Dossiers
 
Retour à l'Accueil
Pédagogie
...pour une N'autre école
sommaire Dossiers
 
sommaire Pédagogie

Téléchargez en . doc ( 107 Ko )

Généralisation des évaluations et limitation des méthodes de lecture

Tome 2

En quelques phrases aussi assassines qu'approximatives, c'est le moins qu'on puisse dire, Gilles de Robien a provoqué un électrochoc à et autour de l'école, en digne représentant de commerce du Sarkozysme ambiant.
Il y a lieu dans un premier temps d'analyser les propos, à la recherche d'improbables arguments scientifiques.
Mais il s'agit aussi d'entrer plus que jamais en résistance contre les courants réactionnaires qui tentent ni plus ni moins de rendre la pédagogie responsable de tous les maux de la société.
Attention aussi à la nuance ministérielle : attaque-t-on le global ou le global et le semi-global ? L'enjeu est capital.
Fort curieusement, l'annonce d'une évaluation en CE1 et ce qu'elle induit provoque moins de réactions que la guerre donquichottesque contre la méthode globale.
Notons aussi une réflexion du ministre sur l'enseignement de l'histoire, en pleine ambiance révisionniste sur le colonialisme.


 

REVUE DE PRESSE

REACTIONS UDAS

 



REVUE DE PRESSE

Extrait du discours de Gilles de Robien du 13-12-05

Transmis par le réseau " Coordeducmars "

Mesdames et Messieurs,

Je suis très heureux de m'exprimer aujourd'hui devant vous, pour évoquer une question capitale : l'avenir de l'enseignement prioritaire dans notre pays.
J'étais ce matin à Mantes-la-Jolie, dans le quartier du Val Fourré, avec mon collègue Azouz BEGAG. Nous y avons présenté, avec des établissements scolaires et des entreprises, le dispositif Objectif Stages, qui doit permettre à chaque élève de quartier sensible, qu'il soit en troisième, en filière professionnelle ou en BTS, d'obtenir un vrai stage en entreprise . Voilà qui plaçait d'emblée cette journée sous le signe du volontarisme au service de l'éducation prioritaire.
Un mois après les événements que la France a connus, l'enjeu d'une telle question est très simple : donner une réalité au principe d'égalité des chances.
Car nous devons regarder les choses en face : trop souvent aujourd'hui, la naissance prend le pas sur le mérite ; trop souvent le lieu où l'on naît détermine le parcours professionnel ! Personne ne peut contempler froidement une telle situation.
Continuer sans rien changer, ce serait dire à tous les Français les plus en difficulté : c'est injuste, mais nous préférons ne rien bouger plutôt que de réviser nos idées, nos habitudes, nos modèles.
Naturellement, les causes de cette panne de l'égalité des chances sont multiples. Mais une chose est sûre : si nous voulons y remédier, l'Ecole doit être au premier rang.
C'est pourquoi le Premier Ministre m'a demandé de repenser complètement l'éducation prioritaire ; c'est pourquoi il m'a demandé aussi, dans le cadre de cette réflexion, de lui faire des propositions sur l'enseignement de la lecture.

Je veux le dire ce matin avec force : le premier devoir de la République, c'est de donner à chaque français les clés de la liberté que sont la lecture et l'écriture. C'est la première égalité des chances. Certains s'étonneront peut-être que l'on soit obligé de dire, en 2005, des choses aussi élémentaires ! Pourtant c'est nécessaire.
On a cru à une certaine époque que tout cela était derrière nous, parfaitement acquis pour l'éternité ! Eh bien non ! Il faut se rendre à l'évidence. Aujourd'hui 15% au moins des élèves de 6 ème ne savent pas bien lire ; ils sont 30 à 40% en ZEP !
Les causes, sûrement, sont multiples, mais je suis arrivé à la conviction que les méthodes d'apprentissage, et non pas les enseignants, sont pour une part à l'origine de ces difficultés.
A ce propos, je veux vous dire une chose simple : certains voient dans ce sujet un objet de polémique, un objet de querelles idéologiques ; j'y vois un sujet totalement apolitique, qui doit unir tous ceux qui veulent la réussite des élèves.

Je vous dirai donc immédiatement ce qu'il en est, puisque vous l'attendez :
La méthode globale a été abandonnée en théorie par les nouveaux programmes. Mais dans la pratique, même si la méthode globale pure a disparu depuis longtemps, il reste des méthodes " à départ global ". Ces méthodes font commencer l'apprentissage de la lecture par une approche globale pendant plusieurs semaines, pour n'en venir qu'ensuite à la découverte des syllabes.
Les neurosciences permettent aujourd'hui de dire que cette approche est mauvaise. Je pense en particulier aux travaux de Jonathan GRAINGER, directeur du laboratoire de psychologie cognitive, du CNRS et de l'université d'Aix-Marseille 1, ou bien à ceux de Liliane SPRENGER CHAROLLES, directrice de recherches au laboratoire d'études sur l'acquisition et la pathologie du langage chez l'enfant, de l'université Paris 5.
La méthode " à départ global " rend beaucoup plus difficile l'acquisition du code alphabétique. Certes, elle donne l'illusion de savoir lire très tôt puisque l'enfant sait reconnaître immédiatement une petite collection de mots. Mais rapidement la mémoire est saturée. Et la lecture se transforme en un exercice de devinettes ! Voyez le film " Etre et avoir ", et l'enfant qui voit le mot " ami " et prononce le mot " copain " ! J'ajoute que les méthodes à départ global ont aussi des conséquences sur les compétences en expression écrite.
Un bon départ en lecture et en écriture, comme les chercheurs d'aujourd'hui le préconisent, cela consiste à partir du son et de l'écriture du son, pour aller vers la lecture et l'écriture de la syllabe, puis du mot, puis du texte.
Or, les concepteurs de manuels et les formateurs n'ont pas vraiment pris acte du changement introduit par les nouveaux programmes ; les manuels restent pour une bonne part inspirés par le départ global, et l'on peut dire qu'une certaine confusion règne.
Les étudiants d'IUFM et les jeunes professeurs en particulier expriment une très forte demande de repères pour l'apprentissage de la lecture ! Ils voudraient y voir un peu plus clair, parce qu'il s'agit d'un de nos biens les plus précieux : notre langue.
Je veux donc établir une bonne fois, de manière parfaitement explicite, ce qui est recommandé comme cheminement méthodique pour apprendre à lire aux enfants. Et tout mettre en ouvre pour que l'application suive . Toute méthode d'apprentissage qui s'apparente, de près ou de loin, à la méthode globale ou semi-globale doit être abandonnée.

Je ne suis pas un passéiste qui veut des coups de règles sur les doigts et des séances entière de récitations de syllabes ! Je veux simplement que l'on utilise les méthodes les plus efficaces, et que l'on s'assure de
l'acquisition de la lecture avant le CE2.
C'est pourquoi une évaluation de la lecture et de l'écriture sera mise en ouvre dès le CE1. Elle permettra la mise en place rapide des programmes personnalisés de réussite éducative pour tous les élèves repérés en
difficulté.
Je signale, pour en terminer sur ce point, que mon homologue britannique, Mme Ruth KELLY, travailliste, a pris il y a dix jours exactement la même décision que moi sur la méthode de lecture ! Nous l'avons fait sans concertation !



