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Etat d'urgence
Réagir à la " farce tragique " ...
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ETAT D'URGENCE

Tome 5


Essayer d'aborder la question des banlieues dans sa complexité.

Dénouer les fils de l'action (ou de l'inaction) gouvernementale, la pièce de théâtre que l'on nous joue étant mise en scène essentiellement en fonction de 2007.

Dénoncer l'attitude du parti socialiste, au lourd passif (limites de sa politique de la ville, absence d'une véritable politique de gauche et surenchère sécuritaire), à l'abandon à la fatalité et aux objectifs tout autant politiciens.

Mais surtout tenter de comprendre le malaise des banlieues et de ses jeunes, que nous accompagnons dans nos classes en éduquant au vivre ensemble, tout en essayant de donner du sens aux apprentissages. Pour cela, l'avis de sociologues, de journalistes et de quelques politiques éclairés est fort utile.

Agir ? Réagir d'abord à la " farce tragique " au côté des associations, syndicats et partis. Nous exprimer nombreux avec l'éclairage de notre spécificité d'enseignants.

Communiquer pour aider les citoyens (dont nous faisons partie) à analyser la situation et à se situer politiquement sans sombrer dans les dangereuses simplifications sécuritaires ni dans les réductions faciles de certains courants d'extrême gauche.

Et continuer notre tâche sur le long terme en sachant que l'école ne pourra pas changer les choses à elle toute seule, mais que sans elle il n'y aura pas non plus de lendemains qui chantent.


Sommaire


REVUE DE PRESSE

  • LE CONSEIL D'ETAT ADMET LE MAINTIEN TEMPORAIRE DE L'ETAT D'URGENCE
  • DES PROFESSEURS DE DROIT CONTRE L'ETAT D'URGENCE
  • POURQUOI LE PARTI SOCIALISTE A LAISSE FAIRE
  • LE RAPPORT QUI CONTREDIT SARKOZY
  • POUR LES RG, LA FRANCE A CONNU "UNE REVOLTE POPULAIRE"
  • SARKOZY: FINKIELKRAUT "FAIT HONNEUR A L'INTELLIGENCE FRANÇAISE"
  • LE PREFET DESAVOUE PAR LA COMMISSION D'EXPULSION
  • "ON A VU MONTER CE DESESPOIR INTIME"
  • " NOS STRUCTURES SONT INSUFFISANTES "
  • UN RAPPORT ACCABLANT SUR LES DISCRIMINATIONS SUBIES PAR LES FEMMES ISSUES DE L'IMMIGRATION
  • "LA REPUBLIQUE NE REMPLIT PAS CORRECTEMENT SES DEVOIRS"
  • L'ECONOMIE PARALLELE : L'AUTRE ASCENSEUR SOCIAL
  • "LA FRANCE A PEUR DE SES ENFANTS"
  • LES "RACAILLES DE FRANCE" AFFICHENT LEUR COLERE
  • AVEC VILLEPIN, ON APPREND MOINS, MAIS ON EST APPRENTI
  • L'EFFICACITE DES ZEP EN QUESTION
  • DES ENSEIGNANTS DEBUTANTS ET UN TURN-OVER IMPORTANT
  • L'UTOPIE MANQUEE DES CITES-DORTOIRS

COMMUNIQUES

FACE AUX LOIS D'EXCEPTION, IMPOSONS " L'URGENCE SOCIALE "

TEMOIGNAGES ET REACTIONS

  • CONFERENCE DES ARCHITECTES D'ILE-DE-FRANCE ... GAMBERGE ET MEA CULPA DES ARCHITECTES URBANISTES SUR LES CITES DE BANLIEUES ... UNE CRITIQUE DE LA POLITIQUE BORLOO
  • LA " RACAILLE " ET LES " VRAIS JEUNES. CRITIQUE D'UNE VISION BINAIRE DU MONDE DES CITES
  • LA TENTATION DU PIRE


 

REVUE DE PRESSE

Le Conseil d'Etat admet le maintien temporaire de l'état d'urgence
Jean-Baptiste de Montvalon
Le Monde, dimanche 11 décembre 2005

Même si les circonstances qui ont justifié l'instauration de l'état d'urgence ont "sensiblement évolué" depuis le 18 novembre - date de promulgation de la loi qui l'a prorogé pour trois mois -, son maintien temporaire n'est pas entaché d'une "illégalité manifeste" : telle est la conclusion de l'ordonnance rendue, vendredi 9 décembre, par le Conseil d'Etat.


Le juge des référés, Bruno Genevois, a rejeté la requête déposée par 74 professeurs d'université - à laquelle s'étaient associés les Verts -, qui lui demandaient de suspendre l'application de cette législation d'exception, compte tenu du fait que les troubles à l'ordre public avaient désormais cessé. M. Genevois a retenu l'argumentation principale de l'administration, qui avait justifié son maintien au nom d'une sorte de précaution.

Au sujet des violences urbaines, l'ordonnance rappelle "la soudaineté de leur propagation", reconnaît "l'éventualité de leur recrudescence à l'occasion des rassemblements sur la voie publique lors des fêtes de fin d'année" et prend en compte "l'impératif de prévention inhérent à tout régime de police administrative".

Cette décision ne saurait "s'analyser comme un véritable coup de semonce aux plus hautes autorités de l'Etat", comme le prétend Frédéric Rolin, mandataire des requérants. Mais elle accorde une - maigre - satisfaction aux défenseurs des libertés, en rappelant que le pouvoir d'appréciation du président de la République ne saurait être exempt d'un "contrôle de la part du juge de la légalité".


Des professeurs de droit contre l'état d'urgence
74 signataires demandent au Conseil d'Etat la suspension de ce "régime d'exception".

Dominique SIMONNOT
Libération, mardi 06 décembre 2005

Frédéric Rolin, professeur de droit public, était tout seul, le 12 novembre, à déposer et à plaider devant le Conseil d'Etat son référé-liberté contre l'état d'urgence. Retoqué. Hier, il a formé une nouvelle requête, cette fois au nom de 74 professeurs des facultés de droit, de sciences politiques et des instituts d'études politiques, dont Jean-Pierre Dubois, Bastien François, Danièle Lochak, Ferdinand Melin-Soucramanien, Géraud de la Pradelle, Michel Troper... Tous demandent au Conseil d'Etat de suspendre l'état d'urgence ou "qu'il enjoigne au président de la République de le faire". Le 12 novembre, Bruno Genevois, le président de la section contentieux, avait estimé que "compte tenu de l'aggravation des violences urbaines depuis le 27 octobre", il n'y avait pas de disproportion entre l'état d'urgence - appliqué à toute la France avec sa cohorte de dérogations aux libertés - et les émeutes de banlieue, circonscrites à quelques lieux. La requête déposée hier le prend au mot. S'appuyant sur le "retour au calme", "il n'existe plus aucune raison, ni de fait ni de droit, argumentent les signataires, de maintenir en vigueur un régime d'exception aussi rigoureux que l'état d'urgence et qui, comme son nom l'indique, doit demeurer exceptionnel". Lancée vendredi soir, la requête "remporte un succès étonnant, se félicite Frédéric Rolin, les collègues considèrent que c'est leur devoir de s'exprimer contre cet état d'exception qui n'a plus aucune justification".

