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Globalisation des évaluations, lecture syllabisée

Tome 1

En quelques phrases aussi assassines qu'approximatives, c'est le moins qu'on puisse dire, Gilles de Robien a provoqué un électrochoc à et autour de l'école, en digne représentant de commerce du Sarkozysme ambiant.
Il y a lieu dans un premier temps d'analyser les propos, à la recherche d'improbables arguments scientifiques.
Mais il s'agit aussi d'entrer plus que jamais en résistance contre les courants réactionnaires qui tentent ni plus ni moins de rendre la pédagogie responsable de tous les maux de la société.
Attention aussi à la nuance ministérielle : attaque-t-on le global ou le global et le semi-global ? L'enjeu est capital.
Fort curieusement, l'annonce d'une évaluation en CE1 et ce qu'elle induit provoque moins de réactions que la guerre donquichottesque contre la méthode globale.
Notons aussi une réflexion du ministre sur l'enseignement de l'histoire, en pleine ambiance révisionniste sur le colonialisme.


 

REVUE DE PRESSE

REACTIONS UDAS

 



REVUE DE PRESSE

Gilles de Robien supprime la méthode globale d'enseignement de la lecture
Jeudi 08 décembre 2005 - PARIS (AP)

Gilles de Robien ne veut plus de la méthode globale. Le ministre de l'Education nationale réaffirme que cette méthode d'enseignement de la lecture, source selon lui des difficultés de nombreux élèves, sera supprimée "dès l'année prochaine".
"J'ai décidé de la supprimer. Dès l'année prochaine, aucun élève ne pourra plus subir cet enseignement", explique-t-il dans un entretien publié jeudi dans "Le Parisien/Aujourd'hui en France". "Maintenant, nous avons les preuves scientifiques que la méthode globale est nocive".
Il affirme avoir été alerté par les orthophonistes "sur une véritable épidémie de dyslexie, liée à cette méthode".


Robien: apprendre l'histoire en toute objectivité sans interprétations

Mercredi 7 décembre 2005 - AFP

Le ministre de l'Education nationale, Gilles de Robien, a évoqué mercredi la loi de février 2005 mentionnant " le rôle positif de la colonisation " pour affirmer que l'histoire devait être enseignée à l'Ecole "en toute neutralité et toute objectivité".
Invité de la radio RMC, il a déclaré ne pas savoir, s'il avait été parlementaire à cette date, s'il aurait voté la loi. "On ne peut nier que ponctuellement, il y eut des choses positives mais, globalement, je ne peux
le dire", a-t-il souligné.
Quant à l'enseignement de la période de la colonisation, le ministre a affirmé: "je fais pleinement confiance aux enseignants pour faire apprendre l'histoire en toute neutralité, toute objectivité, de façon factuelle plutôt qu'interprétative. Leur liberté pédagogique doit leur permettre d'objectiviser les choses et ne pas se lancer dans l'idéologie".
M. de Robien a également parlé de la nécessité de développer l'étude de l'éducation civique "dès le plus jeune âge".

Il a réaffirmé qu'il n'était pas question de " déposer le bilan des Zep ", selon les termes du ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy, au contraire. "Leur bilan est largement positif. Dans quel état serait la France si elles n'avaient pas existé?", a-t-il demandé.
Il a toutefois rappelé qu'il présenterait, avant le 15 décembre, des propositions au Premier ministre pour améliorer encore le fonctionnement des Zep avec "priorité à la réduction des inégalités" et il a évoqué le
renforcement des équipes pédagogiques avec incitation au retour d'enseignants expérimentés pour y épauler les plus jeunes.

Par ailleurs, le ministre a insisté sur l'importance de la nouvelle évaluation en lecture dès le CE1.
"C'est un tournant, soit on sait déjà lire en CE1 et tout est possible, soit on ne sait pas, on décroche et on est déjà stigmatisé", a-t-il dit expliquant que tous ceux qui ne savent pas lire bénéficieront de ces programmes personnalisés de réussite éducative (PPRE) pour "rattraper le retard et repartir".

A propos de lecture, Gilles de Robien a de nouveau mis en accusation les méthodes globale ou semi-globale et annoncé qu'il donnerait, dans quelques jours, des directives "pour revenir aux méthodes syllabiques, convaincre d'abandonner les autres et signifier aux inspecteurs qu'ils doivent cesser de sanctionner les enseignants pratiquant la méthode syllabique".


