" Depuis un
peu plus d'une dizaine d'années, nous sommes les témoins
d'une mutation cruciale dans les systèmes Educatifs des pays
industrialisés. Ce bouleversement marque le passage de l'ère
de la massification de l'enseignement, à l'ère de sa "marchandisation".
Pour être plus précis, c'est d'une "double marchandisation"
qu'il convient de parler : premièrement au sens d'une adaptation
des contenus, des structures et des pratiques d'enseignement aux attentes
des marchés ; deuxièmement au sens d'une transformation
des savoirs et de l'Ecole eux-mêmes en nouveau secteur marchand,
générateur de profits.
Cette évolution trouve son origine dans la crise mondiale du
capitalisme et dans ses conséquences: course à la compétitivité,
mondialisation et globalisation, chômage élevé et
emplois précaires, crise des finances publiques, etc. Mais le
mouvement trouve également un puissant catalyseur dans le développement
des technologies de l'information et des communications.
Tout au long des années de forte croissance économique,
de 1950 à 1975, le discours patronal à destination de
l'enseignement fut avant tout un discours quantitatif. L'élévation
générale des niveaux de qualification et le développement
du volume de l'emploi salarié réclamaient que davantage
de jeunes poursuivent des études secondaires et supérieures.
La principale contradiction entre les besoins de l'économie et
la réalité du système éducatif était
d'ordre quantitatif et sa résolution passait par une politique
cohérente de massification de l'enseignement. Aussi, durant les
"trente glorieuses", le patronat s'intétessa-t-i1 relativement
peu au contenu de l'enseignement.
La crise qui éclate en 1975 ne se traduit pas immédiatement
par un changement de politique. Il faut en effet attendre que grandisse,
petit à petit la conscience du caractère durable, profond
et mondial de cette crise, que s'en dessinent peu à peu les conséquences
sur le plan des budgets publics, des marchés du travail ou du
commerce pour que prenne corps, progressivement, un nouveau discours
patronal sur l'enseignement. Symboliquement, nous situerons son arrivée
à maturité en 1989.
Le rapport 1989
de l'ERT
Cette année-là
le puissant lobby patronal de la Table Ronde européenne des Industriels
(ERT) crée en son sein un groupe de réflexion chargé
exclusivement de formuler des recommandations en matière de politique
éducative. La même année, ce groupe publie un premier
rapport alarmant. "Le développement technique et industriel
des entreprises, y lit-on, exige clairement une rénovation accélérée
des systèmes d'enseignement et de leurs programmes" [p.15].
L'ERT regrette que "l'industrie n'a qu'une très faible influence
sur les programmes enseignés", que les enseignants ont "une
compréhension insuffisante de l'environnement économique,
des affaires et de la notion de profit et qu'ils "ne comprennent
pas les besoins de l'industrie" [p.101 ]. Ce rapport marque un
véritable tournant: désormais, les milieux économiques
concentrent toute leur attention sur le contenu de l'enseignement, sur
ses structures, sur son fonctionnement
Les thèses de l'ERT ne restent pas isolées. On les retrouve,
simultanément ou peu de temps après, dans les recommandations
de l'OCDE, de la Banque Mondiale, d'organisations patronales nationales
ou dans des documents émanant de la Commission européenne.
"C'est", dit la Commission, "en s'adaptant aux caractères
de l'entreprise de l'an 2000 que les systèmes d'Education et
de formation pourront contribuer à la compétitivité
européenne." [p.22]
Essayons de résumer l'air que chantent tous ces rapports.
Moins de connaissances,
plus de compétences
1. Premièrement,
comme le recommande en 1997 1e Conseil européen réuni
à Amsterdam, l'Ecole doit "accorder la priorité au
développement des compétences professionnelles et sociales
pour une meilleure adaptation des travailleurs aux évolutions
du marché du travail [p.15]. Dans un contexte de mutation rapide
de l'environnement technologique et industriel, le rôle traditionnel
de l'enseignement et la transmission de connaissances est jugé
obsolète. Ce qui compte désormais, c'est de doter le (futur)
travailleur des savoir faire et des savoir-être qui favorisent
la flexibilité sociale et l'adaptabilité professionnelle.
Adieu Balzac ou la théorie du champ électrique ; ce qui
compte c'est de pouvoir lire le mode d'emploi d'un appareil et de s'en
servir.
Au rang des compétences que le patronat voudrait voir prendre
davantage d'importance dans l'enseignement obligatoire figure l'apprentissage
des nouvelles technologies de l'information et de la communication.