L'état d'urgence a été décrété le 8 novembre par le gouvernement et prolongé de trois mois au Parlement, en vertu d'une loi de 1955 déjà appliquée durant la guerre d'Algérie et en 1985, pendant les troubles en Nouvelle-Calédonie. Dans leur communiqué, les révoltés expliquent qu'il relève de leur mission "d'alerter le juge et l'opinion des graves menaces sur le régime de nos libertés publiques que faisait peser le maintien de l'état d'urgence qui n'est ni acceptable, ni légitime, ni juridiquement fondé, s'il répond simplement à des objectifs médiatiques ou politiques". Et ils soulignent qu'"une démarche collective d'une telle ampleur est sans précédent dans toute l'histoire des facultés de droit".

Pourquoi le Parti socialiste a laissé faire
Isabelle Mandraud

Le Monde, samedi 10 décembre 2005

L'attitude des socialistes sur le recours à la loi du 3 avril 1955 instituant l'état d'urgence a évolué. Réservés dans un premier temps mais pas hostiles, ils se sont ensuite opposés à sa prorogation pour ne pas en faire "un mode de gestion".

Jamais, pourtant, le PS, premier parti d'opposition, n'a envisagé de mener la bataille jusqu'au bout et de porter le dossier devant le Conseil constitutionnel. Le premier argument avancé est technique : en 1985, lorsque la gauche avait elle-même mis en application la loi de 1955 en Nouvelle-Calédonie, la droite s'était tournée vers le Conseil constitutionnel, en vain. "Elle s'était fait bananer et ridiculiser, ce n'était pas la peine de l'imiter", tranche Jean-Marc Ayrault, président du groupe PS de l'Assemblée nationale et maire de Nantes. "Ce n'est pas un problème constitutionnel", renchérit le porte-parole du PS, Julien Dray, député de l'Essonne.

Le deuxième argument est politique, et plus fondamental. Face à une opinion publique choquée par les violences urbaines et les images d'incendies de voitures et de bâtiments dans les banlieues, les socialistes redoutaient d'être accusés de laxisme.

Tandis que les maires PS organisaient eux-mêmes sur le terrain des "veilles citoyennes" et lançaient un appel au retour au calme, le parti, partagé, n'avait alors pas pris position, préférant laisser à ses élus le soin d'apprécier, au cas par cas, la situation et la responsabilité d'appeler, le cas échéant, à l'instauration d'un couvre-feu.

Sur le sujet délicat, pour la gauche, de la sécurité, vécu comme une machine de guerre lancée par la droite lors de la campagne pour l'élection présidentielle de 2002, une bonne partie des élus socialistes entend désormais afficher un discours sans complexe. "Nous sommes très clairs, affirme M. Ayrault. Pour nous, l'Etat de droit doit être respecté et retrouver la confiance de l'électorat populaire passe aussi par le droit à la sécurité."

A juste titre, ce dernier fait d'ailleurs remarquer que la gauche n'a jamais réclamé l'abrogation de la loi de 1955.

Dans ces conditions, la pétition lancée par la Ligue des droits de l'homme avait peu de chances d'être soutenue par le PS. "Entre les bobos et les gauchos, il y a un espace pour les sociaux-démocrates responsables", dit M. Ayrault.


Le rapport qui contredit Sarkozy
Jacky DURAND
Libération, jeudi 08 décembre 2005

Les trois semaines d'émeutes que le France a connues ont correspondu à une "forme d'insurrection non organisée", selon une analyse des Renseignements généraux (RG). "La France a connu une forme d'insurrection non organisée avec l'émergence dans le temps et l''espace d'une révolte populaire des cités, sans leader et sans proposition de programme", indiquent les RG. Ce rapport dévoilé par le Parisien d'hier rejoint les analyses formulées par des gardiens de la paix, des CRS et des officiers dans Libération d'hier. Cette convergence entre des policiers de terrain et les RG va à l'encontre de certains propos du ministre de l'Intérieur qui avait notamment souligné le 3 novembre que les violences urbaines de la nuit précédente n'avaient "rien de spontané" et étaient "parfaitement organisées". Selon Sarkozy, interrogé hier en marge du congrès du Syndicat national des officiers de police (Snop), le rapport des RG "n'a pas été publié et pas exploité dans toute sa réalité".

Pour les RG, la France a connu "une révolte populaire"
Le Monde, jeudi 8 décembre 2005

Dans un rapport daté du 23 novembre, la direction centrale des renseignements généraux (DCRG) tire les enseignements de la vague de violences urbaines qui a traversé le pays à partir du 27 octobre. "La France a connu une forme d'insurrection non organisée avec l'émergence dans le temps et l'espace d'une révolte populaire des cités, sans leader et sans proposition de programme", observe la DCRG, qui évalue le coût des violences à "plus de 250 millions d'euros".

Selon le rapport, dont Le Parisien du mercredi 7 décembre publie des extraits, "aucune solidarité n'a été observée entre les cités", les jeunes s'identifiant "par leur appartenance à leur quartier d'origine et ne se reconnaiss(ant) pas dans ceux d'autres communes".

Les policiers affirment qu' "aucune manipulation n'a été décelée permettant d'accréditer la thèse d'un soulèvement généralisé et organisé".

Ainsi, les islamistes n'auraient joué "aucun rôle dans le déclenchement des violences et dans leur expansion". Ils auraient au contraire eu "tout intérêt à un retour rapide au calme pour éviter les amalgames". L'extrême gauche, de son côté, "n'a pas vu venir le coup et fulmine de ne pas avoir été à l'origine d'un tel mouvement".

Les policiers assurent par ailleurs que "les jeunes des cités étaient habités d'un fort sentiment identitaire ne reposant pas uniquement sur leur origine ethnique ou géographique, mais sur leur condition sociale d'exclus de la société française". Ils précisent que "les jeunes des quartiers sensibles se sentent pénalisés par leur pauvreté, la couleur de leur peau et leurs noms. Ceux qui ont saccagé les cités avaient en commun l'absence de perspectives et d'investissement par le travail dans la société française".

"Tout s'est passé comme si la confiance envers les institutions, mais aussi le secteur privé, source de convoitises, d'emplois et d'intégration économique, avait été perdue", ajoutent les RG.

