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Renée Buffet
et Brigitte Fauvergue, pour l'intersyndicale du CIV.
La réforme
des retraites est inévitable : les raisons sont essentiellement
démographiques (vieillissement de la population). Deux paramètres
: allongement de l'espérance de vie (tendance séculaire)
et arrivée à l'âge de la retraite des classes nombreuses
du baby-boom à partir de 2006 et ce, pendant 25 ans environ.
Cette réforme
concerne " l'ensemble des Français, actifs et inactifs, salariés
du secteur public comme du secteur privé " (site Internet
sur les retraites du gouvernement).
Cependant, il ne convient
pas d'être alarmiste car la démographie n'est pas une science
exacte. Lorsque la génération du " baby-boom "
prendra sa retraite, le taux de dépendance démographique
total ne sera pas supérieur à ce qu'il était lorsque
cette génération était scolarisée. (Le taux
de dépendance représente la population en âge d'être
à la retraite rapportée à la population d'âge
actif). Les hypothèses de fécondité, d'immigration
ne sont que des prévisions. La réalité peut
s'avérer différente. Par exemple, le taux de fécondité
prévu au début des années 80 pour l'an 2000 était
de 1,3 et aujourd'hui il dépasse 1,9. Il ne s'agit donc pas d'un
" choc démographique " mais d'un " défi "
à relever.
D'autre part, l'horizon 2040 retenu par le gouvernement est la période
la plus difficile à assumer du point de vue du financement des
retraites. Or cette situation est transitoire et donc peu pertinente ;
pour preuve, l'INSEE, dont les projections (qui servent de référence
au Conseil d'Orientation des Retraites*) se placent à l'horizon
2050.
Enfin, si l'on prend en compte le taux de dépendance économique
(nombre de retraités rapporté au nombre d'actifs occupés
cotisants ), on s'aperçoit que le financement des retraites dépend
aussi de la situation économique c'est-à-dire de la politique
économique, de la stratégie d'embauche des entreprises
.Si
la hausse du nombre de retraités représente une contrainte
démographique certaine, le nombre de cotisants est une variable
qui dépend davantage de l'économie.
*Le COR créé en mars 2000, est un organisme
permanent d'études et de concertations (1er rapport en décembre
2001 et le MEDEF refuse d'y participer).
Historique du système
de retraite en France :
C'est un système fondé sur la répartition donc sur
un contrat implicite entre les générations : les retraites
sont financées sur les revenus d'activité de la même
période. Il s'agit donc d'une solidarité financière
à caractère redistributif. Ce système a été
préféré à celui de la capitalisation (l'expérience
ayant montré son caractère trop aléatoire).
Deux grandes dates jalonnent la mise en place du système : les
assurances sociales dans les années 30 et la Sécurité
Sociale à partir de 1945.
A cette date, le système se veut universel et couvrant tous les
risques. Pourtant très vite, il va se compliquer par la mise en
place de régimes complémentaires et spéciaux.
Ce système
n'est pas figé, il est soumis à des mutations constantes,
en particulier depuis 15 ans.
A partir de 1987, on cherche à mettre en place une indexation des
pensions sur les prix et non plus sur les salaires nets et on élargit
le nombre d'années à prendre en compte pour le calcul de
la pension (qui était de 10 ans jusque là dans le privé).
En 1993, la
réforme Veil-Balladur
Elle joue sur trois dimensions pour le régime général
:
- Allongement de
la durée nécessaire pour le taux plein de la retraite
à 40 ans (160 trimestres).
- Passage progressif aux 25 meilleures années pour calculer la
pension.
- La revalorisation des pensions est indexée sur les seuls prix
pendant cinq ans.
Cette réforme
est prolongée pour les régimes complémentaires en
1996. Le nombre de points acquis est moindre et chaque point perd du pouvoir
d'achat.
La réforme
Fillon s'inscrit dans la logique de ce processus de transformation
du système. Rappelons les points les plus importants et les plus
litigieux
- Le droit de partir
à 60 ans est garanti.
- La durée de cotisation est allongée : 40 ans à
partir de 2008 pour tous, 41 ans en 2012, 42 ans en 2020. Ces chiffres
reposent sur le partage 1/3 de retraite pour 2/3 de vie active.