On estime que 70% des emplois de demain feront appel à ces technologies.
Comprendre les indications affichées sur un écran d'ordinateur;
savoir dialoguer via une interface écran-souris ; être
capable de se connecter sur le réseau Internet voilà autant
de compétences professionnelles qui sont, dès aujourd'hui,
cruciales, même dans les emplois les moins qualifiés.
D'autre part, ces TIC sont perçues par les patrons comme le moyen
idéal de maintenir la compétitivité des travailleurs
à haut niveau, sans débourser des sommes immenses en recyclages.
En dotant chacun - ouvrier, technicien, employé, cadre - d'un
ordinateur et d'un accès Internet vers des serveurs de formation
à distance, le patronat espère obliger les travailleurs
à prendre eux-mêmes l'initiative de leur recyclage, d'en
assumer les frais et de le faire pendant leur temps libre.
Rapprochement Ecole-entreprise
2. Deuxièmement,
les organisations patronales réclament de pouvoir jouer un rôle
plus actif à tous les échelons de la formation des travailleurs
: en participant directement à l'élaboration des programmes,
en prenant le contrôle de la partie "pratique" de la
formation professionnelle ou encore en multipliant les "partenariats"
Ecole-entreprise. En Belgique francophone, la réforme de l'enseignement
professionnel a été conduite par une "Commission
des Professions et des Qualifications" largement dominée
par les représentants patronaux.
Le patronat européen montre aussi en modèle l'enseignement
professionnel "dualiste" de type allemand ou autrichien, où
l'élève ne suit que deux journées de cours à
l'école, passant le reste de son temps à l'usine. Non
parce qu'il y apprendrait davantage sur le plan des savoirs ni même
des compétences techniques. Mais surtout parce qu'il y acquiert
ce qui fait si gravement défaut à l'institution scolaire
: l'esprit d'entreprise.
Déréguler
pour coller aux exigences du marché
3. Troisièmement,
il ne faut pas seulement que les travailleurs soient flexibles, il faut
aussi que le système d'enseignement lui-même le devienne
davantage. Pour cela, la solution c'est l'autonomie, la dérégulation
de l'école publique. Ainsi, pour la Commission européenne,
"la résistance naturelle de l'enseignement public traditionnel
devra être dépassée par l'utilisation de méthodes
combinant l'encouragement, l'affirmation d'objectifs, l'orientation
vers l'utilisateur et la concurrence, notamment celle du secteur privé"
[p. 74]. En remplaçant les systèmes d'enseignement public,
dirigés et gérés par l'Etat central, par des réseaux
d'établissements autonomes, en situation de forte concurrence
mutuelle, on augmente la capacité d'adaptation de l'enseignement
aux attentes des marchés. On soumet également davantage
les écoles à la pression de ces marchés, relayée
par des parents désireux de maximiser les chances de leurs enfants
dans la compétition à remploi.
Petit à petit, cette dérégulation mine l'enseignement
public traditionnel et, comme le soulignait le groupe de travail Reiffers,
mis en place par la Commission européenne à l'initiative
de Mme Cresson, "la libération du processus éducatif
rendue ainsi possible aboutira à un contrôle par des offreurs
d'éducation plus innovants que les structures traditionnelles."
[p.62] Quant au rapport 1998 de l'OCDE sur les politiques éducatives,
il conclut avec une rare clarté : "la mondialisation - économique,
politique et culturelle - rend obsolète l'institution implantée
localement et ancrée dans une culture déterminée
que l'on appelle "l'Ecole" et en même temps qu'elle,
"l'Enseignant'." [p.16]
L'Ecole-marché
Nous en arrivons
ainsi, tout naturellement, au deuxième aspect de la "marchandisation"
: la transformation de l'activité scolaire en nouveau marché
lucratif. En ces temps de surcapacité de production, les investisseurs
sont en quête de nouveaux secteurs où ils puissent rentabiliser
leurs capitaux. Après les services postaux, les transports en
commun, les soins de santé, il ne reste plus guère de
grands secteurs à conquérir. A une exception près
: l'enseignement. Et quelle exception ! un marché potentiel de
plus de 1.000 milliards de dollars (montant annuel des dépenses
publiques d'éducation dans le monde), soit davantage que le marché
mondial de l'automobile. On comprend qu'il y a là de quoi faire
saliver plus d'un investisseur.
Certaines formes
de cette marchandisation-là ne sont pas réellement neuves.