En conclusion, les policiers évoquent avec inquiétude, à propos des cités, des "ghettos urbains à caractère ethnique". "Il est à craindre désormais que tout nouvel incident fortuit (décès d'un jeune) provoque une nouvelle flambée de violences généralisées", concluent les renseignements généraux.
Sarkozy: Finkielkraut "fait honneur à l'intelligence française"
PARIS, 4 déc 2005 (AFP)

Le ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy a jugé dimanche que l'intellectuel français Alain Finkielkraut, dont les propos avaient suscité une vive polémique après une interview à un quotidien israélien sur les émeutes en banlieue, faisait "honneur à l'intelligence française".
"M. Finkielkraut est un intellectuel qui fait honneur à l'intelligence française et s'il y a tant de personnes qui le critiquent, c'est peut-être parce qu'il dit des choses justes", a jugé Nicolas Sarkozy au grand jury
RTL-LCI-LE Figaro.
"Lui ne se croit pas obligé de défendre cette pensée unique qui n'a eu comme seul résultat de porter le Front national à 24%", a poursuivi le ministre. "Voilà le seul résultat de tous ces bien-pensants qui vivent
dans un salon entre le café de Flore et le boulevard Saint-Germain, et qui s'étonnent que la France leur ressemble si peu", a-t-il poursuivi.
Dans un entretien paru dans le quotidien israélien Haaretz, M. Finkielkraut avait estimé que la crise des banlieues était "une révolte à caractère ethnico-religieux". "Un Arabe qui incendie une école, c'est une révolte, un Blanc c'est du fascisme", ajoutait-il. "Bien sûr qu'il y a une discrimination, et il y a certainement des Français racistes, des Français qui n'aiment pas les Arabes et les Noirs et ils les aimeront encore moins maintenant quand ils prendront conscience de la haine qu'ils leur vouent" (...) L'idée généreuse de guerre contre le racisme se transforme petit à petit monstrueusement en une idéologie mensongère. L'antiracisme sera au 21e siècle ce qu'a été le communisme au 20e", disait encore M. Finkielkraut.
Il a ensuite présenté ses "excuses", tout en déclarant avoir été "victime d'amalgames". "Je présente des excuses à ceux que ce personnage que je ne suis pas a blessés (...) la leçon, c'est qu'en effet je ne dois plus
donner d'interview, notamment à des journaux dont je ne contrôle pas ou je ne peux pas contrôler le destin ou la traduction", avait déclaré M. Finkielkraut. Le Mrap (Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples) qui avait envisagé de porter plainte contre Alain Finkielkraut pour incitation et provocation à la haine raciale avait finalement renoncé à son action après ces excuses.

Le préfet désavoué par la commission d'expulsion
Les juges ont estimé que rien ne justifiait le renvoi du jeune Mauritanien arrêté lors des émeutes en banlieue.

Catherine COROLLER
Libération, jeudi 08 décembre 2005

La commission d'expulsion du Val-d'Oise a donné hier un avis défavorable à l'expulsion d'un jeune Mauritanien de 21 ans arrêté lors des émeutes qui ont secoué les banlieues en octobre et novembre. Les attendus des trois magistrats sont sévères, d'une part pour le préfet du département qui a enclenché la procédure d'expulsion contre le jeune homme, d'autre part pour le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, qui l'a impulsée. L'avis de la commission n'est toutefois que consultatif et le préfet peut passer outre.

Les juges ont estimé en effet que les faits reprochés à Mamadou "ne sont pas établis", qu'ils "n'ont pas fait l'objet d'une procédure judiciaire" et que le jeune homme n'ayant "jamais été condamné" - et présentant "un bon profil d'insertion dans la société" - "ne constitue pas une menace pour l'ordre public". Bref, qu'il n'a aucune raison d'être renvoyé dans un pays qu'il a quitté à l'âge de 3 ans.

Les faits remontent au 9 novembre. "Vers 22 heures, raconte le jeune Mauritanien, je sortais de chez un ami, je marchais dans la rue tout seul. D'un coup je vois une voiture s'arrêter à côté de moi. Les flics me disent que j'ai couru, que je suis essoufflé, que j'ai jeté des pierres, et ils m'embarquent." De fait, il est interpellé, non pas en flagrant délit, mais sur la base d'un signalement : un peu plus tôt, les policiers ont été attaqués par un groupe de jeunes qui leur ont jeté des bouteilles de bière et des pierres, blessant l'un d'entre eux au genou. Selon les policiers, l'agresseur est un jeune homme noir, mesurant 1,75 m, vêtu d'un jean noir et d'un pull noir à capuche. Le jeune Mauritanien correspond à la description. Il est arrêté et placé en garde à vue.

Mais, selon le procès-verbal de l'audition, lu à l'audience par son avocate Lucille Besse, le policier blessé ne le reconnaît pas catégoriquement : "N'ayant pas vu le visage de l'individu, je ne peux pas être formel." A l'issue de quatorze heures de garde à vue, Mamadou est relâché. Aucune charge n'est retenue contre lui.

Jusque-là, le jeune homme a mené une existence sans histoire. Quatrième d'une fratrie de six ; père ouvrier arrivé en France en 1968 ; toute la famille a des papiers en règle. Il a déposé une demande de naturalisation. Mamadou a arrêté le collège en troisième. Son père l'a alors envoyé en Mauritanie d'où il est revenu un an plus tard, en janvier 2002. En 2004, il a été interpellé, mais l'affaire a été classée sans suite. Aujourd'hui, il suit un stage de manutentionnaire magasinier.

Mamadou n'est le seul étranger menacé d'expulsion. Juste après les émeutes, Sarkozy avait annoncé le renvoi dans leur pays de cent vingt personnes, puis de dix, puis aujourd'hui de sept. Qui sont-ils ? Un autre a désormais un visage : hier matin, Hassan Amaloua, Marocain de 19 ans, a comparu devant la même commission. Accusé d'avoir brûlé quatre voitures, il reconnaît les faits et a été placé en détention provisoire. Mais l'audience a été reportée, son avocat étant absent.

"On a vu monter ce désespoir intime"
Les pédopsychiatres de Seine-Saint-Denis dénoncent de cruels manques de moyens.

Charlotte ROTMAN
Libération, jeudi 08 décembre 2005

Ils étaient prévus depuis neuf mois. Mais les Etats généraux de la pédopsychiatrie en Seine-Saint-Denis, qui ont attiré mardi 700 professionnels, ont résonné toute la journée des échos de la récente crise des banlieues. "Les événements ont montré qu'une mobilisation était encore plus nécessaire", a insisté Marie-Rose Moro. Responsable du service de psychopathologie de l'enfant et de l'adolescent à l'hôpital Avicenne, à Bobigny, elle a vu "monter ce désespoir intime qui a pris une expression collective".

Misère sociale

Pas de témoignages des premiers intéressés, mais des propos de grande colère. "On ne veut plus travailler dans la précarité, l'indignité, la stigmatisation, des mots qui renvoient aux jeunes révoltés", a lâché la psychiatre. "Il ne faut pas nous demander à nous, psychiatres, d'éteindre les incendies. Ni de psychiatriser la misère sociale, a insisté Roger Teboul, responsable de l'unité Ado 93, à Montreuil. Mais nous pouvons être les porte-parole de ce qui est dit dans nos consultations." Pour cela, il faut déjà pouvoir travailler dans de bonnes conditions. Ce qui est loin d'être le cas.

