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Deux
mois d'annonces tous azimuts
par Emmanuel
DAVIDENKOFF / Libération, mercredi 18 janvier 2006
A son arrivée,
Gilles de Robien devait "seulement" mettre en uvre
la loi d'orientation Fillon. Puis décembre arriva, ouvrant
deux mois d'annonces non-stop.
1er décembre 2005
Apprentissage à 14 ans et fin du collège unique
Dominique de
Villepin l'avait annoncé en pleine crise des banlieues "pour
les enfants qui ont le plus de difficultés" scolaires.
Le principe : permettre aux élèves qui auront suivi
un "apprentissage junior" dès 14 ans de signer
un contrat de travail à 15 ans. Cette mesure signe de facto
la fin du "collège unique". Elle influera sur le
contenu du futur "socle commun de connaissances" puisque
les "apprentis juniors" devront le maîtriser pour
signer un contrat. Les élèves les plus en difficulté
étant ciblés, le socle ne devrait pas être très
exigeant.
13 décembre
Une réforme de l'éducation prioritaire à moyens
constants
Le "chantier"
a été ouvert début septembre ; les annonces
sont intervenues le 13 décembre, précipitées
par la crise dans les banlieues. Le principe : donner plus à
moins d'établissements. 200 à 250 collèges
estampillés "ambition réussite" bénéficieront
de 1 000 enseignants expérimentés supplémentaires,
3 000 assistants pédagogiques... Résultat : le périmètre
de l'éducation prioritaire sera revu à la baisse.
Plusieurs centaines d'établissements sortiront du dispositif
en trois ans (premiers effets à la rentrée 2007).
Une première.
19 décembre
Un "policier référent" dans les établissements
Le 19 décembre,
deux jours après l'agression d'une enseignante à Etampes,
Robien dit : "Il faut arrêter de tergiverser sur la présence
de la police" et précise : "Avec Nicolas Sarkozy
et les partenaires sociaux, j'aimerais réfléchir à
une permanence, une ou deux fois par semaine, de la police ou de
la justice." Si des dispositifs "école-police-justice"
existent depuis dix ans, le "policier référent"
fait toujours débat. Nicolas Sarkozy avait déjà
tenté de l'instaurer en 2004. Sans succès.
21 décembre
Suppressions de postes d'enseignants
Le ministère annonce par un simple communiqué pendant
les vacances la diminution de 30 %, en moyenne, du nombre de postes
ouverts aux concours d'enseignement. 23 250 postes sont ouverts
aux concours, qui commencent ces jours-ci, contre 29 550 l'an passé.
La baisse est de 20 % en sciences, 28 % en lettres, 38 % en philo,
50 % en éducation physique et sportive... Pour le ministère,
"l'accroissement des postes ouverts aux concours depuis 2002
avait permis de faire face au renouvellement des générations
d'enseignants tout en créant plus de 3 500 postes supplémentaires".
Robien prolonge la diminution engagée 2004 par Ferry et en
2005 par Fillon. Les syndicats râlent mais les économies
passent. L'idée que l'école coûte trop cher
est toujours portée avec constance par la droite lors du
débat annuel sur le budget de l'éducation à
l'Assemblée nationale.
5 janvier
Une circulaire "antiméthode globale"
Le détail
de cette circulaire est nettement moins radical que les déclarations
du ministre mais marque une rupture. Aucun ministre n'avait jusque-là
réduit la question de l'apprentissage de la lecture à
une affaire de méthode. Mais les plans successifs n'ont pas
permis de résorber le taux de 10 à 20 % d'élèves
en grande difficulté à l'entrée en 6e, ni le
"plan lecture" de la loi Jospin de 1989, ni les mesures
Bayrou (1994), ni les assises de la lecture de Ségolène
Royal et ses annonces sur l'illettrisme (1998-1999), ni le "plan
de prévention de l'illettrisme" de Luc Ferry et ses
classes de CP à 10 élèves (2002).
5 janvier
L'allègement des programmes
Robien annonce
dans le Parisien l'ouverture de ce chantier : "Comme les cartables,
les programmes sont beaucoup trop chargés." Il dénonce
"l'empilement" de connaissances, l'incapacité à
retrancher des notions quand on en ajoute de nouvelles. Tous les
ministres qui se sont attaqués aux programmes s'en sont mordu
les doigts. Notamment François Bayrou, qui dut reculer sous
le slogan "Non au Smic culturel", et Claude Allègre,
accusé de vouloir faire un "lycée light".
8 janvier
La bivalence au collège
Le 8 janvier,
au Grand Jury RTL-le Monde : "Je crois qu'on pourrait donner
aux élèves enseignants, et donc aux enseignants, peut-être
plus d'une matière à enseigner. C'est la bivalence."
Selon Robien, ladite bivalence permettrait d'atténuer le
"choc" de la transition CM2-6e où les élèves
passent d'un enseignant à neuf ; avec des enseignants bivalents
(enseignant deux disciplines), les élèves n'auraient
que "trois ou quatre enseignants". La bivalence, pratiquée
par les professeurs de lycées professionnels et les professeurs
d'histoire-géographie ou de physique-chimie, renvoie à
l'époque des professeurs d'enseignement général
de collège (PEGC), corps en voie d'extinction depuis l'arrêt
des recrutements en 1986.
11 janvier
Une note de vie scolaire
Lors des vux
à la presse, Robien annonce : "Je vais mettre en place
la note de vie scolaire à la prochaine rentrée."
Cette note était prévue par la loi Fillon. Elle devait
sanctionner l'assiduité et le comportement au brevet des
collèges. La nouveauté est que Robien la rend trimestrielle,
tout au long de la scolarité au collège. Elle sera
donnée par les principaux de collège en concertation
avec les conseillers principaux d'éducation et les professeurs
principaux. François Fillon avait réintroduit la punition
collective. Gilles de Robien franchit une étape en introduisant
une note liée au comportement qui entrera dans la moyenne
des élèves.
16 janvier
Une circulaire "violence"
Au sortir de
son entretien avec l'enseignante agressée à Etampes,
Robien incite les enseignants à porter plainte contre les
élèves qui les menaceraient et annonce une circulaire
sur la violence.
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Robien réforme
en douce
Par petites
touches, le ministre de l'Education nationale impose des changements
assez radicaux sans susciter d'opposition massive.
par Emmanuel
DAVIDENKOFF / Libération, mercredi 18 janvier 2006
La "réformite"
est de retour à l'Education nationale. Sans que le "mammouth",
pour l'instant, ne réagisse aux banderilles que le torero
Gilles de Robien enfonce dans ses flancs. Depuis deux mois, le ministre
enchaîne les annonces sur un rythme effréné,
y compris sur des thèmes dont la seule évocation contribua
au discrédit de ses prédécesseurs (lire en
page 6).
Cette réforme à bas bruit recueille un assentiment
certain. Celui des enseignants, par défaut, qui ne se sont
mobilisés ni contre la fin du "collège unique",
ni contre l'apprentissage à 14 ans, points de dogme pourtant
non négociables... sur le papier. Celui de l'opinion, séduite
par le "bon sens" des propositions sur l'apprentissage
à 14 ans ou sur les méthodes de lecture. Celui, aussi,
des bretteurs qui ferraillent contre le naufrage d'une école
vendue aux "pédagogistes" ; comprendre la technostructure
de l'Education (inspecteurs, administration...), les chercheurs
en sciences de l'éducation (au premier rang desquels Philippe
Meirieu), les mouvements pédagogiques (Freinet, Cahiers pédagogiques,
etc.) ou les syndicats dont trente années de discours sont
démontés pièce après pièce. Ces
derniers tentent, certes, de réagir : pétitions de
chercheurs appelant à "résister", annonce
d'un mouvement par les syndicats début février...
Mais pour l'heure sans faire ciller un ministre qui évite
soigneusement de parler de réforme.
Dysfonctionnements.
Pourtant, les mesures Robien font système. Elles renvoient
à une conception de l'école qui, à quelques
soubresauts près, n'avait cessé de reculer depuis
la fin des années 50 et les "massifications" successives
du collège, du lycée et de l'université. Elle
s'exprime d'abord par le regard porté sur l'élève,
sommé de se soumettre ou de se démettre. Paradoxalement,
la politique de Robien entérine les dysfonctionnements du
système. D'abord, elle externalise les réponses aux
difficultés : recours aux associations (via les ateliers
relais) ou aux entreprises (apprentissage à 14 ans) pour
les collégiens en difficulté ; recours à la
police pour lutter contre la violence (policiers "référents"
dans les établissements, incitation aux enseignants à
porter plainte contre les élèves) ; recours aux subsides
et à la politique du ministère de la Cohésion
sociale pour répondre à la détresse sociale
(plan Borloo)... Dit autrement : l'échec scolaire n'est pas
celui de l'école ; c'est celui de l'élève et
de sa famille ou celui de "la société",
comme Robien l'a martelé après l'agression de Karen
Montet-Toutain à Etampes (lire aussi en page 16).
Ensuite cette
politique renonce aux exigences culturelles les plus ambitieuses
: les apprentis de 15 ans devront maîtriser le futur "socle
de connaissances" qui sera donc moins exigeant que le brevet
des collèges, et Robien prévoit "l'allègement
des programmes". Dit autrement : le principe du collège
unique et l'obligation scolaire à 16 ans sont enterrés,
et avec eux une certaine ambition culturelle - des syndicalistes
rapportent cette confidence de Robien, résumant sa philosophie
: "Tout le monde ne peut pas comprendre Verlaine." Enfin,
elle prétend faire mieux avec moins : la réforme des
ZEP sera financée par la sortie de centaines d'établissements
du dispositif, le budget supprime des milliers de postes chaque
année, le recours à la bivalence a pour fonction,
entre autres, de faire des économies.
Echéances.
Gilles de Robien défend sa réforme au nom du "bon
sens" (lire ci-contre). De fait, elle se fonde sur des principes
très lisibles (ainsi un des atouts majeurs de la "méthode
syllabique" est de pouvoir être mise en uvre dans
les familles, ce qui n'est pas le cas d'approches "mixtes").
Reste à
savoir si cette réforme franchira le cap des annonces. La
rentrée 2006, déjà bouclée dans ses
grandes lignes par l'administration, se peaufine aujourd'hui. Il
n'y aura pas d'autre échéance puisque rien ne dit
que Robien sera là pour assumer les effets de sa réforme
à la rentrée 2007.
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Gilles de Robien défend sa méthode de ministre
"serviteur": "Je n'ai pas peur du passage à
l'acte"
par Alain
AUFFRAY et Emmanuel DAVIDENKOFF / Libération, mercredi 18
janvier 2006
Même pas peur. C'est, en substance, la réponse de Gilles
de Robien, ministre de l'Education nationale, interrogé sur
le caractère potentiellement explosif de sa réforme.
Pourquoi une telle boulimie de réformes ?
Cela vous intrigue ? J'en suis étonné. Je ne suis
pas là pour perdre mon temps ni pour faire perdre son temps
à l'Education nationale. Pourquoi attendre ? Commander un
rapport ? Puis un rapport sur le rapport ? Pour moi, la politique,
c'est réaliser des choses, et je l'ai prouvé dans
ma ville d'Amiens ou au ministère des Transports - les radars,
le permis probatoire... Ça peut paraître boy-scout
mais je suis comme ça : je veux être utile. Un ministre
est un serviteur.
A multiplier
les annonces, ne risquez-vous pas d'être illisible ?
Tout ce que j'annonce s'agence autour d'une même colonne vertébrale
: la réussite scolaire, l'égalité des chances.
Or, sur maints sujets, il existe des réponses convergentes,
consensuelles ; des constats faits parfois depuis des années.
Pourquoi ne pas agir ?
Par exemple
pour ne pas prendre le risque de déclencher une opposition
trop forte...
De fait, certains me disent "attention". Il y a beaucoup
de postures, à l'Education nationale. L'administration comme
les syndicats portent une histoire, des habitudes... Moi je pense
qu'il serait bon qu'on se parle plus directement.
Cela vous
paraît possible ?
Je suis arrivé dans ce ministère sans être spécialiste,
et c'est peut-être un atout. Je n'ai pas d'idées préconçues.
Je ne suis contre personne. Alors, quand on me propose des réponses
qui me semblent être de bon sens, j'agis. Vous savez, il m'indiffère
de laisser mon nom à une grande loi sur l'éducation.
Vos prédécesseurs
ont souvent reculé face à des mesures qui leur étaient,
déjà, présentées comme évidentes...
Pourquoi ?
Demandez-le leur !
Mais encore
?
Disons que je n'ai pas peur du passage à l'acte. Je ne dis
pas ça par rapport à mes prédécesseurs,
mais c'est ainsi : pour moi, la politique consiste à agir,
pas à décrire. C'est mon côté paysan,
les pieds dans la tourbe. Nous avons une obligation de mouvement
plus que de résultat. On doit montrer qu'on se défonce,
qu'on se donne du mal.
Vous préférez
"l'évolution à la révolution". Mais
certaines de vos mesures bousculent, au point de pouvoir paraître
"révolutionnaires".
J'assume, si cette révolution améliore l'insertion
professionnelle des jeunes, favorise l'épanouissement des
élèves et des personnels. Mais je ne veux pas de grande
loi. Je préfère réformer par étapes.
Pour éviter
l'affrontement avec les syndicats ?
De fait, leur réflexe, souvent, est de dire "non".
Mais je ne désespère pas de les convaincre. Certains
se plaignent d'ailleurs de devoir dire "non" sans arrêt...
Ils savent bien qu'ils sont en décalage avec le bon sens
de la population. Tout de même, dire "oui" de temps
en temps, ce n'est pas de la collaboration !
Méthode
syllabique, bivalence, apprentissage précoce... vous semblez
relancer des pratiques abandonnées dans les années
60-70. Pourquoi ?
Je n'ai pas le sentiment de revenir en arrière. On me dit
que certaines mesures ne marchaient pas ? Soit. A-t-on analysé
pourquoi ? Prenez la bivalence. Elle ne donnait pas satisfaction
autrefois car le niveau des enseignants n'était pas aussi
bon dans les deux disciplines qu'ils étaient appelés
à enseigner. Nous allons y remédier.
Avez-vous
le sentiment qu'il est plus facile de réformer l'école
pour un ministre de droite ?
Non. On part plutôt avec un préjugé défavorable.
D'ailleurs la droite, quand elle est au pouvoir ne s'y trompe pas,
elle nomme des ministres qui ont une sensibilité sociale
et le goût de la concertation : Fontanet, Monory, Bayrou,
Ferry, Fillon... Beaucoup de centristes ! Comme moi... ou de sensibilité
proche.
Grève contre "l'école à deux vitesses"
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Forte mobilisation
en Seine-Saint-Denis contre la réforme. Le gouvernement réplique
sur l'insécurité.
par Emmanuel
DAVIDENKOFF / Libération, vendredi 27 janvier 2006
La bataille des mots et des images bat son plein autour du devenir
des établissements confrontés à des publics
en difficulté. A gauche : une grève, hier, des enseignants
de Seine-Saint-Denis. Les syndicats qui appelaient au mouvement
(1) affichent une participation élevée (50 % à
60 %). L'inspection académique pondère sans plus (35
% en primaire, 42 % en collège, 18 % en lycée et 4
% en lycée professionnel).
Angles d'attaque
: le gouvernement "sacrifie l'éducation des jeunes de
milieu populaire", "va dans le sens d'une école
à deux vitesses"... Cibles : l'instauration de l'apprentissage
à 14 ans, mais surtout la réforme de l'éducation
prioritaire, qui prévoit, à horizon de trois ans,
une redéfinition de la carte des zones d'éducation
prioritaire (comprendre: des sorties du dispositif).
