|
argumentaires
|
|||||
|
Retraites
|
Des luttes quotidiennes... | ||||
|
Financement des retraites : l'enjeu des cotisations patronales(arg 5.4) |
|
Bernard Friot, professeur de sociologie à l'Université
Paris X Nanterre, habilité à diriger des recherches en économie
et en sociologie 16 mai 2003 On va le voir, le volet financier du dossier " retraites
" est vite présenté : il est plus facile de consacrer
aujourd'hui aux retraites 12% d'un PIB de 1500 milliards d'euros qu'il
ne l'était il y a quarante ans d'y consacrer 5% d'un PIB de 750
milliards, et il sera plus facile encore dans quarante ans de dépenser
pour les retraites 20% d'un PIB qui sera alors de 3000 milliards. De quarante
ans en quarante ans, le doublement du PIB en monnaie constante permet
de consacrer de trois à cinq fois plus aux retraites tout en quasi-doublant
la richesse affectée aux actifs ou à l'investissement. Cela, la classe dirigeante le sait parfaitement. Pourquoi
alors son acharnement à " sauver " une institution en
parfaite santé ? C'est que c'est cette santé qui l'affole.
Hier, le salaire était fait de 85% de salaire direct et de 15%
de cotisation sociale, et ça ne prêtait pas à conséquence.
Aujourd'hui, nous sommes à 60/40 : c'est déjà peu
tolérable que 40% du salaire nous paie à ne rien faire,
c'est-à-dire à travailler librement, à produire de
la richesse et non pas à mettre en valeur du capital. Demain, continuer
à financer les retraites par cotisations sociales supposera que
plus de la moitié du salaire finance non pas le travail subordonné
mais le travail libre. Alors notre destin de force de travail subordonnée
à la loi de la valeur pourra être déjoué, d'autant
que - seconde dimension subversive du financement de la retraite par cotisation
sociale - financer les retraites sans épargne financière
montre le caractère parasitaire de celle-ci
et donc qu'il
est possible aussi de financer l'investissement productif (220 milliards
d'euros aujourd'hui, à peine plus que les 180 milliards des retraites)
sans accumulation financière. Là, c'est le droit de propriété
lucrative qui est en jeu, et avec lui le fondement même du capitalisme.
On le voit, c'est une bataille politique majeure qu'engage la classe dirigeante
contre le financement de la retraite par la hausse des cotisations sociales
patronales, et elle est prête, cette fois encore, à ce que
saute le fusible Raffarin plutôt qu'à renoncer à engager
une bataille où elle joue, à long terme, sa survie. 1. l'objectif des réformes en cours (à
l'horizon de 2040) la société de longue vie L'espérance de vie à 60 ans augmente d'un
mois et demi par an : à âge de liquidation inchangé
(60 ans en moyenne), la durée de la retraite va donc augmenter
de 6 ans d'ici 2040, passant de 18 à 24 ans pour les hommes et
de 23 à 29 ans pour les femmes. Cette évolution n'est pas
nouvelle, et on y a fait face jusqu'ici en augmentant significativement
la part des dépenses de pensions dans le produit national : de
5% en 1960 à 12% aujourd'hui. Compte tenu, par ailleurs, d'hypothèses certes discutables
sur la natalité, l'immigration, le taux d'activité, le chômage
et la productivité du travail, le Conseil d'orientation des retraites
prévoit que, pour maintenir au cours des 40 prochaines années
le taux de remplacement actuel du dernier salaire par la première
pension (environ 80% pour une carrière complète) sans reculer
l'âge de la retraite, il faudrait consacrer aux pensions 18% au
moins du PIB en 2040, étant entendu que celui-ci aura doublé
dans l'intervalle. Il s'agirait ainsi de passer de 180 milliards d'euros
sur un PIB de 1500 milliards à une dépense de 600 milliards
sur un PIB qui sera alors de 3000 milliards. En termes de cotisations
sociales, cela supposerait de passer d'un taux de la cotisation vieillesse
de 25% du salaire brut aujourd'hui (contre 8% en 1960) à 40% du
salaire brut dans quarante ans. interrompre la hausse du taux de cotisation sociale C'est le Livre Blanc publié en 1991 par le gouvernement
Rocard qui a initié une campagne sur la stabilisation du poids
des cotisations sociales pour financer les retraites. Or, comme, sauf
retournement du taux d'emploi entre 60 et 65 ans, le rapport des inactifs
de plus de 60 ans sur les actifs va doubler jusqu'en 2040, passant d'environ
4 pour 10 à 8 pour 10, refuser d'augmenter le taux de cotisations
allant aux personnes âgées suppose un recul du taux de remplacement
et le recul de l'âge d'entrée en retraite, ce qui est la
voie choisie par les réformes Balladur et Raffarin. Tandis que
le taux de remplacement devra passer de 80% aujourd'hui (à carrière
