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Etat d'urgence
Réagir à la " farce tragique " ...
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ETAT D'URGENCE

Tome 8

Essayer d'aborder la question des banlieues dans sa complexité.

Dénouer les fils de l'action (ou de l'inaction) gouvernementale, la pièce de théâtre que l'on nous joue étant mise en scène essentiellement en fonction de 2007.

Dénoncer l'attitude du parti socialiste qui a été en dessous de tout dans cette crise sur le fond (accepter l'Etat d'urgence est scandaleux, l'attentisme minable tout autant), à l'abandon à la fatalité et aux objectifs tout autant politiciens.

Mais surtout tenter de comprendre le malaise des banlieues et de ses jeunes, que nous accompagnons dans nos classes en éduquant au vivre ensemble, tout en essayant de donner du sens aux apprentissages. Pour cela, l'avis de sociologues, de journalistes et de quelques politiques éclairés est fort utile.

Agir ? Réagir d'abord à la " farce tragique " au côté des associations, syndicats et partis. Nous exprimer nombreux avec l'éclairage de notre spécificité d'enseignants.

Communiquer pour aider les citoyens (dont nous faisons partie) à analyser la situation et à se situer politiquement sans sombrer dans les dangereuses simplifications sécuritaires ni dans les réductions faciles de certains courants d'extrême gauche.

Et continuer notre tâche sur le long terme en sachant que l'école ne pourra pas changer les choses à elle toute seule, mais que sans elle il n'y aura pas non plus de lendemains qui chantent.

VOIR LES TOMES 1,2 ET 3, 4 ET 5 ET 6 ET 7 SUR HTTP://UDAS.ORG


Sommaire
  • DEUX MOIS D'ANNONCES TOUS AZIMUTS

  • ROBIEN REFORME EN DOUCE

  • GILLES DE ROBIEN DEFEND SA METHODE DE MINISTRE "SERVITEUR": "JE N'AI PAS PEUR DU PASSAGE A L'ACTE"

  • GREVE CONTRE "L'ECOLE A DEUX VITESSES"

  • "NEUF PROFESSEURS AGRESSES PAR JOUR DE CLASSE"

  • VUE BASSE

  • CONFRONTER LES RECETTES POUR MIEUX PROTEGER L'ECOLE

  • COMBATTRE LA VIOLENCE A L'ECOLE, ÇA S'APPREND

  • CATHERINE MONTEL-MONTOYA : "MODULER SA VOIX, GERER SES EMOTIONS"

  • INTERVENIR DANS L'ECOLE (CANADA) OU FORMER LES APPRENTIS-PROFS (LUXEMBOURG).

  • COURS DE DISCIPLINE DANS UNE ECOLE ANGLAISE POUR ROBIEN

  • EN FRANCE, UNE IDEE TOUJOURS ECARTEE

  • DES EMEUTES AUX RESONANCES POLITIQUES

  • "PARFOIS, BRULER DES VOITURES RELEVE DU POLITIQUE"

  • "SI LES JEUNES QUI FONT CONFIANCE A L'ECOLE NE TROUVENT PAS DE TRAVAIL, C'EST DESASTREUX"

  • "LA DISCRIMINATION RACIALE PLUS DANGEREUSE QUE LA DISCRIMINATION POSITIVE"

  • "ON EST PASSE D'UN MONDE OUVRIER QUI SE DEFAIT A UN MONDE DE GHETTO."

  • CHAT : QUI SONT LES FRANÇAIS ISSUS DE L'IMMIGRATION ?

  • UNE ETUDE DECRIT L'INSIDIEUSE VIOLENCE SOCIALE DANS LES COLLEGES BOURGEOIS

  • LA BANLIEUE BOUILLONNE D'IDEES CONTRE L'EXCLUSION

  • "L'ETAT A DE L'ARGENT POUR PARIS, PAS POUR LE 93"

  • BANLIEUES : APRES LE FEU, LES MOTS...

  • LE MINISTRE DE L'EDUCATION VEUT INCITER LES ENSEIGNANTS VICTIMES DE VIOLENCE A PORTER PLAINTE

  • DES SANCTIONS PENALES DES 10 ANS ?

  • UN AMENDEMENT PERMETTRAIT AUX COMMUNES RICHES D'ECHAPPER A LA CONSTRUCTION D'HLM.

  • BRUXELLES VERSERA 100 MILLIONS D'AIDES AUX BANLIEUES AU LIEU DU MILLIARD PROMIS

  • CONTROLE BIOMETRIQUE : TENTATIVE D'ELEVER LE DEBAT AU PROCES



Deux mois d'annonces tous azimuts

par Emmanuel DAVIDENKOFF / Libération, mercredi 18 janvier 2006

A son arrivée, Gilles de Robien devait "seulement" mettre en œuvre la loi d'orientation Fillon. Puis décembre arriva, ouvrant deux mois d'annonces non-stop.

1er décembre 2005
Apprentissage à 14 ans et fin du collège unique

Dominique de Villepin l'avait annoncé en pleine crise des banlieues "pour les enfants qui ont le plus de difficultés" scolaires. Le principe : permettre aux élèves qui auront suivi un "apprentissage junior" dès 14 ans de signer un contrat de travail à 15 ans. Cette mesure signe de facto la fin du "collège unique". Elle influera sur le contenu du futur "socle commun de connaissances" puisque les "apprentis juniors" devront le maîtriser pour signer un contrat. Les élèves les plus en difficulté étant ciblés, le socle ne devrait pas être très exigeant.

13 décembre
Une réforme de l'éducation prioritaire à moyens constants

Le "chantier" a été ouvert début septembre ; les annonces sont intervenues le 13 décembre, précipitées par la crise dans les banlieues. Le principe : donner plus à moins d'établissements. 200 à 250 collèges estampillés "ambition réussite" bénéficieront de 1 000 enseignants expérimentés supplémentaires, 3 000 assistants pédagogiques... Résultat : le périmètre de l'éducation prioritaire sera revu à la baisse. Plusieurs centaines d'établissements sortiront du dispositif en trois ans (premiers effets à la rentrée 2007). Une première.

19 décembre
Un "policier référent" dans les établissements

Le 19 décembre, deux jours après l'agression d'une enseignante à Etampes, Robien dit : "Il faut arrêter de tergiverser sur la présence de la police" et précise : "Avec Nicolas Sarkozy et les partenaires sociaux, j'aimerais réfléchir à une permanence, une ou deux fois par semaine, de la police ou de la justice." Si des dispositifs "école-police-justice" existent depuis dix ans, le "policier référent" fait toujours débat. Nicolas Sarkozy avait déjà tenté de l'instaurer en 2004. Sans succès.

21 décembre
Suppressions de postes d'enseignants
Le ministère annonce par un simple communiqué pendant les vacances la diminution de 30 %, en moyenne, du nombre de postes ouverts aux concours d'enseignement. 23 250 postes sont ouverts aux concours, qui commencent ces jours-ci, contre 29 550 l'an passé. La baisse est de 20 % en sciences, 28 % en lettres, 38 % en philo, 50 % en éducation physique et sportive... Pour le ministère, "l'accroissement des postes ouverts aux concours depuis 2002 avait permis de faire face au renouvellement des générations d'enseignants tout en créant plus de 3 500 postes supplémentaires". Robien prolonge la diminution engagée 2004 par Ferry et en 2005 par Fillon. Les syndicats râlent mais les économies passent. L'idée que l'école coûte trop cher est toujours portée avec constance par la droite lors du débat annuel sur le budget de l'éducation à l'Assemblée nationale.

5 janvier
Une circulaire "antiméthode globale"

Le détail de cette circulaire est nettement moins radical que les déclarations du ministre mais marque une rupture. Aucun ministre n'avait jusque-là réduit la question de l'apprentissage de la lecture à une affaire de méthode. Mais les plans successifs n'ont pas permis de résorber le taux de 10 à 20 % d'élèves en grande difficulté à l'entrée en 6e, ni le "plan lecture" de la loi Jospin de 1989, ni les mesures Bayrou (1994), ni les assises de la lecture de Ségolène Royal et ses annonces sur l'illettrisme (1998-1999), ni le "plan de prévention de l'illettrisme" de Luc Ferry et ses classes de CP à 10 élèves (2002).

5 janvier
L'allègement des programmes

Robien annonce dans le Parisien l'ouverture de ce chantier : "Comme les cartables, les programmes sont beaucoup trop chargés." Il dénonce "l'empilement" de connaissances, l'incapacité à retrancher des notions quand on en ajoute de nouvelles. Tous les ministres qui se sont attaqués aux programmes s'en sont mordu les doigts. Notamment François Bayrou, qui dut reculer sous le slogan "Non au Smic culturel", et Claude Allègre, accusé de vouloir faire un "lycée light".

8 janvier
La bivalence au collège

Le 8 janvier, au Grand Jury RTL-le Monde : "Je crois qu'on pourrait donner aux élèves enseignants, et donc aux enseignants, peut-être plus d'une matière à enseigner. C'est la bivalence." Selon Robien, ladite bivalence permettrait d'atténuer le "choc" de la transition CM2-6e où les élèves passent d'un enseignant à neuf ; avec des enseignants bivalents (enseignant deux disciplines), les élèves n'auraient que "trois ou quatre enseignants". La bivalence, pratiquée par les professeurs de lycées professionnels et les professeurs d'histoire-géographie ou de physique-chimie, renvoie à l'époque des professeurs d'enseignement général de collège (PEGC), corps en voie d'extinction depuis l'arrêt des recrutements en 1986.

11 janvier
Une note de vie scolaire

Lors des vœux à la presse, Robien annonce : "Je vais mettre en place la note de vie scolaire à la prochaine rentrée." Cette note était prévue par la loi Fillon. Elle devait sanctionner l'assiduité et le comportement au brevet des collèges. La nouveauté est que Robien la rend trimestrielle, tout au long de la scolarité au collège. Elle sera donnée par les principaux de collège en concertation avec les conseillers principaux d'éducation et les professeurs principaux. François Fillon avait réintroduit la punition collective. Gilles de Robien franchit une étape en introduisant une note liée au comportement qui entrera dans la moyenne des élèves.

16 janvier
Une circulaire "violence"

Au sortir de son entretien avec l'enseignante agressée à Etampes, Robien incite les enseignants à porter plainte contre les élèves qui les menaceraient et annonce une circulaire sur la violence.

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Robien réforme en douce

Par petites touches, le ministre de l'Education nationale impose des changements assez radicaux sans susciter d'opposition massive.

par Emmanuel DAVIDENKOFF / Libération, mercredi 18 janvier 2006

La "réformite" est de retour à l'Education nationale. Sans que le "mammouth", pour l'instant, ne réagisse aux banderilles que le torero Gilles de Robien enfonce dans ses flancs. Depuis deux mois, le ministre enchaîne les annonces sur un rythme effréné, y compris sur des thèmes dont la seule évocation contribua au discrédit de ses prédécesseurs (lire en page 6).

Cette réforme à bas bruit recueille un assentiment certain. Celui des enseignants, par défaut, qui ne se sont mobilisés ni contre la fin du "collège unique", ni contre l'apprentissage à 14 ans, points de dogme pourtant non négociables... sur le papier. Celui de l'opinion, séduite par le "bon sens" des propositions sur l'apprentissage à 14 ans ou sur les méthodes de lecture. Celui, aussi, des bretteurs qui ferraillent contre le naufrage d'une école vendue aux "pédagogistes" ; comprendre la technostructure de l'Education (inspecteurs, administration...), les chercheurs en sciences de l'éducation (au premier rang desquels Philippe Meirieu), les mouvements pédagogiques (Freinet, Cahiers pédagogiques, etc.) ou les syndicats dont trente années de discours sont démontés pièce après pièce. Ces derniers tentent, certes, de réagir : pétitions de chercheurs appelant à "résister", annonce d'un mouvement par les syndicats début février... Mais pour l'heure sans faire ciller un ministre qui évite soigneusement de parler de réforme.

Dysfonctionnements. Pourtant, les mesures Robien font système. Elles renvoient à une conception de l'école qui, à quelques soubresauts près, n'avait cessé de reculer depuis la fin des années 50 et les "massifications" successives du collège, du lycée et de l'université. Elle s'exprime d'abord par le regard porté sur l'élève, sommé de se soumettre ou de se démettre. Paradoxalement, la politique de Robien entérine les dysfonctionnements du système. D'abord, elle externalise les réponses aux difficultés : recours aux associations (via les ateliers relais) ou aux entreprises (apprentissage à 14 ans) pour les collégiens en difficulté ; recours à la police pour lutter contre la violence (policiers "référents" dans les établissements, incitation aux enseignants à porter plainte contre les élèves) ; recours aux subsides et à la politique du ministère de la Cohésion sociale pour répondre à la détresse sociale (plan Borloo)... Dit autrement : l'échec scolaire n'est pas celui de l'école ; c'est celui de l'élève et de sa famille ou celui de "la société", comme Robien l'a martelé après l'agression de Karen Montet-Toutain à Etampes (lire aussi en page 16).

Ensuite cette politique renonce aux exigences culturelles les plus ambitieuses : les apprentis de 15 ans devront maîtriser le futur "socle de connaissances" qui sera donc moins exigeant que le brevet des collèges, et Robien prévoit "l'allègement des programmes". Dit autrement : le principe du collège unique et l'obligation scolaire à 16 ans sont enterrés, et avec eux une certaine ambition culturelle - des syndicalistes rapportent cette confidence de Robien, résumant sa philosophie : "Tout le monde ne peut pas comprendre Verlaine." Enfin, elle prétend faire mieux avec moins : la réforme des ZEP sera financée par la sortie de centaines d'établissements du dispositif, le budget supprime des milliers de postes chaque année, le recours à la bivalence a pour fonction, entre autres, de faire des économies.

Echéances. Gilles de Robien défend sa réforme au nom du "bon sens" (lire ci-contre). De fait, elle se fonde sur des principes très lisibles (ainsi un des atouts majeurs de la "méthode syllabique" est de pouvoir être mise en œuvre dans les familles, ce qui n'est pas le cas d'approches "mixtes").

Reste à savoir si cette réforme franchira le cap des annonces. La rentrée 2006, déjà bouclée dans ses grandes lignes par l'administration, se peaufine aujourd'hui. Il n'y aura pas d'autre échéance puisque rien ne dit que Robien sera là pour assumer les effets de sa réforme à la rentrée 2007.

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Gilles de Robien défend sa méthode de ministre "serviteur": "Je n'ai pas peur du passage à l'acte"

par Alain AUFFRAY et Emmanuel DAVIDENKOFF / Libération, mercredi 18 janvier 2006
Même pas peur. C'est, en substance, la réponse de Gilles de Robien, ministre de l'Education nationale, interrogé sur le caractère potentiellement explosif de sa réforme.

Pourquoi une telle boulimie de réformes ?
Cela vous intrigue ? J'en suis étonné. Je ne suis pas là pour perdre mon temps ni pour faire perdre son temps à l'Education nationale. Pourquoi attendre ? Commander un rapport ? Puis un rapport sur le rapport ? Pour moi, la politique, c'est réaliser des choses, et je l'ai prouvé dans ma ville d'Amiens ou au ministère des Transports - les radars, le permis probatoire... Ça peut paraître boy-scout mais je suis comme ça : je veux être utile. Un ministre est un serviteur.

A multiplier les annonces, ne risquez-vous pas d'être illisible ?
Tout ce que j'annonce s'agence autour d'une même colonne vertébrale : la réussite scolaire, l'égalité des chances. Or, sur maints sujets, il existe des réponses convergentes, consensuelles ; des constats faits parfois depuis des années. Pourquoi ne pas agir ?