Robien fait sa pub sur le dos de la méthode globale
Alors que cette façon d'apprendre à lire est déjà écartée des programmes, le ministre attise la polémique.

Emmanuel DAVIDENKOFF
Libération, samedi 10 décembre 2005

Soit un ministre de l'Education, Gilles de Robien, inexistant pendant la crise des banlieues et étouffé par la querelle Villepin-Sarkozy sur les ZEP. Tombe sur le bureau dudit une étude providentielle de l'Inspection générale sur la lecture. Le propos s'inscrit dans le cadre des programmes en vigueur depuis 2002 où la méthode "globale" est condamnée ("On sait aujourd'hui que le lecteur ne s'appuie pas sur la silhouette du mot pour l'identifier") et la "syllabique" promue ("Pour identifier des mots, l'apprenti lecteur doit avoir compris le principe qui gouverne le codage de la langue écrite : les lettres ou les groupes de lettres.") Gilles de Robien tient le combat qui va le remettre en selle : terrasser la méthode globale.

L'opération de com commence à l'Assemblée par une question posée le 30 novembre par un député de la majorité, qui donne à Robien "l'occasion" de dire que cette méthode est "nocive". Raté : la presse ne relaie pas. Robien remet le couvert sur RMC Info puis, avant-hier, dans une interview au Parisien. "J'ai demandé au doyen de l'Inspection générale de rédiger sous huit jours une circulaire destinée aux enseignants, aux inspecteurs et aux formateurs des maîtres en IUFM et demandant d'abandonner la méthode globale." Cette fois, ça prend.

Dyslexie. L'écho considérable du débat tient à des causes bien réelles. Les "plans lecture" qui se sont succédé depuis 1989 en témoignent : le niveau baisse, et l'école se révèle incapable de résorber un taux de 20 % d'élèves ne maîtrisant pas suffisamment la langue à l'entrée en 6e. Le problème ne s'arrête pas au primaire : l'association Sauver les lettres dénonce ainsi depuis longtemps les 800 heures d'enseignement du français que les élèves ont perdues entre 1976 et 2000, du CP à la 3e (1) ; la dictée qu'elle fait régulièrement passer à des lycéens montre aussi une nette érosion du niveau (2). L'Inspection générale s'inquiète également : certes, les programmes défendent la syllabique mais les enseignants consacrent-ils assez de temps à la part de répétition et de par coeur qu'elle impose ? Et les IUFM sont-ils à la hauteur de leur mission, aussi bien en formation initiale que continue ? Mais ni l'institution ni les syndicats majoritaires, ni les chercheurs n'en démordent : la globale pure n'y est pour rien. La Fédération nationale des orthophonistes s'est inquiétée du lien établi par Robien entre méthode globale et "épidémie de dyslexie", indiquant qu'"il n'existe aucune étude menée par des orthophonistes, validée scientifiquement, mettant en évidence des liens de causalité entre méthodes de lecture et pathologies du langage écrit". Les syndicats ont rappelé que, pour eux, la méthode globale "n'existe plus". Et Jack Lang, promoteur des programmes de 2002, a ironisé : "M. de Robien a lui-même signé la préface des programmes élaborés sous le gouvernement Jospin, qui consacre définitivement l'apprentissage syllabique."

Côté chercheurs, Michel Fayol, qui fut instit pendant douze ans, explique : "La mise en place systématique et régulière d'activités favorisant la conscience phonologique, associées à d'autres induisant la connaissance des lettres de l'alphabet, améliore rapidement et durablement l'apprentissage. Mais on sait bien que cet apprentissage ne concerne qu'une partie des difficultés faisant obstacle à l'acquisition de l'écrit (...). Aussi est-il important, notamment dans les milieux défavorisés, de mettre en place des activités d'acculturation : narration, lecture de petites histoires, etc." (3) Catherine Ouvrard, du mouvement Freinet, souligne la même difficulté : "Si 15 % des élèves ont de grandes difficultés de lecture, celles-ci ne concernent pas la connaissance du code mais bien la compréhension des textes." Les programmes ont fait ce choix d'articuler l'apprentissage du code et du sens, pour ne pas retomber dans l'ornière qui avait condamné la syllabique pure : des enfants sachant déchiffrer en ânonnant sans comprendre ce qu'ils lisent. Dit autrement : la syllabique sans les livres à la maison (ou à l'école), ne suffit pas.