La publicité à l'école, par exemple, bien qu'officiellement
interdite dans la plupart des pays membres de l'UE, fleurit depuis longtemps.
Mais il faut bien reconnaître qu'elle se développe désormais
avec une vigueur sans précédent. De l'initiation à
l'hygiène dentaire, offerte gracieusement par Colgate, à
la cassette vidéo sur le fonctionnement de l'entreprise, produite
par Coca-Cola à partir de l'exemple de son site industriel de
Dunkerque, en passant par les serviettes hygiéniques, les exemples
de ne manquent pas pour témoigner de l'investissement croissant
dans le "marketing scolaire".
Parallèlement,
l'Ecole tend à déléguer des portions de plus en
plus vastes de son activité au secteur privé. Les repas
scolaires, les garderies, les transports d'élèves sont
en voie de privatisation. Dans certains pays, on en est déjà
à déléguer au secteur privé la gestion des
écoles et de leur personnel. Aux USA, des sociétés
privées gèrent l'ensemble des établissements scolaires
de nombreuses municipalités. En Grande-Bretagne, l'inspection
des écoles primaires est assurée, depuis 1993, à
raison de 73 % par des organismes privés qui captent ainsi un
marché de 118 millions de livres sterling [p.89].
Le rôle clé
des NTIC
Les technologies
de l'information et des communications jouent, ici encore, un rôle
de stimulant Quand Claude Allègre a annoncé son intention
de libérer 15 milliards de FF pour connecter tous les établissements
d'enseignement français au réseau Internet, le quotidien
patronal Les Echos s'écriait: "C'est un chantier immense
qui s'est ouvert là, dans lequel chacun peut espérer avoir
sa part du gâteau" [p.91]
Mais l'entrée de ces technologies dans les écoles, collèges
et lycées est aussi un moyen de développer indirectement
le marché. Lorsque des centaines de milliers d'enfants et de
jeunes passent quelques heures par semaine sur des ordinateurs, qu'ils
apprennent quelques rudiments de leur fonctionnement, qu'ils deviennent
capables de se connecter au réseau Internet et d'y "surfer",
ce sont autant de futurs clients pour les industriels des TIC. "Pour
nous, l'Ecole offre une double perspective", confirme Alain Falck,
directeur de la division entreprises, éducation et recherche
de Microsoft France. " C'est, d'une part, un marché en tant
que tel, comme celui de l'entreprise; d'autre part, nous pensons qu'il
aura un effet d'entraînement sur le développement des nouvelles
technologies en France. Notre objectif étant d'imposer le plus
largement possible notre plate-forme Windows" [p.96].
Et n'allez pas croire que ce calcul mesquin ne puisse fleurir que dans
le cerveau d'un patron assoiffé de profit. Car la Commission
européenne dit mot pour mot la même chose. Dans le rapport
officiel "Apprendre dans la société de l'information",
on nous explique en effet que si l'Ecole doit absolument se mettre au
multimédia et aux didacticiels, c'est parce que "ce secteur
d'activité, avec le développement de nouveaux produits
et de nouveaux services, est prometteur" mais qu' "un nombre
trop faible d'utilisateurs et de créateurs pénaliserait
durablement l'industrie européenne du multimédia".
C'est pourquoi l'initiative européenne en la matière "permettra
enfin d'atteindre plus rapidement un nombre suffisant d'utilisateurs
et d'amorcer la constitution d'un véritable marché européen
multimédia éducatif " [p.98]
Apprentissage à
distance
Enfin, le dernier
aspect de cette transformation de l'enseignement en marché, mais
sans doute le plus important, c'est le développement d'un enseignement
privé et payant.
Rien de neuf là-dedans dira-t-on ? Si. Premièrement, ces
nouveaux " offreurs d'éducation " privés ont
des visées explicitement commerciales, ce qui n'est tout de même
pas l'objectif principal de l'Eglise lorsqu'elle ouvre un collège
ou un lycée privé. Deuxièmement, grâce aux
technologies de l'information et des communications, ces nouveaux acteurs
peuvent toucher un public beaucoup plus vaste, via le télé-enseignement.
On voit déjà fleurir, aujourd'hui, d'innombrables "cyber-campus"
qui concurrencent les universités traditionnelles. Mais le mouvement
s'étend même, désormais, à l'enseignement
secondaire et primaire. Aux USA, 1,5 millions d'enfants ne vont pas
à l'école : ils sont inscrits dans le système du
"home schooling". Pour beaucoup d'entre eux, l'ordinateur
et Internet ont déjà remplacé le maître.