Par exemple pour ne pas prendre le risque de déclencher une opposition trop forte...
De fait, certains me disent "attention". Il y a beaucoup de postures, à l'Education nationale. L'administration comme les syndicats portent une histoire, des habitudes... Moi je pense qu'il serait bon qu'on se parle plus directement.

Cela vous paraît possible ?
Je suis arrivé dans ce ministère sans être spécialiste, et c'est peut-être un atout. Je n'ai pas d'idées préconçues. Je ne suis contre personne. Alors, quand on me propose des réponses qui me semblent être de bon sens, j'agis. Vous savez, il m'indiffère de laisser mon nom à une grande loi sur l'éducation.

Vos prédécesseurs ont souvent reculé face à des mesures qui leur étaient, déjà, présentées comme évidentes... Pourquoi ?
Demandez-le leur !

Mais encore ?
Disons que je n'ai pas peur du passage à l'acte. Je ne dis pas ça par rapport à mes prédécesseurs, mais c'est ainsi : pour moi, la politique consiste à agir, pas à décrire. C'est mon côté paysan, les pieds dans la tourbe. Nous avons une obligation de mouvement plus que de résultat. On doit montrer qu'on se défonce, qu'on se donne du mal.

Vous préférez "l'évolution à la révolution". Mais certaines de vos mesures bousculent, au point de pouvoir paraître "révolutionnaires".
J'assume, si cette révolution améliore l'insertion professionnelle des jeunes, favorise l'épanouissement des élèves et des personnels. Mais je ne veux pas de grande loi. Je préfère réformer par étapes.

Pour éviter l'affrontement avec les syndicats ?
De fait, leur réflexe, souvent, est de dire "non". Mais je ne désespère pas de les convaincre. Certains se plaignent d'ailleurs de devoir dire "non" sans arrêt... Ils savent bien qu'ils sont en décalage avec le bon sens de la population. Tout de même, dire "oui" de temps en temps, ce n'est pas de la collaboration !

Méthode syllabique, bivalence, apprentissage précoce... vous semblez relancer des pratiques abandonnées dans les années 60-70. Pourquoi ?
Je n'ai pas le sentiment de revenir en arrière. On me dit que certaines mesures ne marchaient pas ? Soit. A-t-on analysé pourquoi ? Prenez la bivalence. Elle ne donnait pas satisfaction autrefois car le niveau des enseignants n'était pas aussi bon dans les deux disciplines qu'ils étaient appelés à enseigner. Nous allons y remédier.

Avez-vous le sentiment qu'il est plus facile de réformer l'école pour un ministre de droite ?
Non. On part plutôt avec un préjugé défavorable. D'ailleurs la droite, quand elle est au pouvoir ne s'y trompe pas, elle nomme des ministres qui ont une sensibilité sociale et le goût de la concertation : Fontanet, Monory, Bayrou, Ferry, Fillon... Beaucoup de centristes ! Comme moi... ou de sensibilité proche.
Grève contre "l'école à deux vitesses"

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Forte mobilisation en Seine-Saint-Denis contre la réforme. Le gouvernement réplique sur l'insécurité.

par Emmanuel DAVIDENKOFF / Libération, vendredi 27 janvier 2006


La bataille des mots et des images bat son plein autour du devenir des établissements confrontés à des publics en difficulté. A gauche : une grève, hier, des enseignants de Seine-Saint-Denis. Les syndicats qui appelaient au mouvement (1) affichent une participation élevée (50 % à 60 %). L'inspection académique pondère sans plus (35 % en primaire, 42 % en collège, 18 % en lycée et 4 % en lycée professionnel).

Angles d'attaque : le gouvernement "sacrifie l'éducation des jeunes de milieu populaire", "va dans le sens d'une école à deux vitesses"... Cibles : l'instauration de l'apprentissage à 14 ans, mais surtout la réforme de l'éducation prioritaire, qui prévoit, à horizon de trois ans, une redéfinition de la carte des zones d'éducation prioritaire (comprendre: des sorties du dispositif).

Au centre des débats : une actualité dominée par la question de la violence scolaire depuis l'agression de Karen Montet-Toutain à Etampes (Essonne). Le nombre d'incidents qui remontent jusqu'aux médias explose. En quelques jours : tentative d'incendie au collège Carnot d'Argenteuil (Val-d'Oise) ; agressions à l'établissement régional d'enseignement adapté Jean-Jaurès à Paris (XIXe) ; tentative d'étranglement d'une enseignante enceinte par un élève de 6e au collège Lenain-de-Tillemont à Montreuil (Seine-Saint-Denis) contestée par le rectorat qui parle d'un "geste intolérable [mais qui] ne peut être présenté comme un acte délibéré d'étranglement") ; agression d'un élève à la serpette par un autre élève aux abords du collège Jean-Monet de Castres (Tarn) ; intrusion d'un homme de 20 ans armé d'une hache dans un lycée d'Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine)...

A droite, le gouvernement capitalise sur le thème de l'insécurité. Un sondage payé par l'Education nationale et rendu public la semaine passée préparait le terrain : 74 % des parents d'élèves souhaiteraient l'installation de permanences policières dans les établissements. Sitôt sondé, sitôt annoncé : Gilles de Robien a indiqué hier au Sénat que "d'ici à la fin de l'année, chaque établissement devra être muni d'un plan de prévention contre les violences scolaires", incluant un "partenariat plus resserré" avec police et gendarmerie. Le ministre se rend d'ailleurs aujourd'hui à Londres (Angleterre) où il doit notamment aller à l'école Pimlico, que Xavier Darcos, alors ministre, avait visitée voici trois ans (Libération du 27 janvier 2003) ; un succès qui s'explique entre autres par la présence d'un bobby à demeure dans les murs.

Dans le même temps, le ministère fait savoir qu'il en a assez de la "désinformation" sur sa réforme de l'éducation prioritaire et que, contrairement à ce qu'affirment les syndicats du 93, elle ne se traduira par aucune suppression de moyens "dans les établissements en difficulté". Mais il omet de rappeler les dizaines de milliers d'emplois supprimés depuis trois ans (aides-éducateurs, enseignants titulaires et non titulaires...) qui nourrissent, selon un proviseur du 93, "un sentiment d'abandon" délétère. Ce terreau de révolte, pour être moins spectaculaire, décrit sans doute mieux la situation morale des enseignants que les rodomontades gouvernementales ou syndicales.

(1) Snes, Snep, SNUipp, Sden-CGT, SUD Education, CNT...

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Une association d'assistance aux enseignants, après les événements d'Etampes:
"Neuf professeurs agressés par jour de classe"

par Marie-Joëlle GROS / Libération, vendredi 20 janvier 2006

Neuf professeurs seraient chaque jour agressés avec une arme ou avec une "arme par destination" par des élèves. Ce chiffre alarmant est le résultat des calculs de la Fédération autonome de solidarité (FAS). Cette association d'assistance aux enseignants a repris les statistiques publiées par le ministère de l'Education nationale à partir des déclarations des chefs d'établissement en collèges et lycées : 1 651 violences physiques avec arme ou arme par destination, en 2004-2005. "Ramené au nombre de jours de classe, cela signifie que neuf enseignants par jour sont victimes de ce type d'agressions", commente la vice-présidente de la FAS, Betty Galy.

"Souffrance". Hier, la fédération a annoncé qu'elle se portera partie civile auprès de Karen Montet-Toutain, l'enseignante agressée au couteau au lycée Louis-Blériot d'Etampes (Essonne), adhérente de cette organisation. Fait exceptionnel pour la FAS - qui n'a engagé une telle action "que trois ou quatre fois" depuis sa création, en 1903. Ses dirigeants ont tenu hier à souligner l'hypersensibilité qui entoure le sujet de la violence à l'école. Comme pour lui donner raison, les professeurs du collège Travail, à Bagnolet (Seine-Saint-Denis), ont exercé hier leur droit de retrait, à la suite des coups de poing qu'un élève de 5e a assenés à une enseignante mardi. Dans la même journée, ceux du lycée professionnel Aristide-Briand, au Blanc-Mesnil, toujours en Seine-Daint-Denis, ont décidé d'arrêter les cours, dénonçant une série d'incidents qui "mettent en péril [leurs] conditions de travail" (lire ci-contre).

Pour les 650 000 militants de la FAS, la "banalisation" des insultes et incivilités détériore le climat des établissements et plonge les enseignants dans une "souffrance" que l'association souhaite porter sur la place publique. Elle pointe en outre la dégradation de la relation entre les enseignants, les élèves et les parents "depuis une dizaine d'années". Et cite en exemple l'augmentation du nombre des plaintes de parents d'élèves contre l'école : "200 à 300 plaintes il y a dix ans, contre 900 à 1 000" aujourd'hui. "La judiciarisation parasite les relations, au détriment de la médiation et de la prévention", estime la FAS. Elle n'apprécie pas non plus que Gilles de Robien invite les enseignants à porter plainte systématiquement dans les commissariats de police : "La solution ne vient pas forcément de l'extérieur." D'autant que ces plaintes sont classées sans suite dans 50 % des cas, d'après son réseau d'avocats.

Dans ce contexte, le rapport de l'Inspection générale sur le lycée Louis-Blériot d'Etampes - qui n'a rien noté d'anormal - ne passe pas auprès de ses militants : "Il serait dommageable que l'institution se contente de régler le problème par un constat quasi définitif. Non, tout ne va pas bien dans l'école. Il faut engager une réflexion profonde sur son fonctionnement."

Risques du métier. Adhérente de la FAS, une enseignante à l'institut de formation des maîtres de Rouen va plus loin : "Une entrée progressive dans le métier d'enseignant s'impose. Dans les lycées professionnels, elle a existé, sous la forme d'un tutorat. Les gens ne se retrouvaient pas seuls devant une classe du jour au lendemain." Pour cette syndicaliste (Snes-sup), "le métier d'enseignant est de plus en plus complexe alors qu'en parallèle le temps de formation diminue". A Montpellier, il y a plus de quinze ans, les formations initiales des enseignants proposaient 36 heures de cours sur les "risques du métier". En 2003, cela se résumait à neuf heures.


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Vue basse

Editorial / par Jean-Michel THENARD / Libération, lundi 16 janvier 2006


Des flics pour sauver l'école. Telle est la réponse du gouvernement Villepin à la violence scolaire. Jacques Chirac l'a faite sienne qui a souhaité samedi en ses vœux corréziens qu'Education nationale et forces de l'ordre "renforcent leur collaboration".
Une réplique médiatique aux récentes agressions spectaculaires qu'il ne faut pourtant pas confondre avec le quotidien de l'école. Mais du ministre de la rue de Grenelle à celui de l'Intérieur, on parle désormais d'une seule voix pour souhaiter que la police prenne ses quartiers dans les établissements. Qu'on installe des "permanences policières" à l'école comme il y a des permanences sociale ou médicale.
On peut déjà imaginer le parcours de l'élève fauteur de trouble qui passera chez le policier pour être rappelé à l'ordre, puis chez l'infirmière pour soigner sa violence, enfin chez l'assistante sociale pour la comprendre, et l'on oubliera que le chemin inverse eût sans doute été préférable. On peut encore se dire que si la police ne suffit pas, on ajoutera à terme "une permanence militaire" à la permanence policière.
On peut tout concevoir dès lors qu'on part dans une mauvaise direction. Car il ne faut pas être grand clerc pour savoir qu'il ne suffira pas de la présence d'un uniforme et d'une matraque pour remettre de l'autorité à l'école.
Le gouvernement a la vue singulièrement basse pour penser avoir trouvé là la recette et abuser ainsi tant les profs que les élèves et leurs parents. Face à la violence quotidienne qu'ils subissent, les enseignants ne peuvent certes pas être laissés à eux-mêmes.
Mais c'est plus en leur apprenant à l'appréhender et à y répondre dès leurs années de formation qu'en les plaçant sous protection policière qu'ils recouvreront l'autorité nécessaire à leur mission.

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Confronter les recettes pour mieux protéger l'école

La troisième Conférence mondiale sur la violence scolaire s'ouvre demain à Bordeaux.

par Emmanuel DAVIDENKOFF / Libération, mercredi 11 janvier 2006


Il est en colère, le sociologue Eric Debarbieux, et le fera savoir dès demain. Dans un livre qui sort sous le titre la Violence à l'école, un défi mondial (1). Et à Bordeaux lors de la troisième conférence mondiale sur la violence à l'école qu'organise l'Observatoire international de la violence à l'école, qu'il dirige.

Le chercheur et son équipe n'avaient pas prévu le "maelström médiatique" dans lequel s'inscrit leur manifestation après l'affaire d'Etampes, affaire qu'il rechigne à commenter si ce n'est pour relever que "le sentiment d'abandon" éprouvé par l'enseignante vis-à-vis de sa hiérarchie fait écho à de nombreuses études sur la violence scolaire dans le monde. Mais ce contexte ouvre un boulevard à la "colère" qu'il revendique aujourd'hui.

Colère contre deux excès. D'une part l'affolement qu'il constate face à une violence scolaire dont rien ne dit en fait qu'elle augmente. Du Japon à la Guinée-Conakry, médias et politiques surenchérissent de radicalisme, dit-il. Or selon lui, "la démagogie du "père-tape-dur" ne mène à rien. On peut même se demander si elle ne contribue pas à nier le phénomène. On explique la violence à l'école par l'extérieur, façon de dire que le jour où la violence du dehors aura disparu, la violence du dedans en fera autant". La police dans les écoles comme le propose le ministre de l'Education ? Il y croit, dès lors qu'il s'agit "d'une vraie police de proximité, avec des policiers qui connaissent les enseignants, le quartier, les parents... Il faut dix ans pour construire ça". Sinon, le chercheur assure que ça ne marche pas, voire que "ça précipite encore plus certains gosses dans la haine de l'institution". Mais autant que la surenchère sécuritaire, "l'angélisme et la naïveté sont des impasses", met-il en garde. Il range à ce chapitre le relativisme "politiquement correct d'une partie de la gauche", qui désigne lui aussi l'ennemi à l'extérieur : "Dire que le jour où on en aura fini avec l'ultralibéralisme, ça ira mieux est une autre façon de nier les victimes."

Son credo ? Former et informer d'abord. Diffuser les recherches internationales qui indiquent que "les programmes de vidéosurveillance ne marchent pas". Ou qu'il existe des solutions "du côté des thérapies comportementalistes" qu'il est "idiot" de mépriser. Changer le recrutement des enseignants, "qui sont placés en situation de concurrence les uns vis-à-vis des autres pendant leur première année d'IUFM, les pires conditions pour apprendre à travailler ensemble puisqu'on est rivaux". Arrêter de "détruire les instances qui favorisent le lien entre l'école et la communauté", notamment "les petites associations de quartier, dont le financement a été diminué puis gelé depuis 2002".

Casser quelques mythes aussi. D'abord, celui selon lequel "on a déjà mis en œuvre le "tout préventif" et que ça a échoué". Pour Debarbieux, on n'a "rien essayé sur la durée". Le mythe ne sert qu'à légitimer la répression.

Ensuite, l'idée d'une fatalité liée à "la société", accusée facile : "Dans certaines favelas brésiliennes, parmi les plus pauvres et les plus violentes, l'école est un espace protégé : l'environnement n'est pas une fatalité." Enfin comprendre pourquoi, "en France, les enfants pauvres sont, plus qu'ailleurs, auteurs et victimes de violence à l'école". Dit autrement : "Pourquoi l'institution semble aggraver encore une situation déjà inégale par ailleurs." Ce sera sa prochaine recherche. Il sait qu'il se fera "des ennemis" à force de mettre en cause le fonctionnement de l'institution, ses silences et ses lâchetés...