Au centre des
débats : une actualité dominée par la question
de la violence scolaire depuis l'agression de Karen Montet-Toutain
à Etampes (Essonne). Le nombre d'incidents qui remontent
jusqu'aux médias explose. En quelques jours : tentative d'incendie
au collège Carnot d'Argenteuil (Val-d'Oise) ; agressions
à l'établissement régional d'enseignement adapté
Jean-Jaurès à Paris (XIXe) ; tentative d'étranglement
d'une enseignante enceinte par un élève de 6e au collège
Lenain-de-Tillemont à Montreuil (Seine-Saint-Denis) contestée
par le rectorat qui parle d'un "geste intolérable [mais
qui] ne peut être présenté comme un acte délibéré
d'étranglement") ; agression d'un élève
à la serpette par un autre élève aux abords
du collège Jean-Monet de Castres (Tarn) ; intrusion d'un
homme de 20 ans armé d'une hache dans un lycée d'Issy-les-Moulineaux
(Hauts-de-Seine)...
A droite, le
gouvernement capitalise sur le thème de l'insécurité.
Un sondage payé par l'Education nationale et rendu public
la semaine passée préparait le terrain : 74 % des
parents d'élèves souhaiteraient l'installation de
permanences policières dans les établissements. Sitôt
sondé, sitôt annoncé : Gilles de Robien a indiqué
hier au Sénat que "d'ici à la fin de l'année,
chaque établissement devra être muni d'un plan de prévention
contre les violences scolaires", incluant un "partenariat
plus resserré" avec police et gendarmerie. Le ministre
se rend d'ailleurs aujourd'hui à Londres (Angleterre) où
il doit notamment aller à l'école Pimlico, que Xavier
Darcos, alors ministre, avait visitée voici trois ans (Libération
du 27 janvier 2003) ; un succès qui s'explique entre autres
par la présence d'un bobby à demeure dans les murs.
Dans le même
temps, le ministère fait savoir qu'il en a assez de la "désinformation"
sur sa réforme de l'éducation prioritaire et que,
contrairement à ce qu'affirment les syndicats du 93, elle
ne se traduira par aucune suppression de moyens "dans les établissements
en difficulté". Mais il omet de rappeler les dizaines
de milliers d'emplois supprimés depuis trois ans (aides-éducateurs,
enseignants titulaires et non titulaires...) qui nourrissent, selon
un proviseur du 93, "un sentiment d'abandon" délétère.
Ce terreau de révolte, pour être moins spectaculaire,
décrit sans doute mieux la situation morale des enseignants
que les rodomontades gouvernementales ou syndicales.
(1) Snes, Snep,
SNUipp, Sden-CGT, SUD Education, CNT...
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Une association d'assistance aux enseignants, après les
événements d'Etampes:
"Neuf professeurs agressés par jour de classe"
par Marie-Joëlle
GROS / Libération, vendredi 20 janvier 2006
Neuf professeurs
seraient chaque jour agressés avec une arme ou avec une "arme
par destination" par des élèves. Ce chiffre alarmant
est le résultat des calculs de la Fédération
autonome de solidarité (FAS). Cette association d'assistance
aux enseignants a repris les statistiques publiées par le
ministère de l'Education nationale à partir des déclarations
des chefs d'établissement en collèges et lycées
: 1 651 violences physiques avec arme ou arme par destination, en
2004-2005. "Ramené au nombre de jours de classe, cela
signifie que neuf enseignants par jour sont victimes de ce type
d'agressions", commente la vice-présidente de la FAS,
Betty Galy.
"Souffrance".
Hier, la fédération a annoncé qu'elle se portera
partie civile auprès de Karen Montet-Toutain, l'enseignante
agressée au couteau au lycée Louis-Blériot
d'Etampes (Essonne), adhérente de cette organisation. Fait
exceptionnel pour la FAS - qui n'a engagé une telle action
"que trois ou quatre fois" depuis sa création,
en 1903. Ses dirigeants ont tenu hier à souligner l'hypersensibilité
qui entoure le sujet de la violence à l'école. Comme
pour lui donner raison, les professeurs du collège Travail,
à Bagnolet (Seine-Saint-Denis), ont exercé hier leur
droit de retrait, à la suite des coups de poing qu'un élève
de 5e a assenés à une enseignante mardi. Dans la même
journée, ceux du lycée professionnel Aristide-Briand,
au Blanc-Mesnil, toujours en Seine-Daint-Denis, ont décidé
d'arrêter les cours, dénonçant une série
d'incidents qui "mettent en péril [leurs] conditions
de travail" (lire ci-contre).
Pour les 650
000 militants de la FAS, la "banalisation" des insultes
et incivilités détériore le climat des établissements
et plonge les enseignants dans une "souffrance" que l'association
souhaite porter sur la place publique. Elle pointe en outre la dégradation
de la relation entre les enseignants, les élèves et
les parents "depuis une dizaine d'années". Et cite
en exemple l'augmentation du nombre des plaintes de parents d'élèves
contre l'école : "200 à 300 plaintes il y a dix
ans, contre 900 à 1 000" aujourd'hui. "La judiciarisation
parasite les relations, au détriment de la médiation
et de la prévention", estime la FAS. Elle n'apprécie
pas non plus que Gilles de Robien invite les enseignants à
porter plainte systématiquement dans les commissariats de
police : "La solution ne vient pas forcément de l'extérieur."
D'autant que ces plaintes sont classées sans suite dans 50
% des cas, d'après son réseau d'avocats.
Dans ce contexte,
le rapport de l'Inspection générale sur le lycée
Louis-Blériot d'Etampes - qui n'a rien noté d'anormal
- ne passe pas auprès de ses militants : "Il serait
dommageable que l'institution se contente de régler le problème
par un constat quasi définitif. Non, tout ne va pas bien
dans l'école. Il faut engager une réflexion profonde
sur son fonctionnement."
Risques du métier.
Adhérente de la FAS, une enseignante à l'institut
de formation des maîtres de Rouen va plus loin : "Une
entrée progressive dans le métier d'enseignant s'impose.
Dans les lycées professionnels, elle a existé, sous
la forme d'un tutorat. Les gens ne se retrouvaient pas seuls devant
une classe du jour au lendemain." Pour cette syndicaliste (Snes-sup),
"le métier d'enseignant est de plus en plus complexe
alors qu'en parallèle le temps de formation diminue".
A Montpellier, il y a plus de quinze ans, les formations initiales
des enseignants proposaient 36 heures de cours sur les "risques
du métier". En 2003, cela se résumait à
neuf heures.
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Vue basse
Editorial
/ par Jean-Michel THENARD / Libération, lundi 16 janvier
2006
Des flics pour sauver l'école. Telle est la réponse
du gouvernement Villepin à la violence scolaire. Jacques
Chirac l'a faite sienne qui a souhaité samedi en ses vux
corréziens qu'Education nationale et forces de l'ordre "renforcent
leur collaboration".
Une réplique médiatique aux récentes agressions
spectaculaires qu'il ne faut pourtant pas confondre avec le quotidien
de l'école. Mais du ministre de la rue de Grenelle à
celui de l'Intérieur, on parle désormais d'une seule
voix pour souhaiter que la police prenne ses quartiers dans les
établissements. Qu'on installe des "permanences policières"
à l'école comme il y a des permanences sociale ou
médicale.
On peut déjà imaginer le parcours de l'élève
fauteur de trouble qui passera chez le policier pour être
rappelé à l'ordre, puis chez l'infirmière pour
soigner sa violence, enfin chez l'assistante sociale pour la comprendre,
et l'on oubliera que le chemin inverse eût sans doute été
préférable. On peut encore se dire que si la police
ne suffit pas, on ajoutera à terme "une permanence militaire"
à la permanence policière.
On peut tout concevoir dès lors qu'on part dans une mauvaise
direction. Car il ne faut pas être grand clerc pour savoir
qu'il ne suffira pas de la présence d'un uniforme et d'une
matraque pour remettre de l'autorité à l'école.
Le gouvernement a la vue singulièrement basse pour penser
avoir trouvé là la recette et abuser ainsi tant les
profs que les élèves et leurs parents. Face à
la violence quotidienne qu'ils subissent, les enseignants ne peuvent
certes pas être laissés à eux-mêmes.
Mais c'est plus en leur apprenant à l'appréhender
et à y répondre dès leurs années de
formation qu'en les plaçant sous protection policière
qu'ils recouvreront l'autorité nécessaire à
leur mission.
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Confronter
les recettes pour mieux protéger l'école
La troisième
Conférence mondiale sur la violence scolaire s'ouvre demain
à Bordeaux.
par Emmanuel
DAVIDENKOFF / Libération, mercredi 11 janvier 2006
Il est en colère, le sociologue Eric Debarbieux, et le fera
savoir dès demain. Dans un livre qui sort sous le titre la
Violence à l'école, un défi mondial (1). Et
à Bordeaux lors de la troisième conférence
mondiale sur la violence à l'école qu'organise l'Observatoire
international de la violence à l'école, qu'il dirige.
Le chercheur
et son équipe n'avaient pas prévu le "maelström
médiatique" dans lequel s'inscrit leur manifestation
après l'affaire d'Etampes, affaire qu'il rechigne à
commenter si ce n'est pour relever que "le sentiment d'abandon"
éprouvé par l'enseignante vis-à-vis de sa hiérarchie
fait écho à de nombreuses études sur la violence
scolaire dans le monde. Mais ce contexte ouvre un boulevard à
la "colère" qu'il revendique aujourd'hui.
Colère
contre deux excès. D'une part l'affolement qu'il constate
face à une violence scolaire dont rien ne dit en fait qu'elle
augmente. Du Japon à la Guinée-Conakry, médias
et politiques surenchérissent de radicalisme, dit-il. Or
selon lui, "la démagogie du "père-tape-dur"
ne mène à rien. On peut même se demander si
elle ne contribue pas à nier le phénomène.
On explique la violence à l'école par l'extérieur,
façon de dire que le jour où la violence du dehors
aura disparu, la violence du dedans en fera autant". La police
dans les écoles comme le propose le ministre de l'Education
? Il y croit, dès lors qu'il s'agit "d'une vraie police
de proximité, avec des policiers qui connaissent les enseignants,
le quartier, les parents... Il faut dix ans pour construire ça".
Sinon, le chercheur assure que ça ne marche pas, voire que
"ça précipite encore plus certains gosses dans
la haine de l'institution". Mais autant que la surenchère
sécuritaire, "l'angélisme et la naïveté
sont des impasses", met-il en garde. Il range à ce chapitre
le relativisme "politiquement correct d'une partie de la gauche",
qui désigne lui aussi l'ennemi à l'extérieur
: "Dire que le jour où on en aura fini avec l'ultralibéralisme,
ça ira mieux est une autre façon de nier les victimes."
Son credo ?
Former et informer d'abord. Diffuser les recherches internationales
qui indiquent que "les programmes de vidéosurveillance
ne marchent pas". Ou qu'il existe des solutions "du côté
des thérapies comportementalistes" qu'il est "idiot"
de mépriser. Changer le recrutement des enseignants, "qui
sont placés en situation de concurrence les uns vis-à-vis
des autres pendant leur première année d'IUFM, les
pires conditions pour apprendre à travailler ensemble puisqu'on
est rivaux". Arrêter de "détruire les instances
qui favorisent le lien entre l'école et la communauté",
notamment "les petites associations de quartier, dont le financement
a été diminué puis gelé depuis 2002".
Casser quelques
mythes aussi. D'abord, celui selon lequel "on a déjà
mis en uvre le "tout préventif" et que ça
a échoué". Pour Debarbieux, on n'a "rien
essayé sur la durée". Le mythe ne sert qu'à
légitimer la répression.
Ensuite, l'idée
d'une fatalité liée à "la société",
accusée facile : "Dans certaines favelas brésiliennes,
parmi les plus pauvres et les plus violentes, l'école est
un espace protégé : l'environnement n'est pas une
fatalité." Enfin comprendre pourquoi, "en France,
les enfants pauvres sont, plus qu'ailleurs, auteurs et victimes
de violence à l'école". Dit autrement : "Pourquoi
l'institution semble aggraver encore une situation déjà
inégale par ailleurs." Ce sera sa prochaine recherche.
Il sait qu'il se fera "des ennemis" à force de
mettre en cause le fonctionnement de l'institution, ses silences
et ses lâchetés...
(1) Armand Colin.
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Alors qu'une
nouvelle agression a eu lieu vendredi, un colloque international
s'est tenu à Bordeaux, pointant la nécessité
de former les enseignants.
Combattre la violence à l'école, ça s'apprend
par Marie-Joëlle
GROS et Fabrice TASSEL / Libération, lundi 16 janvier 2006
Thème
idéologique par excellence, la violence à l'école
intéresse la sphère politique uniquement quand elle
revêt des formes exceptionnelles. Cette instrumentalisation
au gré des enjeux électoraux désespère
les chercheurs en sciences de l'éducation.
En France, l'exemple est patent. L'agression au couteau en salle
de classe de la professeure Karen Montet-Toutain, le 16 décembre
à Etampes (Essonne), a donné l'occasion au ministre
de l'Education Gilles de Robien de déclencher un énième
"plan de lutte contre la violence à l'école",
où l'on reparle de créer des permanences police-justice
dans les écoles. L'idée risque d'être encore
agitée après l'incident survenu vendredi au lycée
d'Ambert par un élève de 14 ans, suivi sur le plan
psychiatrique depuis un an. Visé par une mesure d'exclusion
en raison d'un comportement agressif, l'adolescent a menacé
un de ses camarades avec une arme blanche, avant d'être interpellé.
De son côté, Nicolas Sarkozy a affirmé, jeudi
lors de ses voeux, que "police et gendarmerie, nous sommes
à la disposition de la communauté éducative
pour trouver des solutions adaptées au cas par cas",
sans qu'il s'agisse, a-t-il nuancé, de généraliser
la "proposition de mettre des policiers dans les écoles".
Sécurisation
dénoncée. De fait, depuis une quinzaine d'années
les tentatives de rapprochement des mondes de l'éducation
et de la police dans des établissements scolaires ont toutes
échoué, surtout en raison de la résistance
du corps éducatif. En janvier 2005, même les policiers
avaient vivement critiqué une spectaculaire opération
de "sécurisation" contre les violences scolaires,
soldée par une centaine d'interpellations aux abords de 1200
collèges et lycées.
Interroger en
profondeur le métier d'enseignant, c'est pour les chercheurs
en sciences de l'éducation une priorité absolue. Réunis
la semaine dernière à Bordeaux, à l'occasion
d'un colloque international sur la violence à l'école,
ils ont longuement débattu des carences rencontrées
dans la formation initiale des enseignants. Ce qui préoccupe
ces chercheurs, c'est "la violence routinière"
qui s'est installée dans les établissements scolaires.
Elle est largement sous-estimée dans les statistiques officielles,
justement parce qu'elle ne revêt aucun caractère exceptionnel.
Mais elle contribue à détériorer le climat
des écoles et engendre à la fois le désengagement
des enseignants et une dégradation des situations. Ces "microviolences"
(insultes, attitudes agressives, bagarres) sont plus ou moins visibles.
Autre constat,
la violence n'est pas seulement le fruit de facteurs extérieurs
à l'école (milieux sociaux, familiaux, contexte économique)
qui s'inviteraient à l'intérieur des murs des établissements.
Elle est aussi générée par l'organisation propre
à l'institution (hiérarchie, rythme scolaire, sélection,
exclusion...). Symbolique, elle fait aussi des ravages.