Lettre ouverte à Monsieur le Ministre de l'Education nationale

Gaston MIALARET
Professeur honoraire de l'Université de Caen
Docteur honoris causa des Universités suivantes :
Gand (Belgique), Lisbonne (Portugal), Rethymnon (Université de Crête), Bari (Italie), Timisiora (Bulgarie), Sherbrooke (Canada), Université Laval (Québec)
Membre de l'Académie nationale des Sciences, Arts et Belles Lettres de Caen.
08-12-05

Monsieur le Ministre,
Je vous ai entendu, mercredi soir sur la chaîne de télévision Antenne 2, condamner, sans appel, telle ou telle méthode d'apprentissage de la lecture utilisée au cours préparatoire. Je me suis demandé ce que faisaient vos conseillers pédagogiques qui auraient pu vous éviter cette formule traduisant une ignorance profonde des problèmes pédagogiques de l'apprentissage de la lecture. Parler d'une méthode, quelle qu'elle soit, sans tenir compte des efforts faits par les maîtresses et maîtres dans leur classe, par les praticiens qui introduisent de nouveaux moyens d'apprentissage (il suffit de consulter les diverses revues pédagogiques ou les travaux faits actuellement (à titre d‚exemple) par Rachel Cohen qui introduit les ordinateurs dans les classes et qui les utilise pour l'apprentissage de la langue orale et de la langue écrite), les recherches très sérieuses faites dans nos laboratoires universitaires soit sur le plan linguistique soit sur le plan de la psychologie cognitive de l'apprentissage. c‚est faire fi de tous les efforts réels que l'on peut observer à tous les niveaux et faire preuve d‚une ignorance que je ne veux pas croire être celle du Grand Maître de l'Université.

Au-delà des querelles sur les méthodes qui datent depuis plus de 100 ans (1), une réflexion sur ce qu‚est une méthode permet d'apporter quelques lumières. Une méthode n'existe pas en soi ; elle n'existe qu'à travers un éducateur qui la met en oeuvre et plusieurs facteurs sont à considérer avant de pouvoir porter un jugement sur la valeur de telle ou telle méthode. Une méthode est un ensemble de démarches psychologiques et pédagogiques (quelquefois même sociologiques) qui amène le sujet à l'apprentissage de la lecture. On a distingué, et depuis très longtemps, les démarches synthético-analytiques (en gros les méthodes syllabiques) et les démarches analytico-synthétiques (appelées - un peu à tort- les méthodes globales). Mais nous savons que les maîtres (qui ont officiellement la liberté de choix de leurs méthodes) adaptent plus ou moins, et selon leur personnalité, leur formation antérieure, les publics élèves qu‚ils ont devant eux, le milieu social dans lequel ils enseignent, la méthode choisie. A notre époque un autre facteur intervient : celui de la langue maternelle des enfants et leur degré de connaissance du français. C'est dire qu'en fin de compte ce sont davantage les qualités d'adaptation des maîtres à leur public qui entrent en jeu que les qualités intrinsèques de telle ou telle méthode. Un bon enseignant obtiendra, avec la méthode qu'il se sera choisie ou construite, de bons résultats ; un enseignant mal formé, et quelle que soit la méthode utilisée, aura de mauvais résultats. C‚est donc la question fondamentale de la formation des enseignants et les conditions d'existence de notre éducation nationale qui sont au coeur de tous les problèmes. Ne rejouons pas " Les animaux malades de la peste " de notre cher La Fontaine et ne faisons pas porter, à une méthode ou à une autre, le rôle du pauvre baudet de la fable. Avant de porter un jugement il faut aller plus loin et ne pas se contenter de la solution facile du bouc émissaire qui semble nous dégager de nos responsabilités.

Vous comprenez pourquoi, Monsieur le Ministre, quand je vous ai entendu condamner une méthode d'apprentissage sans aucune justification scientifique, sans expliquer les avantages et les inconvénients de chacune des méthodes actuelles, j'ai cru rêver car votre attitude était à l'inverse de celle que nous essayons de développer chez tous nos étudiants et chercheurs : la nécessité d'éliminer, dans tout jugement objectif, la part d'opinions, l'influence des modes pédagogiques (les modes existent aussi en pédagogie), le besoin de satisfaire telle ou telle clientèle électorale ou autre.

Je vous prie d'agréer, Monsieur le Ministre, l'expression de mes sentiments les plus respectueux.


Contribution de Jean-François VINCENT

Président de l'OCCE
12-12-05

Identifier, valoriser les potentialités de chaque élève pour lui permettre de construire son projet de réussite en développant la capacité à coopérer avec d'autres dans la résolution de problèmes complexes, doivent être les objectif de l'Ecole du XXIème siècle.

Pour construire des objectifs qui dépassent largement la seule sphère cognitive, le cours magistral qui reste la norme dans de nombreuses classes, n'est certainement pas le plus adapté.
D'une façon à peine caricaturale l'enseignement est en effet aujourd'hui conçu comme un processus gradué qui remplirait les esprits vides avec des portions d'un savoir achevé, proportionnellement au temps passé sur les bancs de l'Ecole.
Plus que la compréhension, la simple mémorisation (qui se fait essentiellement à la maison, avec toutes les inégalités que cela entraîne) et la répétition, sont au cœur de cette conception descendante de l'enseignement. Cela explique la difficulté des élèves français à transférer et à réutiliser, dans des situations plus complexes et non scolaires, ce qui a été vu en cours, comme le montrent nombre d'études internationales.
L'individualisme et la compétition sont les autres caractéristiques de l'enseignement actuel et handicapent tout autant l'apprentissage et la compréhension.
L'Ecole a toujours fonctionné en valorisant le travail individuel, l'émulation par la compétition et le mérite personnel, renvoyant la réussite ou l'échec de chaque apprenant à sa seule volonté, à sa propre responsabilité. C'est même certainement cette suite d'épreuves, de contrôles, et de sélections, autour de connaissances vides de sens (que l'on s'empresse d'oublier aussitôt apprises), qui fait perdre le sens réel de l'apprentissage pour nombre d'élèves.
Pour apprendre les élèves doivent au contraire, prendre des risques, oser décrire leurs représentations, faire des essais et des erreurs, échanger, confronter, explorer, chercher avec d'autres et recommencer. Le développement de compétences complexes exige des contextes variés où les efforts portent davantage sur la collaboration, la recherche de solutions différentes et sur le développement de nouveaux savoirs et savoir faire.
Il est nécessaire que l'Ecole prenne enfin conscience que toutes les pratiques pédagogiques ne se valent pas pour " apprendre ", que certaines sont docilisantes et construisent la " mésestime " de soi, l'individualisme, que d'autres sont au contraire socialisantes et émancipatrices et qu'elles permettent une réelle compréhension de la complexité. L'enjeu de formation professionnelle des enseignants dans le domaine pédagogique, est absolument essentiel.