(1) Armand Colin.

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Alors qu'une nouvelle agression a eu lieu vendredi, un colloque international s'est tenu à Bordeaux, pointant la nécessité de former les enseignants.
Combattre la violence à l'école, ça s'apprend

par Marie-Joëlle GROS et Fabrice TASSEL / Libération, lundi 16 janvier 2006

Thème idéologique par excellence, la violence à l'école intéresse la sphère politique uniquement quand elle revêt des formes exceptionnelles. Cette instrumentalisation au gré des enjeux électoraux désespère les chercheurs en sciences de l'éducation.

En France, l'exemple est patent. L'agression au couteau en salle de classe de la professeure Karen Montet-Toutain, le 16 décembre à Etampes (Essonne), a donné l'occasion au ministre de l'Education Gilles de Robien de déclencher un énième "plan de lutte contre la violence à l'école", où l'on reparle de créer des permanences police-justice dans les écoles. L'idée risque d'être encore agitée après l'incident survenu vendredi au lycée d'Ambert par un élève de 14 ans, suivi sur le plan psychiatrique depuis un an. Visé par une mesure d'exclusion en raison d'un comportement agressif, l'adolescent a menacé un de ses camarades avec une arme blanche, avant d'être interpellé. De son côté, Nicolas Sarkozy a affirmé, jeudi lors de ses voeux, que "police et gendarmerie, nous sommes à la disposition de la communauté éducative pour trouver des solutions adaptées au cas par cas", sans qu'il s'agisse, a-t-il nuancé, de généraliser la "proposition de mettre des policiers dans les écoles".

Sécurisation dénoncée. De fait, depuis une quinzaine d'années les tentatives de rapprochement des mondes de l'éducation et de la police dans des établissements scolaires ont toutes échoué, surtout en raison de la résistance du corps éducatif. En janvier 2005, même les policiers avaient vivement critiqué une spectaculaire opération de "sécurisation" contre les violences scolaires, soldée par une centaine d'interpellations aux abords de 1200 collèges et lycées.

Interroger en profondeur le métier d'enseignant, c'est pour les chercheurs en sciences de l'éducation une priorité absolue. Réunis la semaine dernière à Bordeaux, à l'occasion d'un colloque international sur la violence à l'école, ils ont longuement débattu des carences rencontrées dans la formation initiale des enseignants. Ce qui préoccupe ces chercheurs, c'est "la violence routinière" qui s'est installée dans les établissements scolaires. Elle est largement sous-estimée dans les statistiques officielles, justement parce qu'elle ne revêt aucun caractère exceptionnel. Mais elle contribue à détériorer le climat des écoles et engendre à la fois le désengagement des enseignants et une dégradation des situations. Ces "microviolences" (insultes, attitudes agressives, bagarres) sont plus ou moins visibles.

Autre constat, la violence n'est pas seulement le fruit de facteurs extérieurs à l'école (milieux sociaux, familiaux, contexte économique) qui s'inviteraient à l'intérieur des murs des établissements. Elle est aussi générée par l'organisation propre à l'institution (hiérarchie, rythme scolaire, sélection, exclusion...). Symbolique, elle fait aussi des ravages.

Résistances. Puisque la violence est devenue une composante de l'école par sa présence quotidienne, il faut inscrire son combat "dans la pratique routinière", estime Eric Debarbieux (1), organisateur du colloque et fondateur de l'Observatoire international de la violence à l'école. Et cela passe notamment par une réflexion sur la formation des enseignants, "même s'ils ont du mal à l'entendre". Les résistances sont multiples. En France, les instituts universitaires de formation des maîtres (IUFM) organisent de plus en plus souvent des échanges de paroles où des enseignants en postes dans des zones difficiles font part de leurs expériences à de futurs collègues. Quelques-uns vont plus loin, en proposant des modules de formation propre aux situations difficiles, comme à l'IUFM de Bordeaux (lire ci-contre).

Mais l'Université peine à intégrer une réflexion plus globale sur le métier d'enseignant qui prendrait en compte la violence induite dans l'acte même d'enseigner, quel que soit le profil des élèves. Les Luxembourgeois ont intégré cette dimension dans leur offre de formation initiale. Ailleurs, le métier d'enseignant est trop souvent perçu comme la seule transmission de savoirs académiques. L'analyse des comportements - des élèves comme des professeurs - n'est qu'accessoire.

(1) Dernier ouvrage : la Violence à l'école, un défi mondial, Armand Colin, décembre 2005.

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Catherine Montel-Montoya : "Moduler sa voix, gérer ses émotions"

par Marie-Joëlle GROS / Libération, lundi 16 janvier 2006

L'institut universitaire de formation des maîtres (IUFM) d'Aquitaine a mis en place à la rentrée 2003 un module de formation spécifique aux "situations difficiles" destiné aux futurs enseignants des collèges et lycées. C'est une option, limitée à deux fois huit heures de cours sur l'année. D'autres IUFM tentent eux aussi de mieux préparer les stagiaires aux situations qui les attendent en classe. Catherine Mancel-Montoya, chercheuse au Laboratoire de recherches sociales en éducation et formation (Larsef), enseigne à l'IUFM de Bordeaux.

En quoi consiste un enseignement aux "situations difficiles" ?

Ce sont beaucoup d'études de cas, des simulations de situations rencontrées, conflictuelles ou perçues comme telles. Un jeune qui parle fort, qui s'approche trop près d'un enseignant, ne l'agresse pas forcément, même si celui-ci peut en être déstabilisé. Nous invitons aussi à faire tout un travail sur soi: apprendre à moduler sa voix dans les moments d'énervement, réfléchir à sa gestuelle, apprendre à gérer ses émotions.

Un module de formation peut-il répondre à ce qui paraît très lié au tempérament de l'enseignant ?

Le leurre serait de penser qu'un enseignant sait faire. Il peut être très doué dans sa discipline sans forcément savoir se comporter face à des situations difficiles ou stressantes. Il existe une distorsion de départ entre les codes sociaux des stagiaires des IUFM - qui sont plutôt des candidats à la réussite depuis le début de leur scolarité - et des élèves qu'ils vont rencontrer. L'univers de l'échec et de la difficulté leur est tout simplement étranger.

Lauréat d'un concours, les stagiaires sont-ils préparés au travail en équipe plébiscité dans les établissements difficiles?

Jamais assez. En France, il existe encore un tabou autour des difficultés des profs. On préfère se taire plutôt que de demander de l'aide à un collègue car la difficulté est personnalisée et stigmatisée alors qu'elle est une composante de ce métier. La pratique de l'échange est trop rare. En favorisant la transparence, en expliquant son système de notation, en donnant du sens à ce que l'on enseigne, on améliore le climat en classe. Profs et élèves en sortent gagnants.

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Intervenir dans l'école (Canada) ou former les apprentis-profs (Luxembourg).
Expériences pilotes à l'étranger

par Marie-Joëlle GROS / QUOTIDIEN : lundi 16 janvier 2006


"On ne peut pas former des dentistes en leur donnant des cours uniquement sur l'importance sociale du sourire !" Voilà ce qu'Egide Royer, codirecteur de l'Observatoire canadien pour la prévention de la violence à l'école s'entend répondre lorsqu'il plaide pour une part plus importante de pédagogie dans la formation initiale des futurs enseignants canadiens. Chercheur à l'université de Laval, au Québec - et coorganisateur du colloque -, il rappelle que les enseignants viennent chercher des compléments de formation uniquement après s'être frottés à la réalité du terrain. Selon lui, 25 à 30 % des enseignants canadiens abandonnent leur métier lors des cinq premières années d'exercice. Les élèves n'y sont pas plus difficiles qu'ailleurs : "80 % ne posent pas de problème." Mais 5 % peuvent se montrer particulièrement pénibles, et 15 % sont "borderline".

Vidéos. Le chercheur déplore des "lacunes inacceptables" dans la formation initiale des enseignants, au Canada et dans une majorité de pays. "Partout dans le monde, pour expliquer le développement de la violence à l'école, on cherche des causes chez l'élève ou sa famille. Et l'on remet rarement en question le système scolaire ou l'enseignement." Pour lui, on ne peut plus faire l'impasse sur l'enseignement des "habiletés sociales", ce que des Français appellent compétences sociales. Soit le recensement de toute une série de comportements liée à des situations qui aident les adultes à "prévenir et composer avec les conduites agressives des jeunes".

Dans la pragmatique Amérique du Nord, ces "habiletés" se déclinent dans des "programmes" depuis plus de dix ans. Tout comme il existe des manuels scolaires par discipline enseignée, des éditeurs québécois mettent à disposition des enseignants ouvrages et vidéos conçus par des chercheurs en sciences de l'éducation. Aux enseignants ou aux directions d'école de s'en saisir. Et c'est là toute la difficulté : "Leur résistance est forte. L'argument clé, c'est de leur montrer le bénéfice qu'ils peuvent en tirer : bien-être et efficacité dans leur travail quotidien."

Les chercheurs québécois étudient également l'impact de ces programmes. Ils ont ainsi décortiqué "Vers le pacifique", un ensemble de mesures destiné à faciliter la résolution des conflits, dans le primaire et le secondaire. Ils ont noté son efficacité le temps de l'exécution du programme. Et constaté un certain relâchement dans les conduites : "Les programmes engendrent une forme de dépendance, une perte d'autonomie."

"Violence inhérente". Ce qui fait le beurre des chercheurs luxembourgeois. Plutôt que de penser en terme de "programme à exécuter", ils ont réussi à faire accepter par leur ministère de l'Education un module de formation de trois mois qui interroge "l'identité" et "les valeurs" du futur enseignant, explique Norbert Ewen, psychologue et formateur à l'université du Luxembourg. "Nous n'avons pas réfléchi en terme de publics difficiles. Nous sommes partis du constat que la violence est inhérente à l'acte d'enseigner. Celui qui enseigne met en œuvre ses propres valeurs et doit s'attendre à l'émergence de valeurs concurrentielles chez les élèves. Le risque, c'est de vouloir dominer, imposer les siennes."

La formation se déroule la moitié du temps dans les établissements scolaires. Chaque situation rencontrée prend en compte la réaction des élèves. Ainsi, l'inattention ou l'ennui sont souvent perçus par l'enseignant comme un affront, une non-participation. A tort. "L'élève, le stagiaire et le tuteur composent à part égale cette formation. Cela permet souvent de prendre conscience du décalage entre ce que l'on voulait faire passer et ce qui est réellement perçu." Pour le chercheur, cette formation aide à construire peu à peu une identité professionnelle où les valeurs personnelles trouvent leur place autrement que de façon conflictuelle. "C'est complexe, mais c'est une question d'éthique."

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Cours de discipline dans une école anglaise pour Robien

Le ministre a observé l'action d'un policier dans un collège de Londres.

par Armelle THORAVAL / Libération, samedi 28 janvier 2006

Londres de notre correspondante

Il aurait pu choisir quelques quartiers difficiles de Leicester, ou encore le sud de Londres, au-delà de la Tamise. Mais rien ne vaut les visites balisées par un prédécesseur. C'est donc dans une " comprehensive school ", école publique - pour les 11-18 ans -, et à thématique - les arts -, que s'est rendu vendredi Gilles de Robien, pour cerner les réponses du système anglais à la violence scolaire, et notamment l'introduction d'un policier dans l'établissement. Une école déjà visitée en 2003 par Xavier Darcos, un de ses prédécesseurs à l'Education nationale.

Avenant. La " Pimlico School " accueille de nombreuses nationalités, près de 1 400 élèves, pas des collégiens aisés dans ce quartier pourtant huppé, aux frontières de Belgravia et Westminster. Le bâtiment aurait besoin d'une sacrée réfection. Déambulation dans les couloirs, visite de la salle d'informatique. Robien ne peut guère entamer directement le dialogue. Il ne parle pas anglais. Mais il demande à ce qu'on questionne un élève installé devant son ordinateur sur sa perception du policier, David Atherfold, le bobbie parfait, 32 ans, avenant, sympathique, en fonction depuis quatre ans. La réponse est positive.

Il faut changer de salle. La troupe s'ébranle, journalistes, enseignants, proviseur adjoint, représentants syndicaux français. Dans les couloirs, une Française, enseignante en Grande-Bretagne depuis 1972, raconte l'histoire de la veste d'un professeur taillée en morceaux. David a convoqué des élèves, fait de la pédagogie. "Ce n'était pas punitif", commente l'enseignante. De toute façon, "c'était trop tard".

David concède que c'est loin d'être l'école de Londres la plus dure, se sent "moins occupé désormais qu'au début", ramasse parfois "des couteaux", part "à la pêche des élèves qui sont absents dans les rues alentour" et "donne des cours d'instruction civique". Quand il a pris son poste, il a "changé de comportement", supprimé les menottes de sa ceinture, pour se rendre plus "approchable".

La visite se termine par une discussion avec des membres de l'équipe et des élèves. Un professeur de maths, un learning mentor, assistant d'éducation, une spécialiste des programmes d'inclusion (dont l'équivalent français "intégration" rend mal le contenu), tentent d'expliquer que le policier s'insère dans une conception globale. Dans une école anglaise, on manie le tutorat, l'encouragement des progrès plutôt que le standard académique, l'approche individuelle et familiale.

"Des réticences." Le ministre a ses soucis : "Est-ce qu'il y a des portails de sécurité ?" David n'est pas sûr que ce soit une bonne idée. Il siège à côté du ministre, et a mis son casque quelques instants. C'est bien pour les images télé. Bilan : "L'expérience est intéressante. Ici aussi, il y avait des réticences à la présence des policiers", commente Robien. Il note que le taux d'encadrement est plus faible dans les établissements français. Même si le policier n'est pas la "recette unique", la "tenue de l'établissement mérite d'être saluée". Un peu plus loin, un enseignant hausse les sourcils : "S'il savait qu'ici les profs comptent tous les soirs les insultes de la journée, les "putes" et autres, et qu'une prof a été lattée la semaine dernière..." Les visites ministérielles, c'est au pas de charge.

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En France, une idée toujours écartée

par Jacky DURAND / Libération, samedi 28 janvier 2006

En appelant à la rescousse le modèle britannique, Gilles de Robien tente de conjurer quinze années de tentatives avortées de rapprocher police, justice et école. Tous ses prédécesseurs se sont heurtés à l'opposition du monde éducatif qui, dans sa globalité, estime que l'école a davantage besoin de moyens que d'un cordon sécuritaire. Quand elle était au pouvoir, la gauche avait déjà imaginé des partenariats entre l'Education nationale, la justice et les forces de l'ordre pour contrer les violences scolaires. En 1997, Chevènement promettait le renfort d'adjoints de sécurité et de "jeunes volontaires" recrutés par la police pour "assurer la sécurisation" de secteurs scolaires sensibles. En 2004, Luc Ferry et Nicolas Sarkozy tentèrent, sans succès, d'instaurer des "policiers référents" dans les collèges. C'est d'ailleurs le ministre de l'Intérieur qui incita Gilles de Robien à la prudence, le 20 décembre, alors qu'il venait d'exposer son idée de permanences police-justice dans les établissements scolaires. L'ex-ministre de l'Education François Bayrou estimait également qu'il s'agissait d'une "fausse piste".