Résistances.
Puisque la violence est devenue une composante de l'école
par sa présence quotidienne, il faut inscrire son combat
"dans la pratique routinière", estime Eric Debarbieux
(1), organisateur du colloque et fondateur de l'Observatoire international
de la violence à l'école. Et cela passe notamment
par une réflexion sur la formation des enseignants, "même
s'ils ont du mal à l'entendre". Les résistances
sont multiples. En France, les instituts universitaires de formation
des maîtres (IUFM) organisent de plus en plus souvent des
échanges de paroles où des enseignants en postes dans
des zones difficiles font part de leurs expériences à
de futurs collègues. Quelques-uns vont plus loin, en proposant
des modules de formation propre aux situations difficiles, comme
à l'IUFM de Bordeaux (lire ci-contre).
Mais l'Université
peine à intégrer une réflexion plus globale
sur le métier d'enseignant qui prendrait en compte la violence
induite dans l'acte même d'enseigner, quel que soit le profil
des élèves. Les Luxembourgeois ont intégré
cette dimension dans leur offre de formation initiale. Ailleurs,
le métier d'enseignant est trop souvent perçu comme
la seule transmission de savoirs académiques. L'analyse des
comportements - des élèves comme des professeurs -
n'est qu'accessoire.
(1) Dernier
ouvrage : la Violence à l'école, un défi mondial,
Armand Colin, décembre 2005.
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Catherine
Montel-Montoya : "Moduler sa voix, gérer ses émotions"
par Marie-Joëlle
GROS / Libération, lundi 16 janvier 2006
L'institut universitaire
de formation des maîtres (IUFM) d'Aquitaine a mis en place
à la rentrée 2003 un module de formation spécifique
aux "situations difficiles" destiné aux futurs
enseignants des collèges et lycées. C'est une option,
limitée à deux fois huit heures de cours sur l'année.
D'autres IUFM tentent eux aussi de mieux préparer les stagiaires
aux situations qui les attendent en classe. Catherine Mancel-Montoya,
chercheuse au Laboratoire de recherches sociales en éducation
et formation (Larsef), enseigne à l'IUFM de Bordeaux.
En quoi consiste
un enseignement aux "situations difficiles" ?
Ce sont beaucoup
d'études de cas, des simulations de situations rencontrées,
conflictuelles ou perçues comme telles. Un jeune qui parle
fort, qui s'approche trop près d'un enseignant, ne l'agresse
pas forcément, même si celui-ci peut en être
déstabilisé. Nous invitons aussi à faire tout
un travail sur soi: apprendre à moduler sa voix dans les
moments d'énervement, réfléchir à sa
gestuelle, apprendre à gérer ses émotions.
Un module de
formation peut-il répondre à ce qui paraît très
lié au tempérament de l'enseignant ?
Le leurre serait
de penser qu'un enseignant sait faire. Il peut être très
doué dans sa discipline sans forcément savoir se comporter
face à des situations difficiles ou stressantes. Il existe
une distorsion de départ entre les codes sociaux des stagiaires
des IUFM - qui sont plutôt des candidats à la réussite
depuis le début de leur scolarité - et des élèves
qu'ils vont rencontrer. L'univers de l'échec et de la difficulté
leur est tout simplement étranger.
Lauréat
d'un concours, les stagiaires sont-ils préparés au
travail en équipe plébiscité dans les établissements
difficiles?
Jamais assez.
En France, il existe encore un tabou autour des difficultés
des profs. On préfère se taire plutôt que de
demander de l'aide à un collègue car la difficulté
est personnalisée et stigmatisée alors qu'elle est
une composante de ce métier. La pratique de l'échange
est trop rare. En favorisant la transparence, en expliquant son
système de notation, en donnant du sens à ce que l'on
enseigne, on améliore le climat en classe. Profs et élèves
en sortent gagnants.
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Intervenir
dans l'école (Canada) ou former les apprentis-profs (Luxembourg).
Expériences pilotes à l'étranger
par Marie-Joëlle
GROS / QUOTIDIEN : lundi 16 janvier 2006
"On ne peut pas former des dentistes en leur donnant des cours
uniquement sur l'importance sociale du sourire !" Voilà
ce qu'Egide Royer, codirecteur de l'Observatoire canadien pour la
prévention de la violence à l'école s'entend
répondre lorsqu'il plaide pour une part plus importante de
pédagogie dans la formation initiale des futurs enseignants
canadiens. Chercheur à l'université de Laval, au Québec
- et coorganisateur du colloque -, il rappelle que les enseignants
viennent chercher des compléments de formation uniquement
après s'être frottés à la réalité
du terrain. Selon lui, 25 à 30 % des enseignants canadiens
abandonnent leur métier lors des cinq premières années
d'exercice. Les élèves n'y sont pas plus difficiles
qu'ailleurs : "80 % ne posent pas de problème."
Mais 5 % peuvent se montrer particulièrement pénibles,
et 15 % sont "borderline".
Vidéos.
Le chercheur déplore des "lacunes inacceptables"
dans la formation initiale des enseignants, au Canada et dans une
majorité de pays. "Partout dans le monde, pour expliquer
le développement de la violence à l'école,
on cherche des causes chez l'élève ou sa famille.
Et l'on remet rarement en question le système scolaire ou
l'enseignement." Pour lui, on ne peut plus faire l'impasse
sur l'enseignement des "habiletés sociales", ce
que des Français appellent compétences sociales. Soit
le recensement de toute une série de comportements liée
à des situations qui aident les adultes à "prévenir
et composer avec les conduites agressives des jeunes".
Dans la pragmatique
Amérique du Nord, ces "habiletés" se déclinent
dans des "programmes" depuis plus de dix ans. Tout comme
il existe des manuels scolaires par discipline enseignée,
des éditeurs québécois mettent à disposition
des enseignants ouvrages et vidéos conçus par des
chercheurs en sciences de l'éducation. Aux enseignants ou
aux directions d'école de s'en saisir. Et c'est là
toute la difficulté : "Leur résistance est forte.
L'argument clé, c'est de leur montrer le bénéfice
qu'ils peuvent en tirer : bien-être et efficacité dans
leur travail quotidien."
Les chercheurs
québécois étudient également l'impact
de ces programmes. Ils ont ainsi décortiqué "Vers
le pacifique", un ensemble de mesures destiné à
faciliter la résolution des conflits, dans le primaire et
le secondaire. Ils ont noté son efficacité le temps
de l'exécution du programme. Et constaté un certain
relâchement dans les conduites : "Les programmes engendrent
une forme de dépendance, une perte d'autonomie."
"Violence
inhérente". Ce qui fait le beurre des chercheurs luxembourgeois.
Plutôt que de penser en terme de "programme à
exécuter", ils ont réussi à faire accepter
par leur ministère de l'Education un module de formation
de trois mois qui interroge "l'identité" et "les
valeurs" du futur enseignant, explique Norbert Ewen, psychologue
et formateur à l'université du Luxembourg. "Nous
n'avons pas réfléchi en terme de publics difficiles.
Nous sommes partis du constat que la violence est inhérente
à l'acte d'enseigner. Celui qui enseigne met en uvre
ses propres valeurs et doit s'attendre à l'émergence
de valeurs concurrentielles chez les élèves. Le risque,
c'est de vouloir dominer, imposer les siennes."
La formation
se déroule la moitié du temps dans les établissements
scolaires. Chaque situation rencontrée prend en compte la
réaction des élèves. Ainsi, l'inattention ou
l'ennui sont souvent perçus par l'enseignant comme un affront,
une non-participation. A tort. "L'élève, le stagiaire
et le tuteur composent à part égale cette formation.
Cela permet souvent de prendre conscience du décalage entre
ce que l'on voulait faire passer et ce qui est réellement
perçu." Pour le chercheur, cette formation aide à
construire peu à peu une identité professionnelle
où les valeurs personnelles trouvent leur place autrement
que de façon conflictuelle. "C'est complexe, mais c'est
une question d'éthique."
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Cours de
discipline dans une école anglaise pour Robien
Le ministre
a observé l'action d'un policier dans un collège de
Londres.
par Armelle
THORAVAL / Libération, samedi 28 janvier 2006
Londres de
notre correspondante
Il aurait pu
choisir quelques quartiers difficiles de Leicester, ou encore le
sud de Londres, au-delà de la Tamise. Mais rien ne vaut les
visites balisées par un prédécesseur. C'est
donc dans une " comprehensive school ", école publique
- pour les 11-18 ans -, et à thématique - les arts
-, que s'est rendu vendredi Gilles de Robien, pour cerner les réponses
du système anglais à la violence scolaire, et notamment
l'introduction d'un policier dans l'établissement. Une école
déjà visitée en 2003 par Xavier Darcos, un
de ses prédécesseurs à l'Education nationale.
Avenant. La
" Pimlico School " accueille de nombreuses nationalités,
près de 1 400 élèves, pas des collégiens
aisés dans ce quartier pourtant huppé, aux frontières
de Belgravia et Westminster. Le bâtiment aurait besoin d'une
sacrée réfection. Déambulation dans les couloirs,
visite de la salle d'informatique. Robien ne peut guère entamer
directement le dialogue. Il ne parle pas anglais. Mais il demande
à ce qu'on questionne un élève installé
devant son ordinateur sur sa perception du policier, David Atherfold,
le bobbie parfait, 32 ans, avenant, sympathique, en fonction depuis
quatre ans. La réponse est positive.
Il faut changer
de salle. La troupe s'ébranle, journalistes, enseignants,
proviseur adjoint, représentants syndicaux français.
Dans les couloirs, une Française, enseignante en Grande-Bretagne
depuis 1972, raconte l'histoire de la veste d'un professeur taillée
en morceaux. David a convoqué des élèves, fait
de la pédagogie. "Ce n'était pas punitif",
commente l'enseignante. De toute façon, "c'était
trop tard".
David concède
que c'est loin d'être l'école de Londres la plus dure,
se sent "moins occupé désormais qu'au début",
ramasse parfois "des couteaux", part "à la
pêche des élèves qui sont absents dans les rues
alentour" et "donne des cours d'instruction civique".
Quand il a pris son poste, il a "changé de comportement",
supprimé les menottes de sa ceinture, pour se rendre plus
"approchable".
La visite se
termine par une discussion avec des membres de l'équipe et
des élèves. Un professeur de maths, un learning mentor,
assistant d'éducation, une spécialiste des programmes
d'inclusion (dont l'équivalent français "intégration"
rend mal le contenu), tentent d'expliquer que le policier s'insère
dans une conception globale. Dans une école anglaise, on
manie le tutorat, l'encouragement des progrès plutôt
que le standard académique, l'approche individuelle et familiale.
"Des réticences."
Le ministre a ses soucis : "Est-ce qu'il y a des portails de
sécurité ?" David n'est pas sûr que ce
soit une bonne idée. Il siège à côté
du ministre, et a mis son casque quelques instants. C'est bien pour
les images télé. Bilan : "L'expérience
est intéressante. Ici aussi, il y avait des réticences
à la présence des policiers", commente Robien.
Il note que le taux d'encadrement est plus faible dans les établissements
français. Même si le policier n'est pas la "recette
unique", la "tenue de l'établissement mérite
d'être saluée". Un peu plus loin, un enseignant
hausse les sourcils : "S'il savait qu'ici les profs comptent
tous les soirs les insultes de la journée, les "putes"
et autres, et qu'une prof a été lattée la semaine
dernière..." Les visites ministérielles, c'est
au pas de charge.
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En France,
une idée toujours écartée
par Jacky
DURAND / Libération, samedi 28 janvier 2006
En appelant
à la rescousse le modèle britannique, Gilles de Robien
tente de conjurer quinze années de tentatives avortées
de rapprocher police, justice et école. Tous ses prédécesseurs
se sont heurtés à l'opposition du monde éducatif
qui, dans sa globalité, estime que l'école a davantage
besoin de moyens que d'un cordon sécuritaire. Quand elle
était au pouvoir, la gauche avait déjà imaginé
des partenariats entre l'Education nationale, la justice et les
forces de l'ordre pour contrer les violences scolaires. En 1997,
Chevènement promettait le renfort d'adjoints de sécurité
et de "jeunes volontaires" recrutés par la police
pour "assurer la sécurisation" de secteurs scolaires
sensibles. En 2004, Luc Ferry et Nicolas Sarkozy tentèrent,
sans succès, d'instaurer des "policiers référents"
dans les collèges. C'est d'ailleurs le ministre de l'Intérieur
qui incita Gilles de Robien à la prudence, le 20 décembre,
alors qu'il venait d'exposer son idée de permanences police-justice
dans les établissements scolaires. L'ex-ministre de l'Education
François Bayrou estimait également qu'il s'agissait
d'une "fausse piste".
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Des émeutes
aux résonances politiques
Sociologues
et historiens décryptent les violences urbaines lors de débats
publics très suivis.
par Jacky
DURAND / Libération, jeudi 26 janvier 2006
Depuis lundi,
l'amphithéâtre de l'Ecole des hautes études
en sciences sociales (EHESS) est comble chaque soir (1). Etudiants,
chercheurs, travailleurs sociaux, militants associatifs et politiques
se pressent sur les gradins pour une semaine de conférences-débats
sur les émeutes de novembre. Un tel engouement a semble-t-il
un peu surpris - agréablement - les organisateurs. Sous le
titre "Penser la crise des banlieues : que peuvent les sciences
sociales ?", des philosophes, des sociologues, des historiens
confrontent leur savoir et leurs recherches à un public en
demande d'analyses et de discussions - parfois rugueuses - après
les commentaires à chaud de novembre.
Actes politiques.
Comprendre les émeutes à la lumière d'événements
survenus aux Etats-Unis dans les années 60 et plus récemment
en Argentine, c'était, mardi soir, le thème retenu
sous l'intitulé "Quartier populaire, espace de protestation".
Denis Merklen, sociologue et professeur à l'université
Paris-VII, a décrit l'émergence en Argentine à
partir des années 80 de nouvelles classes populaires qui
ont décroché du salariat, qui ont inventé de
nouveaux modes d'action. "En Argentine, on a mis vingt ans
à reconnaître du "politique" dans les actions
de ces classes populaires comme l'occupation de terres agricoles,
les barrages sur les routes." Pour le sociologue, qui travaille
de part et d'autre de l'Atlantique, la mobilisation de novembre
en France "a réuni des actes politiques. Parfois, brûler
des voitures relève du politique tout comme qualifier celui
qui le fait de "délinquant" constitue un acte de
disqualification politique". Denis Merklen écarte l'idée
d'un "repli communautaire" dans la révolte des
jeunes en novembre, mais évoque en revanche des messages
directement adressés aux politiques. "Par le feu et
la pierre, les classes populaires ont discuté, parlé
à la télévision. Elles ont donné à
voir en ce qu'elles sont des personnes politiques."
Pap Ndiaye,
historien des Etats-Unis, a rappelé que plus de 200 personnes
avaient été tuées et plus de 7 000 autres blessées
dans ce pays lors d'émeutes survenues entre 1964 et 1968.
"On voit tout de suite la différence des niveaux de
violences entre ce qui s'est passé aux Etats-Unis et en France,
mais cela ne doit surtout pas nous empêcher de réfléchir
sur les similitudes." Ainsi, les conclusions des commissions
nommées dans les années 60 par les autorités
américaines pour plancher sur les émeutes trouvent
une résonance aiguë dans le discours politique français
actuel. Bien avant les "sauvageons" stigmatisés
par Jean-Pierre Chevènement quand il était ministre
de l'Intérieur, l'Amérique parlait de "sauvages
juniors" et présentait les émeutiers comme des
"éléments criminels vivant en marge du ghetto".