En 2004, les psychiatres de Seine-Saint-Denis ont enregistré plus de 150 000 consultations pour 17 000 jeunes patients. Soit le double d'il y a quinze ans. Mais des milliers de jeunes demeurent privés de soins. Les adolescents doivent attendre en moyenne 3,8 mois avant d'obtenir un premier rendez-vous dans un centre médico-psychologique (CMP), parfois six mois. "C'est un vrai effort pour une famille de venir voir un pédopsychiatre. Certains attendent tellement longtemps qu'ils ne viennent pas", constate un chef de service . Les consultations sont saturées. 5 000 mineurs ne sont pas reçus dans l'année où ils en font la demande. "On laisse les enfants en souffrance", déplore Marie-Rose Moro.

Quand une hospitalisation est nécessaire, les professionnels se heurtent au manque de lits. On en compte onze destinés aux enfants et dix aux adolescents, pour un département de 1,3 million d'habitants, dont 28 % sont âgés de moins de 20 ans. L'an dernier, chez les plus jeunes, c'est-à-dire âgés de 3 à 12 ans, seules vingt-trois demandes d'admission ont abouti sur cinquante-trois. Après deux mois d'attente, en moyenne. "Et encore, nuance un chef de service, de nombreuses demandes ne sont même pas adressées." "Hier, on voulait une hospitalisation en urgence pour une jeune femme qui n'allait pas bien du tout, témoigne le directeur d'un foyer à Neuilly-sur-Marne. Elle ne voulait pas retourner seule dans son studio : on n'a pas trouvé d'autres solutions que de lui payer l'hôtel."

Ce manque de moyen grève le travail de prévention. "Les jeunes ont du mal à consulter, ils sont fiers d'être du 93, ils disent : "On n'est pas fous, on n'est pas malades, tout va bien"", rapporte Françoise Savelli, responsable du point Accueil Jeunes de Saint-Denis, qui reçoit sans rendez-vous jusqu'à 70 personnes par jour. Comme d'autres, elle souligne la "fragilité" de son centre, sans "subventions pérennes" depuis sa création en 1997. "Comme si la prévention ne faisait pas partie du soin". Le président des centres médico-psychopédagogiques du département (qui ont accueilli plus de 4 500 personnes, en 2004) le constate lui aussi. "Nous sommes très sollicités par le milieu scolaire (...), les partenaires sociaux ou municipaux ; même si l'on est d'accord pour faire ce travail de proximité dans la cité, on ne peut y répondre qu'en fonction de disponibilités"... de plus en plus réduites.

"Signe d'un amour déçu"

Un travail pourtant indispensable. Les émeutes sont venues le rappeler. "Les jeunes ont attaqué des objets familiers, près de chez eux, c'est le signe d'un amour déçu, analyse Marie-Rose Moro. Nous devons militer pour la reconnaissance de cette souffrance."

Selon une directrice départementale de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), les mineurs qui ont eu affaire à la justice dans le cadre des émeutes urbaines ne sont pas des multirécidivistes, des délinquants connus : ils ont 13-16 ans, sont "paumés", souvent en retard scolaire, avec des difficultés familiales : "Le mal de vivre les a amenés à être plus vulnérables, donc ils sont plus attirés par les scènes de violence." Selon un pédopsychiatre de Saint-Denis, "la souffrance psychique, quand elle peut se dire, n'a plus besoin de se gueuler... Et la violence et les passages à l'acte ne sont plus nécessaires". Voilà pourquoi les services de la prévention spécialisée comptent sur ce travail en réseau. "Ces jeunes borderline, en très grande souffrance, sont dans le quartier, dans leurs familles, avec les copains. Nous ne sommes pas qualifiés, admet une responsable, on a besoin de vous, les pédopsychiatres."

Autre inquiétude : la crise des banlieues a également remis au goût du jour la tentation de faire du dépistage très précoce de la prévention. "Attention, à propos des enfants qui ont des troubles du comportement, on va nous demander d'évaluer des délinquants en puissance. Nous allons être des experts qui vont étiqueter selon des comportements formatés dès le berceau", s'alarme un médecin. "On robotise la pensée soignante, on demande de prévenir l'agressivité des enfants", dénonce un autre, tract à la main contre la "tentative de mainmise sécuritaire sur les soins préventifs aux jeunes enfants".

Pour travailler "correctement", le collectif du 93 réclame une augmentation de 30 % des moyens en psychiatrie, soit la création de 300 postes. Et pourquoi pas un "plan banlieue" qui, à côté de l'école et de la lutte contre les discriminations, s'élargirait à la santé ? En septembre 2004, à Clichy-sous-Bois, la ville d'où est parti le feu qui a embrasé les banlieues, le centre médico-psychologique, hébergé dans une barre HLM, a fermé pour insalubrité. Six personnes y travaillaient, dont deux psychiatres. Il devrait rouvrir l'an prochain.

" Nos structures sont insuffisantes "
Cécile Prieur
Le Monde, jeudi 8 décembre 2005

Les états généraux de la pédopsychiatrie en Seine-Saint-Denis ont réuni, mardi 6 décembre, à Bobigny, l'ensemble des praticiens publics et libéraux. Le docteur Roger Teboul, médecin responsable de l'unité d'hospitalisation Ado 93, à Montreuil, explique comment la pénurie de moyens qui frappe la Seine-Saint-Denis affecte la qualité des soins.

Quelle est la situation de la pédopsychiatrie en Seine-Saint-Denis ?
La situation est assez catastrophique, ce département cumulant un certain nombre de facteurs négatifs. Il faut savoir qu'en quinze ans, la file active, c'est-à-dire le nombre d'enfants vus par l'ensemble de nos services, a quasiment doublé.

Les moyens n'ayant pas suivi, on assiste à une augmentation considérable des files d'attente, avec des délais de trois à six mois, voire d'un an dans certaines zones. Avec 17 000 enfants suivis sur 150 000 consultations, on obtient une moyenne de 8,5 consultations par enfant et par an, ce qui n'est pas suffisant pour un suivi de qualité.

Par ailleurs, nos structures d'hospitalisation sont très insuffisantes. Il n'y a que dix lits pour les adolescents et treize pour les enfants dans tout le département ! A titre de comparaison, Paris possède plusieurs centaines de lits. La capitale accueille par ailleurs onze secteurs infanto-juvéniles de psychiatrie, contre cinq en Seine-Saint-Denis, pour une population d'enfants comparable. Pendant que nous manquons cruellement de moyens, on ouvre à Paris une vitrine de la pédopsychiatrie, la Maison des adolescents-Maison de Solenn, à l'hôpital Cochin.