Mais il ne s'agit pas seulement pour l'Ecole, de donner une formation minimale à tous les Français, et de construire une culture commune permettant aux citoyens de vivre ensemble dans un état nation qui n'existe plus. Apprendre à vivre ensemble, dans une société demain planétaire qui devra inventer de nouveaux équilibres politiques, économiques, sociaux et écologiques, est devenu une impérieuse nécessité.
Certes tous les Français sont convaincus que l'Ecole doit former des citoyens instruits, autonomes, solidaires, responsables, conscients de leurs droits et respectueux de leurs devoirs. Mais là encore, la déclaration de bonnes intentions n'est pas suffisante. Il est indispensable d'affirmer que la question éducative est essentielle et que ces objectifs ne peuvent se construire au travers des seuls discours, cours ou exercices " théoriques ".
Cela nécessite de prendre conscience que parmi l'ensemble des valeurs que l'Ecole doit construire, la solidarité devra occuper une place centrale et que pour prendre sens elle doit se trouver au cœur d' apprentissages que l'on construit " avec les autres, par les autres, pour les autres, et non pas seul contre les autres ".
Cela doit se traduire de façon concrète par le développement de " l'apprentissage coopératif " qui implique le travail au sein de groupes hétérogènes, l'entraide, les échanges entre pairs, la mise en œuvre de projets complexes et dont les études menées ces vingt dernières années dans les domaines du rendement scolaire, du développement social et du développement affectif, ont toutes montré qu'il était plus " performant " dans les trois domaines, que les situations d'apprentissage compétitives ou individuelles.
Pour prendre sens la solidarité doit également se trouver au cœur de projets spécifiques abordant les problématiques du développement durable, du commerce équitable et celles concernant, d'une façon générale les équilibres sociaux, économiques, politiques et écologiques, qui seront au cœur de la société mondiale du XXIème siècle.
Cet ancrage du projet de l'Ecole dans un projet politique envisageant la construction d'une humanité solidaire et responsable ne doit pas simplement traduire une affirmation éducative généreuse. Il doit être la véritable mission que la société assigne à l'Ecole de demain et guider la réflexion de l'ensemble des autres questions en débat.



Décembre 2005 : à propos de l'apprentissage de la lecture et des déclarations abracadabrantes du ministre de ROBIEN, voici un texte écrit en janvier 2001 qui est un appel au bon sens à la fois pour ceux qui comme le ministre de ROBIEN veulent imposer un retour aux méthodes condamnées dans les années 60 pour leurs insuffisances et pour ceux qui, comme d'anciens ministres, affirment que les nouveaux programmes ont "consacré définitivement un apprentissage syllabique de l'écriture". Les uns et les autres, inconsciemment pour certains, volontairement pour d'autres, contribuent à la destruction de l'Ecole

Cet appel au bon sens reste malheureusement d'une grande actualité.

Pierre FRACKOWIAK, inspecteur de l'Education Nationale

Apprentissage de la lecture… un appel au bon sens!

Et d'évidences en évidence.
Pierre FRACKOWIAK
Janvier 2001
Les querelles sur les méthodes, et même les débats entre spécialistes, s'enlisent beaucoup trop souvent encore dans le magma des opinions et dans un abstrait complètement décalé par rapport à la réalité des enfants et par rapport au bon sens. Si l'on y ajoute la nostalgie de ceux qui ont appris à lire avec "des méthodes qui ont fait leurs preuves" sur eux-mêmes (pour les autres, on ne sait pas), le magma devient de la glu dont il semble impossible de se décoller.

A-t-on encore le droit de parler aujourd'hui de l'apprentissage de la lecture en faisant d'abord preuve de bon sens (et si possible d'intelligence) et en s'accordant sur le postulat d'un minimum de capacités intellectuelles chez les enfants, même chez les enfants déficients ? A l'écoute des médias, des discussions de café du commerce et de certains prétendus grands spécialistes, on peut s'interroger. Le procès systématique d'une méthode globale qu'en fait, quasiment personne n'a jamais utilisée, l'insistance sur l'acquisition des sacro-saintes correspondances phonies/graphies, considérées comme des pré requis incontournables à toute recherche de sens et comme une potion magique pour lutter contre cette terrible maladie que serait la dyslexie peuvent perturber les plus grands esprits. Or, pour la majorité des chercheurs sérieux, apprendre à lire n'est pas d'abord une activité mécanique, c'est d'abord une activité intellectuelle qu'il convient de situer par rapport aux réalités.

Les évidences dans le domaine du rapport entre l'enfant et l'apprentissage de la lecture sont pourtant incontestables, comme il est incontestable qu'il est difficile de comparer les difficultés des enfants qui lisent beaucoup chez eux, qui savent feuilleter des livres dès l'âge de un an, à qui on lit inlassablement des histoires, qui voient leurs parents lire et écrire et peuvent les interroger à ce propos, qui vivent parmi des écrits extrêmement diversifiés qu'ils savent distinguer bien avant d'entrer à l'école, avec celles des autres enfants. Si toutes nos analyses scientifiques ou pseudo scientifiques s'appliquent sur nous-mêmes et sur nos enfants, alors il est vrai que toutes les méthodes se valent, voire qu'un chien avec des lunettes pourrait apprendre à lire à ceux qui savent déjà lire, et que les tristes méthodes syllabiques et les amusantes méthodes phono mimiques peuvent venir en aide à ceux qui par ailleurs ont déjà tout compris.

Un rappel au bon sens semble indispensable:

1. un enfant ne peut pas apprendre à lire s'il ne comprend pas que l'écrit a une fonction, qu'il est un acte de communication, qu'il a une forme, un support, un auteur, un destinataire ou une cible, qu'il a un sens. Tous les enfants disposent-ils également de ce fonds de savoir ? Evidemment, non. L'école maternelle fait beaucoup pour compenser les lacunes, voire les handicaps. Il est seulement dommage que ce travail ne soit pas toujours repris en compte et poursuivi au CP. La fréquentation des seules phrases ou listes de mots et de syllabes des manuels, aidés par des gestes, des onomatopées, parfois même par des hiéroglyphes que l'on ne rencontre qu'à l'école (l'alphabet phonétique), ne permet nullement de compenser les carences. Au contraire, elle les aggrave en n'utilisant à l'école que du matériau écrit scolaire, conçu pour l'apprentissage de ceux qui savent déjà. Or, les enfants sont intelligents, ils se demandent ce que représentent ces traces écrites et s'en désintéressent d'autant plus rapidement qu'elles sont synonymes de difficultés, d'échecs, de jugements de valeur.

2. un enfant ne peut pas apprendre à lire si l'écrit support d'apprentissage est totalement étranger à l'écrit qu'il connaît. L'école a encore trop souvent cette singularité de tout faire comme si les enfants ne savaient rien. Or, les enfants savent beaucoup plus de choses qu'on ne le pense généralement. Les enfants en difficulté scolaire ne sont pas complètement ignorants des écrits: ceux de la rue, de leur vie quotidienne, ceux liés à la télévision et à la consommation… Sont-ils moins dignes d'intérêt que "le ra(t) de riri ru(e) " (comme à l'école, sans majuscule et sans point, avec la mise en évidence des lettres que "l'on n'entend pas" !) ou que "papa lave la salade" (surtout pas maman, car pour l'un des a de maman, on n'entend pas [a] !)?