Réponse
policière. "L'analyse de la pauvreté mettait
déjà l'accent sur les familles monoparentales, les
grossesses des mineures, explique Pap Ndiaye. Ce thème de
la famille "anormale" est réapparu récemment
en France avec le thème de la polygamie comme facteur de
violences." La première commission d'enquête sur
les émeutes américaines préconisait "plus
de policiers" et "une justice plus dure". Près
de quarante ans avant Sarkozy.
(1) 105, bd
Raspail, 75006 Paris. Accueil à 19 h 45 avec début
des séances à 20 heures. Sauf samedi à 10 heures.
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"Parfois,
brûler des voitures relève du politique"
Denis Merklen,
sociologue et professeur à l'université Paris-VII,
s'est exprimé mardi soir lors de la deuxième conférence
sur le thème du "quartier populaire, espace de la protestation"
o Voici des extraits de son intervention o
par Jacky
DURAND / LIBERATION.FR : mercredi 25 janvier 2006 - 11:17
"Je voudrais expliciter mon point de vue à partir de
l'expérience qu'a connue l'Argentine à partir des
années 80. Il me semble que ce regard extérieur peut
être utile pour la compréhension de ce qui s'est passé
en France en novembre dernier. En Argentine, on a vu émerger
de nouvelles classes populaires. Je vais utiliser ce terme comme
on l'utilise en Amérique latine, c'est-à-dire comme
une classe que l'on ne peut confondre avec la classe ouvrière.
Il s'agit d'une classe qui a décroché du salariat,
qui a mis au point de nouveaux modes d'action. On a vu apparaître
une nouvelle "politicité" de ces classes populaires
très tardivement reconnue par les institutions. En Argentine,
on a mis vingt ans à voir du politique dans des actions comme
des occupations terres agricoles, des barrages sur les routes. On
a mis vingt ans à reconnaître ces actions comme le
caractère politique des classes populaires.
L'hypothèse
que je propose, c'est que la mobilisation de novembre en France
a réuni des actes politiques. Parfois, brûler des voitures
relève du politique tout comme qualifier celui qui le fait
de "délinquant" constitue un acte de disqualification
politique. Je m'inspire d'un texte sur l'histoire du socialisme
électoral au XIXe siècle dans lequel Adam Przeworski
parlait des votes de "paper stones" (pierres de papier)
pour décrire le rapport entre l'acte politique de la rue
et celui réalisé dans l'isoloir. Il y a des "messages
de pierres" dans les feux de voitures survenus à l'automne
en France.
Autre hypothèse,
il n'y a pas eu de repli communautaire dans la révolte des
jeunes en novembre. Ce ne sont pas les jeunes qui sont dans le repli
communautaire mais les classes moyennes, les institutions. Les "messages
de pierres" s'adressent aux politiques et font partie d'un
échange conflictuel au sein de l'espace populaire. On a entendu
parmi les jeunes des paroles comme "liberté, égalité,
mais pas dans les cités" adressées à l'espace
public national. Les jeunes ont voulu dire que la République
s'arrête aux limites des quartiers. Mais on a également
entendu des messages qui s'adressaient directement au monde populaire.
Ces messages répondent à un besoin de construire des
leaderships dans les quartiers.
Pourquoi les
mouvements électoraux ne préviennent-ils pas de telles
manifestations ? Comment la démocratie peut-elle être
si peu utile au citoyen pour se défendre de la pauvreté
? On voit qu'il y a une fermeture du système institutionnel.
Cela commence par le profil sociologique du personnel politique.
Les partis recrutent leur personnel avec deux objectifs : gagner
les élections et gouverner l'Etat. Cette fracture est aggravée
par le clivage ethnique et national. Parmi les hommes politiques
que l'on voit à la télévision, lesquels peuvent-ils
dialoguer avec les classes populaires ? Les politiques ont délaissé
leur rôle fondamental en laissant leur rôle social à
l'Etat. Ils contribuent à la dépolitilisation des
foules. Le clivage entre les partis politiques et les classes populaires
fournit une raison du divorce entre les classes moyenne et populaire.
Le social n'est plus populaire car le peuple de la rue ne vote pas.
Par le feu et
la pierre, les classes populaires ont discuté, parlé
à la télévision. Elles ont donné à
voir en ce qu'elles sont, des personnes politiques."
o EHESS (amphithéâtre),
105 bd Raspail, 75006 Paris. Accueil à 19h45 pour début
des séances à 20h. Sauf samedi à 10h.
o "Paroles de pierre, images de feu" de Denis Merklen,
dans la revue Mouvements n°43, janvier, février 2006.
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"Si
les jeunes qui font confiance à l'école ne trouvent
pas de travail, c'est désastreux"
Dans le cadre
de la semaine de conférences-débats organisées
par l'EHESS, Bruno Descroix, professeur de mathématiques
en Seine-Saint-Denis et auteur de "Demain les profs" (1),
s'est exprimé jeudi soir sur le thème "rupture
du lien social: l'école à l'épreuve".
Voici des extraits de son intervention.
par JACKY
DURAND / LIBERATION.FR : vendredi 27 janvier 2006 - 14:36
" J'enseigne
dans un lycée de Bobigny qui connaît des problèmes
mais qui est loin de concentrer toutes les difficultés qui
surviennent dans certains collèges ou lycées. Pour
moi, la crise de novembre a d'abord été une perception
par la télévision et les images des voitures brûlées.
Le premier matin de cette crise où je suis allé travailler,
j'ai été très surpris de ne voir ni les carcasses
incendiées, ni les tensions qu'avaient donné à
voir la télévision. On a eu des témoignages
et des discussions avec les élèves. Certes, il y avait
eu une tentative avortée d'incendie de préfabriqué
dans l'établissement. Mais on a surtout compris qu'il s'était
passé quelque chose d'important pour les élèves
face aux tensions extérieures. Leurs parents étaient
très inquiets et leur interdisaient de ressortir le soir,
une fois rentrés à la maison après la fin des
cours.
La perception que donnaient les médias des événements
n'était pas celle des élèves. Un de mes élèves
m'a raconté qu'au printemps précédent, il était
allé manifester avec d'autres lycées contre la loi
Fillon et pour davantage de justice sociale. ll m'a expliqué
que leur mouvement avait été arrêté par
des jeunes casseurs et que, selon lui, ces mêmes jeunes, en
brûlant des voitures, étaient en train d'obtenir ce
que lui et ses camarades n'avaient pas obtenu en manifestant.
J'ai l'impression d'avoir à faire à des élèves
qui sont dans une attente très forte par rapport à
l'école et à l'ascension sociale qu'elle peut permettre.
Dans mon travail à Bobigny, plusieurs points me frappent:
- La ségrégation sociale. Il y a un rejet de l'autre
qui est basé sur la peur. Lors de mon premier cours dans
un établissement de Villepinte, j'ai eu peur physiquement
en entrant dans la classe. C'était une absurdité.
- L'inquiétude des jeunes qui craignent de se retrouver dans
un établissement qui ne leur ouvrirera pas les portes de
l'ascensions sociale. Des élèves qui sont en fin de
seconde nous interrogent: "Est-ce que l'on pourra faire des
études aussi bien ici qu'ailleurs ?" On leur dit que
certes les conditions sont plus difficiles en banlieue mais que
l'on peut y faire des choses. Il faut des établissements
attractifs en ZEP.
- L'autorité
On s'est retrouvé face à
un discours de la déploration, de la perte d'autorité
des enseignants. Nous ne sommes plus protégés par
le regard que peut avoir la société sur l'institution.
Nous sommes contestés. Mais plutôt que de déplorer
cette perte du respect, il faut débattre des moyens de le
construire. Il faut que les élèves aient le sentiment
qu'ils ne sont pas avec des enseignants isolés mais avec
des gens qui travaillent en équipe, avec leurs parents.
- Le manque de réseaux et de modèles: Nous avons fait
venir dans le lycée une petite association constituée
de jeunes de banlieue qui ont fait des études exemplaires.
Ils sont intervenus en classe et ont dit ce que nous, enseignants,
ne cessons de répéter sur l'école. La proximité
entre ces étudiants et les élèves à
décuplé l'effet de leurs échanges.
- Le manque d'estime de soi chez les élèves: j'ai
toujours eu des élèves qui étaient dans la
dépréciation de ce qu'ils faisaient. Il faut montrer
qu'ils ont la volonté d'arriver. Un exemple : dans le cadre
des cours de soutien durant les vacances, nous nous sommes retrouvés
avec plus d'une centaine de jeunes réunis dans un gymnase
pour faire des maths. On a des jeunes qui sont des héros
dans le système éducatif mais qui se retrouvent cassés
en fin d'études. Si les jeunes qui décident de faire
confiance à l'école ne trouvent pas de travail à
la sortie de leurs études, cela a un effet désastreux.
Ce sont des modèles qui deviennent des contre-modèles.
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"La
discrimination raciale plus dangereuse que la discrimination positive"
Didier Fassin,
sociologue et anthropologue, professeur à l'EHESS, s'est
exprimé mercredi soir lors de la troisième conférence
sur le thème "Le modèle républicain confronté
aux inégalités" o Voici des extraits de son intervention
o
par Gilles
WALLON / LIBERATION.FR : jeudi 26 janvier 2006 - 18:07
"Il faut
résister à la fascination des images qui ont constitué
l'iconographie des événements d'octobre-novembre.
A cette époque, je me suis promené, le soir dans le
93. J'ai également suivi une brigade d'intervention dans
le Val-d'Oise. Et j'ai vu un calme relativement ordinaire, avec
quelques incendies sporadiques et, rarement, des affrontements du
type caillassage. Un capitaine m'a dit qu'il y avait quelques voitures
brûlées de plus que d'ordinaire, mais rien d'exceptionnel
sinon. Il faut donc s'interroger sur la production médiatique
et politique des événements, et sur leurs effets en
termes d'interrogation sociale, de peur, de rapport à l'autre.
Ce qui fait
événement dans ce qui s'est passé, c'est que
ça a séparé deux états du monde social
en un avant et un après. Depuis la crise des banlieues, la
société française ne se voit plus de la même
manière. Au cur de ce changement, il y a la discrimination
raciale, qui a été le sujet de multiples enquêtes
journalistiques, et qui fut le seul sujet de la seule intervention
de Jacques Chirac. La discrimination, on en parlait déjà.
En moins d'une décennie, il y avait eu des enquêtes,
des rapports, des groupes d'études, des lois, des jurisprudences
On était passé d'un silence total à une reconnaissance
officielle. Mais cela restait confiné. Là, cela a
été rendu visible au plus grand nombre, c'est devenu
un enjeu central. Il faut ajouter l'émergence d'une identité
noire, la question de la colonisation
Maintenant, la confrontation
du modèle républicain et des discriminations est devenue
un lieu commun.
Mais un lieu
commun n'est pas une vérité sociologique. Les commentaires
politiques et les analyses qui ont été faites ont
souvent mis en relation, comme si c'était un lien causal,
la discrimination (situation économique, ségrégation
résidentielle
) et les émeutes. C'est partiellement
inexact. Les émeutes ne résultent pas d'une réalité
déterministe : sinon, ce serait la guerre civile permanente.
Là, la violence est partie de la mort de deux jeunes. Les
jeunes des "quartiers" ont appris à tolérer
un seuil de discrimination. Quand il est dépassé,
il y a violence. Ici, c'était la mort des jeunes, a fortiori
parce que leur deuil n'était pas reconnu, parce que leur
mémoire était disqualifiée en les traitant
de délinquants. Il y avait non-respect des règles
du jeu, même si celles-ci, à la base, sont illégales.
Les politiques,
les policiers, parlaient souvent de l'usage de la force comme d'une
nécessité face à la perte d'autorité.
Mais, c'est justement la brutalité physique et symbolique
qui sape l'autorité de l'Etat. Je pense à quelque
chose que j'ai entendue lors d'un procès il y a deux ans.
Des policiers témoignaient, et disaient que pour les galvaniser
lors d'une action en banlieue, leur chef leur avait dit : "On
a perdu la guerre d'Algérie, on va pas recommencer, et cette
fois pas de prisonniers." Le rapport à la force publique
constitue donc un déclenchement. Mais il faut maintenant
y apporter un lecture ethnico-raciale.
La discrimination,
c'est quoi ? C'est un traitement défavorable, fondé
sur un critère illégitime. C'est une rupture de l'égalité
de droit entre les personnes. C'est différent du racisme,
même si les deux sont souvent liés. Exemple : je n'embauche
pas un Noir pour ma boutique parce que sinon mes clients vont fuir.
Ces discriminations ne sont pas nouvelles. Depuis longtemps, depuis
le début du XXe siècle, les immigrés les ont
vécues et les ont intégrées. Mais maintenant,
elles concernent des Français, nés en France, des
autochtones, qui donc ne comprennent pas pourquoi ils sont discriminés.
Il y a une discrimination raciale, donc, mais aussi une inégalité
économique et une ségrégation résidentielle.
La discrimination,
on la voyait aussi à la période coloniale : il y avait
déjà une contradiction de l'idéologie républicaine
fondée sur l'universalisme et l'égalité. Les
habitants des colonies étaient, pour citer Hanna Arendt,
"des frères et des sujets". On les assimilait et
on les distinguait. De même, dans les cérémonies
de naturalisation, le représentant de l'Etat rappelle les
valeurs de la France et le "travail" qu'il faudra pour
devenir digne de la "faveur" que fait la République.
Il rappelle donc que les nouveaux Français sont différents,
pas égaux, suspects.
Mais la discrimination,
moins on en parle, mieux ça se passe. Cette dénégation
trouve aussi un écho chez les victimes, qui souvent veulent
se faire oublier. Et les discriminations sont difficiles à
nommer, on dit "jeunes", on dit "Maghrébins".
Chirac avait même réussi dans son allocution de juillet
2004 à parler des discriminations en disant : "Trop
de juifs, trop de musulmans, et même de Français, subissent
ces violences". Il est difficile de mettre des mots, c'est
pourquoi il nous faut clarifier notre langue et notre pensée.
Pour lutter
contre les discriminations, on ignore souvent les armes déjà
existantes, les dispositifs institutionnels. Il y a un renoncement
à recourir au droit, qui est lié à la méconnaissance
de ce droit, mais plus encore à son évitement. On
ne croit pas à la force du droit, à ses effets. Et
puis, il y a une tendance à ne pas vouloir tomber dans la
victimisation. On ne se plaint pas, parce que le coût symbolique
de s'estimer victime pour ce qu'on est paraît trop élevé.
Donc, on assiste à une normalisation des pratiques de discrimination.
Je ne veux pas
faire de la discrimination "la" solution. Toute solution
ne peut qu'être partielle, insuffisante, avoir des effets
pervers. Alors, il faut se poser la question : quelles sont nos
priorités, nos objectifs, de quels types de politiques va-t-on
accepter de subir les inconvénients ? A mon avis, les dangers
de la discrimination raciale sont plus importants que les dangers
de la discrimination positive. J'ai beaucoup travaillé en
Afrique du Sud. Et j'ai toujours trouvé choquant, dans ce
pays, qu'alors que l'apartheid venait d'être aboli et que
le gouvernement tentait péniblement de réduire les
inégalités, on s'est mis très vite à
critiquer la discrimination positive.
Bien sûr,
ce serait formidable de n'avoir pas besoin de la discrimination
positive. Mais ce n'est pas comme ça dans la vraie vie. En
ce moment, j'étudie les politiques de l'Etat et les politiques
publiques dans une ville précise. Et face au "dire sans
faire" de l'Etat, je préfère de beaucoup les
tâtonnements des agents locaux, qui dans leurs aides au retour
à l'emploi cherchent des solutions pour aider un peu plus
ceux qui sont très nettement défavorisés. "
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de page
"On
est passé d'un monde ouvrier qui se défait à
un monde de ghetto."