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Des émeutes aux résonances politiques

Sociologues et historiens décryptent les violences urbaines lors de débats publics très suivis.

par Jacky DURAND / Libération, jeudi 26 janvier 2006

Depuis lundi, l'amphithéâtre de l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) est comble chaque soir (1). Etudiants, chercheurs, travailleurs sociaux, militants associatifs et politiques se pressent sur les gradins pour une semaine de conférences-débats sur les émeutes de novembre. Un tel engouement a semble-t-il un peu surpris - agréablement - les organisateurs. Sous le titre "Penser la crise des banlieues : que peuvent les sciences sociales ?", des philosophes, des sociologues, des historiens confrontent leur savoir et leurs recherches à un public en demande d'analyses et de discussions - parfois rugueuses - après les commentaires à chaud de novembre.

Actes politiques. Comprendre les émeutes à la lumière d'événements survenus aux Etats-Unis dans les années 60 et plus récemment en Argentine, c'était, mardi soir, le thème retenu sous l'intitulé "Quartier populaire, espace de protestation". Denis Merklen, sociologue et professeur à l'université Paris-VII, a décrit l'émergence en Argentine à partir des années 80 de nouvelles classes populaires qui ont décroché du salariat, qui ont inventé de nouveaux modes d'action. "En Argentine, on a mis vingt ans à reconnaître du "politique" dans les actions de ces classes populaires comme l'occupation de terres agricoles, les barrages sur les routes." Pour le sociologue, qui travaille de part et d'autre de l'Atlantique, la mobilisation de novembre en France "a réuni des actes politiques. Parfois, brûler des voitures relève du politique tout comme qualifier celui qui le fait de "délinquant" constitue un acte de disqualification politique". Denis Merklen écarte l'idée d'un "repli communautaire" dans la révolte des jeunes en novembre, mais évoque en revanche des messages directement adressés aux politiques. "Par le feu et la pierre, les classes populaires ont discuté, parlé à la télévision. Elles ont donné à voir en ce qu'elles sont des personnes politiques."

Pap Ndiaye, historien des Etats-Unis, a rappelé que plus de 200 personnes avaient été tuées et plus de 7 000 autres blessées dans ce pays lors d'émeutes survenues entre 1964 et 1968. "On voit tout de suite la différence des niveaux de violences entre ce qui s'est passé aux Etats-Unis et en France, mais cela ne doit surtout pas nous empêcher de réfléchir sur les similitudes." Ainsi, les conclusions des commissions nommées dans les années 60 par les autorités américaines pour plancher sur les émeutes trouvent une résonance aiguë dans le discours politique français actuel. Bien avant les "sauvageons" stigmatisés par Jean-Pierre Chevènement quand il était ministre de l'Intérieur, l'Amérique parlait de "sauvages juniors" et présentait les émeutiers comme des "éléments criminels vivant en marge du ghetto".

Réponse policière. "L'analyse de la pauvreté mettait déjà l'accent sur les familles monoparentales, les grossesses des mineures, explique Pap Ndiaye. Ce thème de la famille "anormale" est réapparu récemment en France avec le thème de la polygamie comme facteur de violences." La première commission d'enquête sur les émeutes américaines préconisait "plus de policiers" et "une justice plus dure". Près de quarante ans avant Sarkozy.

(1) 105, bd Raspail, 75006 Paris. Accueil à 19 h 45 avec début des séances à 20 heures. Sauf samedi à 10 heures.

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"Parfois, brûler des voitures relève du politique"

Denis Merklen, sociologue et professeur à l'université Paris-VII, s'est exprimé mardi soir lors de la deuxième conférence sur le thème du "quartier populaire, espace de la protestation" o Voici des extraits de son intervention o

par Jacky DURAND / LIBERATION.FR : mercredi 25 janvier 2006 - 11:17


"Je voudrais expliciter mon point de vue à partir de l'expérience qu'a connue l'Argentine à partir des années 80. Il me semble que ce regard extérieur peut être utile pour la compréhension de ce qui s'est passé en France en novembre dernier. En Argentine, on a vu émerger de nouvelles classes populaires. Je vais utiliser ce terme comme on l'utilise en Amérique latine, c'est-à-dire comme une classe que l'on ne peut confondre avec la classe ouvrière. Il s'agit d'une classe qui a décroché du salariat, qui a mis au point de nouveaux modes d'action. On a vu apparaître une nouvelle "politicité" de ces classes populaires très tardivement reconnue par les institutions. En Argentine, on a mis vingt ans à voir du politique dans des actions comme des occupations terres agricoles, des barrages sur les routes. On a mis vingt ans à reconnaître ces actions comme le caractère politique des classes populaires.

L'hypothèse que je propose, c'est que la mobilisation de novembre en France a réuni des actes politiques. Parfois, brûler des voitures relève du politique tout comme qualifier celui qui le fait de "délinquant" constitue un acte de disqualification politique. Je m'inspire d'un texte sur l'histoire du socialisme électoral au XIXe siècle dans lequel Adam Przeworski parlait des votes de "paper stones" (pierres de papier) pour décrire le rapport entre l'acte politique de la rue et celui réalisé dans l'isoloir. Il y a des "messages de pierres" dans les feux de voitures survenus à l'automne en France.

Autre hypothèse, il n'y a pas eu de repli communautaire dans la révolte des jeunes en novembre. Ce ne sont pas les jeunes qui sont dans le repli communautaire mais les classes moyennes, les institutions. Les "messages de pierres" s'adressent aux politiques et font partie d'un échange conflictuel au sein de l'espace populaire. On a entendu parmi les jeunes des paroles comme "liberté, égalité, mais pas dans les cités" adressées à l'espace public national. Les jeunes ont voulu dire que la République s'arrête aux limites des quartiers. Mais on a également entendu des messages qui s'adressaient directement au monde populaire. Ces messages répondent à un besoin de construire des leaderships dans les quartiers.

Pourquoi les mouvements électoraux ne préviennent-ils pas de telles manifestations ? Comment la démocratie peut-elle être si peu utile au citoyen pour se défendre de la pauvreté ? On voit qu'il y a une fermeture du système institutionnel. Cela commence par le profil sociologique du personnel politique. Les partis recrutent leur personnel avec deux objectifs : gagner les élections et gouverner l'Etat. Cette fracture est aggravée par le clivage ethnique et national. Parmi les hommes politiques que l'on voit à la télévision, lesquels peuvent-ils dialoguer avec les classes populaires ? Les politiques ont délaissé leur rôle fondamental en laissant leur rôle social à l'Etat. Ils contribuent à la dépolitilisation des foules. Le clivage entre les partis politiques et les classes populaires fournit une raison du divorce entre les classes moyenne et populaire. Le social n'est plus populaire car le peuple de la rue ne vote pas.

Par le feu et la pierre, les classes populaires ont discuté, parlé à la télévision. Elles ont donné à voir en ce qu'elles sont, des personnes politiques."

o EHESS (amphithéâtre), 105 bd Raspail, 75006 Paris. Accueil à 19h45 pour début des séances à 20h. Sauf samedi à 10h.
o "Paroles de pierre, images de feu" de Denis Merklen, dans la revue Mouvements n°43, janvier, février 2006.

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"Si les jeunes qui font confiance à l'école ne trouvent pas de travail, c'est désastreux"

Dans le cadre de la semaine de conférences-débats organisées par l'EHESS, Bruno Descroix, professeur de mathématiques en Seine-Saint-Denis et auteur de "Demain les profs" (1), s'est exprimé jeudi soir sur le thème "rupture du lien social: l'école à l'épreuve". Voici des extraits de son intervention.

par JACKY DURAND / LIBERATION.FR : vendredi 27 janvier 2006 - 14:36

" J'enseigne dans un lycée de Bobigny qui connaît des problèmes mais qui est loin de concentrer toutes les difficultés qui surviennent dans certains collèges ou lycées. Pour moi, la crise de novembre a d'abord été une perception par la télévision et les images des voitures brûlées. Le premier matin de cette crise où je suis allé travailler, j'ai été très surpris de ne voir ni les carcasses incendiées, ni les tensions qu'avaient donné à voir la télévision. On a eu des témoignages et des discussions avec les élèves. Certes, il y avait eu une tentative avortée d'incendie de préfabriqué dans l'établissement. Mais on a surtout compris qu'il s'était passé quelque chose d'important pour les élèves face aux tensions extérieures. Leurs parents étaient très inquiets et leur interdisaient de ressortir le soir, une fois rentrés à la maison après la fin des cours.
La perception que donnaient les médias des événements n'était pas celle des élèves. Un de mes élèves m'a raconté qu'au printemps précédent, il était allé manifester avec d'autres lycées contre la loi Fillon et pour davantage de justice sociale. ll m'a expliqué que leur mouvement avait été arrêté par des jeunes casseurs et que, selon lui, ces mêmes jeunes, en brûlant des voitures, étaient en train d'obtenir ce que lui et ses camarades n'avaient pas obtenu en manifestant.
J'ai l'impression d'avoir à faire à des élèves qui sont dans une attente très forte par rapport à l'école et à l'ascension sociale qu'elle peut permettre. Dans mon travail à Bobigny, plusieurs points me frappent:
- La ségrégation sociale. Il y a un rejet de l'autre qui est basé sur la peur. Lors de mon premier cours dans un établissement de Villepinte, j'ai eu peur physiquement en entrant dans la classe. C'était une absurdité.
- L'inquiétude des jeunes qui craignent de se retrouver dans un établissement qui ne leur ouvrirera pas les portes de l'ascensions sociale. Des élèves qui sont en fin de seconde nous interrogent: "Est-ce que l'on pourra faire des études aussi bien ici qu'ailleurs ?" On leur dit que certes les conditions sont plus difficiles en banlieue mais que l'on peut y faire des choses. Il faut des établissements attractifs en ZEP.
- L'autorité… On s'est retrouvé face à un discours de la déploration, de la perte d'autorité des enseignants. Nous ne sommes plus protégés par le regard que peut avoir la société sur l'institution. Nous sommes contestés. Mais plutôt que de déplorer cette perte du respect, il faut débattre des moyens de le construire. Il faut que les élèves aient le sentiment qu'ils ne sont pas avec des enseignants isolés mais avec des gens qui travaillent en équipe, avec leurs parents.
- Le manque de réseaux et de modèles: Nous avons fait venir dans le lycée une petite association constituée de jeunes de banlieue qui ont fait des études exemplaires. Ils sont intervenus en classe et ont dit ce que nous, enseignants, ne cessons de répéter sur l'école. La proximité entre ces étudiants et les élèves à décuplé l'effet de leurs échanges.
- Le manque d'estime de soi chez les élèves: j'ai toujours eu des élèves qui étaient dans la dépréciation de ce qu'ils faisaient. Il faut montrer qu'ils ont la volonté d'arriver. Un exemple : dans le cadre des cours de soutien durant les vacances, nous nous sommes retrouvés avec plus d'une centaine de jeunes réunis dans un gymnase pour faire des maths. On a des jeunes qui sont des héros dans le système éducatif mais qui se retrouvent cassés en fin d'études. Si les jeunes qui décident de faire confiance à l'école ne trouvent pas de travail à la sortie de leurs études, cela a un effet désastreux. Ce sont des modèles qui deviennent des contre-modèles.

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"La discrimination raciale plus dangereuse que la discrimination positive"

Didier Fassin, sociologue et anthropologue, professeur à l'EHESS, s'est exprimé mercredi soir lors de la troisième conférence sur le thème "Le modèle républicain confronté aux inégalités" o Voici des extraits de son intervention o

par Gilles WALLON / LIBERATION.FR : jeudi 26 janvier 2006 - 18:07

"Il faut résister à la fascination des images qui ont constitué l'iconographie des événements d'octobre-novembre. A cette époque, je me suis promené, le soir dans le 93. J'ai également suivi une brigade d'intervention dans le Val-d'Oise. Et j'ai vu un calme relativement ordinaire, avec quelques incendies sporadiques et, rarement, des affrontements du type caillassage. Un capitaine m'a dit qu'il y avait quelques voitures brûlées de plus que d'ordinaire, mais rien d'exceptionnel sinon. Il faut donc s'interroger sur la production médiatique et politique des événements, et sur leurs effets en termes d'interrogation sociale, de peur, de rapport à l'autre.

Ce qui fait événement dans ce qui s'est passé, c'est que ça a séparé deux états du monde social en un avant et un après. Depuis la crise des banlieues, la société française ne se voit plus de la même manière. Au cœur de ce changement, il y a la discrimination raciale, qui a été le sujet de multiples enquêtes journalistiques, et qui fut le seul sujet de la seule intervention de Jacques Chirac. La discrimination, on en parlait déjà. En moins d'une décennie, il y avait eu des enquêtes, des rapports, des groupes d'études, des lois, des jurisprudences… On était passé d'un silence total à une reconnaissance officielle. Mais cela restait confiné. Là, cela a été rendu visible au plus grand nombre, c'est devenu un enjeu central. Il faut ajouter l'émergence d'une identité noire, la question de la colonisation… Maintenant, la confrontation du modèle républicain et des discriminations est devenue un lieu commun.

Mais un lieu commun n'est pas une vérité sociologique. Les commentaires politiques et les analyses qui ont été faites ont souvent mis en relation, comme si c'était un lien causal, la discrimination (situation économique, ségrégation résidentielle…) et les émeutes. C'est partiellement inexact. Les émeutes ne résultent pas d'une réalité déterministe : sinon, ce serait la guerre civile permanente. Là, la violence est partie de la mort de deux jeunes. Les jeunes des "quartiers" ont appris à tolérer un seuil de discrimination. Quand il est dépassé, il y a violence. Ici, c'était la mort des jeunes, a fortiori parce que leur deuil n'était pas reconnu, parce que leur mémoire était disqualifiée en les traitant de délinquants. Il y avait non-respect des règles du jeu, même si celles-ci, à la base, sont illégales.

Les politiques, les policiers, parlaient souvent de l'usage de la force comme d'une nécessité face à la perte d'autorité. Mais, c'est justement la brutalité physique et symbolique qui sape l'autorité de l'Etat. Je pense à quelque chose que j'ai entendue lors d'un procès il y a deux ans. Des policiers témoignaient, et disaient que pour les galvaniser lors d'une action en banlieue, leur chef leur avait dit : "On a perdu la guerre d'Algérie, on va pas recommencer, et cette fois pas de prisonniers." Le rapport à la force publique constitue donc un déclenchement. Mais il faut maintenant y apporter un lecture ethnico-raciale.

La discrimination, c'est quoi ? C'est un traitement défavorable, fondé sur un critère illégitime. C'est une rupture de l'égalité de droit entre les personnes. C'est différent du racisme, même si les deux sont souvent liés. Exemple : je n'embauche pas un Noir pour ma boutique parce que sinon mes clients vont fuir. Ces discriminations ne sont pas nouvelles. Depuis longtemps, depuis le début du XXe siècle, les immigrés les ont vécues et les ont intégrées. Mais maintenant, elles concernent des Français, nés en France, des autochtones, qui donc ne comprennent pas pourquoi ils sont discriminés. Il y a une discrimination raciale, donc, mais aussi une inégalité économique et une ségrégation résidentielle.

La discrimination, on la voyait aussi à la période coloniale : il y avait déjà une contradiction de l'idéologie républicaine fondée sur l'universalisme et l'égalité. Les habitants des colonies étaient, pour citer Hanna Arendt, "des frères et des sujets". On les assimilait et on les distinguait. De même, dans les cérémonies de naturalisation, le représentant de l'Etat rappelle les valeurs de la France et le "travail" qu'il faudra pour devenir digne de la "faveur" que fait la République. Il rappelle donc que les nouveaux Français sont différents, pas égaux, suspects.