"Khmers rouges". Fermez le ban ? Pas tout à fait. Car ces discours sont aujourd'hui recouverts par l'écho rencontré par les vigoureuses dénonciations de la méthode globale, déniant toute légitimité aux instances chargées de penser la question (Inspection générale, chercheurs, etc.). Pour nombre d'enseignants, on ne parle pas avec les opposants à la syllabique pure qui sont décrits, au fil des livres que publient certains d'entre eux, comme des "Khmers rouges" ou des "gardes rouges de la cu-culture"... Ces ouvrages présentent d'ailleurs la caractéristique d'être presque exclusivement autoréférencés et leurs bibliographies ne s'aventurent guère en dehors du cercle des écrits "amis" : Marc Le Bris, Rachel Boutonnet, Fanny Capel, Agnès Joste, Guy Morel et Daniel Tual-Loizeau ou Jean-Paul Brighelli. Les parents entendent volontiers ces dénonciations qui objectivent les inquiétudes réelles que suscitent l'apprentissage de la lecture, la baisse du niveau en orthographe, l'incapacité fréquente du système à s'expliquer sur ses méthodes et ses objectifs, et le flou qui règne autour des notions de méthodes syllabique, globale ou mixte. Résultat : chacun est sommé de choisir son camp sans que le dialogue puisse se nouer. Ainsi les manuels Ratus ou Gafi (les plus utilisés en classe) sont réputés globalistes par les syllabistes purs et syllabiques par les globalistes et semi-globalistes.

Tous les ingrédients de la polémique qui se mord la queue sont donc réunis. Et la situation perdurera tant qu'aucune grande enquête n'aura été menée sur ce qui devrait être le coeur du sujet : les pratiques dans les classes. D'ici là, chacun pourra se prévaloir d'une vérité qui tient plus de l'idéologie que de la science. Quant à Robien, il s'expose à assumer un pétard mouillé. Son cabinet convenait vendredi que la circulaire annoncée ne toucherait pas un cheveu des actuels programmes mais se contenterait d'"exprimer suffisamment clairement ce que l'institution attend des enseignants, des formateurs, des inspecteurs et des éditeurs de manuels scolaires". Révolutionnaire.

(1) www.sauv.net (2) Libération du 2 février 2005 (3) www.bienlire.education.fr


" Le gouvernement ne peut ignorer que la méthode globale n'est plus utilisée en France "

Roland Goigoux, professeur des universités, ex directeur d'un laboratoire de recherche sur l'enseignement à Clermont-Ferrand.
LA LETTRE DE L'EDUCATION numéro 506 (05/12/2005)

Gilles de Robien puis Dominique de Villepin viennent de s'en prendre à la méthode globale, le premier affirmant également que les maîtres sont libres d'utiliser la " méthode traditionnelle ". Retour de la méthode syllabique ?

En condamnant la méthode globale, Gilles de Robien ne fait que rappeler les programmes de 2002 préfacés par Jack Lang Les recommandations officielles, depuis 1992, revalorisent le déchiffrage, mis a mal dans la décennie précédente. Il faut rappeler à l'opinion publique, aujourd'hui abusée par ceux qui prétendent que la méthode globale a mis le feu aux cités, que le b-a-ba est au programme de la République depuis des années ! Le gouvernement ne peut ignorer que la méthode globale n'est plus utilisée en France. Par ailleurs, le ministre réaffirme ce principe : l'enseignant est libre de choisir sa méthode, si son efficacité a été démontrée. Et, j'ajouterais, si celle-ci respecte les programmes qui ne se limitent pas à préconiser le seul déchiffrage. Les maîtres de CP doivent simultanément travailler sur d'autres dimensions qui, réunies, fondent le "savoir-lire" : la phonologique (décomposition orale des mots en sons élémentaires), l'écriture, la compréhension (en lisant à haute voix des textes afin de familiariser les enfants avec le vocabulaire et la syntaxe de l'écrit), la production de textes et la transmission du patrimoine des livres pour la jeunesse. Les maîtres qui ne respecteraient pas ce cahier des charges, ceux qui se limiteraient à un travail syllabique nécessaire mais insuffisant seraient de facto hors la loi.