François
Dubet, professeur de sociologie à l'université Bordeaux-II
et à l'EHESS, s'est exprimé lors de la première
conférence sur le thème de la société
inégalitaire. Voici des extraits de son intervention.
Propos recueillis
par Gilles WALLON / LIBERATION.FR : mardi 24 janvier 2006 - 15:22
" Il faut
refuser une idée simple, celle que peut donner les sondages
et qui serait que la pauvreté croît depuis vingt ans
de manière exponentielle. Non, ça dépend, c'est
plus compliqué, que ça, il faut rejeter cette image
catastrophiquement inégalitaire. Il y a simplement une concentration
: les pauvres ne sont pas de plus en plus pauvres, mais de plus
en plus ensemble. Quand vous prenez "les quartiers", vous
pouvez doubler le nombre de Rmistes, de chômeurs, de délinquants
et de victimes.
" A leur
création, les HLM étaient des sas, pas agréables
à vivre, mais les gens y restaient trois ans. Désormais
en HLM, il n'y qu'1% des appartements qui bougent. Les gens sont
cloués. La projection des inégalités dans l'espace
géographique s'est beaucoup creusée. Il y a 20 ans,
les quartiers difficiles semblaient les endroits où finissait
de mourir le monde ouvrier. Il y avait une idée de fin du
monde : ceux qui manifestaient aux Minguettes en 1981, c'étaient
de jeunes immigrés qui voyaient leurs projets d'intégration
se casser. A l'époque, ils se définissaient sur le
mode social : "Nous sommes les enfants de travailleurs privés
de travail." On était déjà dans une sorte
de crise de la société industrielle, et la référence,
c'était ça : la société industrielle.
Maintenant, ce qui était perçu comme un problème
social est perçu, entre autres, sur des termes ethniques
: "Nous sommes Noirs, nous sommes Arabes, nous sommes de telle
ou telle cité."
" En 25
ans, on passe d'un monde ouvrier qui se défait à un
monde de ghetto, où les composantes sociales et culturelles
se mêlent dans un espace conscient d'être isolé.
Le monde des cités s'est reconstruit avec une énorme
conscience du dedans et du dehors. C'est un espace totalement traversé
par les médias, et avec énormément de contrôle
social, d'honneur, de contrôle des filles, ce sont des choses
qu'on ne voyait pas il y a 20 ans. Il y a un "capital guerrier"
là-dedans. On doit se faire sa place dans ce monde. De même,
la figure du militant, du travailleur social qu'il pouvait y avoir
a été remplacée par la figure de l'homme de
foi, une figure morale et communautaire. Ce qui a aussi changé,
c'est qu'avant, ceux qui s'en sortaient restaient pour tirer les
autres, comme le fils de paysan qui devenait instituteur et qui
restait dans le village pour le tirer. Maintenant, on se tire.
" L'exclusion
s'est également accrue car la volonté d'intégration
s'est renforcée. Il y a 20 ans, on arrêtait les études
après le collège, maintenant, 70% d'une génération
atteint le bac, donc l'école et les stages deviennent très
importants, mais on avale les enfants des quartiers et on les relègue
dans les filières mauvaises. Ils partagent ce sentiment :
"L'école m'oblige à y aller, pour m'exclure.
L'école est la seule manière que j'ai de m'en sortir,
mais elle ne me propose rien d'efficace." Donc, on est piégés
par les institutions, même si celles-ci font un effort pour
qu'on s'en sorte. Il faut aussi dire que les systèmes sont
entièrement contrôlés par les blancs.
" On passe
d'une vision sociale d'un problème social à une vision
nationale d'un problème social. Et ce qui me frappe finalement,
ce n'est pas que les quartiers ont changé, c'est que la vision
qu'en a la société a changé. On est complètement
dans une déseuphémisation du langage. On ne dit plus
"enfants d'ouvriers" mais "cas sociaux, handicapés
sociaux". Maintenant, il s'est créé l'idée
que les vraies victimes sont les classes moyennes qui vont au front
de ces quartiers. Résultat, des réformes comme l'apprentissage
à 14 ans, la fin du collège unique, sont passées
très facilement. On manipule le sentiment d'insécurité
: une frontière se forme entre les "gens normaux"
et ceux qui, parce qu'ils sont victimes, deviennent dangereux. Maintenant,
on critique violemment les inégalités sociales, mais
on critique aussi violemment le pauvre. Et les classes moyennes
ont des sentiments de sympathie pour les pauvres tant qu'ils peuvent
assurer leur fuite, qu'ils ne sont pas obligés de fréquenter
le même établissement scolaire.
" Pour
résumer, les problèmes qui étaient vus il y
a vingt ans comme sociaux et interrogeant la société
sont vus désormais comme des problèmes culturels,
des problèmes d'institutions, des problèmes d'étrangers,
des problèmes de classes dangereuses. Bientôt, on ne
parlera même plus des immigrés, mais des minorités,
comme on parle aux Etats-Unis d'Afro-Américains. Prenons
garde. "
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Chat : Qui
sont les Français issus de l'immigration ?
LEMONDE.FR | 19.01.06 | 11h08 o Mis à jour le 26.01.06 |
11h52
L'intégralité
du débat avec Sylvain Brouard et Vincent Tiberj, auteurs
de "Français comme les autres ? Enquête sur les
citoyens d'origine maghrébine, africaine et turque"
(Presses de Sciences Po, 2005), jeudi 26 janvier 2006
Paul : Bonjour.
Je voudrais savoir pourquoi après trois générations
on parle toujours de "Français d'origine..." ?
Le chômage est-il la seule raison au blocage ?
Sylvain Brouard
et Vincent Tiberj : La question de séparer les Français
d'origine maghrébine, africaine et turque traverse la société
française et bien évidemment, de multiples interrogations
prennent comme base l'origine d'une partie de la population française.
Implicitement, dans de nombreux discours, l'idée est que
les Français d'origine maghrébine, africaine et turque,
qu'on peut appeler les "nouveaux Français", ne
sont pas des Français comme les autres. Nous avons pris acte
de cet implicite et nous avons souhaité l'interroger rigoureusement,
en construisant deux échantillons représentatifs,
l'un de Français d'origine maghrébine, africaine et
turque, l'autre représentatif de l'électorat français.
A ces deux échantillons, nous avons posé les mêmes
questions, dans le même ordre, afin de vérifier si
les nouveaux Français étaient ou non des Français
comme les autres. Cela nous permet de précisément
cartographier les ressemblances et les dissemblances.
"LES NOUVEAUX
FRANÇAIS ENCORE PLUS ATTACHÉS À LA RÉUSSITE
INDIVIDUELLE"
Taoufik : Vous
concluez que ces Français sont "des Français
comme les autres". Ne pensez-vous pas que votre raisonnement
ne fait que conforter les populations d'origine étrangère
dans le fait qu'elles n'ont aucun effort à fournir pour respecter
les valeurs républicaines, et que cette attitude ruine donc
définitivement leurs chances d'intégration ?
Sylvain Brouard
et Vincent Tiberj : On a coutume de parler de culture de l'assistanat
à propos de cette sous-population. Ce n'est pas du tout le
cas. Au contraire. Quand il s'agit de la valeur ambition, de la
valeur réussite individuelle, les nouveaux Français,
quelles que soient leurs origines et quels que soient leurs liens
avec l'immigration (1re génération née en France,
2e génération née en France, ou l'immigré
naturalisé), les nouveaux Français sont encore plus
attachés à la réussite individuelle que les
personnes comparables dans l'électorat français. Pour
ce qui est des valeurs républicaines, on constate même
parmi les nouveaux Français que la crise de la représentation
est chez eux beaucoup moins forte. Que l'on prenne l'appréciation
du fonctionnement de la démocratie en général,
des institutions politiques, de la fonction redistributrice de l'Etat,
on assiste à un légitimisme très fort de leur
part.
Toutefois, on
peut noter deux exceptions : la première étant un
plus faible taux d'inscription sur les listes électorales,
la seconde étant une moindre confiance dans la police. Cette
moindre confiance ne s'étendant pas aux autres institutions
publiques, l'Ecole par exemple étant l'institution plébiscitée
par les Français d'origine maghrébine, africaine et
turque. Enfin, l'objet de l'ouvrage n'est ni de dresser un réquisitoire,
ni d'écrire une hagiographie, mais bien de procéder
à une radiographie rigoureuse des nouveaux Français
en comparaison avec la population française telle qu'elle
est, et non pas telle qu'idéalement on pense qu'elle devrait
être.
Céline
: Cette différenciation "Français d'origine..."
semble avoir à voir avec la culture religieuse ? Comme si
être français c'était être chrétien...
ou athée (d'origine chrétienne). L'athée d'origine
musulmane, par exemple, restera un Français d'origine....
Sylvain Brouard
et Vincent Tiberj : A l'inverse des précédentes études
sur la question, notre point de vue est que seuls sont musulmans
les personnes déclarant une affiliation à la religion
musulmane. Pour pouvoir évaluer, parmi les Français
d'origine maghrébine, africaine et turque, ceux qui sont
de confession musulmane et ceux qui ne le sont pas, nous devions
travailler à partir de l'origine, et non à partir
de la confession. Et si nous avons fait ce choix-là, c'est
bien parce que nous postulions que les nouveaux Français
n'étaient pas systématiquement des musulmans et que
nous souhaitions comparer les affiliations religieuses et leurs
conséquences parmi les nouveaux Français et parmi
l'ensemble de l'électorat français. Par ailleurs,
il y a bien des sans-religion parmi les nouveaux Français,
à peu près autant que dans l'électorat en général,
et ceci se caractérise par leur forte ressemblance avec les
sans-religion dans le reste de la population. Nous n'utilisons jamais
l'origine musulmane, il n'y a pas pour nous de musulman sociologique
ou de musulman de culture, il n'y a que des musulmans de confession,
et seuls sont musulmans de confession les gens se déclarant
musulmans.
Taoufik : Vous
avez écrit : "les Français issus de l'immigration
se caractérisent bien par un niveau d'antisémitisme
plus fort que le reste de l'électorat" ; "dans
le cas de l'antisémitisme, la spécificité des
Français issus de l'immigration perdure quels que soient
les groupes sociopolitiques" ; "difficultés pour
les jeunes filles de vivre leur double culture, surveillées
par leurs parents et leurs frères" ; "l'impression
d'ensemble est celle d'une population en décalage avec le
reste de la société"... ; Excusez-moi mais nous
devrions un peu plus relever que ces constatations sont importantes
!
Sylvain Brouard
et Vincent Tiberj : Il y a bien, quand il s'agit des femmes, des
homosexuels et des juifs, des tensions particulières. Simplement,
ce n'est pas le cas de tous les préjugés. Ils sont
moins autoritaires que la population française en général,
et moins ethnocentristes.
Deuxièmement,
il y a des tensions en ce qu'un tiers d'entre eux peuvent être
caractérisés comme conservateurs en matière
de murs et antijuifs, soit deux fois plus que dans le reste
de la population. Mais cela ne doit pas occulter le fait que le
groupe le plus important parmi les nouveaux Français n'est
ni conservateur ni antisémite. On constate donc une nuance
entre nos deux populations, mais pas de contraste. Les majorités
sont les mêmes. Pour l'antisémitisme, par exemple,
l'antisémitisme des nouveaux Français ne représente
que 10 % des antisémites en France. De ce point de vue-là,
le fait qu'il n'y ait pas de contraste mais seulement des nuances
confirme que les nouveaux Français sont des Français
comme les autres, ils sont comme le reste de la société
française traversés par les clivages en termes de
conservatisme sexuel, en termes de préjugés antisémites,
en particulier. La société française compte
elle aussi des antisémites, des conservateurs sexuels, même
s'ils ne sont pas majoritaires, comme d'ailleurs parmi les nouveaux
Français. Cet antisémitisme, qui donc concerne 33
% des nouveaux Français, ne peut pas s'expliquer uniquement
par une jalousie sociale, par une concurrence victimaire ou par
un syndrome conservateur plus global, mais il n'est pas non plus
l'importation du conflit israélo-palestinien. Il est lié,
en revanche, à la pratique publique (dans les mosquées)
de la religion musulmane, mais ni à la religion musulmane
en soi ni à sa pratique privée.
Rems : Quels
éléments du discours de M. Le Pen font écho
chez certain Français d'origine étrangère ?
Sylvain Brouard
et Vincent Tiberj : 37 % des nouveaux Français considèrent
qu'il y a trop d'immigrés en France. Ils sont 47 % dans le
reste de la population. Ces données datent d'avril 2005.
Les choses ont évolué depuis. Dans nos deux échantillons,
15 % des personnes interrogées considèrent qu'il y
a des races moins douées que d'autres. Il pourrait donc y
avoir un écho du discours lepéniste, mais le Front
national reste le parti le plus rejeté parmi les nouveaux
Français, seuls 2 % d'entre eux s'en disant proches. De même,
l'image de Jean-Marie Le Pen est de loin la plus négative
de l'ensemble des personnalités testées.
Céline
: Que dit-on des unions ? Ces "nouveaux Français"
se marient-ils ou vivent-ils avec des Français d'origine
différente de la leur ?
Sylvain Brouard
et Vincent Tiberj : Il faut savoir que notre enquête n'était
pas faite pour explorer particulièrement ces variables sociologiques.
Néanmoins, nous avons un certain nombre d'indications. Par
exemple, nous avons fait une expérimentation sur l'exogamie
et l'endogamie religieuses. Ainsi, si l'on demande aux nouveaux
Français musulmans si leurs enfants pourraient se marier
avec des personnes qui ne sont pas musulmanes, seuls 15 % d'entre
eux refuseraient ce mariage si c'était un fils, et 32 % si
c'était une fille. Parmi la population française,
le taux de désapprobation d'un mariage avec un musulman tourne
autour de 20 %. Autrement dit, l'exogamie est très majoritairement
acceptée, à niveau comparable dans les deux populations.
Paul: L'intégration
visait à l'origine à gommer les "dissemblances",
cela veut-il dire que le modèle républicain de l'intégration
est dépassé ? Et si oui, par quoi peut-on le remplacer
tout en offrant une égalité de traitement des citoyens
et la paix civile ?
Sylvain Brouard
et Vincent Tiberj : La question de l'existence même d'un modèle
républicain se pose. Le modèle théorique, qui
fait référence à la IIIe République,
a-t-il jamais vraiment été appliqué en France
? Souvenons-nous que sous la IIIe République, les femmes
n'avaient pas le droit de vote, par exemple. Au-delà de cette
question, l'intégration a deux facettes : c'est la capacité
des populations arrivant à intégrer les valeurs de
la société ; deuxième facette : la capacité
de la société à leur faire de la place. Notre
enquête n'a interrogé que le premier point. Très
clairement, il paraît difficile de dire, sur la question des
valeurs, le rapport à la démocratie, le rapport à
la valeur réussite, que ces valeurs de la société
française ne sont pas aujourd'hui majoritairement portées
par les nouveaux Français. Nos deux échantillons sont
d'accord sur un point sur la question de l'intégration, à
savoir la difficulté de l'intégration des immigrés.
Cependant, les raisons de cette difficulté sont largement
dissemblables car, pour la population française, c'est majoritairement
la responsabilité des immigrés, alors que pour les
nouveaux Français, c'est majoritairement la responsabilité
de la société. Sur la question des dissemblances,
notre enquête montre que les ressemblances sont plus nombreuses
que les dissemblances et que, quand dissemblances il y a, elles
sont de l'ordre des nuances plutôt que des contrastes.