Mais la discrimination, moins on en parle, mieux ça se passe. Cette dénégation trouve aussi un écho chez les victimes, qui souvent veulent se faire oublier. Et les discriminations sont difficiles à nommer, on dit "jeunes", on dit "Maghrébins". Chirac avait même réussi dans son allocution de juillet 2004 à parler des discriminations en disant : "Trop de juifs, trop de musulmans, et même de Français, subissent ces violences". Il est difficile de mettre des mots, c'est pourquoi il nous faut clarifier notre langue et notre pensée.

Pour lutter contre les discriminations, on ignore souvent les armes déjà existantes, les dispositifs institutionnels. Il y a un renoncement à recourir au droit, qui est lié à la méconnaissance de ce droit, mais plus encore à son évitement. On ne croit pas à la force du droit, à ses effets. Et puis, il y a une tendance à ne pas vouloir tomber dans la victimisation. On ne se plaint pas, parce que le coût symbolique de s'estimer victime pour ce qu'on est paraît trop élevé. Donc, on assiste à une normalisation des pratiques de discrimination.

Je ne veux pas faire de la discrimination "la" solution. Toute solution ne peut qu'être partielle, insuffisante, avoir des effets pervers. Alors, il faut se poser la question : quelles sont nos priorités, nos objectifs, de quels types de politiques va-t-on accepter de subir les inconvénients ? A mon avis, les dangers de la discrimination raciale sont plus importants que les dangers de la discrimination positive. J'ai beaucoup travaillé en Afrique du Sud. Et j'ai toujours trouvé choquant, dans ce pays, qu'alors que l'apartheid venait d'être aboli et que le gouvernement tentait péniblement de réduire les inégalités, on s'est mis très vite à critiquer la discrimination positive.

Bien sûr, ce serait formidable de n'avoir pas besoin de la discrimination positive. Mais ce n'est pas comme ça dans la vraie vie. En ce moment, j'étudie les politiques de l'Etat et les politiques publiques dans une ville précise. Et face au "dire sans faire" de l'Etat, je préfère de beaucoup les tâtonnements des agents locaux, qui dans leurs aides au retour à l'emploi cherchent des solutions pour aider un peu plus ceux qui sont très nettement défavorisés. "

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"On est passé d'un monde ouvrier qui se défait à un monde de ghetto."

François Dubet, professeur de sociologie à l'université Bordeaux-II et à l'EHESS, s'est exprimé lors de la première conférence sur le thème de la société inégalitaire. Voici des extraits de son intervention.

Propos recueillis par Gilles WALLON / LIBERATION.FR : mardi 24 janvier 2006 - 15:22

" Il faut refuser une idée simple, celle que peut donner les sondages et qui serait que la pauvreté croît depuis vingt ans de manière exponentielle. Non, ça dépend, c'est plus compliqué, que ça, il faut rejeter cette image catastrophiquement inégalitaire. Il y a simplement une concentration : les pauvres ne sont pas de plus en plus pauvres, mais de plus en plus ensemble. Quand vous prenez "les quartiers", vous pouvez doubler le nombre de Rmistes, de chômeurs, de délinquants et de victimes.

" A leur création, les HLM étaient des sas, pas agréables à vivre, mais les gens y restaient trois ans. Désormais en HLM, il n'y qu'1% des appartements qui bougent. Les gens sont cloués. La projection des inégalités dans l'espace géographique s'est beaucoup creusée. Il y a 20 ans, les quartiers difficiles semblaient les endroits où finissait de mourir le monde ouvrier. Il y avait une idée de fin du monde : ceux qui manifestaient aux Minguettes en 1981, c'étaient de jeunes immigrés qui voyaient leurs projets d'intégration se casser. A l'époque, ils se définissaient sur le mode social : "Nous sommes les enfants de travailleurs privés de travail." On était déjà dans une sorte de crise de la société industrielle, et la référence, c'était ça : la société industrielle. Maintenant, ce qui était perçu comme un problème social est perçu, entre autres, sur des termes ethniques : "Nous sommes Noirs, nous sommes Arabes, nous sommes de telle ou telle cité."

" En 25 ans, on passe d'un monde ouvrier qui se défait à un monde de ghetto, où les composantes sociales et culturelles se mêlent dans un espace conscient d'être isolé. Le monde des cités s'est reconstruit avec une énorme conscience du dedans et du dehors. C'est un espace totalement traversé par les médias, et avec énormément de contrôle social, d'honneur, de contrôle des filles, ce sont des choses qu'on ne voyait pas il y a 20 ans. Il y a un "capital guerrier" là-dedans. On doit se faire sa place dans ce monde. De même, la figure du militant, du travailleur social qu'il pouvait y avoir a été remplacée par la figure de l'homme de foi, une figure morale et communautaire. Ce qui a aussi changé, c'est qu'avant, ceux qui s'en sortaient restaient pour tirer les autres, comme le fils de paysan qui devenait instituteur et qui restait dans le village pour le tirer. Maintenant, on se tire.

" L'exclusion s'est également accrue car la volonté d'intégration s'est renforcée. Il y a 20 ans, on arrêtait les études après le collège, maintenant, 70% d'une génération atteint le bac, donc l'école et les stages deviennent très importants, mais on avale les enfants des quartiers et on les relègue dans les filières mauvaises. Ils partagent ce sentiment : "L'école m'oblige à y aller, pour m'exclure. L'école est la seule manière que j'ai de m'en sortir, mais elle ne me propose rien d'efficace." Donc, on est piégés par les institutions, même si celles-ci font un effort pour qu'on s'en sorte. Il faut aussi dire que les systèmes sont entièrement contrôlés par les blancs.

" On passe d'une vision sociale d'un problème social à une vision nationale d'un problème social. Et ce qui me frappe finalement, ce n'est pas que les quartiers ont changé, c'est que la vision qu'en a la société a changé. On est complètement dans une déseuphémisation du langage. On ne dit plus "enfants d'ouvriers" mais "cas sociaux, handicapés sociaux". Maintenant, il s'est créé l'idée que les vraies victimes sont les classes moyennes qui vont au front de ces quartiers. Résultat, des réformes comme l'apprentissage à 14 ans, la fin du collège unique, sont passées très facilement. On manipule le sentiment d'insécurité : une frontière se forme entre les "gens normaux" et ceux qui, parce qu'ils sont victimes, deviennent dangereux. Maintenant, on critique violemment les inégalités sociales, mais on critique aussi violemment le pauvre. Et les classes moyennes ont des sentiments de sympathie pour les pauvres tant qu'ils peuvent assurer leur fuite, qu'ils ne sont pas obligés de fréquenter le même établissement scolaire.

" Pour résumer, les problèmes qui étaient vus il y a vingt ans comme sociaux et interrogeant la société sont vus désormais comme des problèmes culturels, des problèmes d'institutions, des problèmes d'étrangers, des problèmes de classes dangereuses. Bientôt, on ne parlera même plus des immigrés, mais des minorités, comme on parle aux Etats-Unis d'Afro-Américains. Prenons garde. "

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Chat : Qui sont les Français issus de l'immigration ?
LEMONDE.FR | 19.01.06 | 11h08 o Mis à jour le 26.01.06 | 11h52

L'intégralité du débat avec Sylvain Brouard et Vincent Tiberj, auteurs de "Français comme les autres ? Enquête sur les citoyens d'origine maghrébine, africaine et turque" (Presses de Sciences Po, 2005), jeudi 26 janvier 2006

Paul : Bonjour. Je voudrais savoir pourquoi après trois générations on parle toujours de "Français d'origine..." ? Le chômage est-il la seule raison au blocage ?

Sylvain Brouard et Vincent Tiberj : La question de séparer les Français d'origine maghrébine, africaine et turque traverse la société française et bien évidemment, de multiples interrogations prennent comme base l'origine d'une partie de la population française. Implicitement, dans de nombreux discours, l'idée est que les Français d'origine maghrébine, africaine et turque, qu'on peut appeler les "nouveaux Français", ne sont pas des Français comme les autres. Nous avons pris acte de cet implicite et nous avons souhaité l'interroger rigoureusement, en construisant deux échantillons représentatifs, l'un de Français d'origine maghrébine, africaine et turque, l'autre représentatif de l'électorat français. A ces deux échantillons, nous avons posé les mêmes questions, dans le même ordre, afin de vérifier si les nouveaux Français étaient ou non des Français comme les autres. Cela nous permet de précisément cartographier les ressemblances et les dissemblances.

"LES NOUVEAUX FRANÇAIS ENCORE PLUS ATTACHÉS À LA RÉUSSITE INDIVIDUELLE"

Taoufik : Vous concluez que ces Français sont "des Français comme les autres". Ne pensez-vous pas que votre raisonnement ne fait que conforter les populations d'origine étrangère dans le fait qu'elles n'ont aucun effort à fournir pour respecter les valeurs républicaines, et que cette attitude ruine donc définitivement leurs chances d'intégration ?

Sylvain Brouard et Vincent Tiberj : On a coutume de parler de culture de l'assistanat à propos de cette sous-population. Ce n'est pas du tout le cas. Au contraire. Quand il s'agit de la valeur ambition, de la valeur réussite individuelle, les nouveaux Français, quelles que soient leurs origines et quels que soient leurs liens avec l'immigration (1re génération née en France, 2e génération née en France, ou l'immigré naturalisé), les nouveaux Français sont encore plus attachés à la réussite individuelle que les personnes comparables dans l'électorat français. Pour ce qui est des valeurs républicaines, on constate même parmi les nouveaux Français que la crise de la représentation est chez eux beaucoup moins forte. Que l'on prenne l'appréciation du fonctionnement de la démocratie en général, des institutions politiques, de la fonction redistributrice de l'Etat, on assiste à un légitimisme très fort de leur part.

Toutefois, on peut noter deux exceptions : la première étant un plus faible taux d'inscription sur les listes électorales, la seconde étant une moindre confiance dans la police. Cette moindre confiance ne s'étendant pas aux autres institutions publiques, l'Ecole par exemple étant l'institution plébiscitée par les Français d'origine maghrébine, africaine et turque. Enfin, l'objet de l'ouvrage n'est ni de dresser un réquisitoire, ni d'écrire une hagiographie, mais bien de procéder à une radiographie rigoureuse des nouveaux Français en comparaison avec la population française telle qu'elle est, et non pas telle qu'idéalement on pense qu'elle devrait être.

Céline : Cette différenciation "Français d'origine..." semble avoir à voir avec la culture religieuse ? Comme si être français c'était être chrétien... ou athée (d'origine chrétienne). L'athée d'origine musulmane, par exemple, restera un Français d'origine....

Sylvain Brouard et Vincent Tiberj : A l'inverse des précédentes études sur la question, notre point de vue est que seuls sont musulmans les personnes déclarant une affiliation à la religion musulmane. Pour pouvoir évaluer, parmi les Français d'origine maghrébine, africaine et turque, ceux qui sont de confession musulmane et ceux qui ne le sont pas, nous devions travailler à partir de l'origine, et non à partir de la confession. Et si nous avons fait ce choix-là, c'est bien parce que nous postulions que les nouveaux Français n'étaient pas systématiquement des musulmans et que nous souhaitions comparer les affiliations religieuses et leurs conséquences parmi les nouveaux Français et parmi l'ensemble de l'électorat français. Par ailleurs, il y a bien des sans-religion parmi les nouveaux Français, à peu près autant que dans l'électorat en général, et ceci se caractérise par leur forte ressemblance avec les sans-religion dans le reste de la population. Nous n'utilisons jamais l'origine musulmane, il n'y a pas pour nous de musulman sociologique ou de musulman de culture, il n'y a que des musulmans de confession, et seuls sont musulmans de confession les gens se déclarant musulmans.

Taoufik : Vous avez écrit : "les Français issus de l'immigration se caractérisent bien par un niveau d'antisémitisme plus fort que le reste de l'électorat" ; "dans le cas de l'antisémitisme, la spécificité des Français issus de l'immigration perdure quels que soient les groupes sociopolitiques" ; "difficultés pour les jeunes filles de vivre leur double culture, surveillées par leurs parents et leurs frères" ; "l'impression d'ensemble est celle d'une population en décalage avec le reste de la société"... ; Excusez-moi mais nous devrions un peu plus relever que ces constatations sont importantes !

Sylvain Brouard et Vincent Tiberj : Il y a bien, quand il s'agit des femmes, des homosexuels et des juifs, des tensions particulières. Simplement, ce n'est pas le cas de tous les préjugés. Ils sont moins autoritaires que la population française en général, et moins ethnocentristes.

Deuxièmement, il y a des tensions en ce qu'un tiers d'entre eux peuvent être caractérisés comme conservateurs en matière de mœurs et antijuifs, soit deux fois plus que dans le reste de la population. Mais cela ne doit pas occulter le fait que le groupe le plus important parmi les nouveaux Français n'est ni conservateur ni antisémite. On constate donc une nuance entre nos deux populations, mais pas de contraste. Les majorités sont les mêmes. Pour l'antisémitisme, par exemple, l'antisémitisme des nouveaux Français ne représente que 10 % des antisémites en France. De ce point de vue-là, le fait qu'il n'y ait pas de contraste mais seulement des nuances confirme que les nouveaux Français sont des Français comme les autres, ils sont comme le reste de la société française traversés par les clivages en termes de conservatisme sexuel, en termes de préjugés antisémites, en particulier. La société française compte elle aussi des antisémites, des conservateurs sexuels, même s'ils ne sont pas majoritaires, comme d'ailleurs parmi les nouveaux Français. Cet antisémitisme, qui donc concerne 33 % des nouveaux Français, ne peut pas s'expliquer uniquement par une jalousie sociale, par une concurrence victimaire ou par un syndrome conservateur plus global, mais il n'est pas non plus l'importation du conflit israélo-palestinien. Il est lié, en revanche, à la pratique publique (dans les mosquées) de la religion musulmane, mais ni à la religion musulmane en soi ni à sa pratique privée.

Rems : Quels éléments du discours de M. Le Pen font écho chez certain Français d'origine étrangère ?

Sylvain Brouard et Vincent Tiberj : 37 % des nouveaux Français considèrent qu'il y a trop d'immigrés en France. Ils sont 47 % dans le reste de la population. Ces données datent d'avril 2005. Les choses ont évolué depuis. Dans nos deux échantillons, 15 % des personnes interrogées considèrent qu'il y a des races moins douées que d'autres. Il pourrait donc y avoir un écho du discours lepéniste, mais le Front national reste le parti le plus rejeté parmi les nouveaux Français, seuls 2 % d'entre eux s'en disant proches. De même, l'image de Jean-Marie Le Pen est de loin la plus négative de l'ensemble des personnalités testées.

Céline : Que dit-on des unions ? Ces "nouveaux Français" se marient-ils ou vivent-ils avec des Français d'origine différente de la leur ?

Sylvain Brouard et Vincent Tiberj : Il faut savoir que notre enquête n'était pas faite pour explorer particulièrement ces variables sociologiques. Néanmoins, nous avons un certain nombre d'indications. Par exemple, nous avons fait une expérimentation sur l'exogamie et l'endogamie religieuses. Ainsi, si l'on demande aux nouveaux Français musulmans si leurs enfants pourraient se marier avec des personnes qui ne sont pas musulmanes, seuls 15 % d'entre eux refuseraient ce mariage si c'était un fils, et 32 % si c'était une fille. Parmi la population française, le taux de désapprobation d'un mariage avec un musulman tourne autour de 20 %. Autrement dit, l'exogamie est très majoritairement acceptée, à niveau comparable dans les deux populations.