3. un enfant ne peut pas apprendre à lire si l'apprentissage de la lecture ne s'opère que sur des automatismes, des réflexes, des mémorisations / restitutions mécaniques, la réception des explications du maître. L'apprentissage doit exercer simultanément son intelligence: faire des suppositions, des propositions, des recherches actives qui feront l'objet de justifications, de contestations, fondées sur le sens, sur le contexte, sur les acquis antérieurs. Cette activité mentale, cette réflexion, comparables à celles mises en œuvre dans la pédagogie de résolution de problèmes est indispensable pour garantir au plus grand nombre l'accès aux compétences supérieures.

4. un enfant ne peut pas apprendre à lire si l'apprentissage n'associe pas en permanence et dès les premiers pas, la lecture et l'écriture. Les dictées de mots et de syllabes ne suffisent pas à assurer la compréhension et la maîtrise de ces deux volets du même acte.

Pour les enfants en difficulté, massivement issus des milieux moins favorisés culturellement et socialement, l'urgent n'est pas de se jeter à corps perdu dans le b,a, ba qui a permis à une minorité de grands - parents d'apprendre à ânonner avant de savoir lire, l'urgent est de construire un rapport intelligent à l'écrit et d'imaginer des démarches favorisant l'activité réelle des enfants. L'activité réelle n'est pas écouter le maître, observer le tableau, mémoriser, associer et ânonner, c'est comprendre, rechercher le sens, expliquer, justifier, argumenter, s'exprimer, produire, communiquer.

Pour reprendre une phrase célèbre de FREINET en la complétant, ce n'est pas en mettant des mots sur les parties d'un vélo et en apprenant à pédaler dans le vide ou sur un engin d'appartement, que l'on apprendra à rouler à vélo. C'est en roulant! Permettons à tous les enfants de rouler gaiement plutôt que de continuer à subir n'importe quoi.

L'affirmation répétée à l'envi par les conservateurs de tout poil, de la priorité à la correspondance des sons et des lettres et à la mémorisation mécanique, de l'indifférence face au choix des méthodes d'apprentissage, est un véritable camouflet pour tous les chercheurs, les pédagogues, les enseignants qui cherchent avec passion à transformer leurs stratégies pour améliorer la réussite scolaire. La grande majorité des chercheurs contemporains est d'accord sur les évidences résumées précédemment. C'est une autre évidence que, par conséquent, le choix des stratégies n'est pas neutre.

Non, toutes les méthodes ne se valent pas! Toutes celles qui assassinent un peu plus encore les enfants défavorisés au départ, qui nient les évidences, qui se pérennisent sous la protection d'un conservatisme arrogant, ne peuvent pas être admises ni par les démocrates, ni par les scientifiques.

 


FREINET : La méthode globale, cette galeuse !