Profffff : Ne
pensez-vous pas que le mot "beur" a beaucoup nui aux Français
d'origine maghrébine, on est français ou maghrébin
mais pas les deux en même temps ? Le mot "beur"
a créé deux sortes de Français.
Sylvain Brouard
et Vincent Tiberj : Notre enquête ne portait que sur les citoyens
français, c'est-à-dire, par définition, les
personnes possédant la nationalité française.
Cela n'excluait pas les personnes bénéficiant d'une
double nationalité. La distinction dans notre étude
portait sur l'origine des familles, dont celles provenant d'Etats
du Maghreb. Ainsi, pour nous, il n'y a pas de Franco-Maghrébin
ou de Beur, il n'y a que des Français d'origine maghrébine,
ou africaine ou turque parmi les nouveaux Français. Plus
fondamentalement, lorsqu'on analyse la proximité des personnes
au pays d'origine de la famille, cette proximité n'affaiblit
pas, au contraire, la proximité avec les autres Français.
Les deux types d'identité ne s'excluent pas, elles s'articulent.
La proximité au pays d'origine de la famille est liée
à la proximité avec l'acte d'immigration, avec la
possession de biens dans le pays en question ainsi qu'avec la fréquence
des voyages dans le pays.
"LA DIVERSITÉ
N'EST PAS SYNONYME DE COMMUNAUTARISME"
É-Toi
: Nicolas Sarkozy est-il un nouveau Français ?
Sylvain Brouard
et Vincent Tiberj : Effectivement, au vu des critères définissant
les Français d'origine étrangère tels que Michelle
Tribalat et Patrick Simon l'ont exposé, à savoir avoir
la nationalité française par acquisition pour les
immigrés, ou avoir un parent immigré, ou avoir au
moins un grand-parent immigré, au vu de nos connaissances
de l'histoire familiale de Nicolas Sarkozy, il est vraisemblable
que cela soit exact. Il est intéressant d'étudier
l'appréhension par les nouveaux Français d'origine
maghrébine, africaine et turque, ce que n'est pas Nicolas
Sarkozy à ma connaissance. En effet, le paradoxe est que
bien que Nicolas Sarkozy ait une note moyenne de sympathie inférieure
à celle de Jacques Chirac ou à celle de François
Hollande, par exemple, chez les nouveaux Français, en avril
2005, une proportion notable place Nicolas Sarkozy en tête
de leurs préférences : près de 17 %, ce qui
est très près de François Hollande ou de Jacques
Chirac, puisque ceux-ci ont 19 et 21 %. Ainsi, Nicolas Sarkozy,
au sein de cette population, polarise très fortement les
opinions. Une partie importante de la population désapprouve
Nicolas Sarkozy, quand une minorité approuve très
fortement Nicolas Sarkozy.
Lina : Pendant
combien de temps allons-nous parler de Français pas comme
les autres lorsqu'il s'agit de Français d'origine maghrébine,
africaine et turque ? A-t-on parlé de Français pas
comme les autres lorsqu'il s'agissait d'Espagnols, d'Italiens et
de Portugais ?
Sylvain Brouard
et Vincent Tiberj : Les doutes exprimés par la société
sur la capacité d'intégration des courants migratoires
successifs sont présents dans le débat public depuis
plus d'un siècle. Il était dit des Polonais et des
Italiens qu'ils ne pourraient pas s'intégrer. Il en allait
de même pour les Espagnols et les Portugais. Il ne faut donc
pas avoir la mémoire courte, et le rôle de la recherche
scientifique est de vérifier la réalité des
faits sociaux et d'infirmer les préjugés. Rappelons
par exemple que les Polonais, bien que catholiques, pratiquaient
leur culte de manière séparée et avaient leur
propre clergé, et ont eu à souffrir de ce qu'on appelle
aujourd'hui "ratonnades".
Paul : Si les dissemblances se résument à des nuances
alors pourquoi les récentes émeutes ont été
décrites dans de nombreux journaux français et étrangers
comme "ethniques" ?
Sylvain Brouard
et Vincent Tiberj : On avait testé, six mois avant ces événements,
le potentiel protestataire des nouveaux Français. En plus
de signer des pétitions, de manifester, de peindre des graffitis
ou de faire la grève, il leur était demandé
s'il était légitime de provoquer des dégâts
matériels pour se faire entendre. 4 % d'entre eux ont répondu
de manière affirmative. Autrement dit, notre sondage redonne
la parole aux majorités silencieuses plutôt qu'aux
minorités actives et de là, démontre clairement
que la lecture des émeutes de novembre comme soulèvement
ethnique est très loin d'être vérifiée.
La violence n'est pas considérée parmi les nouveaux
Français comme un moyen politique légitime. Sur de
nombreuses questions, l'opinion majoritaire s'écarte des
revendications des minorités actives et de leurs porte-parole.
En revanche, quand on prend en compte la volonté de réussite
des nouveaux Français, leur plébiscite de l'école
et de l'éducation en général, et d'un autre
côté, le sentiment d'être victimes de discriminations
(alors même qu'ils sont plus souvent diplômés
que le reste de l'électorat, leur taux de chômage est
deux fois supérieur tout comme leur taux de travail précaire),
on peut se demander si ce que la crise des banlieues a mis en évidence
n'est pas un niveau de frustration relative explosif d'une partie
de cette population, ce qui, paradoxalement, est un signe de leur
intégration à la société de consommation
individualiste et, plus globalement, à la société
française. Emmanuel Todd, dans un article du Monde, avait
souligné cette hypothèse que les émeutes des
banlieues étaient peut-être le signe d'une espérance
gâchée. Notre radiographie des valeurs des nouveaux
Français est plutôt convergente sur l'idée qu'aux
valeurs de la réussite qu'ils portent se heurte une réalité
de la discrimination, ce qui ne fait qu'amplifier le niveau de frustration.
É-Toi
: Qui a financé votre enquête ?
Sylvain Brouard
et Vincent Tiberj : Notre enquête n'est pas une commande.
Elle a été élaborée au sein du Cevipof
à Sciences-Po. Dans un second temps, sur ce projet, nous
avons sollicité divers financeurs, le Fasild, qui est le
Fonds d'action et de soutien pour l'intégration et la lutte
contre les discriminations, la Fondation Jean-Jaurès, le
Centre d'études et de prospectives du ministère de
l'intérieur, le Service d'information du gouvernement et,
bien évidemment, le Cevipof et Sciences-Po. L'enquête
a été élaborée sans aucune pression
ni aucune demande spécifique de quelque financeur que ce
soit. C'est l'avantage des tours de table avec de multiples partenaires
et de la maîtrise de l'initiative de l'enquête.
Bethsabey :
Votre étude vous a-t-elle permis de dresser un portrait du
citoyen "français" ?
Sylvain Brouard
et Vincent Tiberj : L'étude a permis, en précisant
un certain nombre de caractéristiques des nouveaux Français,
de dresser un portrait des tensions et des clivages qui traversent
l'ensemble de la société française, et par
conséquent, également les nouveaux Français,
à la veille du 29 mai 2005. Portrait, donc, des inquiétudes,
des valeurs, des orientations politiques d'une France qui se cherche,
qui cherche sa place dans le monde, qui questionne son ou ses identités.
Bien évidemment, notre enquête devra être rééditée
afin de poursuivre l'approfondissement du questionnement de la citoyenneté
française. Il n'y a pas un citoyen français, il y
a des citoyennetés et des Français. La France doit
s'interroger sur sa définition de soi.
Par exemple,
la diversité n'est pas synonyme de communautarisme. Pour
preuve, entre 4 et 8 %, suivant les indicateurs utilisés,
pourraient être définis comme communautaristes, à
savoir une identité culturelle de type minoritaire, une opposition
au reste de la société et des revendications particularistes.
En aucun cas l'homogénéité culturelle ou l'identification
minoritaire en soi n'est communautariste, elle ne l'est que si elle
va de pair avec une distance avec le reste de la société,
par exemple avec l'allégeance nationale, et avec des revendications
qui visent à assurer des intérêts minoritaires.
Il s'avère que dans la plupart des cas, l'identité
particulière (religieuse, locale ou à l'égard
du pays d'origine) s'articule positivement avec l'identification
à la société française. La majorité
des nouveaux Français, par exemple, souhaitent que soit mis
en valeur ce que les Français ont en commun plutôt
que les différences entre les Français. Et ceux qui
souhaitent que l'on combatte d'abord les discriminations avant de
traiter tous les Français de la même manière
le font très majoritairement pour que ce que les Français
ont en commun soit mis en valeur. Ce qui dénote une volonté
d'intégration, une revendication d'une place pleine et entière
au sein de la société française pour la majorité
silencieuse des nouveaux Français.
Chat modéré
par Constance Baudry et Karim El Hadj
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Une étude
décrit l'insidieuse violence sociale dans les collèges
bourgeois
Catherine
Rollot / Le Monde, 19 janvier 2006
La violence scolaire n'est pas l'apanage des établissements
des quartiers populaires. Pendant trois ans, Johanna Dagorn, chercheuse
au laboratoire d'analyses et de recherches sociales en éducation
et en formation (Larsef) de l'université de Bordeaux-II,
s'est immergée dans trois collèges socialement favorisés
de la région bordelaise. Situés en centre-ville, ces
établissements se caractérisent par des taux de réussite
au brevet des collèges supérieurs à 90 % et
une faible proportion d'élèves issus de milieu populaire
: à peine 10 % en moyenne.
A partir d'observations in situ, de documents comme les feuilles
de punition, les bulletins scolaires ou encore les fiches individuelles
des élèves, mais aussi d'entretiens avec des collégiens
et des adultes, elle a mis en lumière une violence insidieuse
qui permet à "l'élite" de se défouler
et d'effectuer un tri social.
Cette violence
se manifeste par des brimades psychologiques et physiques imposées
par les élèves de milieu bourgeois. Les élèves
issus de milieu populaire connaissent parfois une deuxième
victimation, à l'intérieur de leur catégorie
sociale d'origine. "Ce n'est pas une violence à la Robin
des bois, mais une violence de proximité. Des enfants eux-mêmes
rejetés s'en prennent à d'autres élèves
également exclus mais encore plus isolés et plus vulnérables",
explique la chercheuse.
Johanna Dagorn
cite l'exemple d'Alain, scolarisé en classe de cinquième.
Issu d'une famille monoparentale démunie, il vient d'arriver
d'une zone rurale. Isolé, raillé et brimé,
il fait office de bouc émissaire. Livres volés, cartable
jeté dans l'eau ou encore faux lieu de rendez-vous, les brimades
le conduisent à être fréquemment puni, à
rater des cours. Ces résultats scolaires sont médiocres,
et Alain est réorienté vers une filière technologique.
Le collège dans lequel il est scolarisé n'en dispense
pas, et il est donc certain de devoir le quitter à la rentrée
2006.
La situation
a dégénéré dans l'indifférence
des membres de l'équipe éducative. "En dépit
des inquiétudes de sa mère, qui a alerté sans
succès son professeur principal, Alain se retrouve comme
la plupart des victimes : ignorées par l'institution scolaire,
car les brimades dont elles sont la cible ne troublent en rien le
bon fonctionnement de ces établissements scolaires, raconte
Mme Dagorn. Bien au contraire, grâce à elles, la tradition
perdure et l'ascèse exigée lors des cours académiques
peut continuer grâce à ces moments d'exaltation."
"SPECTRE DU MAUVAIS PROFESSEUR"
Ce laisser-faire
concerne également les enseignants, jeunes stagiaires ou
professeurs des disciplines considérées comme "secondaires",
ainsi que les personnes statutairement précaires, comme les
surveillants. Souffrant d'un handicap visuel important, une professeure
d'éducation musicale, surnommée "la bigleuse
ou cul de bouteille", se fait chahuter régulièrement
pendant sa classe. Au courant, le conseiller principal d'éducation
(CPE) n'intervient pas, mais dit ne pas "comprendre pourquoi
ces personnes sont habilitées à enseigner". Dans
un autre collège, c'est le professeur d'arts plastiques et
un stagiaire de technologie qui, devant le chahut, ne peuvent assurer
leurs cours. Le CPE note en riant : "C'est tout le temps comme
ça... Heureusement que ce n'est que de la techno !"
"Dans un
collège où les élèves sont réputés
charmants et appliqués, se reconnaître débordé
est l'aveu d'une défaillance, voire d'une erreur d'orientation
professionnelle. Le spectre du mauvais professeur incapable de tenir
sa classe est ici d'autant plus renforcé qu'il est rare.
A cela, vient se greffer la peur d'être muté dans des
collèges réputés plus difficiles et la culpabilité
de se plaindre, alors même que le collège reste à
l'abri d'actes violents très graves", conclut Johanna
Dagorn.
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La banlieue
bouillonne d'idées contre l'exclusion
Deux mois
après les émeutes, le collectif A.C.L.E.F.E.U. cherche
des solutions à la crise, avec les habitants. Un cahier de
doléances sera remis aux députés.
par Stéphanie
BINET / Libération, jeudi 26 janvier 2006
Il n'y a plus
de voitures qui brûlent, plus de caméras, plus de stars
à Clichy-sous-Bois pour venir lancer un appel pour l'inscription
sur les listes électorales, mais les membres d'A.C.L.E.F.E.U.
(Association du collectif liberté égalité fraternité
ensemble et uni) n'ont pas repris leur vie "comme avant".
Avant le 27 octobre, quand Zyad et Bouna, 17 et 15 ans, ont été
électrocutés dans un transformateur EDF, après
les six nuits d'émeutes qui suivirent à Clichy-sous-Bois,
et les quinze autres dans le reste de la France. Ces éducateurs,
enseignants, habitants de Clichy qui étaient dans les rues
pour calmer les incendiaires et qui préfèrent parler
de "révoltes sociales", estiment que si la tempête
est passée, le message, lui, ne l'est pas. "Le fond
de la révolte était compréhensible même
si la forme était répréhensible, explique Samir
Mihi, éducateur sportif, c'est à nous de mettre des
mots sur nos maux pour que là-haut ils se bougent. On veut
remettre en phase les politiques avec les citoyens."
Bulle. Mardi
soir, les trente membres du bureau (des animateurs, des chômeurs
mais aussi une proviseure de lycée, un juge pour enfant)
invitaient les associations du 93 et de la banlieue parisienne pour
qu'elles recueillent ensemble les doléances des habitants
des villes (lire page 3) où les violences urbaines se sont
propagées en novembre. Certaines de ces associations se sont
créées pendant cette période, comme à
Epinay-sur-Seine. "On a l'impression que les hommes politiques
vivent dans une bulle, explique Mohamed Mechmache, éducateur
de rue et président du bureau. Puisqu'ils n'ont apparemment
pas d'idées sur la crise qui vient de se passer, on va leur
en donner." Recueillir les plaintes des habitants, mais aussi
les solutions qu'ils avancent est la deuxième action d'A.C.L.E.F.E.U.
Créée dès le retour au calme début novembre,
A.C.L.E.F.E.U. a tout d'abord répondu à une demande
des jeunes : "Comment fait-on pour voter ?" Pour donner
une résonance nationale à leur démarche, ses
membres se sont associés au collectif Devoirs de mémoires
de Joey Starr.
Privilèges.