- Par annuité manquante, une décote (malus) de 5 % est
appliquée et on pourra liquider sa retraite à 65 ans sans
décote (mais pas nécessairement à taux plein).
- Surcote (bonus) de 3 % pour chaque année travaillée
entre 60 et 65 ans et au delà de la durée de cotisation
requise.
- Le gouvernement s'engage à garantir à tous les Français
une retraite en moyenne égale aux 2/3 de leur revenu de référence
(au moins de 85 % pour le SMIC).
- Les règles du cumul emploi/retraite seront assouplies.
Cette réforme
effectuée sans réelle concertation, ni négociation
a provoqué des réactions de rejet dans l'opinion publique.
Pourquoi ?
- Le droit de partir
à 60 ans s'assimile à la liberté de prendre sa
retraite avant d'avoir atteint le nombre d'annuités nécessaires
pour un taux plein, c'est-à-dire d'accepter de fait la baisse
de sa pension. Ce n'est pas la défense de la retraite à
60 ans (acquis social fondamental).
- Cotiser 42 ans c'est d'abord ne pas prendre en compte les évolutions
sociales, en particulier l'allongement des études : un jeune
sortant du système scolaire à 25 ans, devant travailler
42 ans bénéficierait d'une retraite à taux plein
à 67 ans. Or la loi prévoit un départ à
65 ans, donc il est impossible d'obtenir dans ce cas une retraite à
taux plein.
- D'autre part, les travailleurs âgés de plus de 50 ans
font l'objet de discriminations : ils sont peu recrutés par les
entreprises et se retrouvent souvent en chômage de longue durée.
Ils sont la cible privilégiée des plans sociaux. Il faudrait
donc une modification importante de la gestion de la main-d'uvre
de la part des entreprises. Sont-elles prêtes à jouer le
jeu ?
- Enfin, les travailleurs les plus âgés, dans la plupart
des cas, coûtent plus cher à l'employeur que les jeunes
(hausse du coût du travail).
- Choisir une répartition 1/3 retraite ; 2/3 vie active correspond
à une norme du début du XXIème siècle mais
qu'en sera t-il demain ?
- La possibilité laissée à chacun de cumuler un
emploi et la retraite peut engendrer une régression sociale.
Allons-nous vers la mise au travail des vieux à l'image de la
société japonaise des années 70 ou de la société
américaine d'aujourd'hui ? (Les Etats-Unis autorisent le cumul
emploi retraite. Des études montrent que les retraités
âgés de 65 à 70 ans gagnent 30 % de leur revenu
en salaires !).
- Ce projet ne tient pas compte des inégalités de durée
de vie et de mortalité ni de la pénibilité du travail
(hausse de la souffrance au travail liée au stress, aux contraintes
de délai, aux pressions à la performance, aux tâches
répétitives par exemple). Sitôt atteint l'âge
de 50 ans, de nombreux salariés ont envie de partir. Parmi les
enseignants, 30 % des hommes et 50 % des femmes partent à 60
ans avant d'avoir atteint les 37,5 années de cotisations obligatoires
pour bénéficier d'une retraite à taux plein.
- Ce projet pousse implicitement à compléter sa retraite
par une capitalisation. Or deux problèmes se posent : seuls les
plus aisés ont la capacité d'épargne nécessaire
d'où un nouvel accroissement des inégalités ; dans
ce système, le risque est assumé par l'individu et non
plus par la collectivité. Ce risque est assez grand, compte tenu
des évolutions boursières récentes.
- Refuser de toucher à l'assiette des cotisations sociales c'est
de fait favoriser la hausse du coût du travail décriée
par le MEDEF puisque tout l'effort de financement repose sur la masse
salariale.
Tous les pays européens
sont confrontés au problème du financement à venir
des retraites et mettent en place des solutions.
Les instances européennes font pression pour que les pays évitent
d'augmenter les taux de cotisation, accordent une place plus importante
à la capitalisation et reculent l'âge de la retraite.
Cela s'est déjà traduit par un double engagement : augmenter
le taux d'activité des 55-65 ans, et retarder l'âge légal
à 63 ans.
On est donc bien dans une optique libérale. Or il est possible
de penser la réforme autrement, sur d'autres principes. Quelles
sont ces solutions alternatives ?