[Ce texte capital, et délicieusement écrit - ceux qui ont eu le privilège de côtoyer FREINET à Vence, reconnaîtront son style fleuri et imagé - a tout d'abord paru comme supplément à la revue l'Éducateur (n° 19 du 30 juin 1959, pp. 25-31) ; c'est la version que nous proposons. Il parut aussi, un peu plus tard (dans une version légèrement modifiée), comme préface au livre de Lucienne BALESSE, La lecture par l'imprimerie à l'école (Bibliothèque de l'école moderne n° 7, 1961)]
Il faut dans toute période difficile trouver un bouc émissaire.
La Méthode Globale est aujourd'hui responsable de tous les maux dont souffre l'École.
Si les enfants lisent moins bien qu'autrefois, c'est la faute à la Méthode Globale.
S'ils manquent d'attention et de concentration dans leurs devoirs, s'ils font trop de fautes dans leurs dictées ou dans leurs lettres, c'est évidemment la méthode globale qui en est la cause.
La discipline elle-même, et donc la marche générale des établissements, en sont affectés. Qu'on revienne donc à la bonne règle préalable du B-A BA et aux exercices méthodiques ; qu'on enseigne les bases avant d'aborder le tout, et l'éducation refleurira. L'État sera sauvé.
Évidemment, ceux qui prononcent avec tant d'assurance ces condamnations définitives ne savent pas même ce que sont les méthodes globales. Ils ignorent sans doute que ces méthodes ne sont pratiquées intégralement dans aucune école française, et que nous n'avons en France aucun manuel de méthode globale. Partout, dans toutes les écoles, on débute bien par ce qu'on croit être le commencement : le mot, la syllabe, les lettres avec seulement quelques appels timides à la compréhension naturelle d'ensemble qui occupent bien souvent dans les processus d'apprentissage non scolaire la première place.
La méthode globale n'est employée dans aucune école française comme méthode de base, mais elle n'est pas moins déclarée responsable d'un désordre et d'une carence dont parents et éducateurs commencent à prendre heureusement conscience.
Il fallait un exutoire à la crise actuelle de l'École. La classe est surchargée, les locaux trop étroits, le matériel d'expérimentation et de travail inexistant, les écoles mal construites et mal organisées, les éducateurs mal préparés et en nombre insuffisant. Tout cela ne serait évidemment rien si on n'employait pas la méthode globale.
Et on ne sait par quel miracle, ce ne sont pas les instituteurs eux-mêmes qui portent cette accusation, mais des pères de famille, des ouvriers, des artisans, des chefs d'entreprise fort peu soucieux d'ordinaire des choses de l'École.
Comme on englobe volontiers nos techniques dans cette réprobation, il nous faut tordre le coup, le plus vite possible, à ce nouveau monstre du Loch Ness, et essayer de rétablir la vérité.
Nous croyons d'ailleurs deviner l'origine de cette réprobation inconsidérée. Elle nous vient de Genève.
Genève fut, entre les deux guerres, non seulement le siège de la Société des Nations, mais aussi comme le centre et le berceau de ce qu'on appelait alors la PÉDAGOGIE NOUVELLE. Par je ne sais quel unique concours de circonstances, s'est trouvé là un noyau fécond de philosophes, de psychologues, d'éducateurs, de chercheurs dont l'influence a parfois été décisive dans l'évolution de la pédagogie contemporaine. Je ne dirai jamais trop, pour ce qui me concerne, ce que je dois à Pierre BOVET, CLAPAREDE, FERRIERE, Mlles AUDEMARS et LAFENDEL, Robert DOTTRENS…
Attentifs à tout ce que le monde produisait de valable et d'utile dans le secteur éducation, ils ont naturellement étudié l'œuvre géniale du Dr DECROLY qui, le premier, avait parlé de syncrétisme et de globalisme.
L'école restait universellement persuadée avant lui que l'éducation et l'acquisition des connaissances ne pouvaient se faire autrement que par les processus en honneur depuis toujours dans les écoles, et que l'enfant ne pourrait reconnaître et lire le mot chat que s'il avait au préalable étudié le son ch pour savoir que ch et at font chat.
Le Dr DECROLY avait eu l'audace de penser et de dire que la scolastique pouvait se tromper et que c'était peut-être bien la tradition qui avait raison.
Que dit la tradition ? Que dit la VIE ?
Elle dit que la première vision de l'individu est toute globale et syncrétique. L'enfant entend un pas, voit une ombre : " Maman ! ".
L'École redoute cette vertu de l'être d'appréhender toutes choses par la complexité subtile des biais si divers qui s'offrent à la nature humaine. Elle a, depuis toujours, posé en préalable une démarche qu'elle croit unique et universelle. Elle pense que la vie se construit comme se monte un mur, pierre à pierre, et que l'enfant ne saurait reconnaître sa maman si on ne lui a donné, par l'instruction, les éléments de cette reconnaissance, en un processus de démonstration apparemment logique : cette ombre est une femme... elle a des pantoufles usagées qui raclent le parquet, un corsage avec trois boutons, les yeux marrons et une mèche de cheveux frisant autour de l'oreille : " C'est ta maman ! ".
Alors que l'enfant suit naturellement le processus inverse. Maman ! Il ne peut pas se tromper ; c'est sûr et définitif. Tous les éléments de vie concourent mystérieusement à cette reconnaissance. Il reconnaît maman comme le chevreau reconnaît sa mère au milieu du troupeau.
Ce n'est que lorsque s'est faite l'identification, que l'esprit, l'œil et l'oreille - et une infinité d'autres sens qu'on a tort de négliger - peuvent se préoccuper du détail analytique : la pantoufle, les boutons du corsage ou la mèche de cheveux. Et ce second stade n'est même pas toujours nécessaire. Je ne me souviens plus combien il y a de marches devant ma vieille maison natale. Mais je puis y arriver de nuit : mes pas n'en manqueront pas une parce qu'ils les ont comptées et inscrites dans ma mémoire des pas.
C'est tout cela le processus retrouvé de la méthode globale.
Il ne s'agit même pas de discuter s'il est juste ou faux ou efficient. Nous sommes obligés de constater que dans la vie, il n'y en a pas d'autre. Mais la scolastique n'en est pas à une inconséquence près.
Le Dr DECROLY avait remarqué de même que lorsque l'enfant apprend à parler, il ne part jamais de l'élément apparemment simple. Ce n'est pas avec un p et un a qu'il monte papa, mais avec le cri qu'un mouvement naturel des lèvres et des mâchoires a modelé à l'aube de cette prise de conscience du milieu ambiant par l'enfant préoccupé de vivre et de grandir : papa ! Il ne part jamais, pour parler, de la lettre ou de la syllabe, ou même du mot, mais de l'expression globale. S'il n'a qu'un mot à sa disposition, ce mot est déjà dans un contexte d'intonation et de musique qui lui donne sa haute valeur globale. Ce n'est que plus tard, lorsqu'il aura à sa disposition l'outil déjà évolué de l'expression qu'il répètera, apprendra et construira des mots pour enrichir son appréhension du monde.