Fort de son succès, les inscriptions sur les listes électorales
ayant augmenté dans plusieurs communes en décembre,
le collectif a ensuite mis en place des rencontres avec les habitants
au coeur des quartiers mais aussi dans les centres-villes pour rédiger
ces cahiers de doléances qu'il veut remettre en juin à
l'Assemblée nationale. "Ce terme de doléances,
justifie Samir Abbas, porte-parole et enseignant dans un lycée
professionnel, c'est évidemment pour rappeler 1789. Pour
nous, les privilèges n'ont toujours pas été
abolis dans ce pays." Le 18 janvier, A.C.L.E.F.E.U. était
aux Bosquets à Montfermeil, et le lendemain au centre-ville:
"On pense que même les gens qui n'habitent pas dans nos
quartiers ont aussi des solutions à proposer. Au sein d'une
ville, les gens se divisent entre ceux qui vivent en zone pavillonnaire
et ceux qui sont dans les HLM. Or, l'avis de tous les citoyens compte.
On doit bientôt se rendre à Vannes, Bordeaux et dans
le Poitou."
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"L'Etat
a de l'argent pour Paris, pas pour le 93"
Extraits
des cahiers de doléances d'habitants de Clichy-sous-Bois
et Montfermeil.
par Stéphanie
BINET / Libération, jeudi 26 janvier 2006
Quelques extraits
des cahiers de doléances remplis par les habitants lors des
deux rencontres citoyennes déjà organisées
par A.C.L.E.F.E.U. à Clichy-sous-Bois et à Montfermeil.
Logement
"Il y a trop d'habitations dégradées, on vit
dedans, mais c'est grave. On dit que la France est un pays de tolérance
et de démocratie, mais quand on vit à Clichy-Montfermeil,
on a l'impression qu'on s'est trompé de pays. Ma solution
: détruire et rénover. L'Etat a de l'argent pour Paris
mais pas pour le 93."
"Le temps
d'attente pour les demandes de logement est trop long. Plusieurs
années, ce n'est pas possible. Les bâtiments sont délabrés
alors que les charges sont payées. Où va notre argent
?"
"Aujourd'hui,
les gens vivent dans des logements insalubres (fuites d'eau, tuyauteries
abîmées, halls sans lumière, poubelles qui s'entassent,
pas d'eau chaude depuis trois mois dans certains logements des Bosquets).
Les bailleurs ne font pas leur travail. Comment un pays qui a mis
en place la Déclaration des droits de l'homme a pu tomber
aussi bas ? Qu'on construise de nouveaux logements et qu'on les
entretienne de manière à ce qu'on puisse vivre comme
tout être humain."
Transports
"Vivre à Clichy sans voiture, c'est une galère.
Pour rejoindre la gare du Raincy, il faut 45 minutes en bus. Ensuite,
on peut prendre le RER E jusqu'au boulevard Haussmann à Paris.
On y est en 20 minutes. On fait plus facilement les 18 km du Raincy
à Paris que les 4 km qui nous séparent de la gare
Le Raincy-Villemombe-Montfermeil. Pour aller travailler à
l'aéroport de Roissy, qui n'est pas très loin et où
il y a le plus d'emplois, il faut une voiture. Il n'y a pas de ligne
de transports. D'ailleurs, une voiture, c'est la première
chose qu'on nous demande quand on passe l'entretien d'embauche.
Sinon, c'est le bus 613 pendant 45 minutes jusque la gare d'Aulnay
puis il y a le RER B en trois-quatre stations. Mais quand on commence
à 5 heures du matin, il n'y a pas de bus. Ici, mieux vaut
avoir une voiture et un permis qu'un diplôme."
"Pourquoi
supprimer les lignes de bus alors qu'il y en a déjà
peu ? C'est très difficile d'aller à Paris, les bus
à Clichy ne desservent plus les bouches de métro aux
portes de Paris. Il nous faut plus de bus et une ligne de tramway."
Emploi
"Les entreprises installent leurs sièges sociaux en
zone franche pour être exemptées de taxes, mais elles
n'embauchent pas de jeunes issus de ces quartiers."
"Le tissu
économique est en proie à des difficultés :
fermeture des commerces de proximité, déménagement
des grandes enseignes, inefficacité des zones franches urbaines
(ZFU). Il faut travailler sur l'implantation du commerce de proximité,
mettre en place des réseaux de parrainage entre habitants
des ZUP et entrepreneurs, créer des lieux d'information pour
la création d'entreprises. Il faut que les entreprises (qui
s'y installent) jouent le jeu."
Sécurité-Pratiques
policières
"Les policiers profitent trop de leurs pouvoirs. Il faut qu'ils
parlent plus avec les jeunes (la parole ne tue pas)."
"Il y a
trop de violences dans les cités, il n'y a pas assez de policiers.
Il faut un commissariat à Clichy-sous-Bois et une police
de proximité."
"Les policiers
sont là pour protéger les civils et, au lieu de ça,
ils font peur. Les policiers nous provoquent, nous les jeunes de
cité. Ils croient que quand on est en groupe, on va foutre
la merde. Les policiers doivent nous faire plus confiance. On n'est
pas tous à mettre dans le même sac."
Education
"A l'école, les maîtresses sont résignées.
Il y a peu d'activités extrascolaires à part l'observation
des oiseaux de la forêt de Bondy. On n'emmène pas les
enfants à la Cité des sciences de la Villette, par
exemple."
"On nous
envoie des enseignants qui sont jeunes, qu'on envoie là pour
cinq ans avant de les muter ailleurs. Déjà, ils sont
préparés dans leur tête à ne pas rester
à Clichy. On n'est pas des cobayes, des laboratoires. Pourquoi
on n'envoie pas plutôt les enseignants les plus expérimentés
?"
Loisirs
"A Clichy et à Montfermeil, il n'y a pas d'équipements
culturels pour les jeunes ou pour les petits. Il n'y a pas de piscine,
pas de cinéma, pas de parc. Il faut prendre le bus pour emmener
nos enfants au parc. Pourquoi ne pas construire des terrains de
jeux sur les terrains qui restent vides ?"
"Les bacs
à sable en bas de chez moi, vous rigolez, ce sont des parkings."
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Banlieues : après le feu, les mots...
Xavier Frison
/ Le Monde, 26 janvier 2006
Deux mois après
la fin des violences urbaines, c'est le temps du dialogue pour les
associations de quartier. Les mots sont à la fois une nécessité
et un piège. Une nécessité pour ramener les
plus révoltés dans un espace de citoyenneté.
Un piège quand il n'y a que la parlote politique et rien
d'autre...
Il y a tout juste trois mois de cela, dans la nuit du 27 au 28 octobre,
Clichy-sous-Bois s'embrase, en réaction à la mort
de deux adolescents dans des circonstances non encore élucidées.
Très vite, les incidents se répandent en région
parisienne et un peu partout en France, jusqu'à la mi-novembre.
Aujourd'hui, les télévisions du monde entier ont regagné
leurs pénates, le hit-parade des voitures brûlées
a cessé de faire la une des médias. Restent les habitants
des quartiers, citoyens, militants associatifs, jeunes, vieux, étrangers,
français catalogués " d'origine étrangère
" ou " Gaulois " bon teint, pour qui cette dernière
onde de choc n'est qu'une suite logique de la détérioration
de leur condition depuis trente ans. Car, bien avant l'automne 2005,
il y eut Vaulx-en-Velin, dès 1979, et les premiers affrontements
" officiels " entre jeunes et forces de l'ordre dans les
banlieues françaises.
En 1981, le
quartier des Minguettes, à Vénissieux, enflamme ses
premières voitures et fait connaissance avec la matraque
des CRS deux ans plus tard. La répression policière
s'impose comme une évidence face à ce que les politiques
appelleront longtemps des " mouvements de fièvre "
ou des " accidents de parcours ". 1983, c'est aussi l'année
de la Marche pour l'égalité et contre le racisme,
dite " marche des Beurs ", partie de Marseille le 15 octobre
pour rallier Paris le 3 décembre. Prélude à
la création de SOS-Racisme, devenu ensuite joujou politique
du parti socialiste, l'événement ne changera rien
sur le fond. D'autres flambées de violence surgiront en 1990,
1999, 2000 ou 2003 à Vaulx-en-Velin, Montauban, Montbéliard,
Nîmes et ailleurs, sans que jamais la réponse politique
ne soit à la hauteur des problèmes.
L'argent coule
parfois sur les quartiers les plus pauvres, mais ne règle
en rien la mise au ban de la République de ses habitants.
Or, si la crise de 2005 s'inscrit dans la continuité des
précédentes, elle présente une singularité.
" Les populations les moins déshéritées,
les bacheliers et travailleurs précaires, habituellement
à l'écart de ces émeutes, ont cette fois rejoint
le mouvement ", explique Abdellali Hajjat, doctorant en sociologie
à l'École des hautes études en sciences sociales
: " Quand même cette catégorie de la population
en arrive à penser qu'elle n'a plus rien à perdre,
cela dit beaucoup sur la gravité de la situation. ">
Pour les habitants
qui ont grandi avec les révoltes des années 1980 et
leur lot d'espoirs déçus, le choc est à nouveau
dur à encaisser, même s'il ne surprend personne. Et,
aujourd'hui, si les habitants des quartiers se mobilisent en masse,
leur souci premier est d'éviter toute récupération
de leurs revendications. " On n'a pas besoin de compassion,
prévient Abdelaziz Chambi, membre fondateur de l'Union des
jeunes musulmans et du collectif associatif DiverCité à
Lyon, on se bat pour l'égalité des droits. "
Un peu partout, les initiatives fleurissent, souvent nées
des rassemblements spontanés d'habitants pendant la crise.
Au Blanc-Mesnil,
en Seine-Saint-Denis, le centre social et associatif la maison des
Tilleuls est sévèrement touché par un cocktail
Molotov pendant les violences qui touchent la ville. Le Gymnase
du quartier part en fumée, la piscine est visée. Zouina
Meddour, directrice de la maison des Tilleuls, raconte : "
Les habitants étaient sous le choc, il fallait écouter
ce qu'ils avaient à dire. Notre présence sur les lieux
s'est vite révélée indispensable. Nous avons
pris la décision de nous installer devant la maison, avec
des habitants du quartier. " Les tables et les chaises disposées
dehors accueillent habitants, élus, en journée et
le soir. " Des jeunes passaient et discutaient, chacun avait
son mot à dire pour expliquer ce qu'il se passait. "
Passé les nuits les plus agitées, la réflexion
avec les habitants se poursuit. Le collectif citoyen est né
: " Face à l'afflux des télévisions du
monde entier qui venaient chercher des images sensationnelles, nous
avons décidé de boycotter les médias pour nous
réapproprier notre parole. " Les assemblées populaires
devant la maison de Tilleuls se multiplient, avant une marche dans
le quartier et la confection de banderoles dénonçant
" les problèmes de chômage, de logement, la discrimination
permanente ". Et puis, à l'occasion d'un dimanche de
relâche, le soir venu, Zouina Meddour découvre une
banderole anonyme : " On n'est pas des cafards pour nous nettoyer
au Kärcher, démission Sarko. " Le collectif enchaîne
les actions et réalise un documentaire vidéo. Un débat
public organisé sur le mode de l'éducation populaire,
le 17 décembre, rassemble plus d'une centaine de personnes
de tous les âges : " Le but était de décortiquer,
d'expliquer, pour permettre aux gens d'avoir une vue d'ensemble
de la situation. " Au-delà de l'appel à l'inscription
sur les listes électorales, le collectif souhaite travailler
avec les jeunes pour qu'ils puissent " comprendre la nature
des débats et les idées échangées, afin
de pouvoir prendre leurs propres décisions en connaissance
de cause. "
Le volet politique
est aussi mis en avant par " l'Association du collectif liberté
égalité fraternité ensemble et unis "
(Ac-Lefeu), créée en novembre dernier à Clichy-sous-Bois.
La structure regroupe des habitants, travailleurs sociaux, enseignants,
avocats, médecins et juges, sorte de " panel "
voulu par Mohamed Mechmache, un des membres fondateurs du collectif,
éducateur en prévention spécialisée.
Son constat est sans appel : " Les programmes politiques sont
en décalage complet avec nos réalités. Nous
voulons monter un cahier de doléances en allant vers les
citoyens, car les politiques les ont oubliés. "
Les rencontres
citoyennes sont lancées. Clichy-sous-Bois et Montfermeil
ont déjà eu la leur. On y parle logement, emploi,
enseignement, formation, santé ou sécurité.
Un début : " L'idée est d'organiser un tour de
France en bus pour recueillir les doléances des gens, que
ce soit dans les HLM ou les quartiers pavillonnaires. " Inauguré
par la Seine-Saint-Denis, le voyage essaimera dans plusieurs villes
de France, avant de conclure par une " marche pacifique "
en direction de l'Assemblée nationale, où sera remis
le cahier. Là-bas, " ils en feront ce qu'ils voudront,
anticipe sans naïveté Mohamed Mechmache, mais nous aurons
tendance à aller vers ceux qui s'en inspireront. " Et
l'éducateur de prévenir : " On n'a pas envie
de faire comme la marche des Beurs ou SOS-Racisme, hors de question
que nous devenions folklo. Il faut que nous soyons crédibles
".
À l'Île-Saint-Denis
(93), la trentaine de " cahiers d'expression citoyenne "
disséminés dans la ville a déjà livré
son contenu. Dans cette commune de 7 000 habitants dotée
de 70 % de logements sociaux, plus de cent contributions donnent
le pouls des quartiers. " Comment ceux qui sont dans la détresse
peuvent-ils avoir accès à la parole ? ", demande
un habitant. " Tout ce que veulent les jeunes, c'est être
comme tout le monde. Donnez-leur une chance de s'intégrer
à la société et de ne pas avoir le sentiment
d'être exclus ", écrit cet anonyme. Un membre
des comités de quartier ironise : " Il faut des relations
pour décrocher un entretien. Je ne te parle pas de ce qu'il
faut pour décrocher un job ! " S. T., 20 ans, exprime
sa frustration : " Chaque jour que je vis, je fais en sorte
de ne pas sombrer dans la violence. Et c'est un véritable
sport car rien n'est fait pour aller de l'avant. " Samir, 18
ans, estime, lui, que " tous ces événements vont
tomber peu à peu dans l'oubli, et aucune leçon ne
sera retenue, mis à part celle de renforcer la sécurité
dans les banlieues. "
Un " bis
repetita " que tient à éviter Hassan Ben M'Barek,
porte-parole du collectif Banlieues respects et président
de l'association Citoyenneté-démocratie. Avec vingt-trois
années de vie associative au compteur et quatre ans passés
comme chargé de mission en direction des jeunes des quartiers
sensibles pour le conseil général des Hauts-de-Seine,
le militant connaît la musique. Et son collectif de mener
un travail de lobbying auprès des maires et des députés
pour un projet de loi relatif à l'inscription automatique
sur les listes électorales. " Environ 3,2 millions de
personnes en âge d'être inscrites sur les listes ne
le sont pas ", précise Hassan Ben M'Barek, bien conscient
de la portée d'une telle innovation : " Les politiques
de tous bords ont peur de bousculer les équilibres en place.
Ils savent à peu près comment le magot va se partager,
et ça leur convient. "
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Le ministre
de l'éducation veut inciter les enseignants victimes de violence
à porter plainte
Avec AFP
et Reuters / Le Monde, 17 janvier 2006
Une enseignante du lycée professionnel Camille-Claudel de
Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne) a été agressée,
lundi 16 janvier en début d'après-midi, dans sa classe,
par un jeune homme extérieur à l'établissement.
Celui-ci lui a donné plusieurs coups de poing et d'épaule.
La victime, une professeure de lettres (et d'anglais, selon Le Parisien),
souffre de contusions. Une enquête a été ouverte
qui sera menée par la brigade des mineurs. De plus, le rectorat
de Créteil veut éclaircir les conditions dans lesquelles
l'intrus a pu pénétrer dans le lycée.