Quelles sont les méthodes les plus utilisées aujourd'hui ?
L'apprentissage de la lecture est un sujet saturé d'idéologie et sous-alimenté en données scientifiques. Les pouvoirs publics ont toujours refusé de financer une étude qui aurait permis de faire l'"inventaire" des pratiques et de les mettre en rapport avec les résultats des élèves. Nous ne disposons donc pas de données chiffrées, objectives. Ce qui laisse d'ailleurs libre cours à tous les délIres. Cependant les chiffres de vente des manuels constituent une bonne approche. Pour la méthode syllabique, c'est négligeable. Pour la méthode globale, il n'y a plus rien. L'essentiel concerne des méthodes qui sont entre les deux premières, et que j'appelle " intégratives ". Elles exploitent simultanément l'ensemble des dimensions que j'ai évoquées, et respectent donc les programmes. En leur sein, on peut distinguer deux sous-groupes : les méthodes qui mettent l'accent sur le travail de décodage (appelées phonémiques) et celles qui insistent davantage sur l'interaction lecture-écriture. Mais, en réalité, il n'existe pas de blocs. Ce n'est pas blanc ou noir; ce sont des gris dont l'intensité varie selon les dosages des maîtres, qui n'arrêtent pas de bricoler. La méthode la plus vendue est la méthode phonémique.

Reste que 15% d'élèves quittent toujours l'école élémentaire sans savoir lire...
Pour ce qui est de la méthode, nous sommes parvenus à un point d'équilibre : les textes, signés par des ministres de droit comme de gauche, disent la même chose depuis dix ans. Mais, c'est vrai, pour ce qui est des résultats globaux, la situation n'est pas bonne. Les 15% que vous évoquez se décomposent ainsi : 4% d'élèves qui ne savent pas déchiffrer et 11 % qui savent déchiffrer mais ne comprennent pas ce qu'ils lisent. Ces chiffres ne sont pas bons, mais ils n'étaient pas meilleurs avant... Les jeunes sont moins souvent en difficulté que les personnes plus âgées : 4 % des 18-24 ans contre 14 % des 40-54 ans et 19 % des 55-65 ans, qui ont tous appris, pourtant, à lire avec la méthode syllabique. Rien ne permet d'affirmer aujourd'hui que ces difficultés ont pour principale origine les méthodes d'enseignement de la lecture. Comment expliquer sinon que le chiffre de 4% de non-lecteurs en 6e grimpe à 11 % en ZFP alors que les méthodes utilisées au cours préparatoire ne sont pas différentes du reste du territoire ? Pour ceux qui déchiffrent mais ne comprennent pas, c'est un autre enjeu. On s'aperçoit qu'ils ont de multiples manques, notamment de vocabulaire, de connaissances générales mais aussi de compréhension de ce qu'est réellement l'acte de lire. Il faut analyser ces difficultés pour trouver des solutions. C'est une marge de progrès pour l'école. Et ce, aux trois niveaux. En maternelle, la phonologique n'est pas assez travaillée. Au CP, les pratiques ne suivent pas assez les textes. Quant au cycle 3, c'est le gros maillon faible : on fait comme si la lecture était assimilée. On y fait de l'usage, plus de l'apprentissage. C'est là qu'il faudrait mettre le paquet.



Pour illustrer les dégâts de ce traitement de la problématique du "global" et de la pédagogie en général : Bernard Langlois, journaliste souvent ambigu, ne sait que répondre à un lecteur fanatique du global et de la transmission verticale, dans Politis, un des rares journaux de gauche ...


Retour à l'école/Le primaire d'abord/Faire " moderne "/Les mots/La faute à Mérieu/Constat et responsabilités

Bernard Langlois
Politis, jeudi 8 décembre 2005

Lu la semaine dernière, dans les pages " courrier " de Politis, cette lettre d'une lectrice (Mme Denis, Paris XIIe) qui se déclare " un peu déçue " par un récent bloc-notes qui traitait de la flambée de violence dans les banlieues : " Rien, dit-elle, sur le crucial problème de l'éducation. Qu'avons-nous fait avec l'école, premier lieu où l'enfant devrait pouvoir se structurer autrement qu'en consommateur ? [...] Rien ne changera fondamentalement tant que l'on laissera tout le système scolaire glisser dans la prétendue nécessité de la rentabilité. [...] Nous avons besoin que tout l'espace scolaire, du primaire jusqu'aux facs, redevienne le lieu où l'on apprend à l'enfant, quelles que soient sa peau et son origine, à devenir un adulte conscient qui maîtrise sa pensée. " Fort bien.