Comment remédier à cette pénurie dans la prise en charge ?
Nous demandons un effort substantiel des pouvoirs publics, avec une augmentation de 30 % de nos moyens, ce qui reviendrait à pouvoir ouvrir deux nouveaux secteurs en Seine-Saint-Denis.

Nous sommes implantés dans le tissu social de ce département depuis des années et nous travaillons en réseau avec les services sociaux, l'école et l'aide sociale à l'enfance. Ce travail de lien, mené avec les enfants et leurs familles, paie, nous pouvons en témoigner. Mais il demande du temps, donc des moyens. Aujourd'hui, nous ne sommes plus en mesure d'assurer une prise en charge correcte.

De quoi les adolescents souffrent-ils ?
Quand un adolescent est hospitalisé dans notre unité, c'est qu'un diagnostic psychiatrique a été posé, et non parce qu'il traîne dans la rue le soir. Ce sont des adolescents qui ont fait des tentatives de suicide, qui sont déprimés, qui présentent des troubles du comportement alimentaire ou une schizophrénie naissante. Ces troubles psychiques sont souvent aggravés par les conditions sociales de leur milieu de vie, très défavorisé. Nous ne les voyons pas parce qu'ils font le bazar en classe ou parce qu'ils ont des troubles du comportement, mais parce qu'ils présentent une véritable souffrance psychique. Il est hors de question de psychiatriser la misère sociale.

Comment analysez-vous la flambée de violence qu'a connue la banlieue ?
Si je devais être très provocateur, je dirais : "C'est nous qui leur avons demandé de foutre le feu, pour qu'on ait enfin un peu plus de moyens." Si on en est là, ce n'est ni la faute des familles ni celle du laxisme ambiant. C'est parce qu'il n'y a plus de service public digne de ce nom dans nos quartiers et que les moyens ne sont plus également répartis sur le territoire. Bien sûr, derrière les émeutes, il y a des mômes qui ne vont pas bien, mais ce n'est pas pour cette raison qu'ils ont fait ça.

Nous avons à nous poser des questions au niveau collectif. Il nous faut un débat en dehors de l'état d'urgence. Où est la République dans ces quartiers ? Où est cette belle idée de l'intégration, aujourd'hui, dans ces ghettos ? Je ne donnerai qu'un seul exemple : la violence a commencé à Clichy-sous-Bois, là où un centre médico-psychologique a fermé dans la cité, l'été dernier, faute de conditions d'exercice décentes.

Un rapport accablant sur les discriminations subies par les femmes issues de l'immigration
Patrick Roger
Le Monde, jeudi 8 décembre 2005

Femmes et issues de l'immigration : à double titre, elles se heurtent au "plafond de verre", cette barrière invisible des discriminations qui les empêche de prendre toute leur place dans la société.

Le rapport annuel de la délégation aux droits des femmes de l'Assemblée nationale, présenté mercredi 7 décembre et intitulé "Agir pour les femmes de l'immigration", met en exergue "l'enjeu pour la République" que constitue l'amélioration de leur condition.

Comme le note cette étude, dont le thème avait été arrêté il y a un an, "l'intégration des femmes immigrées et issues de l'immigration est une des clés de la réussite de l'intégration de l'ensemble des populations immigrées". Les récents événements dans les banlieues "viennent malheureusement, a posteriori, justifier la pertinence de ce choix", constate la présidente de la délégation, Marie-Jo Zimmermann, députée (UMP) de la Moselle.

Le document s'écarte résolument de la tendance à la stigmatisation des "fautes" de l'immigration qui a nourri le débat politique à la suite des violences urbaines de la première quinzaine de novembre. Il rappelle qu'"une des difficultés principales dans la lutte pour l'amélioration de la situation des femmes immigrées et issues de l'immigration réside dans leur invisibilité, celles-ci n'étant pas représentées dans les instances dirigeantes, les syndicats, les associations et les partis".

Le rapport dresse un bilan accablant tant des discriminations sociales et professionnelles auxquelles elles sont soumises que des violences dont elles sont victimes. En rappelant, en premier lieu, qu'"aujourd'hui l'immigré est, de plus en plus, une immigrée" : au 1er janvier 2004, sur les 4,5 millions d'immigrés résidant en France métropolitaine, 50,3 % étaient des femmes.

La précarité qu'elles subissent sur le marché du travail n'en est que plus évidente, même si elles représentent à présent 41 % des actifs immigrés, contre 35 % en 1990. Leur insertion professionnelle, cependant, "s'apparente à une course d'obstacles", note la délégation : "La réussite scolaire n'est pas, pour les jeunes filles issues de l'immigration, synonyme d'une bonne insertion professionnelle." Le taux d'emploi pour les jeunes filles originaires du Maghreb est ainsi de 65,8 %, contre 79,5 % pour celles d'origine française. Sur les huit principales professions exercées par les femmes immigrées, sept sont des professions non qualifiées, contre trois pour les Françaises.

L'accès au premier emploi se fait, dans la grande majorité des cas, sous un statut précaire (intérim, contrat à durée déterminée, vacations). Elles ne sont en revanche que 8,8 % à être cadres. Environ 40 % des femmes issues de l'immigration ayant une formation de l'enseignement supérieur accèdent à l'emploi en temps partiel, contre 22 % pour les Françaises d'origine.


"CHANTAGE AUX PAPIERS"


L'accumulation de ces difficultés se traduit par un découragement de fait. "Constatant les difficultés d'insertion sur le marché du travail de leurs aînées, qui, elles, avaient beaucoup investi dans leur éducation, ces jeunes filles semblent de moins en moins croire à une quelconque ascension sociale par l'école, et paraissent même capituler", s'inquiète le rapport.

L'insécurité sociale et professionnelle se double d'"une infériorité juridique aux conséquences parfois dramatiques". Le rapport met en cause l'application du statut personnel établissant que toute personne étrangère est soumise, en matière d'état civil, de régime matrimonial, de filiation ou de succession, à la loi du pays dont elle possède la nationalité. "Les effets sont dramatiques en ce qui concerne la répudiation et la polygamie", constate la délégation, soulignant que "les femmes sont l'objet d'un véritable chantage aux papiers". Le paradoxe réside dans ce que les phénomènes de "ghettoïsation" combinés à l'aggravation des difficultés économiques aboutissent à "réinventer" des traditions dites identitaires, parfois même au-delà de ce qui se pratique dans les pays d'origine.

Ainsi la précarité de la situation juridique des femmes issues de l'immigration les expose-t-elle aux violences tant physiques que psychologiques, dont elles ont d'autant plus de mal à s'affranchir qu'elles craignent souvent de s'adresser aux autorités policières ou judiciaires. Aussi la délégation juge-t-elle prioritaire de conforter leur autonomie juridique en limitant l'application du statut personnel.