complète) à 66 % seulement en 2040, l'âge de liquidation
de la pension sera reculé, d'où les 42 ans de cotisations
en 2020 comme étape à faire suivre d'autres. Le Conseil
d'orientation de retraites a en effet calculé qu'en absence de
hausse du taux de cotisation, le taux de remplacement sera en 2040 de
66% à condition que dans l'intervalle la durée du travail
ait augmenté de plus de 6 ans, absorbant ainsi plus que les gains
d'espérance de vie : la retraite durerait en moyenne moins qu'aujourd'hui,
ce qui n'est pas vraisemblable. Le taux de remplacement de 66% annoncé
n'est donc pas tenable. C'est pourquoi deux types de mesures viennent compléter
ce dispositif central afin de compenser une baisse insupportable du taux
de remplacement :
Ainsi, c'est un double déplacement qui est recherché
: le financement des pensions assuré jusqu'ici par le salaire le
serait de plus en plus par l'allocation fiscale ou par la rente tirée
de placements financiers. 2. augmenter fortement les dépenses de pensions,
ça n'est pas déshabiller Pierre pour habiller Paul et c'est
indispensable ! La société de longue vie est une bonne
nouvelle, pas un problème Il faut récuser le terme de "vieillissement
de la société" car il identifie indûment les
sociétés à un individu qui irait vers la mort, et
ainsi connote négativement un phénomène très
positif : le fait d'être jeune de plus en plus longtemps dans des
sociétés développées et d'y mener une vie
autonome jusqu'à un âge de plus en plus avancé. Une hausse sensible des dépenses de retraite ne
pose aucun problème de financement Comme le montre le tableau suivant, la nécessaire croissance des dépenses de pensions dans le PIB au cours des 40 prochaines années sera en décélération comparée à celle que nous avons connue dans les décennies précédentes. Il n'y a donc aucune raison que nous ne puissions opérer ce déplacement des ressources.
On "oublie" toujours, quand on raisonne sur l'avenir
des retraites, que le PIB progresse d'environ 1,6% par an en volume, et
donc qu'il double, à monnaie constante, en 40 ans. C'est pourquoi
nous avons pu multiplier par 4,5 les dépenses de pensions depuis
1960 (de 40 à 180 milliards) tout en doublant presque le revenu
disponible pour les actifs ou l'investissement (de 710 à 1320 milliards).
Nous pourrons évidemment plus que tripler les dépenses de
pensions d'ici 2040 (de 180 à 600 milliards) sans que cela empêche
le reste du revenu disponible de passer de 1320 à 2400 milliards. Dans le long terme et dans une société au
travail aussi qualifié que la nôtre, on peut habiller Pierre
tout en habillant Paul.
Non seulement c'est possible, mais c'est nécessaire Continuer à contenir la croissance des dépenses
de pensions comme le font les réformes entreprises depuis dix ans
(les pensions ont perdu 1% de pouvoir d'achat au cours des dix dernières
années) fait que les gains de productivité du travail ne
retournent pas aux travailleurs sous forme de rémunération
du temps libéré. Ces gains pourtant existent, et la valeur
supplémentaire créée va alimenter l'accumulation
financière. Il y a un lien étroit entre la stagnation des
salaires (directs et indirects) et l'inflation financière des années
quatre-vingt-dix, source de tant de maux dans les pays de la périphérie
d'abord et aujourd'hui chez nous. Les dix points de PIB gagnés
par les profits sur les salaires depuis le milieu des années 1980
(la part des salaires dans la valeur ajoutée est passée
de 70% à 60%) ont alimenté la bulle financière des
années 1990, dont l'éclatement conduit à des licenciements
massifs. Face à cette dérive il est donc indispensable
que plus le travail est productif, plus la valeur produite soit retournée
aux travailleurs en étant affectée à l'inactivité,
qu'il s'agisse de la baisse de la durée hebdomadaire, de la retraite,
des études. 3. pourquoi choisir la hausse des cotisations sociales
patronales pour financer la croissance des dépenses de pensions
? Non seulement les réformes engagées depuis
dix ans tournent le dos à la nécessaire croissance du poids
des pensions dans le PIB, mais elles s'attaquent à la cotisation
sociale et tentent de lui substituer l'impôt de solidarité
ou la rente dans leur financement. La cotisation est pourtant préférable
aux deux autres modalités. La solidarité nationale : le droit des pauvres
à la place du droit des salariés Mettre sous la puissance tutélaire de l'Etat des
personnes ou des groupes sociaux posés comme victimes ou définis
par leur manque empêche de reconnaître leurs droits en tant
que salariés. On sait la fragilité de droits ainsi financés.
