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Le " fardeau " de l'Education Nationale(arg 5.9)

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Comment a-t-on pu en arriver à une telle exaspération, qui fait jeter des livres à des gens dont le métier est de les faire aimer ? On dira : " Oui, c'est Ferry, sa tête permanentée de salonnard, aussi proche des réalités que son président qui s'empiffrait à la mairie de Paris ou dans des palaces lointains, et, la bouche à peine essuyée, évoquait la fracture sociale. "


Ferry communique, et sa communication, son livre, lui revient à la gueule. Preuve que le cynisme de la communication ne suffit pas à faire une politique. Réduire les impôts des riches au nom de la France d'en bas, creuser le trou de la Sécurité sociale au profit d'une corporation, dont fait partie le ministre de la Santé, en accusant les 35 heures, réduire les crédits de l'INSERM (Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale) en faisant de la lutte contre le cancer une cause nationale, jurer que l'Education restera nationale en régionalisant bille en tête 10 % de ses effectifs, c'est à dire le personnel ATOSS (agents techniques, conseillers d'orientation psychologues, assistantes sociales, médecins scolaires, personnel de restauration…), parler d'insécurité en taillant dans les effectifs de surveillants…. tout cela finit par exaspérer les plus paisibles.

Hélas, l'explication est courte. La vérité est que l'écœurement du personnel de l'Education nationale remonte plus loin, et sans doute au temps de la gauche, qui a tout de même occupé le terrain gouvernemental pendant quinze ans depuis 1981. La gauche a commencé à considérer l'Education nationale comme un coût social. Une charge budgétaire au même titre que l'armée ou l'agriculture. Un animal à dégraisser. Ferry a eu beau jeu de citer Ségolène Royal pour évoquer une dérive bien précise de la dépense. Quelle dérive ? La hausse du nombre des enseignants dans la décennie 1990 (2 % et 7,8 % dans le premier et le second degré) tandis que les effectifs d'élèves diminuaient de 423 000 dans le premier et de 130 000 dans le second degré. Et Luc Ferry de conclure, outré : " Entre 1975 et 2001, la dépense en francs constants a augmenté de 94 % pour un élève du premier degré et de 74 % pour un élève du second degré ! " (Lettre à tous ceux qui aiment l'école p. 36)
Quand on sait que la quasi-totalité des dépenses de l'éducation sont des salaires, il faudrait au moins déduire de ces chiffres la hausse du salaire réel par tête des enseignants. Le revenu par tête des français n'a-t-il pas augmenté, et beaucoup augmenté pendant cette période ? En fait, il faudrait considérer le nombre d'élèves par enseignant. Et c'est vrai : leur nombre par enseignant a diminué. En même temps, " l'illettrisme " a augmenté : les élèves de 1920 (toutes choses égales par ailleurs, à niveau social égal, donc) faisaient, paraît-il moins de fautes d'orthographe que ceux d'aujourd'hui. Oui, il paraît raisonnable de demander à un prof de former aussi bien un élève aujourd'hui, qu'il y a quatre-vingts ans. Mais peut-être le prof des années 1920 était-il dans un environnement différent ? Peut-être était-il plus peinard, le hussard noir de la République qui s'était fait tailler en pièces quatre ans auparavant et qui enseignait à une population qui venait de se faire massacrer ? Plus peinard que le prof de LEP qui enseigne dans la banlieue shootée à " Matrix ", au " Loft " et au reste ?
Et voilà, je me suis fait piéger.
Je me suis laissé entraîner sur le terrain du coût, de l'efficacité et de la productivité sur lequel voulait m'entraîner Ferry.
J'ai essayé, une fois de plus de mesurer ce qui n'est pas mesurable.