"La République ne remplit pas correctement ses devoirs"
Patrick Roger

Le Monde, jeudi 8 décembre 2005

Si la délégation aux droits des femmes de l'Assemblée nationale juge "inacceptable qu'être une jeune fille issue de l'immigration soit peu ou prou un déterminisme" interdisant l'accès à certaines filières, elle se refuse pour autant à promouvoir "une discrimination positive fondée sur l'appartenance ethnique".

Auditionnée le 25 octobre, Nacira Guénif-Souilamas, maître de conférences à l'université Paris-XIII, conteste même l'idée d'égalité des chances. Estimant qu' "il ne faut jamais compter sur la chance mais sur la claire réalisation des droits", la sociologue note qu' "il convient plutôt de s'attacher à garantir l'égalité" de ces derniers. "L'égalité des chances est une sorte de loto, ajoute-t-elle. Dans la société, tout le monde tente sa chance et il est anormal que beaucoup de joueurs ne gagnent jamais."

"Bien sûr, les parcours de réussite existent. Bien sûr, nombreuses sont les femmes et les filles immigrées et issues de l'immigration qui tirent leur épingle du jeu, admet le rapport. Mais force est de constater que la société française, la République, même, ne remplissent pas correctement leurs devoirs à l'égard de la majorité de ces femmes."

Au cours de ses auditions, la délégation a également pu mesurer les conséquences de certaines dispositions législatives récentes. Ainsi la loi de 2003 relative à la maîtrise de l'immigration a-t-elle porté à deux ans la durée de vie commune obligatoire avant l'obtention d'un titre de séjour. "Ce faisant, le législateur n'a pas réprimé les coupables, mais les victimes, ces jeunes femmes qui, n'en pouvant plus de se faire torturer, finissent par s'enfuir de chez elles. La rupture de la communauté de vie étant alors constatée, la préfecture prend un arrêté de reconduite à la frontière", explique Gaye Patek, directrice de l'association Elele-Migrations et culture en Turquie et membre du Haut Conseil à l'intégration.

La sociologue a décrit les problèmes auxquels sont confrontées les jeunes filles turques issues de l'immigration et mariées de force : "Ce sont elles qui subissent les plus grandes violences, parce qu'elles ne parlent pas français, parce qu'elles n'ont pas le droit de sortir, parce qu'elles n'ont aucune liberté, parce qu'elles n'ont pas de papiers ou seulement des papiers provisoires. Il peut même arriver qu'un mari, lassé de cette femme qui ne lui convient pas, écrive lui-même au préfet pour dire qu'il s'agissait en fait d'un mariage qui lui a été imposé. Le résultat ne se fait pas attendre : "ordre de quitter le territoire."

L'économie parallèle : l'autre ascenseur social
Xavier Frison
Politis, jeudi 8 décembre 2005

Des travailleurs sociaux et des chercheurs ont mené une étude sur l'économie parallèle dans certains quartiers marseillais. On y voit comment les trafics peuvent devenir, faute d'alternatives efficaces, un tremplin vers l'intégration.

Leur truc à eux, c'est le " business ". Mécanique au noir, commerce souterrain de prêt-à-porter et surtout trafic de drogue... Certains jeunes des quartiers populaires ont fait de l'économie parallèle leur planche de salut. Devant l'ampleur du phénomène et les questions qu'il pose, un groupe de professionnels du travail social des XIIIe et XIVe arrondissements de Marseille s'est constitué autour de cette problématique en octobre 2001.

Composée d'éducateurs, d'animateurs de centres sociaux et de sociologues fédérés par l'Association départementale pour le développement des actions de prévention (Addap 13), la cellule de travail a voulu tenter de comprendre pourquoi ces jeunes s'engagent dans les réseaux de " l'économie de la débrouille " (1). Avec pour fil d'Ariane la volonté de se détacher des idées reçues et des raccourcis comme le mythe de l'argent facile. Car la dimension économique n'est pas la seule facette des trafics en tout genre, loin s'en faut : " Les réseaux d'économie parallèle permettent de valoriser une position sociale. C'est un lieu de transformation de la honte et de l'humiliation subie à l'école en fierté ", précise Pierre Roche, sociologue au Centre d'études et de recherche sur les qualifications (Céreq) et coordinateur de l'étude. Public éminemment concerné par ces travaux, les éducateurs de terrain, tiraillés entre leur obligation de rappeler la loi et un cadre d'intervention baignant dans l'illégalité, y trouvent par ailleurs des pistes pour adapter leurs pratiques à un contexte particulier.

Premier enseignement, ces jeunes apparaissent à la fois comme " exclus " de la société et " trop intégrés ". Sans cesse confrontés à des phénomènes de rejet dans leur vie quotidienne, les jeunes versés dans le trafic ont en revanche " fortement intériorisé les normes et valeurs de la société consumériste et, au-delà, de l'idéologie néolibérale ". Exclus de droits élémentaires comme le travail, le logement, l'accès à certains endroits - boîtes de nuit, quartiers chics -, ils sont marqués par ces expériences de rejets successifs. " Certains sociologues pensent en terme d'exclusion-intégration, mais la souffrance prend sa source dans le trop et le pas assez ", confirme Pierre Roche.

Attention cependant à ne pas tomber dans le misérabilisme, " gros péché de la sociologie ", et à se contenter d'observer avec commisération celui qui appartient à une classe sociale inférieure. " C'est pourtant encore une vision dominante dans les dispositifs d'insertion, qu'il faut battre en brèche ", insiste le sociologue, pour qui le petit monde de la débrouille est entré dans une phase de " résistance conformiste " : les individus " résistent à la précarisation, à la paupérisation, mais trouvent leur moteur dans les valeurs dominantes de la société libérale ". Une ambivalence qui se traduit par l'importance démesurée des marques commerciales et la valeur de l'immédiateté - le " tout, tout de suite " -, qui côtoient des formes de solidarité très fortes. La société " légale " et sa constante injonction à consommer sont donc en partie responsables du développement de l'économie " illégale " : " En terme de prévention, il faut lutter contre ce néolibéralisme et ses valeurs, intériorisées ici comme ailleurs ", prévient Pierre Roche.
Lire la suite dans Politis n° 879

Addap 13, 2, bd Gustave-Ganay, 13009 Marseille, 04 91 71 80 00, site : www.addap.asso.fr
L'association prend en charge des jeunes âgés de 13 à 25 ans dans 19 villes des Bouches-du-Rhône.

(1) La Proximité à l'épreuve de la débrouille, juin 2005, autoédité, 102 p. Disponible contre frais d'envoi auprès de l'Addap 13.

"La France a peur de ses enfants"
Jacky DURAND
Libération, mardi 06 décembre 2005

Amar Henni, 43 ans, est éducateur en banlieue depuis vingt ans. Quand le projet de cette chronique est né, il y a un an, il était directeur du service jeunesse de Grigny. Aujourd'hui, Amar Henni forme des travailleurs sociaux au Centre de formation Essonne. Sans lui, "Cité dans le texte" dont c'est la dernière parution aujourd'hui, n'aurait pas existé.