Remplacer, pour les salariés payés au SMIC, une règle
générale fondée sur la qualification qui leur assurait
avant les réformes un taux de remplacement de 100% pour une carrière
complète, par une règle spécifique qui confie à
l'Etat le soin de leur garantir un taux de remplacement à 80 %,
et cela en invoquant la faiblesse de leur revenu, montre combien remplacer
le droit du travail par la solidarité nationale rend plus fragile
le droit au revenu. Le tableau ci-dessous montre comment les règles
actuelles de calcul de la retraite comme droit lié à la
qualification organisent une réelle solidarité entre égaux,
alors que la réforme revendiquée par la CFDT d'une garantie
tutélaire des smicards retraités réduit considérablement
le taux de remplacement pour ces derniers qu'elle transforme en travailleurs
pauvres objets de la solidarité nationale. Taux de remplacement du dernier salaire net par la première pension nette pour des salariés nés en 1930 et ayant effectué une carrière complète
Source : DREES, échantillon inter régimes
de retraités 1997. (1) Le nombre de fonctionnaires terminant une carrière complète
avec un salaire à temps plein inférieur à 10000F
est très faible et, compte tenu du taux de sondage, non significatif Ce tableau établit ce qu'était la retraite en 1997, avant
les effets des premières réformes Balladur. On mesure au
passage la régression que constitue un taux de remplacement moyen
de 66% annoncé comme objectif des réformes Balladur-Raffarin,
avec un effet considérable sur les femmes qui n'ont en moyenne
que 140 trimestres validés à 60 ans, et l'énorme
scandale de la signature de la CFDT. Epargne-retraite et nouvelle légitimité du droit de
propriété lucrative Pour les actifs titulaires des revenus plus élevés, l'actuelle
parité entre actifs et retraités, mise en cause par la baisse
attendue du taux de remplacement, pourrait être sinon maintenue
du moins approchée par des incitations fiscales à des dispositifs
d'épargne. Or, contre une idée reçue, quelqu'un qui épargne
ne finance pas sa propre retraite. La valeur, comme la monnaie qui l'exprime,
ne peut pas se mettre en conserve. Seuls les biens durables qui servent
à la production (et qui font l'objet d'un amortissement comptable
sur quelques années) peuvent transmettre de la valeur d'une année
sur l'autre ; mais l'essentiel des biens et services que nous produisons
perdent leur valeur en cours d'année. Quand donc on épargne
des titres financiers, on accumule non pas de la valeur qu'on remettra
en circulation quand on liquidera son épargne, mais des droits
sur la valeur créée au moment de cette liquidation. Les
600 milliards d'euros nécessaires pour financer les retraites de
2040 seront forcément produits en 2040 par les actifs de 2040.
