritocratique, Bourdieu a fait honte de leur arrogance - incrimination dont la banalité cache aujourd'hui l'âpreté - en les peignant comme des privilégiés, coupables d'un véritable délit d'initié et comme des imposteurs, plagiaires d'un modèle de distinction académique et figé : grâce à quoi, la forme entraînant le fond, tout détenteur d'une apparence d'autorité institutionnelle ou morale est devenu un suspect a priori, un justiciable en puissance.

Les créateurs artistiques eux-mêmes n'ont pas échappé à une critique qui les enfermait dans l'espace de "champs" sociaux, de réseaux porteurs de canons esthétiques déterminés par des stratégies de pouvoir. Quant aux réformistes des deux bords, sociaux-démocrates ou libéraux, Bourdieu les a amalgamés dans le même opprobre et identifiés
à la "révolution conservatrice" qui fut une des sources du nazisme dans l'Allemagne des années trente.

Parallèlement, le sociologue a su diagnostiquer la charge explosive contenue dans les nouveaux mouvements sociaux, féministes, identitaires, communautaristes, différencialistes, corporatistes.
Alors qu'au même moment, les sociaux-démocrates se félicitaient de l'apport de ces mouvements à la délibération démocratique, et alors qu'Alain Touraine, qui fut le premier à les découvrir, s'inquiétait de certaines dérives identitaristes, Bourdieu a rallié les plus radicaux d'entre eux à sa critique du modèle libéral en liant sa clientèle à
celle de l'abbé Pierre. S'il n'a pas baptisé les "exclus", il les a sacralisés : chômeurs, mal logés, sans papiers, anomiques entraînés dans la voie de la délinquance, "exclus de tous les pays, eût-il dit volontiers, unissez-vous !".

Peu importe qu'au même moment, des sociologues aussi fins que Robert Castel aient jugé la notion d'exclusion trop englobante et peu opératoire pour qui aspire à traiter le problème comme il doit l'être, c'est-à-dire cas par cas. Elle présentait à ses yeux l'intérêt de faire des exclus des victimes, et des autres membres de la société, considérés comme autant d'"exclueurs", des coupables. Au surplus, elle devenait une arme médiatique majeure, grâce au manichéisme de l'image et à la formidable capacité de la télévision de placer les problèmes périphériques de la société en son centre.

Parce qu'elle était marquée du sceau de la compétence, appuyée sur des enquêtes chiffrées, et suffisamment proche du marxisme pour en recueillir les dividendes, cette pensée a conquis, de façon paradoxale, une bonne partie des milieux intellectuels, enseignants, médiatiques, artistiques, où se trouvait pourtant l'essentiel de son gibier. Par l'entremise de ces milieux, elle a donné une légitimité nouvelle aux préjugés étayés sur l'envie et le ressentiment. Elle a donné une forme scientifique au soupçon. Impossible d'admettre, dans la logique de Bourdieu, que quiconque fasse un riche mariage d'amour !

Toute réussite est aussitôt suspecte, toute excellence contestée. La normalisation, l'intolérance et l'épuration sont au bout. Dans un milieu individualiste comme la France, la pensée Bourdieu a flatté les deux tentations symétriques qui contribuent à réduire comme une peau de chagrin l'espace de la liberté : refuser de subordonner les cas particuliers à la loi générale ; élever au niveau de lois générales les problèmes particuliers.

Cela fait longtemps que nous sommes entrés dans la société décrite par Bourdieu, une société du soupçon. Démythifier, dévoiler, démasquer, est devenu un sport national, abrité derrière les alibis de la transparence et du devoir civique. L'aggravation de l'insécurité aidant, le processus risque, si l'on n'y prend garde, de tourner à la paralysie générale. La méfiance tend à devenir active, elle préfère à la concertation la politique du pire. Les professeurs qui sont prêts à toute extrémité pour empêcher la gestion décentralisée de certains personnels de l'Education nationale ne sont pas concernés par la réforme. Et pourtant, la minorité qui bloque tout s'oppose au
gouvernement comme si celui-ci les visait directement. La poignée de salariés des transports publics qui répondent aux appels de la CGT et de FO ont des statuts qui les placent en dehors du cadre de la réforme des retraites. Et pourtant ils prennent en otages les villes comme s'ils étaient impliqués. On pourrait estimer que les uns et les autres
prennent les devants, dans le but de négocier l'avenir. Mais face à un gouvernement qui, précisément, négocie, l'exigence d'un retrait total des projets de réforme manifestée par ces minorités témoigne d'une méfiance beaucoup plus radicale. La volonté de détruire ne se distingue pas du procès d'intention.

Il en va de même de ceux qui voudraient rassurer le bourgeois en se qualifiant d'"altermondialistes" : leur combat est tourné vers l'abolition de l'ordre existant plutôt que vers la représentation d'un ordre à édifier. En refusant de jouer le jeu des régulations existantes, ils visent à instaurer un autre mode de gouvernance mondiale, dont, avec l'appui des pays du tiers-monde, ils espèrent détenir les clés. Par bonheur pour le monde libre, le tiers-monde ne les suit pas. Ce n'est pas une raison suffisante pour les empêcher de nuire, ni pour interdire aux démocraties de les prendre au sérieux.

Source : le Figaro du 3 juin 2003

NDLR : Bel hommage posthume pour Pierre Bourdieu qui n'attendaient pas tant d'héritiers… merci Figaro


haut de page