Paul: L'intégration visait à l'origine à gommer les "dissemblances", cela veut-il dire que le modèle républicain de l'intégration est dépassé ? Et si oui, par quoi peut-on le remplacer tout en offrant une égalité de traitement des citoyens et la paix civile ?

Sylvain Brouard et Vincent Tiberj : La question de l'existence même d'un modèle républicain se pose. Le modèle théorique, qui fait référence à la IIIe République, a-t-il jamais vraiment été appliqué en France ? Souvenons-nous que sous la IIIe République, les femmes n'avaient pas le droit de vote, par exemple. Au-delà de cette question, l'intégration a deux facettes : c'est la capacité des populations arrivant à intégrer les valeurs de la société ; deuxième facette : la capacité de la société à leur faire de la place. Notre enquête n'a interrogé que le premier point. Très clairement, il paraît difficile de dire, sur la question des valeurs, le rapport à la démocratie, le rapport à la valeur réussite, que ces valeurs de la société française ne sont pas aujourd'hui majoritairement portées par les nouveaux Français. Nos deux échantillons sont d'accord sur un point sur la question de l'intégration, à savoir la difficulté de l'intégration des immigrés. Cependant, les raisons de cette difficulté sont largement dissemblables car, pour la population française, c'est majoritairement la responsabilité des immigrés, alors que pour les nouveaux Français, c'est majoritairement la responsabilité de la société. Sur la question des dissemblances, notre enquête montre que les ressemblances sont plus nombreuses que les dissemblances et que, quand dissemblances il y a, elles sont de l'ordre des nuances plutôt que des contrastes.

Profffff : Ne pensez-vous pas que le mot "beur" a beaucoup nui aux Français d'origine maghrébine, on est français ou maghrébin mais pas les deux en même temps ? Le mot "beur" a créé deux sortes de Français.

Sylvain Brouard et Vincent Tiberj : Notre enquête ne portait que sur les citoyens français, c'est-à-dire, par définition, les personnes possédant la nationalité française. Cela n'excluait pas les personnes bénéficiant d'une double nationalité. La distinction dans notre étude portait sur l'origine des familles, dont celles provenant d'Etats du Maghreb. Ainsi, pour nous, il n'y a pas de Franco-Maghrébin ou de Beur, il n'y a que des Français d'origine maghrébine, ou africaine ou turque parmi les nouveaux Français. Plus fondamentalement, lorsqu'on analyse la proximité des personnes au pays d'origine de la famille, cette proximité n'affaiblit pas, au contraire, la proximité avec les autres Français. Les deux types d'identité ne s'excluent pas, elles s'articulent. La proximité au pays d'origine de la famille est liée à la proximité avec l'acte d'immigration, avec la possession de biens dans le pays en question ainsi qu'avec la fréquence des voyages dans le pays.

"LA DIVERSITÉ N'EST PAS SYNONYME DE COMMUNAUTARISME"

É-Toi : Nicolas Sarkozy est-il un nouveau Français ?

Sylvain Brouard et Vincent Tiberj : Effectivement, au vu des critères définissant les Français d'origine étrangère tels que Michelle Tribalat et Patrick Simon l'ont exposé, à savoir avoir la nationalité française par acquisition pour les immigrés, ou avoir un parent immigré, ou avoir au moins un grand-parent immigré, au vu de nos connaissances de l'histoire familiale de Nicolas Sarkozy, il est vraisemblable que cela soit exact. Il est intéressant d'étudier l'appréhension par les nouveaux Français d'origine maghrébine, africaine et turque, ce que n'est pas Nicolas Sarkozy à ma connaissance. En effet, le paradoxe est que bien que Nicolas Sarkozy ait une note moyenne de sympathie inférieure à celle de Jacques Chirac ou à celle de François Hollande, par exemple, chez les nouveaux Français, en avril 2005, une proportion notable place Nicolas Sarkozy en tête de leurs préférences : près de 17 %, ce qui est très près de François Hollande ou de Jacques Chirac, puisque ceux-ci ont 19 et 21 %. Ainsi, Nicolas Sarkozy, au sein de cette population, polarise très fortement les opinions. Une partie importante de la population désapprouve Nicolas Sarkozy, quand une minorité approuve très fortement Nicolas Sarkozy.

Lina : Pendant combien de temps allons-nous parler de Français pas comme les autres lorsqu'il s'agit de Français d'origine maghrébine, africaine et turque ? A-t-on parlé de Français pas comme les autres lorsqu'il s'agissait d'Espagnols, d'Italiens et de Portugais ?

Sylvain Brouard et Vincent Tiberj : Les doutes exprimés par la société sur la capacité d'intégration des courants migratoires successifs sont présents dans le débat public depuis plus d'un siècle. Il était dit des Polonais et des Italiens qu'ils ne pourraient pas s'intégrer. Il en allait de même pour les Espagnols et les Portugais. Il ne faut donc pas avoir la mémoire courte, et le rôle de la recherche scientifique est de vérifier la réalité des faits sociaux et d'infirmer les préjugés. Rappelons par exemple que les Polonais, bien que catholiques, pratiquaient leur culte de manière séparée et avaient leur propre clergé, et ont eu à souffrir de ce qu'on appelle aujourd'hui "ratonnades".


Paul : Si les dissemblances se résument à des nuances alors pourquoi les récentes émeutes ont été décrites dans de nombreux journaux français et étrangers comme "ethniques" ?

Sylvain Brouard et Vincent Tiberj : On avait testé, six mois avant ces événements, le potentiel protestataire des nouveaux Français. En plus de signer des pétitions, de manifester, de peindre des graffitis ou de faire la grève, il leur était demandé s'il était légitime de provoquer des dégâts matériels pour se faire entendre. 4 % d'entre eux ont répondu de manière affirmative. Autrement dit, notre sondage redonne la parole aux majorités silencieuses plutôt qu'aux minorités actives et de là, démontre clairement que la lecture des émeutes de novembre comme soulèvement ethnique est très loin d'être vérifiée. La violence n'est pas considérée parmi les nouveaux Français comme un moyen politique légitime. Sur de nombreuses questions, l'opinion majoritaire s'écarte des revendications des minorités actives et de leurs porte-parole.



En revanche, quand on prend en compte la volonté de réussite des nouveaux Français, leur plébiscite de l'école et de l'éducation en général, et d'un autre côté, le sentiment d'être victimes de discriminations (alors même qu'ils sont plus souvent diplômés que le reste de l'électorat, leur taux de chômage est deux fois supérieur tout comme leur taux de travail précaire), on peut se demander si ce que la crise des banlieues a mis en évidence n'est pas un niveau de frustration relative explosif d'une partie de cette population, ce qui, paradoxalement, est un signe de leur intégration à la société de consommation individualiste et, plus globalement, à la société française. Emmanuel Todd, dans un article du Monde, avait souligné cette hypothèse que les émeutes des banlieues étaient peut-être le signe d'une espérance gâchée. Notre radiographie des valeurs des nouveaux Français est plutôt convergente sur l'idée qu'aux valeurs de la réussite qu'ils portent se heurte une réalité de la discrimination, ce qui ne fait qu'amplifier le niveau de frustration.

É-Toi : Qui a financé votre enquête ?

Sylvain Brouard et Vincent Tiberj : Notre enquête n'est pas une commande. Elle a été élaborée au sein du Cevipof à Sciences-Po. Dans un second temps, sur ce projet, nous avons sollicité divers financeurs, le Fasild, qui est le Fonds d'action et de soutien pour l'intégration et la lutte contre les discriminations, la Fondation Jean-Jaurès, le Centre d'études et de prospectives du ministère de l'intérieur, le Service d'information du gouvernement et, bien évidemment, le Cevipof et Sciences-Po. L'enquête a été élaborée sans aucune pression ni aucune demande spécifique de quelque financeur que ce soit. C'est l'avantage des tours de table avec de multiples partenaires et de la maîtrise de l'initiative de l'enquête.

Bethsabey : Votre étude vous a-t-elle permis de dresser un portrait du citoyen "français" ?

Sylvain Brouard et Vincent Tiberj : L'étude a permis, en précisant un certain nombre de caractéristiques des nouveaux Français, de dresser un portrait des tensions et des clivages qui traversent l'ensemble de la société française, et par conséquent, également les nouveaux Français, à la veille du 29 mai 2005. Portrait, donc, des inquiétudes, des valeurs, des orientations politiques d'une France qui se cherche, qui cherche sa place dans le monde, qui questionne son ou ses identités. Bien évidemment, notre enquête devra être rééditée afin de poursuivre l'approfondissement du questionnement de la citoyenneté française. Il n'y a pas un citoyen français, il y a des citoyennetés et des Français. La France doit s'interroger sur sa définition de soi.

Par exemple, la diversité n'est pas synonyme de communautarisme. Pour preuve, entre 4 et 8 %, suivant les indicateurs utilisés, pourraient être définis comme communautaristes, à savoir une identité culturelle de type minoritaire, une opposition au reste de la société et des revendications particularistes. En aucun cas l'homogénéité culturelle ou l'identification minoritaire en soi n'est communautariste, elle ne l'est que si elle va de pair avec une distance avec le reste de la société, par exemple avec l'allégeance nationale, et avec des revendications qui visent à assurer des intérêts minoritaires. Il s'avère que dans la plupart des cas, l'identité particulière (religieuse, locale ou à l'égard du pays d'origine) s'articule positivement avec l'identification à la société française. La majorité des nouveaux Français, par exemple, souhaitent que soit mis en valeur ce que les Français ont en commun plutôt que les différences entre les Français. Et ceux qui souhaitent que l'on combatte d'abord les discriminations avant de traiter tous les Français de la même manière le font très majoritairement pour que ce que les Français ont en commun soit mis en valeur. Ce qui dénote une volonté d'intégration, une revendication d'une place pleine et entière au sein de la société française pour la majorité silencieuse des nouveaux Français.

Chat modéré par Constance Baudry et Karim El Hadj

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Une étude décrit l'insidieuse violence sociale dans les collèges bourgeois

Catherine Rollot / Le Monde, 19 janvier 2006

La violence scolaire n'est pas l'apanage des établissements des quartiers populaires. Pendant trois ans, Johanna Dagorn, chercheuse au laboratoire d'analyses et de recherches sociales en éducation et en formation (Larsef) de l'université de Bordeaux-II, s'est immergée dans trois collèges socialement favorisés de la région bordelaise. Situés en centre-ville, ces établissements se caractérisent par des taux de réussite au brevet des collèges supérieurs à 90 % et une faible proportion d'élèves issus de milieu populaire : à peine 10 % en moyenne.


A partir d'observations in situ, de documents comme les feuilles de punition, les bulletins scolaires ou encore les fiches individuelles des élèves, mais aussi d'entretiens avec des collégiens et des adultes, elle a mis en lumière une violence insidieuse qui permet à "l'élite" de se défouler et d'effectuer un tri social.

Cette violence se manifeste par des brimades psychologiques et physiques imposées par les élèves de milieu bourgeois. Les élèves issus de milieu populaire connaissent parfois une deuxième victimation, à l'intérieur de leur catégorie sociale d'origine. "Ce n'est pas une violence à la Robin des bois, mais une violence de proximité. Des enfants eux-mêmes rejetés s'en prennent à d'autres élèves également exclus mais encore plus isolés et plus vulnérables", explique la chercheuse.

Johanna Dagorn cite l'exemple d'Alain, scolarisé en classe de cinquième. Issu d'une famille monoparentale démunie, il vient d'arriver d'une zone rurale. Isolé, raillé et brimé, il fait office de bouc émissaire. Livres volés, cartable jeté dans l'eau ou encore faux lieu de rendez-vous, les brimades le conduisent à être fréquemment puni, à rater des cours. Ces résultats scolaires sont médiocres, et Alain est réorienté vers une filière technologique. Le collège dans lequel il est scolarisé n'en dispense pas, et il est donc certain de devoir le quitter à la rentrée 2006.

La situation a dégénéré dans l'indifférence des membres de l'équipe éducative. "En dépit des inquiétudes de sa mère, qui a alerté sans succès son professeur principal, Alain se retrouve comme la plupart des victimes : ignorées par l'institution scolaire, car les brimades dont elles sont la cible ne troublent en rien le bon fonctionnement de ces établissements scolaires, raconte Mme Dagorn. Bien au contraire, grâce à elles, la tradition perdure et l'ascèse exigée lors des cours académiques peut continuer grâce à ces moments d'exaltation."


"SPECTRE DU MAUVAIS PROFESSEUR"

Ce laisser-faire concerne également les enseignants, jeunes stagiaires ou professeurs des disciplines considérées comme "secondaires", ainsi que les personnes statutairement précaires, comme les surveillants. Souffrant d'un handicap visuel important, une professeure d'éducation musicale, surnommée "la bigleuse ou cul de bouteille", se fait chahuter régulièrement pendant sa classe. Au courant, le conseiller principal d'éducation (CPE) n'intervient pas, mais dit ne pas "comprendre pourquoi ces personnes sont habilitées à enseigner". Dans un autre collège, c'est le professeur d'arts plastiques et un stagiaire de technologie qui, devant le chahut, ne peuvent assurer leurs cours. Le CPE note en riant : "C'est tout le temps comme ça... Heureusement que ce n'est que de la techno !"

"Dans un collège où les élèves sont réputés charmants et appliqués, se reconnaître débordé est l'aveu d'une défaillance, voire d'une erreur d'orientation professionnelle. Le spectre du mauvais professeur incapable de tenir sa classe est ici d'autant plus renforcé qu'il est rare. A cela, vient se greffer la peur d'être muté dans des collèges réputés plus difficiles et la culpabilité de se plaindre, alors même que le collège reste à l'abri d'actes violents très graves", conclut Johanna Dagorn.

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La banlieue bouillonne d'idées contre l'exclusion

Deux mois après les émeutes, le collectif A.C.L.E.F.E.U. cherche des solutions à la crise, avec les habitants. Un cahier de doléances sera remis aux députés.

par Stéphanie BINET / Libération, jeudi 26 janvier 2006

Il n'y a plus de voitures qui brûlent, plus de caméras, plus de stars à Clichy-sous-Bois pour venir lancer un appel pour l'inscription sur les listes électorales, mais les membres d'A.C.L.E.F.E.U. (Association du collectif liberté égalité fraternité ensemble et uni) n'ont pas repris leur vie "comme avant". Avant le 27 octobre, quand Zyad et Bouna, 17 et 15 ans, ont été électrocutés dans un transformateur EDF, après les six nuits d'émeutes qui suivirent à Clichy-sous-Bois, et les quinze autres dans le reste de la France. Ces éducateurs, enseignants, habitants de Clichy qui étaient dans les rues pour calmer les incendiaires et qui préfèrent parler de "révoltes sociales", estiment que si la tempête est passée, le message, lui, ne l'est pas. "Le fond de la révolte était compréhensible même si la forme était répréhensible, explique Samir Mihi, éducateur sportif, c'est à nous de mettre des mots sur nos maux pour que là-haut ils se bougent. On veut remettre en phase les politiques avec les citoyens."