Si c'est la cotisation qui les finance, cela signifie que les retraités
ponctionneront la valeur créée par les actifs au nom du
droit du travail, qui détermine les règles de calcul des
pensions. S'ils ont épargné dans des fonds de pensions,
ils ponctionneront aussi la valeur créée par les actifs
bien sûr, mais cette fois-ci au titre du droit de propriété
lucrative. Cette remise en selle du droit de propriété lucrative est
particulièrement critiquable. Ce droit est à bien distinguer
du droit de propriété d'usage, celui d'être propriétaire
de sa voiture, de sa maison ou de ses instruments de travail. A l'inverse,
la propriété lucrative est faite d'un patrimoine que l'on
ne consomme pas, afin d'en tirer un revenu : la forme traditionnelle est
le patrimoine immobilier dit " de rapport ", mais sa forme essentielle
aujourd'hui est la détention d'un portefeuille. C'est le droit
de propriété lucrative qui est au fondement de la ponction
par les actionnaires de la valeur produite par les salariés. Tout
ce qui conduit à remplacer la cotisation par la rente dans le financement
des pensions fait des salariés concernés les supplétifs,
comme retraités, d'un droit qui nie leur travail comme actifs ;
et on peut en dire autant, évidemment, de l'épargne salariale. La cotisation sociale et l'invention d'un nouveau fondement du droit
à ressources : le droit du travail Face aux deux ressources traditionnelles des inactifs, l'assistance et
la rente, la cotisation sociale finance les pensions d'une manière
particulièrement subversive du capitalisme, et cela pour deux raisons
:
Evidemment, une telle perspective, à notre portée, suppose
un déplacement voire un renversement de notre représentation
du salaire. Nous l'identifions au prix de notre force de travail, à
la subordination à la loi de la valeur auquel notre travail est
soumis, et finalement, tout en aspirant à de meilleurs salaires,
nous ne pensons pas que le salaire puisse être aussi un chemin de
libération. Et il est vrai que le salaire est de la monnaie, et
que cette monnaie correspond à la mise en valeur des capitaux par
le travail salarié : c'est ce qu'on appelle la subordination du
travail à la loi de la valeur. Cette subordination est faite d'exploitation
(la valeur créée par notre travail ne nous revient actuellement
qu'à 60%, la part des salaires dans le PIB) et d'aliénation
: ce sont les actionnaires qui décident des biens et services qui
vont être produits. Mais précisément, parce que le
salaire est l'expression de cette subordination, il est depuis deux siècles
l'enjeu d'un affrontement de classes qui en Europe continentale a transformé
les travailleurs en salariés, ce qui est une mutation aux potentialités
considérables. Un salarié, c'est quelqu'un qui n'est pas simplement une force
de travail puisque les employeurs doivent payer le temps libre de sa retraite
et tout l'enjeu est de leur faire payer le temps libre du chômage
et de la jeunesse. Cela n'est possible que si nous comprenons que la pension
n'est pas la contrepartie de mon travail passé, qu'elle n'est pas
du salaire différé, mais qu'elle est du salaire socialisé,
la part qui me revient, au titre des règles du droit du travail
en permanence délibérés politiquement, de la valeur
créée par le travail subordonné collectif,
ce qui est aussi la définition du salaire direct payé à
la qualification. Et puis surtout (car multiplier les temps libres se fait au prix d'une
intensification inhumaine du temps subordonné et cela réduit
le profit sans le supprimer) le salarié est quelqu'un dont la sécurité
des ressources est assurée sans patrimoine lucratif. Là
encore, l'enjeu est de transposer l'expérience de la réussite
de la salarisation de la retraite en revendiquant le financement de l'investissement
lui-même par une part socialisée du salaire : alors le droit
de propriété lucrative et l'accumulation financière
seront détruits. Conclusion En définitive, face aux réformes en cours depuis dix ans, nous sommes placés devant le même défi que celui qu'ont affronté les pionniers de la sécurité sociale : parier que le droit du travail est un meilleur fondement du droit à ressources que le droit de propriété lucrative ou le droit à la solidarité nationale, et pousser à la hausse des revenus du travail afin d'augmenter la part patronale des cotisations sociales. Certes, pour les raisons évoquées en introduction, les gouvernements successifs sont maintenant fermement contre cette dynamique qu'ils appuyaient éventuellement il y a cinquante ans, mais nous disposons d'un atout considérable : la preuve de la réussite des régimes en répartition. Nous gagnerons la bataille des retraites à la condition de la mener comme un moment de la lutte pour le salaire pour tous et pour tout. Salaire pour tous : droit au salaire comme droit inaliénable. Salaire pour tout : financement de l'investissement par du salaire socialisé, et donc maîtrise par les travailleurs de la définition de leur travail. S'il faut résumer d'une phrase l'enjeu politique des batailles sur la retraite, il s'agit d'un affrontement entre le droit du salaire et celui de la propriété lucrative. Jointe à la solidarité nationale (rente et assistance ont toujours fait système), la propriété lucrative est à la base du capitalisme. C'est le droit de propriété lucrative qui permet au détenteur d'un portefeuille de ponctionner la valeur créée par le travail d'autrui. Nous disposons avec le droit de salaire d'un formidable levier de mise en cause du droit de propriété lucrative. Par droit de salaire, il faut entendre l'invention, au 20ème siècle, du salaire à la qualification et de la cotisation sociale. En s'appuyant sur lui, en le développant, on peut parvenir au salaire universel, pour tous et pour tout, c'est-à-dire à l'abolition du capital et donc du salariat. Source : |
|
|