Cette semaine, donc, retour à l'école.
Et d'autant plus volontiers que j'ai reçu aussi, en direct cette fois, une longue lettre sur le même sujet, et soulignant le même manque (" un élément fait défaut dans le tableau de votre analyse... "), d'un autre lecteur, celui-ci des Alpes-Maritimes, M. Henri Lieutaud, qui est retraité de l'enseignement supérieur. Son analyse me paraît d'une grande pertinence et relevant de ce " sens commun " cher à George Orwell et à sa " common decency ". C'est son point de vue, que je partage très largement, qui va alimenter la présente chronique.
Qu'il en soit remercié.

Le primaire d'abord

Que dit notre lecteur ? D'abord ceci, qu'on ne peut tout mettre sur le dos de l'idéologie libérale, fondée sur les exigences et les ordres du " tout-marché " (ce qui ne veut pas dire qu'on la dédouane de ses responsabilités, ni qu'on approuve son emprise totalitaire sur tous les secteurs de notre société, l'école entre autres). Mais, pour lui, le problème est d'abord ailleurs : c'est celui de l'échec scolaire.
Et cet échec doit s'analyser à partir de sa racine : non le collège, mais l'école primaire. " D'où vient une telle débâcle de notre système éducatif ? La cause en est très simple, estime M. Lieutaud, mais c'est le secret le mieux gardé de l'Éducation nationale, et de nos politiques, droite et gauche confondues. " Et il cite un passage d'un livre récent (1) qui dit : " Des années durant, on a seriné comme un axiome que le collège était le maillon faible du système éducatif. C'est bien sûr une idée fausse. Comme toutes les idées reçues, soigneusement mise en place pour dissimuler la carence organisée de l'école primaire. " C'est dès les bancs de la communale que tout se joue, comment le nier ? Or, depuis, disons, une bonne trentaine d'années, les années post-soixante-huit, celle-ci ne remplit plus son rôle. Le même auteur affirme que " tout le monde le sait - les instituteurs les premiers - bien peu le disent ". Vous sortiez autrefois de CM2 en sachant lire, écrire, compter. Et avec une bonne connaissance basique de l'histoire de France et de sa géographie, prêt à affronter la sixième (à condition d'en réussir l'examen d'entrée, qu'on a bien légèrement supprimé), et ces terra incognita des études secondaires, avec (si mes souvenirs sont bons !) un mélange de crainte et d'excitation joyeuse.
Qu'allait-on découvrir de tout neuf ?

Faire " moderne "

Les enfants qui entrent aujourd'hui en sixième seraient, pour beaucoup d'entre eux, recalés à l'examen d'entrée d'autrefois. Pour insuffisance de maîtrise des fondamentaux. Et le collège ne peut plus être que ce parking désolant, ce lieu de gardiennage où l'adolescent finit de se dégoûter d'un " savoir " qu'on tente de lui faire ingurgiter sans qu'il soit en capacité d'y trouver un sens.
" Depuis longtemps, dit encore notre lecteur, le taux d'illettrisme est en constante augmentation [...] et se retrouve jusqu'au bac, et même jusqu'en faculté. " Or, " le français, en tant qu'apprentissage de la langue, n'est pas une matière comme les autres, pour la bonne raison que la bonne connaissance du français est nécessaire à l'apprentissage de toutes les autres matières ". Là encore, élémentaire mon cher Watson... Mais pourquoi cette carence (évidente, et qu'on enrage de repérer jusque dans les fautes grossières des présentateurs de télévision, par exemple) ? La réponse est connue : la " méthode globale ", cette invention géniale du dernier demi-siècle aux effets " désastreux, sauf pour les orthophonistes, qui ont vu leur clientèle exploser avec un afflux exponentiel d'élèves prétendument dyslexiques " (notre professeur a écrit : " soi-disant dyslexiques ", j'ai corrigé en " prétendument ", ce qui me paraît du meilleur français : ce ne sont pas les élèves qui se disent, mais leurs maîtres, leurs parents, les autres, quoi, qui les disent dyslexiques). Bref, " pour faire "moderne", on jeta aux orties les remarquables méthodes d'apprentissage de la lecture dites "syllabiques", élaborées empiriquement par les vaillants instituteurs de l'école de Jules Ferry ", en même temps qu'on introduisait " le structuralisme formaliste en littérature, les "ensembles" dans les mathématiques dites "modernes", et la synchronicité ou la "transversalité" en histoire, reléguant aux oubliettes l'histoire chronologique ".
Et voilà pourquoi votre fille est ignare, votre fils d'une nullité crasse. Mais il me semble que c'est un constat (la faillite de la méthode globale) aujourd'hui assez communément admis. On vient d'ailleurs officiellement de la supprimer, si j'ai bien compris.