Et si les marchés ne s'ouvrent pas assez rapidement, les lobbys
se mettent au travail. Le groupe de pression GATE (Global Alliance for
Transnational Education) réunit chaque année des responsables
d'organisations patronales et transnationales (OCDE, OMC, UNESCO, Banque
Mondiale) afin d'examiner comment éliminer les barrières
au commerce international de l'enseignement.
Dualisation et
soumission aux marchés
Quel visage offrira
l'Ecole demain ? D'une part, l'instrumentalisation des savoirs au service
de la compétition économique, aura réduit encore
la capacité des systèmes d'enseignement à former
des citoyens capables de réfléchir avec leur propre tête,
capables de résister à l'appauvrissement culturel programmé,
capables de comprendre le monde où ils vivent, capables de déceler
et de combattre les injustices, capables de se mobiliser, de s'organiser,
de lutter pour un monde meilleur. Selon Mme Cresson, le système
d'enseignement autrichien a "valeur d'exemple pour la promotion
d'une politique européenne d'éducation et formation"
[p. 109]. Mais cet enseignement professionnel "dual", où
les jeunes ne jouissent d'aucun cours d'histoire digne de ce nom, est-il
totalement étranger à l'espèce d'amnésie
collective qui frappe une portion importante de l'Autriche ?
D'autre part, l'enseignement dérégulé, privatisé,
connaîtra un développement de plus en plus inégal.
L'Ecole ultra-performante (en termes de compétition économique)
pour les uns, ne se fera qu'au prix de moins d'école pour beaucoup
d'autres. Cela aussi constitue une adaptation de l'enseignement aux
conditions économiques de notre époque. Le temps n'est
plus à l'élévation générale des niveaux
de qualifications. D'une part on réclame certes des techniciens,
des ingénieurs à la formation extrêmement poussée
et pointue. Mais d'autre part, on voit éclore les emplois précaires
et très peu qualifiés, les nombreux "hamburger jobs"
de la nouvelle économie de services. A l'ère de l'élévation
des qualifications succède l'ère de l'étirement
des formations. En réponse, l'enseignement doit abandonner l'objectif
de la massification et y substituer la différenciation, la concurrence
et la sélection renforcées.
En 1998, dans les locaux d'IBM-Deutschland à Stuttgart, le président
du Conseil Fédéral du Patronat allemand, Dieter Hundt,
s'en est pris à "!'idéologie obsolète et erronée"
de l'Egalité dans le système éducatif et a réclamé
"un changement radical de cap vers un renforcement des performances,
de la différenciation et de la concurrence". Signalons qu'à
la même occasion, le directeur d'IBM-Deutschland a présenté
à la presse le service IBM Gobal Campus, un assortiment complet
de logiciels d'enseignement qui peuvent être vendus sur Internet.
Tout cela signifie-t-il, à terme, la mort de l'école publique
? Pas tout à fait puisque, comme le fait remarquer l'OCDE avec
une rare lucidité ou le comble du cynisme, les pouvoirs publics
n'auront plus qu'à "assurer l'accès à l'apprentissage
de ceux qui ne constitueront jamais un marché rentable et dont
l'exclusion de la société en général s'accentuera
à mesure que d'autres vont continuer de progresser" [p.125].
Nico Hirtt
Nico Hirtt
est l'un des initiateurs du mouvement belge " Appel pour une école
démocratique " (Aped). il est l'auteur de "L'école
sacrifiée" (EPO 1996) et de " Tableau Noir ".
(avec G. de Selys, EPO 1998). Il vient de publier "Les nouveaux
maîtres de l'Ecole ". (EPO & VO-Editions). La plupart
des faits, chiffres et citations du présent article proviennent
de ce dernier livre. Les références entre crochets renvoient
aux pages du livre. Il est possible de consulter l'Aped sur internet
"http://users.skynet.be/aped
Le texte de cette
conférence nous est envoyé par Richard Coullet (PAS 26 Udas).
On le trouve sur de nombreux sites...
Petite citation
littéraire fort à propos
à utiliser sans
modération quand vous parlerez de décentralisation, de
pédagogie, de budget de l'état, du niveau qui baisse ou
qui monte
" Dans le combat humain pour l'élévation de l'esprit,
il ne suffit pas de monter le plafond, il faut aussi empêcher
le plancher de s'effondrer. "
in " le mystère
du chiffre " dans le recueil de nouvelles " l'arbre des possibles
" de Bernard Werber, édition Albin Michel.
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