"Les jeunes des cités n'ont pas de projet politique. C'est ça le malheur, c'est ça le drame. Il faudrait que nous, c'est-à-dire ceux qui sont un peu plus dans l'action, on aille les chercher et qu'on leur donne les outils de la politique, de la construction, de l'action politique. Si on les laisse là où ils sont, c'est un échec total. Aujourd'hui, toutes les forces de gauche, les forces sociales, les hommes et les femmes de progrès, doivent aller vers cette jeunesse et ne pas les opposer les uns aux autres. On doit construire une unité qui permette de dire "on n'en veut pas de ce monde-là, ce n'est pas possible, soyons vigilants".

Il y a des problèmes, je ne dis pas qu'il n'y a pas un problème de la polygamie. Mais les problèmes doivent être traités pour ce qu'ils sont, pas pour ce qu'ils ne sont pas. Si on veut parler de la polygamie, parlons de la polygamie ; si on veut parler de la loi, parlons de la loi ; si on veut parler du chômage, parlons du chômage. Mais ne faisons pas un amalgame en disant que tous les maux doivent être portés par ce que l'on appelle la banlieue. C'est honteux de faire ça. Et puis on oublie l'essentiel : l'existence de ces gamins et de leurs familles. Aujourd'hui on fait porter les maux aussi sur les familles.

Sur la banlieue, on veut y cristalliser tous les maux et on veut faire porter l'échec d'une société à la banlieue et à ses habitants, donc à une majorité de gens qui ne vivent pas dans l'opulence ni dans l'argent. On a voulu aussi faire porter l'échec à l'immigration. Aujourd'hui, ça c'est quelque chose qui est intégré dans l'esprit des gens, qu'on le veuille ou pas. Et même dans l'esprit de nombreux intellectuels. Ce qui me dérange à fond, je pense à Finkielkraut, à d'autres. Ils ont intégré cette idée de la banlieue. Maintenant, on est passé à une étape supérieure, celle de l'ordre sécuritaire partout, chacun sa police municipale, il faut encore plus de police, on punit. Ma question c'est: si on accepte sans résistance cette étape, qu'est-ce qu'il y aura après ?

Aujourd'hui la France, elle me parle et elle me dit qu'elle est raciste. Sans la culpabilité. Avant on ne voulait pas de Le Pen, on l'avait identifié comme étant quelqu'un de raciste, de discriminant et de méchant. Tandis qu'aujourd'hui Sarkozy il serait l'homme sauveur. En réalité, on se donne les moyens de se dédouaner, de se déculpabiliser en votant Sarkozy mais il tient exactement les mêmes propos. Il est dans les mêmes logiques, les mêmes démarches, si ce n'est en pire. On se dit qu'on n'est pas coupable parce qu'on n'est pas Front national mais ce n'est pas l'homme qui incarne le Front national mais les idées qu'il défend. On glisse vers quelque chose qui est extrêmement dangereux.

Je ne comprends pas qu'à un moment donné il n'y ait pas plus de résistance ; qu'il n'y ait pas de résistance intellectuelle ; qu'il n'y ait pas de résistance politique. Comment se fait-il qu'aujourd'hui il n'y ait pas de résistance, ou si peu en réalité? Il faut trouver le moyen pour aller parler à tous ces jeunes de ces quartiers populaires et ne pas les opposer les uns les autres. Aller parler à tous les habitants et monter un vrai rapport de force pour montrer qu'on ne peut pas se laisser parler comme ça et qu'on ne peut pas se laisser traiter comme ça. Parce qu'en plus il (Sarkozy, ndlr) ment sur toute la ligne, il triche sur toute la ligne. Il va dans un quartier, il met le feu et après il dit "j'ai su l'éteindre". Il a éteint quoi ? Il a éteint la merde qu'il a mise ? Moi, je ne comprends pas qu'on ne puisse pas voir ce qu'il met en oeuvre, et ma mère, si elle était de ce monde, elle dirait: "Pauvre France, qu'as-tu fait de tes enfants ?" Quand tu vois une société qui, aujourd'hui, a peur de ses enfants, parce que c'est ça aujourd'hui, on parle de la loi de 1945 (sur le statut des mineurs, ndlr), la France a peur de ses enfants, elle a peur de sa presse parce que quand tu vois que la presse elle laisse parler un seul homme et qu'on ne donne pas les moyens de s'opposer à ça, la question de la démocratie, elle est posée. Quand tu vois tout ça, vers où on dérive ? Vers où on va ? Qu'est-ce qu'on construit là ?"

Les "racailles de France" affichent leur colère
Mustapha Kessous
Le Monde, samedi 10 décembre 2005

De loin, cela pourrait s'apparenter à une plaisanterie. Ce n'en est pas une. Depuis le début de la semaine, des "plaques commémoratives" inédites fleurissent sur les murs de Paris. Le contenu n'est pas anodin. Les auteurs sont culottés. Florilège : "A la mémoire des grands-parents de la racaille venus défendre la France chaque fois qu'elle était en guerre. (...) En avril 1917, ils étaient 170 000 à se battre aux côtés des Français. Leurs enfants et petits-enfants méritent la patrie." Ou encore : "Hommage aux centaines de milliers d'immigrants venus construire et reconstruire une France qui maintient depuis toujours leurs enfants et petits-enfants au ban de sa société. A quand une loi sur le rôle positif de l'immigration ?" Au total, dix messages différents, signés : "Les racailles de France".


Lundi 5 décembre, à 17 h 31, "Les racailles de France" annoncent dans un communiqué de presse solennel qu'ils viennent de déposer "300 plaques commémoratives dans Paris en l'honneur de leurs parents et de leurs grands-parents, qui ont tout donné pour une France qui n'a aucune considération ou presque pour leurs petits-enfants". Le Monde a pu rencontrer quatre membres du noyau dur de ce "groupuscule". Ils souhaitent garder l'anonymat.

Agée de 23 ans, en maîtrise de psychologie, cheveux longs bouclés, sourire aussi immuable que sa "rage contre la France de Sarko", Nadia est "le cerveau" des "racailles de France". "Il y a 11 filles sur les 16 membres du groupe", dit-elle fièrement. "On a tendance à croire que les filles subissent trop de choses dans les cités. Mais nous sommes solidaires des garçons qui ont mené une lutte dans les banlieues", explique Samantha, 23 ans, technicienne de laboratoire. "Nous sommes une bande de potes du 92, 93, 94, tous issus de pays colonisés", explique Nadia avant d'égrener les origines des garçons, "basanés, Noirs, Vietnamiens". Les filles ont toutes le même profil : bac + 3 minimum, des parents algériens ouvriers et un "ras-la-casquette Lacoste" de la discrimination. "En 1968, on n'a pas mis les jeunes en prison car ils étaient les enfants de la bourgeoisie. Nous oui, car nous sommes les enfants de personne", assure la responsable du groupe.

