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Les
profs et les instits continuent à se battre contre la décentralisation.
Car, si pour beaucoup cela reste un concept flou, les enseignants, eux,
commencent à en voir les effets concrets. Notamment dans l'enseignement
professionnel.
Le 5 mars dernier,
Raffarin a modifié le décret du 23 février 1990 instituant
un Conseil national des programmes: les mots " ministre de l'Éducation
nationale " ont été remplacés par les mots "
ministre chargé de l'Éducation ". Cette petite opération
lexicale qui consiste à amputer le " national " de "
l'éducation " donne une idée de la manière dont
le gouvernement compte mener la décentralisation de l'enseignement
public: radicalement mais par petits bouts. Ainsi le gouvernement a-t-il
commencé par transférer aux collectivités territoriales
les personnels travaillant à la périphérie du système
éducatif comme les magasiniers, les médecins scolaires,
les agents d'entretien, les assistantes sociales ou les conseillers d'orientation...
Soit, au total, 10 % des effectifs.
On apprend par ailleurs que, pour renforcer la " république
des proximités ", les conseillers d'orientation travailleront
désormais à l'extérieur des établissements
scolaires. Une façon de rester en phase avec les employeurs locaux,
en s'éloignant des élèves. Logique. Avec la décentralisation,
il ne s'agira plus de partir des gamins pour essayer de donner corps à
leurs désirs, mais de faire redescendre, au niveau des lycées,
les besoins en main d' oeuvre des entreprises du coin.
Tu seras démonte-pneu
mon fils.
Il suffit de voir comment fonctionne déjà l'enseignement
professionnel pour s'en convaincre. Depuis la loi de décentralisation
de 1982, l'enseignement professionnel est le seul secteur de l'Éducation
nationale dont la carte des formations est de la compétence des
Régions, elles-mêmes totalement dépendantes du patronat
local. Comme, par ailleurs, via la taxe d'apprentissage, les entreprises
financent ou fournissent en matériel les collèges et lycées,
on imagine aisément que, quand Peugeot, en Franche-Comté,
aura besoin de 500 remonteurs de pneus ou de 300 installateurs de vide-poches,
la diversité des formations des écoles du coin risque d'en
prendre un coup. La culture technologique et la qualité du travail
aussi.
Pas besoin, effectivement, de connaître toutes les lois de l'électrotechnique
pour se faire embaucher chez un réparateur d'ascenseurs. Au contraire:
ce qu'une entreprise recherche avant tout, c'est un ouvrier avec un bagage
minimum, pour une rentabilité immédiate et un petit salaire.
Pas un emmerdeur, suffisamment formé pour pouvoir s'adapter à
ri importe quel autre métier et risquer ainsi d'aller voir ailleurs,
avant qu'on ait eu le temps de le virer.
Ainsi, il n'est
pas rare que des boîtes d'intérim viennent faire du racolage
actif dans les lycées dont elles financent une partie du budget
de fonctionnement. Quand, pendant deux heures, un golden boy en costume
détaille les avantages à rejoindre le monde des précaires
en vantant l'arbre de Noël annuel et les chèques-cadeaux
pour les anniversaires, on comprend les ravages que cela peut provoquer
chez les jeunes, un mois avant les examens.
Et puis, que faire, finalement, d'un diplôme national, alors que
les entreprises sont toutes prêtes à vous valider des "
diplômes maison " ? Luc Ferry vient par exemple de signer
un protocole d'accord avec Citroën, qui se propose d'initier des
élèves à ses techniques de production et de valider
à ris sue de cette formation un " Label de première
expérience professionnelle Technicien Junior Citroën "
: un beau diplôme, sur lequel apparaissent côte à
côte le tampon du ministère de l'Education, celui de l'académie
et le logo du fabricant de voitures...
Raffarin bon élève
Une chose est sûre: si la politique gouvernementale fait tout pour
produire des cancres, en revanche, nos dirigeants sont de bons élèves,
qui suivent à la lettre les recommandations de l'Organisation.
de coopération et de développement économiques (OCDE).
Afin d'aider les gouvernements à faire passer la pilule de la mondialisation
sans provoquer de troubles sociaux, le centre de développement
de l'OCDE a publié un cahier, bourré de conseils et d'astuces,
dont voici un exemple.
Au chapitre intitulé
" Comment éviter les risques politiques ? " du cahier
n" 13, il est écrit: " Si l'on diminue les dépenses
de fonctionnement, il faut veiller à ne pas diminuer la "quantité"
de service, quitte à ce que la "qualité" baisse.
On peut réduire, par exemple, les crédits de fonctionnement
aux écoles ou aux universités, mais il serait dangereux
de restreindre le nombre d'e1èves ou d'étudiants. Les
familles réagiront violemment à un refus d'inscription
de leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de la qualité
de l'enseignement et l'école peut progressivement et ponctuellement
[ . . . ] supprimer telle activité. Cela se fait au coup par
coup, dans une école mais non dans l'établissement voisin,
de telle sorte que l'on évite un mécontentement général
de la population. "
Après de telles
recommandations, gageons que les entreprises, déjà très
présentes dans les circuits de l'enseignement professionnel, ne
vont pas tarder à débarquer dans les " classes normales
" afin de recruter la future chair à DRH.
Sylvie COMA
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