Bulle. Mardi soir, les trente membres du bureau (des animateurs, des chômeurs mais aussi une proviseure de lycée, un juge pour enfant) invitaient les associations du 93 et de la banlieue parisienne pour qu'elles recueillent ensemble les doléances des habitants des villes (lire page 3) où les violences urbaines se sont propagées en novembre. Certaines de ces associations se sont créées pendant cette période, comme à Epinay-sur-Seine. "On a l'impression que les hommes politiques vivent dans une bulle, explique Mohamed Mechmache, éducateur de rue et président du bureau. Puisqu'ils n'ont apparemment pas d'idées sur la crise qui vient de se passer, on va leur en donner." Recueillir les plaintes des habitants, mais aussi les solutions qu'ils avancent est la deuxième action d'A.C.L.E.F.E.U. Créée dès le retour au calme début novembre, A.C.L.E.F.E.U. a tout d'abord répondu à une demande des jeunes : "Comment fait-on pour voter ?" Pour donner une résonance nationale à leur démarche, ses membres se sont associés au collectif Devoirs de mémoires de Joey Starr.

Privilèges. Fort de son succès, les inscriptions sur les listes électorales ayant augmenté dans plusieurs communes en décembre, le collectif a ensuite mis en place des rencontres avec les habitants au coeur des quartiers mais aussi dans les centres-villes pour rédiger ces cahiers de doléances qu'il veut remettre en juin à l'Assemblée nationale. "Ce terme de doléances, justifie Samir Abbas, porte-parole et enseignant dans un lycée professionnel, c'est évidemment pour rappeler 1789. Pour nous, les privilèges n'ont toujours pas été abolis dans ce pays." Le 18 janvier, A.C.L.E.F.E.U. était aux Bosquets à Montfermeil, et le lendemain au centre-ville: "On pense que même les gens qui n'habitent pas dans nos quartiers ont aussi des solutions à proposer. Au sein d'une ville, les gens se divisent entre ceux qui vivent en zone pavillonnaire et ceux qui sont dans les HLM. Or, l'avis de tous les citoyens compte. On doit bientôt se rendre à Vannes, Bordeaux et dans le Poitou."

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"L'Etat a de l'argent pour Paris, pas pour le 93"

Extraits des cahiers de doléances d'habitants de Clichy-sous-Bois et Montfermeil.

par Stéphanie BINET / Libération, jeudi 26 janvier 2006

Quelques extraits des cahiers de doléances remplis par les habitants lors des deux rencontres citoyennes déjà organisées par A.C.L.E.F.E.U. à Clichy-sous-Bois et à Montfermeil.

Logement
"Il y a trop d'habitations dégradées, on vit dedans, mais c'est grave. On dit que la France est un pays de tolérance et de démocratie, mais quand on vit à Clichy-Montfermeil, on a l'impression qu'on s'est trompé de pays. Ma solution : détruire et rénover. L'Etat a de l'argent pour Paris mais pas pour le 93."

"Le temps d'attente pour les demandes de logement est trop long. Plusieurs années, ce n'est pas possible. Les bâtiments sont délabrés alors que les charges sont payées. Où va notre argent ?"

"Aujourd'hui, les gens vivent dans des logements insalubres (fuites d'eau, tuyauteries abîmées, halls sans lumière, poubelles qui s'entassent, pas d'eau chaude depuis trois mois dans certains logements des Bosquets). Les bailleurs ne font pas leur travail. Comment un pays qui a mis en place la Déclaration des droits de l'homme a pu tomber aussi bas ? Qu'on construise de nouveaux logements et qu'on les entretienne de manière à ce qu'on puisse vivre comme tout être humain."

Transports
"Vivre à Clichy sans voiture, c'est une galère. Pour rejoindre la gare du Raincy, il faut 45 minutes en bus. Ensuite, on peut prendre le RER E jusqu'au boulevard Haussmann à Paris. On y est en 20 minutes. On fait plus facilement les 18 km du Raincy à Paris que les 4 km qui nous séparent de la gare Le Raincy-Villemombe-Montfermeil. Pour aller travailler à l'aéroport de Roissy, qui n'est pas très loin et où il y a le plus d'emplois, il faut une voiture. Il n'y a pas de ligne de transports. D'ailleurs, une voiture, c'est la première chose qu'on nous demande quand on passe l'entretien d'embauche. Sinon, c'est le bus 613 pendant 45 minutes jusque la gare d'Aulnay puis il y a le RER B en trois-quatre stations. Mais quand on commence à 5 heures du matin, il n'y a pas de bus. Ici, mieux vaut avoir une voiture et un permis qu'un diplôme."

"Pourquoi supprimer les lignes de bus alors qu'il y en a déjà peu ? C'est très difficile d'aller à Paris, les bus à Clichy ne desservent plus les bouches de métro aux portes de Paris. Il nous faut plus de bus et une ligne de tramway."

Emploi
"Les entreprises installent leurs sièges sociaux en zone franche pour être exemptées de taxes, mais elles n'embauchent pas de jeunes issus de ces quartiers."

"Le tissu économique est en proie à des difficultés : fermeture des commerces de proximité, déménagement des grandes enseignes, inefficacité des zones franches urbaines (ZFU). Il faut travailler sur l'implantation du commerce de proximité, mettre en place des réseaux de parrainage entre habitants des ZUP et entrepreneurs, créer des lieux d'information pour la création d'entreprises. Il faut que les entreprises (qui s'y installent) jouent le jeu."

Sécurité-Pratiques policières
"Les policiers profitent trop de leurs pouvoirs. Il faut qu'ils parlent plus avec les jeunes (la parole ne tue pas)."

"Il y a trop de violences dans les cités, il n'y a pas assez de policiers. Il faut un commissariat à Clichy-sous-Bois et une police de proximité."

"Les policiers sont là pour protéger les civils et, au lieu de ça, ils font peur. Les policiers nous provoquent, nous les jeunes de cité. Ils croient que quand on est en groupe, on va foutre la merde. Les policiers doivent nous faire plus confiance. On n'est pas tous à mettre dans le même sac."

Education
"A l'école, les maîtresses sont résignées. Il y a peu d'activités extrascolaires à part l'observation des oiseaux de la forêt de Bondy. On n'emmène pas les enfants à la Cité des sciences de la Villette, par exemple."

"On nous envoie des enseignants qui sont jeunes, qu'on envoie là pour cinq ans avant de les muter ailleurs. Déjà, ils sont préparés dans leur tête à ne pas rester à Clichy. On n'est pas des cobayes, des laboratoires. Pourquoi on n'envoie pas plutôt les enseignants les plus expérimentés ?"

Loisirs
"A Clichy et à Montfermeil, il n'y a pas d'équipements culturels pour les jeunes ou pour les petits. Il n'y a pas de piscine, pas de cinéma, pas de parc. Il faut prendre le bus pour emmener nos enfants au parc. Pourquoi ne pas construire des terrains de jeux sur les terrains qui restent vides ?"

"Les bacs à sable en bas de chez moi, vous rigolez, ce sont des parkings."

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Banlieues : après le feu, les mots...

Xavier Frison / Le Monde, 26 janvier 2006

Deux mois après la fin des violences urbaines, c'est le temps du dialogue pour les associations de quartier. Les mots sont à la fois une nécessité et un piège. Une nécessité pour ramener les plus révoltés dans un espace de citoyenneté. Un piège quand il n'y a que la parlote politique et rien d'autre...


Il y a tout juste trois mois de cela, dans la nuit du 27 au 28 octobre, Clichy-sous-Bois s'embrase, en réaction à la mort de deux adolescents dans des circonstances non encore élucidées. Très vite, les incidents se répandent en région parisienne et un peu partout en France, jusqu'à la mi-novembre. Aujourd'hui, les télévisions du monde entier ont regagné leurs pénates, le hit-parade des voitures brûlées a cessé de faire la une des médias. Restent les habitants des quartiers, citoyens, militants associatifs, jeunes, vieux, étrangers, français catalogués " d'origine étrangère " ou " Gaulois " bon teint, pour qui cette dernière onde de choc n'est qu'une suite logique de la détérioration de leur condition depuis trente ans. Car, bien avant l'automne 2005, il y eut Vaulx-en-Velin, dès 1979, et les premiers affrontements " officiels " entre jeunes et forces de l'ordre dans les banlieues françaises.

En 1981, le quartier des Minguettes, à Vénissieux, enflamme ses premières voitures et fait connaissance avec la matraque des CRS deux ans plus tard. La répression policière s'impose comme une évidence face à ce que les politiques appelleront longtemps des " mouvements de fièvre " ou des " accidents de parcours ". 1983, c'est aussi l'année de la Marche pour l'égalité et contre le racisme, dite " marche des Beurs ", partie de Marseille le 15 octobre pour rallier Paris le 3 décembre. Prélude à la création de SOS-Racisme, devenu ensuite joujou politique du parti socialiste, l'événement ne changera rien sur le fond. D'autres flambées de violence surgiront en 1990, 1999, 2000 ou 2003 à Vaulx-en-Velin, Montauban, Montbéliard, Nîmes et ailleurs, sans que jamais la réponse politique ne soit à la hauteur des problèmes.

L'argent coule parfois sur les quartiers les plus pauvres, mais ne règle en rien la mise au ban de la République de ses habitants. Or, si la crise de 2005 s'inscrit dans la continuité des précédentes, elle présente une singularité. " Les populations les moins déshéritées, les bacheliers et travailleurs précaires, habituellement à l'écart de ces émeutes, ont cette fois rejoint le mouvement ", explique Abdellali Hajjat, doctorant en sociologie à l'École des hautes études en sciences sociales : " Quand même cette catégorie de la population en arrive à penser qu'elle n'a plus rien à perdre, cela dit beaucoup sur la gravité de la situation. ">

Pour les habitants qui ont grandi avec les révoltes des années 1980 et leur lot d'espoirs déçus, le choc est à nouveau dur à encaisser, même s'il ne surprend personne. Et, aujourd'hui, si les habitants des quartiers se mobilisent en masse, leur souci premier est d'éviter toute récupération de leurs revendications. " On n'a pas besoin de compassion, prévient Abdelaziz Chambi, membre fondateur de l'Union des jeunes musulmans et du collectif associatif DiverCité à Lyon, on se bat pour l'égalité des droits. " Un peu partout, les initiatives fleurissent, souvent nées des rassemblements spontanés d'habitants pendant la crise.

Au Blanc-Mesnil, en Seine-Saint-Denis, le centre social et associatif la maison des Tilleuls est sévèrement touché par un cocktail Molotov pendant les violences qui touchent la ville. Le Gymnase du quartier part en fumée, la piscine est visée. Zouina Meddour, directrice de la maison des Tilleuls, raconte : " Les habitants étaient sous le choc, il fallait écouter ce qu'ils avaient à dire. Notre présence sur les lieux s'est vite révélée indispensable. Nous avons pris la décision de nous installer devant la maison, avec des habitants du quartier. " Les tables et les chaises disposées dehors accueillent habitants, élus, en journée et le soir. " Des jeunes passaient et discutaient, chacun avait son mot à dire pour expliquer ce qu'il se passait. " Passé les nuits les plus agitées, la réflexion avec les habitants se poursuit. Le collectif citoyen est né : " Face à l'afflux des télévisions du monde entier qui venaient chercher des images sensationnelles, nous avons décidé de boycotter les médias pour nous réapproprier notre parole. " Les assemblées populaires devant la maison de Tilleuls se multiplient, avant une marche dans le quartier et la confection de banderoles dénonçant " les problèmes de chômage, de logement, la discrimination permanente ". Et puis, à l'occasion d'un dimanche de relâche, le soir venu, Zouina Meddour découvre une banderole anonyme : " On n'est pas des cafards pour nous nettoyer au Kärcher, démission Sarko. " Le collectif enchaîne les actions et réalise un documentaire vidéo. Un débat public organisé sur le mode de l'éducation populaire, le 17 décembre, rassemble plus d'une centaine de personnes de tous les âges : " Le but était de décortiquer, d'expliquer, pour permettre aux gens d'avoir une vue d'ensemble de la situation. " Au-delà de l'appel à l'inscription sur les listes électorales, le collectif souhaite travailler avec les jeunes pour qu'ils puissent " comprendre la nature des débats et les idées échangées, afin de pouvoir prendre leurs propres décisions en connaissance de cause. "

Le volet politique est aussi mis en avant par " l'Association du collectif liberté égalité fraternité ensemble et unis " (Ac-Lefeu), créée en novembre dernier à Clichy-sous-Bois. La structure regroupe des habitants, travailleurs sociaux, enseignants, avocats, médecins et juges, sorte de " panel " voulu par Mohamed Mechmache, un des membres fondateurs du collectif, éducateur en prévention spécialisée. Son constat est sans appel : " Les programmes politiques sont en décalage complet avec nos réalités. Nous voulons monter un cahier de doléances en allant vers les citoyens, car les politiques les ont oubliés. "

Les rencontres citoyennes sont lancées. Clichy-sous-Bois et Montfermeil ont déjà eu la leur. On y parle logement, emploi, enseignement, formation, santé ou sécurité. Un début : " L'idée est d'organiser un tour de France en bus pour recueillir les doléances des gens, que ce soit dans les HLM ou les quartiers pavillonnaires. " Inauguré par la Seine-Saint-Denis, le voyage essaimera dans plusieurs villes de France, avant de conclure par une " marche pacifique " en direction de l'Assemblée nationale, où sera remis le cahier. Là-bas, " ils en feront ce qu'ils voudront, anticipe sans naïveté Mohamed Mechmache, mais nous aurons tendance à aller vers ceux qui s'en inspireront. " Et l'éducateur de prévenir : " On n'a pas envie de faire comme la marche des Beurs ou SOS-Racisme, hors de question que nous devenions folklo. Il faut que nous soyons crédibles ".

À l'Île-Saint-Denis (93), la trentaine de " cahiers d'expression citoyenne " disséminés dans la ville a déjà livré son contenu. Dans cette commune de 7 000 habitants dotée de 70 % de logements sociaux, plus de cent contributions donnent le pouls des quartiers. " Comment ceux qui sont dans la détresse peuvent-ils avoir accès à la parole ? ", demande un habitant. " Tout ce que veulent les jeunes, c'est être comme tout le monde. Donnez-leur une chance de s'intégrer à la société et de ne pas avoir le sentiment d'être exclus ", écrit cet anonyme. Un membre des comités de quartier ironise : " Il faut des relations pour décrocher un entretien. Je ne te parle pas de ce qu'il faut pour décrocher un job ! " S. T., 20 ans, exprime sa frustration : " Chaque jour que je vis, je fais en sorte de ne pas sombrer dans la violence. Et c'est un véritable sport car rien n'est fait pour aller de l'avant. " Samir, 18 ans, estime, lui, que " tous ces événements vont tomber peu à peu dans l'oubli, et aucune leçon ne sera retenue, mis à part celle de renforcer la sécurité dans les banlieues. "

Un " bis repetita " que tient à éviter Hassan Ben M'Barek, porte-parole du collectif Banlieues respects et président de l'association Citoyenneté-démocratie. Avec vingt-trois années de vie associative au compteur et quatre ans passés comme chargé de mission en direction des jeunes des quartiers sensibles pour le conseil général des Hauts-de-Seine, le militant connaît la musique. Et son collectif de mener un travail de lobbying auprès des maires et des députés pour un projet de loi relatif à l'inscription automatique sur les listes électorales. " Environ 3,2 millions de personnes en âge d'être inscrites sur les listes ne le sont pas ", précise Hassan Ben M'Barek, bien conscient de la portée d'une telle innovation : " Les politiques de tous bords ont peur de bousculer les équilibres en place. Ils savent à peu près comment le magot va se partager, et ça leur convient. "

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Le ministre de l'éducation veut inciter les enseignants victimes de violence à porter plainte

Avec AFP et Reuters / Le Monde, 17 janvier 2006

Une enseignante du lycée professionnel Camille-Claudel de Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne) a été agressée, lundi 16 janvier en début d'après-midi, dans sa classe, par un jeune homme extérieur à l'établissement. Celui-ci lui a donné plusieurs coups de poing et d'épaule. La victime, une professeure de lettres (et d'anglais, selon Le Parisien), souffre de contusions. Une enquête a été ouverte qui sera menée par la brigade des mineurs. De plus, le rectorat de Créteil veut éclaircir les conditions dans lesquelles l'intrus a pu pénétrer dans le lycée.