L'enfant ne construit pas la maison pierre à pierre. Il a le pouvoir magique de la faire éclore de son esprit et de sa vie, déjà reconnaissable et habitable, maintenue par des piliers subtils mais solides et inaltérables. À la mode des constructions actuelles qui dressent leurs piliers en béton jusqu'au coffrage des étages supérieurs, pour bâtir ensuite les murs intercalaires, l'enfant fait du global et du synthétique. Cela est indéniable. Tout comme mon vieux chien aveugle qui, sans voir mon auto, la distingue quand j'arrive, parmi tant d'autres autos exactement semblables, et la distingue AVANT que j'arrive, par une démarche dont l'école n'a jamais voulu faire son profit parce qu'elle dépasse la logique primaire inventée par la scolastique et qui n'en est pas moins la démarche universelle de la vie.
Et rien ne se fait de grand en dehors de la vie.
Le Dr DECROLY avait donc constaté qu'une femme illettrée peut tenir parfaitement à jour son calendrier à feuilles mobiles. Il nous arrive, à nous, de confondre accidentellement, à la lecture, mardi et mercredi. Elle ne les confond point parce que mercredi n'a pas la même figure que mardi, pas plus qu'elle ne confond, même dans la pénombre, son propre fils et l'enfant du voisin.
Au cours de ses recherches, le Dr DECROLY s'aperçut de même que le processus habituel de la lecture, tel qu'il était pratiqué dans les syllabaires, n'était pas forcément le seul valable ni le plus efficient.
L'enfant peut reconnaître avec certitude toute une phrase sans en distinguer les éléments ; il peut lire sans b-a ba, quitte à apprendre le b-a ba ensuite.
L'avantage considérable de cette découverte, c'est que, dorénavant, l'enfant n'était plus condamné à ajuster désespérément les éléments muets et morts d'un puzzle auquel il ne saurait peut-être plus jamais insuffler la vie. Finis les papa a puni toto… Nicolas a tiré le loto… Il n'y avait plus nécessairement divorce entre technique d'une part, sensibilité et intelligence d'autre part.
La méthode globale avait pris naissance.
Les pédagogues de Genève ne pouvaient pas rester indifférents à cette découverte. Ils expérimentèrent à leur tour et confirmèrent les découvertes de Decroly. Le résultat en fut que la méthode globale devint officielle dans les écoles de Genève.
Mais la scolastique qui pervertit toutes choses ne se tenait pas pour battue. Elle allait repartir à l'assaut de la vie qui, un instant, avait entr'ouvert les portes de l'École et susciter elle-même les aménagements et perversions qui allaient battre en brèche ces nouveautés.
Le processus global d'acquisition ne joue évidemment que si sont sauvegardées les conditions mêmes de la vie.
L'enfant reconnaît globalement sa maman parce que des contacts affectifs multiples et subtils - et indélébiles - ont été établis au cours de sa première enfance. Mais il confondra les infirmières qui, dans la pénombre de la crèche, s'occupent de lui plus ou moins mécaniquement. Il aura entendu les pantoufles glisser sur le parquet, il aura vu les trois boutons briller au corsage et une mèche de cheveux s'ébouriffer autour de l'oreille, mais ces éléments pourtant acquis par la vision, le toucher ou l'audition, ne sont pas suffisants pour une identification immédiate et certaine. Ils ne sont pas inscrits d'une façon vivante dans le processus affectif des individus. Ce sont comme des éléments d'une pile, riches en puissance peut-être, mais qu'on n'est pas parvenu à raccorder et à assembler pour éclairer une lampe ou activer un mécanisme.
Le processus de globalisation se trouve de ce fait en défaut. On a bien essayé de poser le squelette de la maison. Mais on a négligé d'en assurer les piliers et tout l'édifice est branlant. On pourra regretter alors, avec juste raison, de n'avoir pas monté les murs pierre à pierre, méthodiquement.
C'est l'aventure qui a suscité la réaction actuelle, partiellement justifiée, contre la méthode globale.
Le Dr DECROLY avait montré, par ses observations et expériences, que l'enfant est capable d'appréhender le mot et la phrase avant d'en distinguer les éléments constitutifs, mais à condition bien sûr que cette phrase soit insérée intimement dans le contexte de vie des individus.
Quand une école écrit au tableau et imprime :
"Avec une pile et une ampoule, Mimile nous fait de la lumière",
les mots sont intégrés naturellement, sans passe-passe scolastique, dans une pensée et un événement vécus.
Ils s'inscrivent, de ce fait, naturellement, et avec un maximum de sûreté, dans le complexe d'acquisition et de vie. La maison est bien posée d'un bloc et solide sur des piliers assurés par de profondes fondations. On pourra sans danger monter les murs intermédiaires.
L'École a pris dans la méthode globale, la mécanique, mais elle a oublié la vie.
Si l'enfant ouvre son manuel et lit cette phrase pourtant apparemment active :
"Toto est content, son papa l'emmène à la pêche"
il essaie de bien photographier l'ensemble, mais il ne reconnaît rien parce qu'il n'est pas allé à la pêche. D'ailleurs, l'École sentant justement la faiblesse de cette méthode hybride, a prévu une illustration qui est là pour apporter un ersatz de vie. Ce n'est, hélas ! qu'un ersatz. On a jeté des fondations mais on a oublié d'y couler le mortier. Il manque à notre texte la chaleur de l'événement qui aurait inséré normalement la phrase dans une expérience individuelle ou collective. Les piles ont été raccordées par un cordon mauvais conducteur, et rien ne s'éclaire de ce qui justifierait le processus de globalisation.
L'éclairage manque ; la mécanique est en défaut. Les images restent floues et l'individu ne les reconnaît pas au passage.
C'est ce qui est arrivé à Genève, comme à Bruxelles d'ailleurs. On y a édité des manuels de lecture globale. On a prévu des textes illustrés que l'enfant doit lire globalement. Mais on a vite senti la nécessité d'aider prématurément ce processus naturel par un recours à la lecture analytique. Et sont nées ainsi, en Suisse et ailleurs, des méthodes mixtes qui ne sont qu'un amalgame sans vertu.
Dans un mouvement de mauvaise humeur, une administration qui a trahi l'esprit de Genève a condamné et interdit la lecture globale.
L'événement a évidemment fait scandale et autorité. Il est facile aujourd'hui, de partir en guerre contre une méthode que la scolastique a détériorée et pervertie.
Essayons donc de faire le point.
Les principes de la méthode globale, non seulement en lecture mais pour toutes les disciplines, tels que les a établis le Dr DECROLY et que nous venons d'examiner, sont indéniables.
On en contestera l'application en éducation.
Il est exact que l'emploi scolastique de la méthode globale n'est pas sans risques ni inconvénients.
1° On met au compte de la lecture globale ainsi scolastisée le fait que les enfants écrivent moins bien qu'autrefois.
Les lettres sont moins bien formées, les fondements techniques mal assurés, les liaisons négligées. Alors qu'autrefois, au temps des exercices méthodiques de calligraphie, l'écriture était généralement, c'est exact, plus moulée et plus soignée. Les causes de cette désaffection de l'écriture sont multiples. Mais nous apportons du moins la preuve que les enfants qui ont appris à lire et à écrire avec notre méthode globale naturelle, sans passer par aucun stade analytique, ont une belle écriture courante dont nous donnons quelques spécimens