Les mots

Bien sûr, il faut nuancer. Ce que fait d'ailleurs notre correspondant, qui distingue les familles françaises " de souche ", où les parents corrigent à la maison (et à l'ancienne) les mauvaises manières de l'école (là, les dégâts sont limités), des " enfants dont les parents immigrés parlent un français approximatif, qui souvent ne savent ni lire ni écrire " (et à qui) " cette aide indispensable fait cruellement défaut ". Comment ne pas être d'accord ?
(Voilà, du reste, ce qui rend parfaitement injustes les accusations qu'on a lancées contre ces parents-là après les nuits d'émeutes : comment ne seraient-ils pas - et que dire des mères seules ! - débordés par leur progéniture, ces lascars souvent plus costauds qu'eux sur lesquels ils n'ont aucune prise ? Qu'importe, on va leur supprimer les alloc, c'est sûrement ce qui va améliorer les choses !) Mais reprenons le fil du discours de notre lecteur : " Ce handicap est à ce moment-là irrattrapable. Vers 13, 14, 15 ans, l'enfant des cités se rend compte qu'il est définitivement "largué", et c'est pour cela qu'il commence à être violent. Il commence à faire parler de lui, plutôt en mal, et c'est à ce moment-là qu'on le remarque. Nos éminents experts en politique de l'éducation en déduisent tous, unanimement, que "le maillon faible", c'est le collège. Et tous les ministres successifs d'apporter au collège réformes sur réformes, qui ne font que détruire le système un peu plus. "
N'ayant pas appris, dès la petite école, les mots qui leur permettraient d'exprimer leur désarroi, ces jeunes n'ont plus que la violence pour le dire.

La faute à Mérieu

Il me semble qu'à ce stade de la démonstration, nous pourrions être assez largement d'accord. Même s'il se trouve quelques bons esprits pour trouver encore que " le niveau monte ".
Mais nous allons maintenant aborder un domaine peut-être moins consensuel : celui du " pédagogisme " et des responsables de cette situation. Mon correspondant nous met en quelque sorte au défi : " Politis aurait-il le courage de faire face à ce problème de la pensée éducationnelle de gauche, quitte à se fâcher avec pas mal de ses lecteurs ? " Le courage, certainement. La compétence, c'est autre chose. Personnellement, en tout cas, je ne suis pas suffisamment au fait des arcanes de l'Éducation nationale pour délivrer des avis aussi tranchés que les siens. On va donc se borner à vous les transmettre, quitte à ouvrir un débat, voire une polémique (on n'a rien contre). Qu'on en juge, M. Lieutaud (homme du sérail, je le rappelle, et homme de gauche aussi, ce n'est pas douteux) formule les siens avec le ton du réquisitoire : " La destruction systématique de notre système scolaire n'est pas due à la droite, mais à la pensée de gauche, aux gouvernements de gauche, FSU, Snes et Sni devenu Snuip. Si bien que Le professeur Philippe Mérieu, qui a été le grand pape de toutes les réformes "pédagogistes" depuis vingt ans, me semble porter une responsabilité plus lourde encore que celle de Nicolas Sarkozy. " Diable ! Et le pourquoi de cette gourance générale des ministres et syndicats d'enseignants ? " D'abord, parce que les instituteurs (pardon, les professeurs des écoles) constituent les gros bataillons de la FSU, et qu'aucun dirigeant de la FSU n'osera émettre la moindre critique par rapport aux revendications du Snuip. Par ailleurs, les instituteurs se sont toujours sentis déconsidérés par rapport à leurs collègues du secondaire. Pour compenser leur niveau de qualification resté longtemps inférieur dans les disciplines fondamentales, il fallait trouver un élément de supériorité qui rétablisse l'équilibre. Cette potion magique, ce fut la "pédagogie". Leurs chers collègues du secondaire étaient peut-être savants, mais ils n'étaient pas "pédagogues". " D'où les disciplines dites " d'éveil ", venues mordre l'espace autrefois réservé aux disciplines fondamentales comme le français ou les maths, " pour rendre l'école plus "ludique", car certains pédagogues avaient décrété, on ne sait pourquoi, que, jusque-là, on s'y ennuyait ferme ".
Autrement dit, s'ils sont tombés par terre, c'est la faute à Allègre (mais encore Savary, Jospin, Lang, etc.) ; le nez dans le ruisseau, c'est la faute à Mérieu.