Ce nouveau cas
de violences subies par le corps enseignant est intervenu le jour
même où Gilles de Robien, le ministre de l'éducation,
rencontrait l'enseignante poignardée le 16 décembre
dans un lycée d'Etampes. Le ministre devrait recevoir ce
mardi un rapport sur cette agression.
L'APPRENTISSAGE
DE "L'AUTORITÉ"
Dans la foulée
de cette rencontre avec l'enseignante d'Etampes, le ministre a indiqué
qu'il allait mettre en uvre "une circulaire (...) la
plus claire possible afin d'établir les procédures
pour que l'enseignant n'ait pas de doute sur ce qu'il doit faire
s'il est agressé verbalement ou physiquement". "Avec
cette clarification, le doute ne subsistera pas, les éventuels
agresseurs sauront que leurs actes ou leurs paroles ne resteront
pas sans suite", a-t-il ajouté.
Mardi, interrogé
sur France 2, le ministre a précisé qu'il s'agissait
en fait de "remettre au goût du jour" une circulaire
de 1998 afin de "formaliser" la réponse de la communauté
éducative face à la violence. "Je suis partisan
que, lorsqu'il y a vraiment des menaces, il faut porter plainte
(...). Qu'ils aiment ça ou qu'ils n'aiment pas ça,
je voudrais convaincre [les enseignants] qu'il faut le faire collectivement
parce qu'ils se protègent les uns et les autres de cette
façon-là. Ils donnent des signaux extrêmement
précis aux élèves qu'ils ne passeront rien",
a-t-il expliqué.
Le texte contiendra,
en outre, des améliorations en matière préventive
mais surtout dans le domaine "de la sanction ou de la menace
de sanction". De plus, Gilles de Robien souhaite renforcer
l'apprentissage de "l'autorité" dans les IUFM.
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Des sanctions pénales dès 10 ans ?
Nathalie
Guibert / Le Monde, 20 janvier 2006
Le ministère
de l'intérieur veut "toiletter" l'ordonnance du
2 février 1945 sur l'enfance délinquante, selon l'expression
d'un proche de Nicolas Sarkozy. La chancellerie partagerait pleinement
son objectif, assure-t-on place Beauvau : systématiser et
accélérer la réponse judiciaire. Pourtant,
au ministère de la justice, on affirme que la question n'est
pas tranchée, et que ce sera au garde des sceaux, Pascal
Clément, que reviendra d'apporter d'éventuels aménagements.
Dans sa dernière version, le projet propose de créer
des mesures pénales applicables à partir de l'âge
de 10 ans : l'éloignement du domicile pendant un mois (avec
possibilité de placement en internat) et l'exécution
de travaux scolaires. Il envisage d'adopter un "avertissement
judiciaire", assorti d'une obligation de réparer le
dommage causé, et propose qu'à partir de 13 ans le
tribunal puisse condamner le mineur à une "période
d'initiation au travail, non rémunérée",
de 30 à 120 heures. Pour les 13-16 ans, en matière
correctionnelle, le texte suggère la création d'un
placement de trois mois dans un "centre d'éducation
adaptée".
Le projet vise
à développer les procédures rapides de jugement,
notamment la comparution immédiate et la composition pénale
(qui permet au procureur, avant d'engager l'action publique, d'imposer
à l'auteur d'un délit ayant reconnu les faits une
amende, un stage ou un retrait de permis). Enfin, le texte veut
limiter le nombre des mesures de remise à parent ou d'admonestation
prononcées par les juges des enfants pour les faits de faible
gravité.
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Un amendement permettrait aux communes riches d'échapper
à la construction d'HLM.
Quand les élus UMP cherchent à démolir la loi
SRU
par Tonino
SERAFINI / Libération, jeudi 19 janvier 2006
Des députés UMP sont à la manuvre pour
vider de sa substance l'article 55 de la loi SRU (Solidarité
et renouvellement urbains), qui oblige chaque commune de plus de
3 500 habitants (1 500 en Ile-de-France) à atteindre un quota
de 20 % de HLM sur leur territoire, dans un objectif de mixité
sociale. Le but est de rendre moins contraignant ce texte qui astreint
les 740 villes déficitaires de l'Hexagone à rattraper
progressivement leur retard en logements sociaux.
"Si les
parlementaires changent ça, c'est qu'ils n'ont tiré
aucun enseignement politique et social de la crise des banlieues
d'octobre-novembre. S'ils vont jusqu'au bout, nous comptons réagir
fortement, car le président de la République et le
gouvernement nous ont assuré qu'on ne toucherait pas à
la loi SRU", prévient Patrick Doutreligne, délégué
général de la fondation Abbé-Pierre.
Décompte.
Cette offensive intervient dans le cadre du projet de loi Engagement
national pour le logement de Jean-Louis Borloo, débattu depuis
hier à l'Assemblée nationale. Des parlementaires UMP
ont glissé des amendements visant à amoindrir la portée
de la SRU. Le texte le plus controversé a été
adopté par la Commission des finances et change radicalement
la manière de compter les logements sociaux. Le territoire
retenu pour savoir si le quota des 20 % est respecté n'est
plus la commune mais la communauté d'agglomération.
"C'est un amendement subtil, voire sournois. Il masque derrière
le mot agglomération le fait que des communes déficitaires
vont pouvoir continuer à échapper à leur devoir
de solidarité en matière de logement social",
analyse le sénateur PS de Savoie, Thierry Repentin.
La démonstration
est simple : au sein de ces instances intercommunales, il suffit
que quelques villes possèdent un nombre élevé
de logements sociaux (30, 40, voire 50 % de HLM) et d'autres un
nombre dérisoire pour que le seuil des 20 % soit satisfait
à l'échelon de la communauté d'agglomération.
"Si on a une commune à 40 % de HLM et que celle d'à
côté en a 2 %, celle-ci est exemptée de toute
obligation", résume Patrick Doutreligne.
La proposition
controversée de la Commission des finances a été
rejetée par la Commission des affaires économiques,
présidée par Patrick Ollier (UMP, Hauts-de-Seine),
qui, elle, statue au fond. Cet amendement remis en question au sein
même du groupe UMP, et qui n'a pas l'approbation du gouvernement,
a donc peu de chances d'être adopté lors du vote en
séance publique. "Il n'y aura pas de dissonances entre
la majorité et le gouvernement au cours de ces discussions",
prévient Patrick Ollier.
En revanche,
d'autres amendements - adoptés par la Commission des affaires
économiques - visent par d'autres biais à modifier
la loi SRU. Ainsi les logements HLM vendus à leurs occupants
continueraient à être comptabilisés comme des
logements sociaux pendant cinq ans. Les fameuses maisons Borloo
à 100 000 euros construites dans des communes qui ont une
convention Anru (renouvellement urbain de quartiers en difficulté)
seraient aussi comprises dans les critères du quota de 20
%.
Prêt.
Enfin, une partie des opérations d'accession sociale à
la propriété par le biais du prêt à taux
zéro seraient également comptabilisées comme
des HLM si elles sont réalisées par des ménages
modestes.
"Toutes
ces dispositions visent à satisfaire l'aspiration des Français
à accéder à la propriété",
se défend Patrick Ollier. Une intention louable. Sauf que
ces mesures permettent aux maires hostiles aux HLM de satisfaire
au critère des 20 % sous couvert d'une politique visant à
aider les ménages à devenir propriétaires.
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Bruxelles
versera 100 millions d'aides aux banlieues au lieu du milliard promis
Philippe
Ricard / Le Monde, 21 janvier 2006
José Manuel Barroso, le président de la Commission
européenne, avait annoncé une enveloppe d'un milliard
d'euros pour aider les banlieues françaises dans le feu des
émeutes de novembre 2005. La réalité est plus
modeste : M. Barroso, qui doit prendre la parole, mardi 24 janvier,
devant l'Assemblée nationale à l'invitation de son
président, Michel Debré, est allé un peu vite
en paroles.
D'après
nos informations, les fonds susceptibles d'être attribués
aux banlieues difficiles par les caisses européennes ne dépasseront
pas les 100 millions d'euros. Et il ne s'agira que d'un redéploiement.
L'identification des montants encore disponibles sur les fonds structurels
attribués à la France doit permettre au premier ministre
Dominique de Villepin d'envoyer dans les tous prochains jours à
la Commission un mémorandum d'accord précisant les
demandes françaises, afin de financer des infrastructures,
et des formations dans les banlieues défavorisées.
Après
un minutieux travail d'audit, les experts français et européens
ont identifié entre 30 et 35 millions d'euros redéployables
sur les sommes allouées à la France d'ici à
la fin du plan de financement 2000-2006 au titre du soutien aux
régions en difficulté. A ce montant, s'ajoutent entre
60 et 65 millions d'euros financés par le Fonds social européen.
En revanche,
les fonds attribués à la France pour mener des actions
dans les villes (au nom du programme Urban), sur lesquels M. Barroso
espérait puiser une cinquantaine de millions d'euros supplémentaires,
sont pour l'essentiel épuisés.
Si les sommes
disponibles sont nettement en deçà de celles envisagées
par le président de la Commission à la mi-novembre,
cette dernière accepte en revanche que les autorités
françaises fassent preuve de "flexibilité"
dans leur utilisation : des régions non éligibles
habituellement, comme la région Île-de-France, dont
le revenu est beaucoup trop élevé par rapport à
la moyenne communautaire, vont pouvoir en bénéficier
pour leurs banlieues difficiles.
FEU VERT ATTENDU
Dans son courrier,
le premier ministre doit par ailleurs "insister", selon
un haut fonctionnaire français, sur une autre mesure phare
de son plan d'action pour les banlieues : l'extension d'une vingtaine
de zone franches urbaines (ZFU), et la création de quinze
nouvelles zones afin de faciliter, à l'aide d'exonérations
de charges fiscales et sociales, l'implantation d'entreprises dans
les quartiers sensibles.
La semaine dernière,
la ministre française déléguée à
la cohésion sociale, Catherine Vautrin, est venue défendre
cette initiative auprès de la commissaire à la concurrence,
Neelie Kroes, qui considère ces exonérations comme
des aides d'Etat. La Commission a déjà approuvé
le régime des zones franches urbaines en 1996, lors du lancement
de ce dispositif destiné à favoriser la création
d'emplois. En 2003, elle a confirmé son autorisation jusqu'en
2007. La France lui demande de renouveler son feu vert pour cinq
nouvelles années.
"Une nouvelle
autorisation ne devrait pas poser trop de problème, mais
l'examen sera minutieux, car l'on parle de nouvelles zones",
dit on auprès de la Commission. Paris espérait une
réponse favorable avant la fin mars 2006. Mme Kroes n'a pas
pu s'engager sur un délai aussi rapproché. Elle a
prévenu que l'examen en cours prendrait sans doute davantage
de temps, et dépendrait "du niveau de coopération
des autorités françaises".
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de page
Contrôle
biométrique : tentative d'élever le débat au
procès
Des témoins
comparaissent pour la défense de trois jeunes, accusés
d'avoir cassé des bornes électroniques.
par Gilles
WALLON / Libération, lundi 23 janvier 2006
Pourquoi diable
venir témoigner ? "Parce qu'on veut faire accepter la
traçabilité à des enfants de 3 ans. Parce qu'on
veut leur dire qu'il est normal que leur corps soit un instrument
de contrôle, comme si c'étaient des bêtes."
Ainsi parle Louis Joinet, ancien directeur de la Commission nationale
de l'informatique et des libertés (Cnil).
Vendredi soir,
au tribunal d'Evry (Essonne), le magistrat comparaissait pour la
défense de trois jeunes militants, accusés d'avoir
détruit les appareils biométriques de la cantine d'un
lycée à Gif-sur-Yvette (Libération du 16 décembre).
Dans cet établissement, comme dans une dizaine d'autres en
France, on pose sa main sur une borne électronique avant
d'entrer dans le réfectoire. Le système remplace les
cartes de cantine. Et c'est "une transformation du corps en
codes-barres", considèrent Julien, Célia et Anne-Sylvie,
vingt-cinq ans de moyenne d'âge, trois étudiants timides
serrés sur le banc des accusés. Un jour de novembre,
avec une quinzaine de personnes, ils se sont retrouvés devant
un lycée de l'Essonne, à l'heure du déjeuner.
Grimés en clowns blancs, ils ont pénétré
dans l'établissement, distribué des tracts, mimé
une scène théâtrale qui caricature "le
côté concentrationnaire de cette technique de surveillance",
comme l'explique Célia à la barre, en bafouillant
un peu.
Poursuite. La
juge raconte la suite : deux machines biométriques sont brisées
à coups de marteau, alors les surveillants - et quelques
élèves - poursuivent les militants. Ils en attrapent
trois, qui contestent. Oui, ils étaient là, mais n'ont
pas touché aux machines. Ils ne savaient même pas qu'elles
allaient être cassées.
Pour les soutenir,
ils sont une centaine de militants, de scientifiques, d'alters,
qui patientent pendant sept heures avant le début du procès.
Il y a tellement de monde que la juge décide de changer de
salle. Pendant les heures d'attente, entre deux cigarettes roulées,
ces membres d'un collectif antibiométrie dressent un parallèle
avec l'action des anti-OGM. Ils avancent l'état de nécessité
: pour eux, la destruction d'appareils biométriques est illégale
mais reste légitime. Surtout, ils évoquent un texte,
disponible sur Internet, et jugé "scandaleux".
Signé par le Gixel, le groupement des industries électroniques,
celui-ci conseille de "faire accepter la biométrie à
la population" à travers des "fonctionnalités
attrayantes" et "l'éducation dès l'école
maternelle, pour entrer dans l'école, en sortir, déjeuner
à la cantine".
Difficile alors
de ne pas faire de ce procès en dégradation le procès
de la biométrie en milieu scolaire. Surtout que le proviseur
du lycée de Gif-sur-Yvette n'avait pas les autorisations
nécessaires pour installer de telles machines dans son établissement
: ni la Cnil ni les collectivités territoriales n'avaient
donné leur accord. Deuxième bémol : à
la barre, le seul témoin de la partie civile opère
une volte-face complète. C'est le surveillant du lycée
qui a alpagué Julien : "Je ne peux pas du tout vous
affirmer que c'est lui qui a cassé la machine. Ils étaient
tous habillés pareil. On aurait pu éviter cette erreur
si on avait fait une confrontation plus tôt."
"Pas l'endroit".
De son côté, la juge fait ce qu'elle peut pour recentrer
les débats. Aux trois accusés, qui évoquent
toutes les cinq minutes les raisons de leur action, elle répète
: "Nous ne sommes pas là pour débattre de la
présence de la biométrie dans les établissements
scolaires. Ce n'est pas l'endroit pour un débat philosophique."
N'empêche,
les cinq témoins de la défense, professeurs et intellectuels,
sont venus chacun avec un texte qui dénonce le contrôle
des machines dans les lieux d'enseignement. La juge leur répond
: "Arrêtez les discours sur la biométrie, on les
a déjà entendus. Qu'avez-vous à nous dire sur
les accusés ?" L'un d'entre eux dit seulement qu'il
est professeur à Maurice-Ravel, un lycée parisien
où des contrôles biométriques ont été
installés sans en avertir les parents. Un autre, psychiatre,
tente de résumer : "Les rencontres, il n'y a rien de
plus important pour les enfants en bas âge. L'humain se transmet
par ces rencontres. Avec la biométrie, on est en train de
les diminuer, il faut faire attention." Jugement mis en délibéré
au 17 février.
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