La responsabilité de la vraie méthode globale ne saurait être mise en cause.
2° Les enfants d'aujourd'hui lisent moins bien et avec beaucoup moins de rectitude que ceux qui ont été formés à la dure discipline de la vieille école.
Et c'est malheureusement souvent exact. Les enfants soumis aux méthodes hybrides dont nous avons déjà dit le danger ont souvent une lecture exagérément globale. Ils se contentent de deviner l'ensemble et fabriquent des mots en fonction de cet ensemble, sans un suffisant recours à la contexture des mots.
Cela est exact mais là encore, le principe de la lecture globale ne saurait être incriminé puisque la presque totalité de ces enfants en France du moins ont appris par une méthode mixte et que seules nos quelques milliers d'écoles ont poursuivi la seule expérience vraiment valable.
Il ne fait pas de doute que le fonctionnement défectueux du processus de lecture globale contribue à la faiblesse constatée en lecture. Quand il lit ainsi globalement, l'enfant s'essaye à reconstituer un texte dont la rigueur ou même la simple signification lui sont indifférents. Il lit :
"Toto est content. Son papa va à la pêche".
Il traduira aussi bien :
"Son papa va à la campagne"
ou
"Son papa va aux champignons",
selon son humeur. Il traduit la pensée du livre sans aucun scrupule puisque aussi bien la lecture n'est pas, pour lui, prise de conscience d'un fait ou d'un état d'âme, mais exercice gratuit.
Mais si le texte écrit au tableau et imprimé dit :
"Avec une pile et une ampoule, Mimi nous fait de la lumière",
l'enfant ne pourra pas interpréter :
"Avec une pile et une poule"
parce qu'il se rendrait compte aussitôt, sans le secours du maître, qu'il dit là une sottise, et il s'appliquerait à rectifier.
La méthode globale bien comprise est exigeante dans la fidélité de la traduction. C'est la méthode scolastique, qu'elle soit analytique ou mixte, qui, parce qu'elle est mécanique et non obligatoirement liée au sens, s'accommode fort bien de ce relâchement.
Mais si cette tare est le fait de toute méthode scolastique qui dissocie technique et signification, comment se fait-il que les méthodes d'autrefois n'aient pas eu les mêmes travers ? Ce qui est aussi incontestable.
Il faut, à notre avis, incriminer ici non seulement la méthode scolaire, mais aussi l'évolution et la détérioration du milieu.
3° Toute notre vie contemporaine est axée sur le globalisme sans contrepartie de consolidation analytique.
Elle pose les édifices mais néglige couramment les piliers.
L'enfant qui passe aujourd'hui dans la rue est sollicité en permanence par des inscriptions et des affiches qui lui sont indifférentes et qu'il lit globalement, sans se soucier de l'interprétation plus ou moins juste, des signes qu'il enregistre. D'où des erreurs de lecture surprenantes, et qui s'inscrivent parfois d'une façon tenace dans l'esprit des enfants.
De notre temps, il y a trente à quarante ans, les inscriptions étaient rares ou même totalement inexistantes. Nous avions alors le temps de lire, de relire et de méditer les mots ou phrases que nous rencontrions par hasard.
Il faut ajouter aux conditions anormales de cette globalisation, l'effet de la vitesse, cet élément majeur de notre civilisation mécanicienne.
Nous nous arrêtions autrefois au bord de la route pour lire attentivement les instructions sur les bornes ou les monuments. On défile aujourd'hui en train ou en auto. Il faut, bon gré mal gré, bien ou mal, voir en un clin d'œil, sans possibilité de s'arrêter ou de revenir en arrière pour rectifier une mémoire défaillante. On intervertit des mots, on échange des consonances qui bousculent le sens et habituent les enfants à un à peu près contre lequel il nous sera parfois difficile de réagir.
Mais il y a plus grave.
Avez-vous vu votre enfant lire son journal illustré ? Il regarde l'image et réagit d'abord à l'image seule, donnant parfois lui-même le texte possible du drame que ces images suscitent en lui.
Ensuite, mais ensuite seulement, il jette un coup d'œil sur le texte. Il ne s'agit pas de le lire syllabe à syllabe ou mot à mot, ni même globalement. Il n'en a d'ailleurs ni le temps ni le désir. À quoi lui servirait cet effort ? Il promène son œil distrait sur un texte si compact qu'il est d'ailleurs souvent illisible. Et sur la base de cette vision rapide, il reconstitue le texte à sa convenance. Il intervertit ou déforme à sa fantaisie les groupes de mots, change les phrases, en estropie d'autres. Et finalement ce qu'il lit ou comprend n'a plus aucun rapport avec le texte véritable.
C'est malheureusement ce mode de lecture qui risque d'imposer sa prépondérance, parce que l'enfant y passe beaucoup plus de temps qu'aux exercices scolaires et qu'il s'y donne avec beaucoup plus de passion, ce qui est évidemment une cause majeure d'influence sur le processus général de lecture.
C'est contre ce mal à dénoncer et à contrebattre que nous nous évertuons.
Quand nous mettons au point notre texte libre, quand l'enfant lit ce texte au tableau ou sur l'imprimé, l'auditoire proteste dès que l'original est quelque peu déformé. L'élève doit faire nécessairement effort pour combiner une vision fidèle du détail avec la compréhension synthétique de l'ensemble, ce qui est le processus général de la lecture.
Ce processus normal, ce n'est ni DECROLY ni nous qui l'avons inventé. Nous l'avons introduit à l'École. De tous temps l'enfant a éprouvé le besoin de soutenir la lecture analytique, syllabe par syllabe et mot à mot par un mécanisme global sans lequel toute lecture serait impossible.
L'enfant qui a appris à lire exclusivement selon la méthode syllabique et l'adulte qui est resté de ce fait comme illettré, lisent en épelant : "To-to-est-con-tent-son-pa-pa". Il reconnaît les mots et les signes. Il ne lit pas, il déchiffre. Il n'essaie pas de comprendre puisque aussi bien une phrase ainsi débitée en syllabes et en sons ne saurait avoir de signification, Et cela explique les réactions du demi-illettré qui lit son journal :
- Qu'y a-t-il de neuf ? lui demande-t-on.
- Je ne sais pas… Je lis !(1)
Les deux démarches sont chez lui radicalement séparées : reconnaissance des mots, compréhension du texte. L'homme ne sait pas lire.
Tous les enfants qui ont dépassé ce stade, ou qui ne s'y sont jamais arrêtés, lisent selon un processus qui est une combinaison plus ou moins astucieuse du déchiffrage et de la compréhension globale. Ce processus a d'ailleurs été étudié et mesuré scientifiquement.
L'enfant fixe un mot pour en reconnaître la structure. Mais ce mot n'a évidemment de sens que dans le contexte. Et c'est ce contexte que l'enfant interroge. L'œil part en reconnaissance, en avant du mot déchiffré. Il va parfois même jusqu'à la ligne suivante, revient en arrière, repart en avant. Le lecteur est en exploration. Il ne lira le mot que si le contexte est rétabli. Jusque là, l'enfant hésite, bégaie. S'il passe outre ou si vous le pressez, il traduira le mot au hasard, avec de graves risques d'erreurs, dont il a d'ailleurs conscience.
C'est parce que cet effort global est indispensable à la lecture que l'enfant - et l'adulte aussi - lit plus facilement un texte qu'il comprend, alors qu'il hésitera, avec peut-être les mêmes mots si le texte est pour lui obscur. Et vous vous mettez parfois en colère : "Mais tu as déjà lu ce mot ci-dessus...". Mais le mot n'était pas dans le même contexte et n'avait pas de ce fait la même figure sensible.
Cela explique aussi que plus l'enfant est intelligent, plus il a d'expérience, plus il comprend vite et mieux il lit.
Ces constatations, nous le répétons, sont classiques et bien antérieures aux observations de DECROLY ou aux nôtres. On avait tout simplement négligé d'en tenir compte dans l'apprentissage scolaire.
Il ne faudrait donc pas dire : " Sus à la méthode globale ! " qui est celle de partout et de tous les temps, mais " Sus à la méthode globale scolastique " ; " Sus à toutes les méthodes scolastiques " qui, en dissociant les phénomènes naturels de lecture, compromettent, aidés en cela par l'invasion fulgurante des techniques contemporaines, un apprentissage de la lecture sûr, rapide et correct.
4° Les enfants d'aujourd'hui ont une orthographe beaucoup plus défectueuse que les enfants d'il y a trente ou quarante ans et les adultes aussi, dirions-nous.
Cela est aussi incontestable. Nous nous trouvons dans nos classes devant une grosse majorité d'enfants qui font une faute à chaque mot : fautes d'accord, mais surtout fautes d'inattention.
C'est, dit-on, parce qu'on ne leur a pas enseigné ou imposé de se surveiller et qu'ils écrivent comme si cette orthographe n'avait aucune importance.
- Abandonnez la globale, nous dit-on, et revenez aux vieilles méthodes d'autorité d'autrefois qui du moins enseignaient l'orthographe.
Voire !
Ce défaut incontestable, avons-nous dit, est le corollaire de l'erreur d'apprentissage que nous avons dénoncée. L'enfant voit défiler les mots à une allure qui ne lui permet pas la reconnaissance minutieuse de leur forme vraie et de leur structure. Et comme il lit au hasard de son imagination, il écrit au hasard de sa plume sans que la forme et l'orthographe puissent être un tant soit peu liées à son propre comportement. C'est le contraire qui serait étonnant.