Constat et responsabilités

Voilà. Il y a un constat : la faillite de l'enseignement de premier degré dans toutes les matières de base (français, maths, histoire-géo) qui permettaient ensuite de suivre sans trop de problème dans les niveaux supérieurs. Faillite surtout retentissante dans les milieux défavorisés, où les parents n'ont pas les moyens d'accompagner leurs gamins, et au besoin de corriger les aspects abscons des méthodes modernes.
S'il ne faut pas non plus idéaliser l'école à l'ancienne (et pour rebondir sur une autre polémique dans l'air du temps), je n'ai pas le souvenir, en ce qui me concerne, qu'on y ait beaucoup insisté sur le fait que ce salopard de Napoléon avait rétabli l'esclavage et massacré des dizaines de milliers de Noirs antillais (je vous renvoie, sur ce chapitre, au très instructif et très démystifiant ouvrage de Claude Ribbe (2)) ; du moins, grâce à l'apprentissage chronologique de l'histoire, je sais de source sûre que ce M. Bonaparte n'était pas le fils de Charlemagne, ni le mari de Jeanne d'Arc, qu'il n'avait pas repoussé les Prussiens à Poitiers, ni inventé la machine à vapeur en brûlant son mobilier dans la baignoire à sabot de Charlotte Corday, en chantant, comme M. Frêche, " c'est nous les Africains, qui revenons de loin ". C'est déjà ça.
Sur le constat, donc, je suis très largement d'accord avec mon correspondant. Comme je le suis aussi sur cet autre, quand il dénonce le fait que ce sont les enseignants les plus jeunes et les moins expérimentés qu'on envoie au casse-pipe dans les collèges difficiles (ce qui n'est guère mieux que de refiler le dossier d'Outreau à un blanc-bec tout juste sorti de l'école de magistrature), et que ceux-ci n'ont " qu'une idée en tête, partir, le plus vite possible, avant la dépression nerveuse ".
Quant aux responsabilités des distingués pédagos, de la bonzerie syndicale, et des ministres de tous bords qui balisent devant elle - je le dis tout bas, ne le répétez pas -, je ne suis pas sûr qu'il ait tort. Mais je n'affirme rien, pour cause d'incompétence. Merci encore à lui en tout cas d'ouvrir ce chaud débat. On devrait en trouver quelque écho dans les prochaines rubriques " courrier ", non ?
Chère madame Denis, j'avais oublié l'école ? Voilà l'oubli réparé.


(1) La Fabrique du crétin, Jean-Paul Brighelli, Jean-Claude Gawsewitch (2005). Notre lecteur note que c'est " écrit dans un style savoureux, mais totalement à côté de la plaque sur le rôle du néolibéralisme ". Il recommande aussi quelques autres ouvrages, comme Vers une école totalitaire, de Liliane Lurçat (éditions F.-X. de Guibert, 1998), Journal d'une institutrice clandestine, de Rachel Boutonnet (Ramsay, 2003), ou encore Qui a eu cette idée folle un jour de casser l'école, de Fanny Coppel (Ramsay, 2004).d

(2) Le Crime de Napoléon, Privé, 207 p., 18 euros.



REACTIONS UDAS

Sur France Inter, j'ai entendu que l'évaluation CE1 annoncée par Galouzeau allait remplacer l'évaluation de CE2.
Restons prudents en attendant d'en savoir plus. Mais ça sent le soufre. Ne parlons pas de la démagogie des groupes de 10 élèves (avec quels moyens ?)

1) Evaluation CE1
S'il s'agit de mettre en place pendant le CE1 une évaluation qui remplacerait plus ou moins celle de début de CE2, terminé l'esprit du cycle, la lente maturité de l'élève qui lui permet dans bien des cas de décoller en fin de CE1 voire en début de cycle 3 grâce à la confiance qu'on lui accorde, à la sérénité qu'il ressent et au soutien qu'on lui apporte (enseignant et réseau d'aide). Au contraire, on va aller dans le sens des parents ultra-stressés et sélectionner par l'échec beaucoup plus tôt.