Tout d'abord, notre
société produit toujours plus de richesses dont l'effet
est le doublement du PIB en une quarantaine d'années (de 2000 à
2040) avec une moyenne de croissance de 1,7 % par an. Les gains de productivité
(hausse de la richesse produite par travailleur) même plus faibles
que par le passé constituent un surplus dont le partage doit faire
l'objet d'une réflexion.
Les richesses produites sont partagées principalement entre les
travailleurs (masse salariale, c'est-à-dire ce que coûtent
les travailleurs à leur employeur, cotisations sociales comprises
) et les entreprises (profits). Pour l'instant, les retraites sont financées
sur les revenus du travail essentiellement. Il suffit d'élargir
l'assiette des cotisations à tous les revenus. Par exemple, augmenter
la CSG, créer une contribution sur les revenus financiers non réinvestis,
créer un impôt modéré sur les transactions
boursières.. En effet, le profit qui revient à l'entreprise
n'est pas utilisé dans sa totalité pour l'investissement,
la production et l'emploi (c'est-à-dire la sphère économique
productive). Une 1ère partie du profit est versée à
l'Etat (Impôts sur le revenu et le patrimoine), une 2ème
partie est versée aux créanciers (intérêts
liés aux dettes), une 3ème partie est distribuée
aux actionnaires sous forme de dividendes (revenus des actions) et la
dernière partie reste dans l'entreprise pour autofinancer les investissements
(épargne brute). S'il est inconcevable de toucher au profit qui
sera réinvesti dans l'économie pour créer des richesses
et donc des emplois, il faut savoir que le profit utilisé pour
les placements financiers, loin de favoriser la croissance joue contre
elle (développement de la finance au détriment de l'industrie,
cf. période du milieu des années 80 en France). Or les entreprises
ne vont pas investir dans la sphère productive si les débouchés
(faute de demande) ne sont pas au rendez-vous.
Le rapport du COR montre qu'une hausse de la part des salaires dans le
PIB a des effets neutres sur le fonctionnement global de l'économie
si elle est compensée par une baisse des dividendes.
La part des retraites
dans le PIB est de 12,6% en 2000 et devrait passer à 18% en 2040
(soit une hausse de 6 points environ) pour maintenir la retraite à
60 ans et le niveau des pensions. Est-ce vraiment un problème ?
On peut relativiser
: le poids des pensions s'est accru de plus de 7 points entre 1960 et
1998 passant de 5,4 % à 12 %. Grâce à cela, on a pu
faire reculer massivement la pauvreté chez les retraités,
abaisser l'âge de la retraite de cinq années, alors même
que la part des profits dans la richesse produite devenait supérieure
à partir des années 90 (31 % en 1991, 32.2 % en 1999) à
ce qu'elle était pendant les 30 glorieuses (inférieur à
30 %).
Enfin, c'est à
un choix de société que l'on est confronté, qui d'ailleurs
dépasse le cadre national.
Voulons-nous une société basée sur les solutions
individuelles et l'aggravation des inégalités ou une société
basée sur des solutions collectives et la solidarité ?
Dans le premier cas,
on accepte la baisse du niveau des pensions et chacun se débrouille
pour choisir des formules d'épargne qui vont compléter les
revenus issus du système de répartition.
Dans le second cas, on garantit une retraite avec un fort taux de remplacement
(du revenu d'activité) et on décide collectivement de la
prise en charge du financement mais aussi du risque, dans une logique
de solidarité.
Enfin, obtenir
une retraite décente renvoie à une logique de droits sociaux
fondamentaux. Accepter de consacrer une partie importante des richesses
produites aux dépenses de retraites, c'est aussi accorder aux personnes
âgées la place qui leur revient de droit. La retraite, on
l'oublie trop souvent, est le revenu (certes issu de la redistribution)
qui représente la contrepartie d'une participation passée
à l'activité économique, donc à la création
de richesses. C'est un âge " social " où les individus
ont acquis le droit de profiter de la vie sans tomber dans la précarité
et le risque. Acquis social fondamental de la période d'Après-Guerre.
La retraite n'est
donc pas qu'une charge pour la collectivité, c'est aussi un droit
fondamental dans notre société. C'est pourquoi il est impératif
de le défendre .
Source : tract lycée international de Valbonne (Alpes Maritimes)
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