Il ne servira à rien, ou à pas grand chose, d'en revenir à une méthode autoritaire qui ne rétablira point les circuits intimes détruits ou faussés.
Il nous faut donner un sens affectif et humain aux textes lus et écrits. Alors ces circuits se rétabliront lentement, sauf s'ils sont irrémédiablement bloqués.
C'est cette revivification que nous réalisons par le texte libre. Mais nous faisons plus encore. Le texte libre pose la construction globale, déjà solidement maintenue par les piliers affectifs et sociaux. Par la chasse aux mots, par la grammaire vivante, nous allons monter pierre à pierre et méthodiquement les murs intercalaires.
Ce texte vivant qui est maintenant au tableau dans sa forme définitive, nous allons le composer et l'imprimer. C'est-à-dire que nous en reconstruisons lettre à lettre et mot à mot la structure technique. Et cette reconstruction n'est ni arbitraire ni gratuite. Elle est motivée. Elle est indispensable dans sa perfection à la vie du texte. L'imprimerie ne souffre pas d'erreur. Les fautes commises doivent être corrigées. Ainsi, face à la perversion née, moins de l'École, nous l'avons dit, que d'un milieu qui ne connaît plus en fait de lecture et d'écriture, le noble travail minutieux de l'artisan, nous recréons les circuits de technique et de vie indispensables. Les cures réussies nous prouvent que sont valables et nos pratiques correctives et les explications théoriques que nous en donnons.
Nous recevons à notre École Freinet de Vence une proportion sans cesse croissante de ces élèves dont les déficiences nous apparaissent comme le fruit des erreurs et des insuffisances que nous avons signalées. Ils ne manquent pas d'intelligence, mais ils n'ont pas pu surmonter le hiatus que les circonstances actuelles posent entre les méthodes scolaires et la vie du milieu. Ils n'ont pu résister à la désadaptation qui en est résultée. Pour vivre, ils se sont installés tant bien que mal et parfois avec un certain succès, dans le milieu extrascolaire et sont restés comme imperméables au milieu scolaire. Ils ne veulent plus travailler. Ils ne savent pas lire. Ils ont une orthographe déroutante et semblent perdus à jamais au point de vue intellectuel et culturel.
Nous les rattrapons par nos techniques, plus ou moins vite selon la profondeur des tares dont ils sont affectés. Nous rétablissons les circuits et redonnons une santé intellectuelle en motivant écriture et lecture par le texte libre, en les entraînant au travail minutieux et fini par la composition typographique, la gravure du lino et le tirage délicat des textes. Nous assistons alors à une guérison dont la rapidité varie certes avec les individus. Elle peut se faire attendre un an et plus, mais elle vient. Les tares dont on accusait les enfants disparaissent avec nos méthodes naturelles qui sont, à l'image de la vie, tout à la fois analytiques, syncrétiques et globales, au service du comportement profond des êtres à éduquer.
5° Il est de mode de mettre sur le compte des méthodes globales les tares de dyslexie
que les psychologues et les pédagogues considèrent aujourd'hui comme une maladie nouvelle dont ils cherchent en vain le virus.
Il y a dyslexie lorsque, sous l'effet de troubles dont on ignore l'origine, l'enfant commet dans son écriture des anomalies inexplicables et tenaces. Les exemples les plus courants en sont les inversions de lettres dans certains mots, inversions qui font croire à des dérangements congénitaux ou acquis dans le processus de vision ou d'interprétation intellectuelle. L'enfant écrit CRA pour CAR, BARS pour BRAS et inversement.
L'impuissance des éducateurs à réduire cette tare chez les individus qui en sont atteints, a longtemps fait croire à quelque déficience profonde nécessitant un traitement spécial. Le fait que cette tare devienne plus fréquente ne signifie certes pas que le travail des instituteurs soit moins consciencieux que naguère. Cette aggravation va de pair au contraire avec la détérioration dont nous avons parlé dans les processus vitaux des enfants.
Notre expérience et nos réussites nous confirment dans cette opinion.
Nous constatons en effet que le même enfant qui écrira avec entêtement CRA pour CAR, BARS pour BRAS, ne commettra jamais cette erreur en parlant. Que penseriez-vous d'un enfant qui dirait à sa maman :
"Il faut que je m'habille CRA c'est l'heure de partir".
L'enfant rectifiera lui-même cette monstrueuse anomalie. Il écrit CRA pour CAR parce que les méthodes traditionnelles l'ont habitué à l'écriture gratuite. Comme il ne comprend pas ce qu'il écrit, et que de toutes façons cela est sans importance, il écrira indifféremment CRA ou CAR.
Redonnons un sens, un esprit à son écriture. L'enfant sentira lui-même la portée de son erreur et se corrigera immanquablement.
Il est enfin une constatation générale : la dyslexie n'existe absolument pas dans les écoles travaillant selon nos techniques et nos enfants qui en sont affectés s'y guérissent.
Dans l'actuelle querelle des méthodes, voilà des résultats qui mériteraient d'être examinés de très près, mesurés et commentés par des éducateurs.
Si les faits que nous signalons sont exacts, si la thérapeutique que nous préconisons est valable, on ne risquera plus d'englober nos techniques dans une réprobation qui n'est pas toujours imméritée puisque nous apportons des solutions éprouvées aux tares d'une pédagogie qu'il nous faut d'urgence moderniser.
6° On accuse enfin les méthodes globales de l'impuissance croissante des enfants à faire un effort.
À tel point qu'on se demande si une éducation autoritaire ne serait pas mieux en mesure d'enrayer le mal, et si l'âge d'or de la pédagogie n'est pas dans les traditions du passé plutôt que dans les audaces des chercheurs contemporains.
Nous en avons assez dit pour qu'on comprenne à quel point cette dispersion des enfants, l'impuissance où ils se trouvent de se concentrer pour une œuvre majeure, sont la conséquence de ce grave défaut d'éducation qui accentue le hiatus permanent entre la vie conventionnelle d'une classe et les normes déséquilibrantes d'un milieu mouvant et dynamique. Nos enfants sont trop souvent comme sur un arbre secoué par la tempête. Ils s'accrochent aux branches et se laissent balancer au rythme du vent en attendant que passe l'orage.
Ils auraient besoin de quelqu'un qui les soutienne dans leurs efforts de redressement et les ramène à l'abri du danger. Mais l'École a failli à ce rôle.
Nous présentons des solutions éprouvées qui permettront aux éducateurs de mieux voir où sont les vrais dangers et quelles sont les lignes de force et de réussite qu'ils auront avantage à saisir et à promouvoir pour un meilleur succès de l'École. Essayons maintenant de résumer :
1. Le principe de la globalisation est indéniable et n'est d'ailleurs pas, dans la réalité, une découverte récente.
2. Mais le principe de globalisation n'est nullement exclusif de toute analyse ni d'une attention particulière aux éléments constitutifs de l'ensemble.
L'analyse ne saurait se suffire sans globalisation et inversement. Une bonne méthode doit faire fonds en permanence sur les deux processus comme cela se produit dans toute acquisition naturelle vitale.
3. D'autant plus - et on l'a souvent négligé - que le fonctionnement de ces processus n'est pas exactement le même chez tous les individus et ne saurait être préétabli comme règle uniforme et obligatoire.
Il y a des individus qui sont portés vers une conception analytique particulièrement efficace et que troublerait un trop pressant appel au globalisme. Ce sont en général des enfants amoureux du détail minutieux jusqu'à en être parfois maniaques, qui distingueront avec maîtrise les composantes et seraient tentés parfois de négliger l'ensemble. Et il y a au contraire les personnalités qui voient davantage les ensembles, qui sont globalistes nés et qu'on aura à ramener prudemment parfois à l'étude attentive des détails qui conditionnent les ensembles.
C'est pourquoi une bonne méthode - et elle ne peut être que naturelle - ne doit être ni exclusivement globale ni exclusivement analytique ; elle doit être vivante, avec un recours balancé et harmonieux à toutes les possibilités que porte en lui l'enfant obstiné à se surpasser, à s'enrichir et à grandir.
La solution des problèmes pédagogiques de l'heure ne saurait être en tout cas dans un retour aveugle à des pratiques d'autoritarisme dont nous n'avons que trop souffert. La vie marche et nous devons marcher avec elle, attentifs à ce qu'elle nous vaut de constructif et d'éminent dans le monde que nos enfants auront à dominer et à asservir.

(1) FREINET reprend ici à son compte une très célèbre remarque d'ALAIN, rencontrée si mes souvenirs sont bons dans le prodigieux ouvrage Histoire de mes pensées.

 

 


REACTIONS UDAS

PS : question actualité, je trouve De Robien très fort :
stratégie en 2 temps
1) on envoie un communiqué dans toutes les REP pour dire combien y nouzaime et y nouzadmire
2) y supprime quelque chose qui n'existe plus comme ça, que des contents : les sales râleurs gauchistes des "zones sensibles" et les sales
râleurs réacs qui disent que tout ça c'est de la faute aux "pédago". Ah ! que je suis aise d'avoir un ministre si courageux !!
Josée


haut de page