Ferry, Jules, l'ancien. Pourquoi fait-il les lois qui portent son nom, entre 1881 et 1884, autour du slogan " gratuité, obligation, laïcité ? Pour de la " productivité " ? Pour l'industrie, comme l'ont expliqué pendant longtemps, à tort, les marxistes ? Pas du tout. Ferry avait une conception stupide de l'industrie. Grand promoteur de la colonisation, il disait : " la colonisation est la politique industrielle de la France ! " Idiot. C'est l'idée du MEDEF qui s'esbaudit devant la Chine et croit qu'en assimilant le travail à de l'esclavage, on crée une industrie. Non. Ferry, par ses lois, avait la volonté politique d'asseoir la République, ce qui passait par l'alphabétisation des citoyens, car il croyait au rêve de Condorcet : libérer les citoyens par l'éducation. Et d'abord les libérer de l'enseignement religieux. Les lois Ferry, c'est aussi l'interdiction à cinq cents congrégations d'enseigner.
Aujourd'hui, les congrégations sont devenues les Régions et les entreprises. Elles enseigneront le marché, la comptabilité, la fabrique du logiciel Windows et du chocolat sans cacao, et diverses religions marchandes. Or l'éducation est quelque chose qui, par définition, par essence, pourrait-on dire, est hors marché. Le marché ne peut pas comprendre l'acte d'enseigner. Quand tu enseignes, il se passe quelque chose d'extraordinaire : tu donnes quelque chose, et pourtant tu ne perds rien. Tu donnes ton savoir, et tu ne perds pas ton savoir. Il se peut même, qu'au contact de l'élève, il se soit amélioré. L'économie, c'est l'inverse. Ton litre d'essence, ce n'est pas celui du voisin. Il est à toi. Tu en es propriétaire. Si tu l'as, ton voisin ne peut l'avoir. L'économie n'existe que par la rareté, la rareté qui permet de mettre des péages et d'accaparer de la rente. L'éducation, au contraire, c'est l'abondance. Le savoir peut être accumulé à l'infini. Pas comme les voitures. L'éducation est une atteinte fondamentale au droit de propriété. Pierre angulaire du capitalisme.

Au fond, l'éducation est inadmissible, insupportable pour le système marchand.
Mais il y a plus : l'éducation est une atteinte à l'héritage, autre fondement essentiel de l'inégalité entre les hommes et de la division en classes. Que serait-on sans tous les penseurs et les créateurs depuis Homère ? Que serait, aujourd'hui, un misérable chercheur mercenaire, améliorateur de logiciels de flicage chez Windows, sans Bernoulli et von Neumann ? Par l'éducation, j'hérite à titre gratuit du patrimoine culturel de l'humanité. Essayez de l'expliquer à ceux qui veulent abolir l'impôt sur la fortune et sur les successions !
Voilà pourquoi l'AGCS (Accord Général sur le Commerce et les Services, comme les services de santé, d'éducation et de culture), la privatisation et la régionalisation de l'enseignement, la mise en concurrence des universités et autres, sont des phénomènes de création artificielle de rareté. Ah, si l'on pouvait couper toute transmission humaine de savoir ! Si les hommes pouvaient acheter leur savoir à des machines, comme leur café !

Bien entendu, l'éducation tire l'économie marchande, et non l'inverse. Elle crée ce collectif de savoir sans lequel la concurrence n'est qu'une misérable guerre de chacun contre chacun, jusqu'à l'épuisement de tous. L'économie tire l'humanité vers le bas, l'éducation vers le haut. Qui le dit ? les économistes américains. Par exemple, quand ils parlent de " croissance endogène " ou " en boucle ", les dépenses d'éducation créant la croissance qui crée l'éducation. C'est pourquoi sucrer les dépenses d'éducation est non seulement scier la branche sociale, mais la branche économique. Dire que " la gratuité conduit à la paupérisation des universités " ou, comme Luc Ferry, " qu 'il n'y a aucune raison que les petits paysans ou les petits ouvriers payent les études des étudiants de l'IEP Paris " est d'une démagogie plus que basse. Ce n'est pas la gratuité qui appauvrit l'école, c'est l'allègement des impôts des nantis. Et " si vous pensez que l'éducation coûte cher, essayez donc l'ignorance ", comme disait le président américain Lincoln. L'une des raisons pour lesquelles la France est attractive (voir le dernier rapport du Conseil d'analyse économique), contrairement à ce que bramaient en arrivant au pouvoir ceux qui veulent détruire les services publics, tient à la qualité de sa main d'œuvre.
Ça pourrait aller mieux ? Sans doute. Mais pas en faisant ce que fait Mme Haigneré, qui, cosignant le livre de Luc Ferry, parle de la " compétition des chercheurs " et assimile les chercheurs à des sportifs - et, après un hommage à a recherche, en diminue les crédits de 30 %.
Xavier Darcos, c'est son droit, cite Camus, et le " premier homme ", son instit, dont le petit Albert, fils d'ouvrier agricole, élevé dans le quartier populaire de Belcourt à Alger, parla avec émotion lors de la remise de son prix Nobel.
Combien coûta le " premier homme " ?
Fut-il assez " productif " ?


Source : Bernard Maris in Charlie-Hebdo du 21 mai 2000

 

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