2) Méthodes de lecture
On sent venir un nouveau courant réactionnaire. Après les programmes de 2002 ambigus, un rapport Thélot et une loi d'orientation Fillon démagogiques et réacs, enfin le grand soir pour tous ces courants intellectuels ou populaires, ultra relayés par les médias, qu'on peut résumer à peu de choses près par le b-a-ba, y'a que ça de vrai (1) ?
Ce risque d'apprentissage par des méthodes absolument antiscientifiques, anticoopératives, consacrant la transmission verticale de savoirs robotisés, nous guette.
Toute ressemblance avec l'évaluationite, la course aux chiffres, la concentration et la mise en concurrence des écoles est purement fortuite.
Si ce qu'on peut craindre s'avère hélas exact, il faudra résister fort, peut-être en refusant ces éventuelles évaluations et en continuant d'utiliser des méthodes de lecture estimées à tort comme étant nuisibles.

(1) : Quant à la méthode globale pure, aujourd'hui quasiment disparue, où on n'utilise jamais l'analyse-synthèse, elle était sans doute élitiste, difficilement adaptable à nos classes, mais intéressante à titre expérimentale ... Elle sert de "nébuleuse de la honte" pour tous ces gens médiocres qui considèrent que ceux qui n'utilisent pas le b-a-ba dès le 3 septembre sont des praticiens du "global" et sont responsables de tous les maux de la terre !

Claude


J'aurais peut-être mieux fait de ne pas te lire ce soir... ce n'est hélas pas une surprise que dans la suite des effets d'annonce viennent ceux là !
Hier j'avais un peu retrouvé d'optimiste lors d'une conférence péda sur l'EPS par un conseiller pédagogique qui osait ne pas cacher son antiSarkosisme (primaire ?), mais surtout partageait beaucoup de nos choix et analyses quant à l'évaluationnite (pour l'évaluation formative, contre les évaluations en début de séquence pour classer par niveaux, contre l'évaluation sommative avant 15 ans) et dénonçant collégialisation de l'élémentaire et l'élémentarisation de la maternelle. Des activités où tous trouvent leur place et peuvent progresser, encourageant l'entraide, la transversalité...
Un peu d'oxygène... avant de replonger dans ton annonce d'une ambiance incitant à la désobéissance civile... ou à une nouvelle reconversion ! Je sens qu'on va se battre pour avoir les PS-MS (tant qu'il reste des maternelles) !

Martine

 

Moi j'ai décidé d'interdire la lessive à la main à la cendre de bois, méthode utilisée par les veuves de guerre sur l'île d'Ouessant. Il est prouvé que cette méthode est probablement responsable du décès de leurs maris. Il est évident qu'elle nuit gravement aux statistiques concernant l'efficacité de la lessive du linge en France en 2005.
Le sinistre du linge

Paul, version 1


Le ministre du culte supprime l'emploi de la cendre dans les lavoirs.

Monsieur Duschmoll, ne voulant pas laisser le monopole de mesures aussi radicales à Monsieur De Robien est intervenu lui aussi :
"dans la même lignée, je propose d'interdire aux veuves de guerre de l'Ile d'Ouessant, la pratique désastreuse qui consiste à laver le linge à la main en utilisant de la cendre de bois. Il est scientifiquement prouvé que cette méthode est en grande partie responsable de leur veuvage. Elle n'est par ailleurs pas sans conséquences sur la baisse des statistiques concernant l'efficacité du lavage en France en 2005.
Par conséquent, dès le mois de Janvier :
- les lavoirs de l'île d'Ouessant seront vidangés ;
- il sera interdit de brûler du bois sur l'île ;
- un magasin Darty sera construit pour permettre aux lavandières soucieuses de leur niveau professionnel, d'améliorer leurs compétences.

En cas de récidive, une visite de Nicolas Sarkosy serait programmée sur l'île pour envisager la taille du déploiement policier à préconiser."

Paul, version 2
Et s'il n'y a plus de dyslexiques, que feront les orthophonistes alors ?

Gilles de Robien supprime la méthode globale d'enseignement de la lecture

Il affirme avoir été alerté par les orthophonistes "sur une véritable épidémie de dyslexie, liée à cette méthode".

Philippe

 

J'ai entendu de Robien ce matin . Ce qui m'est insupportable c'est le non respect de la liberté pédagogique, cette façon de se couler dans l'inquiétude des parents, cette manière de s'asseoir d'une phrase assassine sur les programmes, des années de recherche, des années d'échanges et de pratiques et puis tant d'autres choses encore ... mais il faudra gérer les dégâts car on devine ce qu'il va falloir expliquer aux parents de CP qui ne verront pas dés la rentrée "p.a.p.a f.u.m.e l.a p.i.p.e"

Michel

 


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