Ce nouveau cas de violences subies par le corps enseignant est intervenu le jour même où Gilles de Robien, le ministre de l'éducation, rencontrait l'enseignante poignardée le 16 décembre dans un lycée d'Etampes. Le ministre devrait recevoir ce mardi un rapport sur cette agression.

L'APPRENTISSAGE DE "L'AUTORITÉ"

Dans la foulée de cette rencontre avec l'enseignante d'Etampes, le ministre a indiqué qu'il allait mettre en œuvre "une circulaire (...) la plus claire possible afin d'établir les procédures pour que l'enseignant n'ait pas de doute sur ce qu'il doit faire s'il est agressé verbalement ou physiquement". "Avec cette clarification, le doute ne subsistera pas, les éventuels agresseurs sauront que leurs actes ou leurs paroles ne resteront pas sans suite", a-t-il ajouté.

Mardi, interrogé sur France 2, le ministre a précisé qu'il s'agissait en fait de "remettre au goût du jour" une circulaire de 1998 afin de "formaliser" la réponse de la communauté éducative face à la violence. "Je suis partisan que, lorsqu'il y a vraiment des menaces, il faut porter plainte (...). Qu'ils aiment ça ou qu'ils n'aiment pas ça, je voudrais convaincre [les enseignants] qu'il faut le faire collectivement parce qu'ils se protègent les uns et les autres de cette façon-là. Ils donnent des signaux extrêmement précis aux élèves qu'ils ne passeront rien", a-t-il expliqué.

Le texte contiendra, en outre, des améliorations en matière préventive mais surtout dans le domaine "de la sanction ou de la menace de sanction". De plus, Gilles de Robien souhaite renforcer l'apprentissage de "l'autorité" dans les IUFM.

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Des sanctions pénales dès 10 ans ?

Nathalie Guibert / Le Monde, 20 janvier 2006

Le ministère de l'intérieur veut "toiletter" l'ordonnance du 2 février 1945 sur l'enfance délinquante, selon l'expression d'un proche de Nicolas Sarkozy. La chancellerie partagerait pleinement son objectif, assure-t-on place Beauvau : systématiser et accélérer la réponse judiciaire. Pourtant, au ministère de la justice, on affirme que la question n'est pas tranchée, et que ce sera au garde des sceaux, Pascal Clément, que reviendra d'apporter d'éventuels aménagements.


Dans sa dernière version, le projet propose de créer des mesures pénales applicables à partir de l'âge de 10 ans : l'éloignement du domicile pendant un mois (avec possibilité de placement en internat) et l'exécution de travaux scolaires. Il envisage d'adopter un "avertissement judiciaire", assorti d'une obligation de réparer le dommage causé, et propose qu'à partir de 13 ans le tribunal puisse condamner le mineur à une "période d'initiation au travail, non rémunérée", de 30 à 120 heures. Pour les 13-16 ans, en matière correctionnelle, le texte suggère la création d'un placement de trois mois dans un "centre d'éducation adaptée".

Le projet vise à développer les procédures rapides de jugement, notamment la comparution immédiate et la composition pénale (qui permet au procureur, avant d'engager l'action publique, d'imposer à l'auteur d'un délit ayant reconnu les faits une amende, un stage ou un retrait de permis). Enfin, le texte veut limiter le nombre des mesures de remise à parent ou d'admonestation prononcées par les juges des enfants pour les faits de faible gravité.

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Un amendement permettrait aux communes riches d'échapper à la construction d'HLM.
Quand les élus UMP cherchent à démolir la loi SRU

par Tonino SERAFINI / Libération, jeudi 19 janvier 2006


Des députés UMP sont à la manœuvre pour vider de sa substance l'article 55 de la loi SRU (Solidarité et renouvellement urbains), qui oblige chaque commune de plus de 3 500 habitants (1 500 en Ile-de-France) à atteindre un quota de 20 % de HLM sur leur territoire, dans un objectif de mixité sociale. Le but est de rendre moins contraignant ce texte qui astreint les 740 villes déficitaires de l'Hexagone à rattraper progressivement leur retard en logements sociaux.

"Si les parlementaires changent ça, c'est qu'ils n'ont tiré aucun enseignement politique et social de la crise des banlieues d'octobre-novembre. S'ils vont jusqu'au bout, nous comptons réagir fortement, car le président de la République et le gouvernement nous ont assuré qu'on ne toucherait pas à la loi SRU", prévient Patrick Doutreligne, délégué général de la fondation Abbé-Pierre.

Décompte. Cette offensive intervient dans le cadre du projet de loi Engagement national pour le logement de Jean-Louis Borloo, débattu depuis hier à l'Assemblée nationale. Des parlementaires UMP ont glissé des amendements visant à amoindrir la portée de la SRU. Le texte le plus controversé a été adopté par la Commission des finances et change radicalement la manière de compter les logements sociaux. Le territoire retenu pour savoir si le quota des 20 % est respecté n'est plus la commune mais la communauté d'agglomération. "C'est un amendement subtil, voire sournois. Il masque derrière le mot agglomération le fait que des communes déficitaires vont pouvoir continuer à échapper à leur devoir de solidarité en matière de logement social", analyse le sénateur PS de Savoie, Thierry Repentin.

La démonstration est simple : au sein de ces instances intercommunales, il suffit que quelques villes possèdent un nombre élevé de logements sociaux (30, 40, voire 50 % de HLM) et d'autres un nombre dérisoire pour que le seuil des 20 % soit satisfait à l'échelon de la communauté d'agglomération. "Si on a une commune à 40 % de HLM et que celle d'à côté en a 2 %, celle-ci est exemptée de toute obligation", résume Patrick Doutreligne.

La proposition controversée de la Commission des finances a été rejetée par la Commission des affaires économiques, présidée par Patrick Ollier (UMP, Hauts-de-Seine), qui, elle, statue au fond. Cet amendement remis en question au sein même du groupe UMP, et qui n'a pas l'approbation du gouvernement, a donc peu de chances d'être adopté lors du vote en séance publique. "Il n'y aura pas de dissonances entre la majorité et le gouvernement au cours de ces discussions", prévient Patrick Ollier.

En revanche, d'autres amendements - adoptés par la Commission des affaires économiques - visent par d'autres biais à modifier la loi SRU. Ainsi les logements HLM vendus à leurs occupants continueraient à être comptabilisés comme des logements sociaux pendant cinq ans. Les fameuses maisons Borloo à 100 000 euros construites dans des communes qui ont une convention Anru (renouvellement urbain de quartiers en difficulté) seraient aussi comprises dans les critères du quota de 20 %.

Prêt. Enfin, une partie des opérations d'accession sociale à la propriété par le biais du prêt à taux zéro seraient également comptabilisées comme des HLM si elles sont réalisées par des ménages modestes.

"Toutes ces dispositions visent à satisfaire l'aspiration des Français à accéder à la propriété", se défend Patrick Ollier. Une intention louable. Sauf que ces mesures permettent aux maires hostiles aux HLM de satisfaire au critère des 20 % sous couvert d'une politique visant à aider les ménages à devenir propriétaires.

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Bruxelles versera 100 millions d'aides aux banlieues au lieu du milliard promis

Philippe Ricard / Le Monde, 21 janvier 2006

José Manuel Barroso, le président de la Commission européenne, avait annoncé une enveloppe d'un milliard d'euros pour aider les banlieues françaises dans le feu des émeutes de novembre 2005. La réalité est plus modeste : M. Barroso, qui doit prendre la parole, mardi 24 janvier, devant l'Assemblée nationale à l'invitation de son président, Michel Debré, est allé un peu vite en paroles.

D'après nos informations, les fonds susceptibles d'être attribués aux banlieues difficiles par les caisses européennes ne dépasseront pas les 100 millions d'euros. Et il ne s'agira que d'un redéploiement. L'identification des montants encore disponibles sur les fonds structurels attribués à la France doit permettre au premier ministre Dominique de Villepin d'envoyer dans les tous prochains jours à la Commission un mémorandum d'accord précisant les demandes françaises, afin de financer des infrastructures, et des formations dans les banlieues défavorisées.

Après un minutieux travail d'audit, les experts français et européens ont identifié entre 30 et 35 millions d'euros redéployables sur les sommes allouées à la France d'ici à la fin du plan de financement 2000-2006 au titre du soutien aux régions en difficulté. A ce montant, s'ajoutent entre 60 et 65 millions d'euros financés par le Fonds social européen.

En revanche, les fonds attribués à la France pour mener des actions dans les villes (au nom du programme Urban), sur lesquels M. Barroso espérait puiser une cinquantaine de millions d'euros supplémentaires, sont pour l'essentiel épuisés.

Si les sommes disponibles sont nettement en deçà de celles envisagées par le président de la Commission à la mi-novembre, cette dernière accepte en revanche que les autorités françaises fassent preuve de "flexibilité" dans leur utilisation : des régions non éligibles habituellement, comme la région Île-de-France, dont le revenu est beaucoup trop élevé par rapport à la moyenne communautaire, vont pouvoir en bénéficier pour leurs banlieues difficiles.

FEU VERT ATTENDU

Dans son courrier, le premier ministre doit par ailleurs "insister", selon un haut fonctionnaire français, sur une autre mesure phare de son plan d'action pour les banlieues : l'extension d'une vingtaine de zone franches urbaines (ZFU), et la création de quinze nouvelles zones afin de faciliter, à l'aide d'exonérations de charges fiscales et sociales, l'implantation d'entreprises dans les quartiers sensibles.

La semaine dernière, la ministre française déléguée à la cohésion sociale, Catherine Vautrin, est venue défendre cette initiative auprès de la commissaire à la concurrence, Neelie Kroes, qui considère ces exonérations comme des aides d'Etat. La Commission a déjà approuvé le régime des zones franches urbaines en 1996, lors du lancement de ce dispositif destiné à favoriser la création d'emplois. En 2003, elle a confirmé son autorisation jusqu'en 2007. La France lui demande de renouveler son feu vert pour cinq nouvelles années.

"Une nouvelle autorisation ne devrait pas poser trop de problème, mais l'examen sera minutieux, car l'on parle de nouvelles zones", dit on auprès de la Commission. Paris espérait une réponse favorable avant la fin mars 2006. Mme Kroes n'a pas pu s'engager sur un délai aussi rapproché. Elle a prévenu que l'examen en cours prendrait sans doute davantage de temps, et dépendrait "du niveau de coopération des autorités françaises".

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Contrôle biométrique : tentative d'élever le débat au procès

Des témoins comparaissent pour la défense de trois jeunes, accusés d'avoir cassé des bornes électroniques.

par Gilles WALLON / Libération, lundi 23 janvier 2006

Pourquoi diable venir témoigner ? "Parce qu'on veut faire accepter la traçabilité à des enfants de 3 ans. Parce qu'on veut leur dire qu'il est normal que leur corps soit un instrument de contrôle, comme si c'étaient des bêtes." Ainsi parle Louis Joinet, ancien directeur de la Commission nationale de l'informatique et des libertés (Cnil).

Vendredi soir, au tribunal d'Evry (Essonne), le magistrat comparaissait pour la défense de trois jeunes militants, accusés d'avoir détruit les appareils biométriques de la cantine d'un lycée à Gif-sur-Yvette (Libération du 16 décembre). Dans cet établissement, comme dans une dizaine d'autres en France, on pose sa main sur une borne électronique avant d'entrer dans le réfectoire. Le système remplace les cartes de cantine. Et c'est "une transformation du corps en codes-barres", considèrent Julien, Célia et Anne-Sylvie, vingt-cinq ans de moyenne d'âge, trois étudiants timides serrés sur le banc des accusés. Un jour de novembre, avec une quinzaine de personnes, ils se sont retrouvés devant un lycée de l'Essonne, à l'heure du déjeuner. Grimés en clowns blancs, ils ont pénétré dans l'établissement, distribué des tracts, mimé une scène théâtrale qui caricature "le côté concentrationnaire de cette technique de surveillance", comme l'explique Célia à la barre, en bafouillant un peu.

Poursuite. La juge raconte la suite : deux machines biométriques sont brisées à coups de marteau, alors les surveillants - et quelques élèves - poursuivent les militants. Ils en attrapent trois, qui contestent. Oui, ils étaient là, mais n'ont pas touché aux machines. Ils ne savaient même pas qu'elles allaient être cassées.

Pour les soutenir, ils sont une centaine de militants, de scientifiques, d'alters, qui patientent pendant sept heures avant le début du procès. Il y a tellement de monde que la juge décide de changer de salle. Pendant les heures d'attente, entre deux cigarettes roulées, ces membres d'un collectif antibiométrie dressent un parallèle avec l'action des anti-OGM. Ils avancent l'état de nécessité : pour eux, la destruction d'appareils biométriques est illégale mais reste légitime. Surtout, ils évoquent un texte, disponible sur Internet, et jugé "scandaleux". Signé par le Gixel, le groupement des industries électroniques, celui-ci conseille de "faire accepter la biométrie à la population" à travers des "fonctionnalités attrayantes" et "l'éducation dès l'école maternelle, pour entrer dans l'école, en sortir, déjeuner à la cantine".

Difficile alors de ne pas faire de ce procès en dégradation le procès de la biométrie en milieu scolaire. Surtout que le proviseur du lycée de Gif-sur-Yvette n'avait pas les autorisations nécessaires pour installer de telles machines dans son établissement : ni la Cnil ni les collectivités territoriales n'avaient donné leur accord. Deuxième bémol : à la barre, le seul témoin de la partie civile opère une volte-face complète. C'est le surveillant du lycée qui a alpagué Julien : "Je ne peux pas du tout vous affirmer que c'est lui qui a cassé la machine. Ils étaient tous habillés pareil. On aurait pu éviter cette erreur si on avait fait une confrontation plus tôt."

"Pas l'endroit". De son côté, la juge fait ce qu'elle peut pour recentrer les débats. Aux trois accusés, qui évoquent toutes les cinq minutes les raisons de leur action, elle répète : "Nous ne sommes pas là pour débattre de la présence de la biométrie dans les établissements scolaires. Ce n'est pas l'endroit pour un débat philosophique."

N'empêche, les cinq témoins de la défense, professeurs et intellectuels, sont venus chacun avec un texte qui dénonce le contrôle des machines dans les lieux d'enseignement. La juge leur répond : "Arrêtez les discours sur la biométrie, on les a déjà entendus. Qu'avez-vous à nous dire sur les accusés ?" L'un d'entre eux dit seulement qu'il est professeur à Maurice-Ravel, un lycée parisien où des contrôles biométriques ont été installés sans en avertir les parents. Un autre, psychiatre, tente de résumer : "Les rencontres, il n'y a rien de plus important pour les enfants en bas âge. L'humain se transmet par ces rencontres. Avec la biométrie, on est en train de les diminuer, il faut faire attention." Jugement mis en délibéré au 17 février.

 


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