Medhi, 29 ans, l'un des cinq garçons du groupe, le plus révolté, travaillant dans l'événementiel, un diamant à l'oreille gauche, enchaîne : "On va acheter une flûte à Chirac. Je n'oublierai jamais ses mots : "le bruit et l'odeur". Il peut toujours déclarer après que nous sommes les enfants de la République."

Samantha, plus timide, affirme : "Nous voulons continuer la lutte mais d'une manière plus constructive et intelligente. Après le feu, les mots, avec humour, mais un humour désespéré." Medhi acquiesce et atteste : "Généralement quand les jeunes se regroupent, c'est pour vendre du shit, braquer ou voler. Nous, notre démarche est pédagogique." "La France nous méprise. Quand elle avait besoin de nous pour se défendre contre l'Allemagne, nous faisions partie de la solution. Quelques générations plus tard, nous sommes le problème", enrage Nadia. Elle poursuit : "Ce rappel historique de la France coloniale est important. Dire que des milliers d'Africains sont morts pour la France et qu'aujourd'hui elle ghettoïse ses enfants : c'est honteux ! L'immigration, ce n'est pas un Yo-Yo !"

Dans la nuit du 4 au 5 décembre donc, de 23 heures à 5 heures du matin, les 16 "racailles de France", embarquées dans huit voitures, carte de Paris en poche, armés de rouleaux de ruban adhésif double face payés 50 euros, ont placardé "stratégiquement" leurs "plaques commémoratives" de papier imprimées en format A3, notamment sur les murs de l'AFP, du Figaro, de Libération, du Monde, de l'UMP, sur des Abribus et dans le métro à Nation, Bastille, République...

"Faut pas oublier que c'est l'état d'urgence. On a eu peur de se faire arrêter surtout devant l'UMP. On s'était préparés à aller en garde à vue", confesse Nadia mais, "c'était important de montrer le contraste entre les héros et la racaille".


Avec Villepin, on apprend moins, mais on est apprenti
Le Conseil supérieur de l'éducation devrait rendre aujourd'hui un avis négatif sur un projet de loi qui enterre la scolarité obligatoire jusqu'à 16 ans et le collège unique.

Emmanuel DAVIDENKOFF
Libération, jeudi 08 décembre 2005

Rarement politique éducative aura été aussi confuse. En témoigne l'exégèse que livre l'Education nationale des articles du projet de loi sur "l'égalité des chances" consacrés à l'apprentissage à 14 ans, qui sont soumis aujourd'hui pour avis au Conseil supérieur de l'éducation.

Le texte supprime d'abord, de facto, l'obligation scolaire jusqu'à 16 ans puisqu'il généralise la possibilité de signer un contrat d'apprentissage (donc un contrat de travail) dès l'âge de 15 ans. Il précise néanmoins que les jeunes "doivent pouvoir, à tout moment, s'ils ont le sentiment de faire fausse route, réintégrer un établissement scolaire". Explication de Dominique de Villepin, lors de la présentation du projet de loi : "Il s'agit, sans remettre en cause l'obligation de scolarité jusqu'à 16 ans - qui est un droit -, de donner la possibilité à des jeunes qui ne s'épanouissent pas à l'école de s'engager dans des parcours différents." Le glissement est subtil mais explicite : aller à l'école jusqu'à 16 ans devient un "droit", non plus un "devoir" comme c'était le cas depuis 1959. L'Association des régions de France, parmi d'autres, l'a relevé, exprimant son "opposition à cette idée de l'apprentissage à 14 ou 15 ans qui remet en cause le principe de la scolarité obligatoire à 16 ans". La France rejoint ainsi les quelques pays européens qui n'imposent pas d'obligation scolaire jusqu'à 16 ans : Serbie et Autriche (14 ans), Macédoine, Grèce et Portugal (15 ans). Et va à contre-courant des recommandations des organisations internationales (Commission européenne ou OCDE), comme de la tendance générale à l'allongement des études dans les pays développés (aux Etats-Unis, une vingtaine d'Etats poussent jusqu'à 18 ans).

Déroute. Ce faisant, cette mesure enterre aussi le principe du "collège unique" dont la loi Fillon, qui vient pourtant d'être votée par la même majorité, prévoyait le maintien. Et annonce la probable déroute du Haut Conseil de l'éducation, que la même loi a institué afin d'élaborer le "socle commun de connaissances" que tout élève devra maîtriser à l'issue de la scolarité obligatoire. Le texte sur l'apprentissage à 14 ans et les explications de Villepin comme de Robien, le ministre de l'Education, sont clairs : l'entrée précoce en apprentissage ne dispensera pas de l'acquisition du "socle" (elle sera "absolument obligatoire", dit Villepin). Dès lors, concède un haut responsable du ministère, ledit socle "ne pourra pas, à l'évidence, fixer les mêmes exigences académiques que l'actuel brevet des collèges", terme théorique de la scolarité obligatoire aujourd'hui. Et pour cause : annoncé par le Premier ministre le 7 novembre, au paroxysme de la crise dans les banlieues, l'apprentissage à 14 ans cible explicitement "les 15 000 jeunes déscolarisés et les 150 000 autres sortants sans qualification du système". Pour autant, poursuit ce même cadre du ministère, "on ne pourra pas s'en tenir au "lire, écrire, compter"". Résultat : le Haut Conseil de l'éducation est implicitement prié de mitonner un socle à géométrie variable, sorte de "Smic culturel" accessible à 90 % des élèves dans la vraie vie, mais aux contours suffisamment flous pour que les défenseurs de hautes exigences en termes de niveau y trouvent leur compte. Ce Haut Conseil étant indépendant, il pourra aussi n'en faire qu'à sa tête : la loi renvoie de toute façon le choix définitif au ministre, qui fera ce que bon lui semble des propositions des sages.

"Définitivement compromis". Le Conseil supérieur de l'éducation, dont l'avis est également consultatif, devrait aujourd'hui voter contre ce texte. Il est composé d'organisations d'enseignants, de parents ou d'élèves, qui ont déjà dit tout le mal qu'elles en pensaient. "Les mesures proposées ne répondront en rien à la discrimination dont sont victimes nos élèves. Au contraire, elles vont l'aggraver par l'exclusion du système éducatif des élèves les plus en difficulté" (Snes Créteil). "Si une pédagogie de l'alternance peut être utilisée, elle doit se faire en collège, afin de permettre le vivre ensemble et de garantir à chacun l'acquisition du socle commun de connaissances" (CFDT). "L'apprentissage à 14 ans ne résoudra pas l'échec scolaire, car c'est au contraire une forme d'exclusion prématurée et précipitée" (Union nationale lycéenne). "[Villepin] a définitivement compromis la perspective d'un collège pour tous" (FCPE). Seul le Snalc-CSEN, classé à droite, s'est réjoui d'"une mesure de bon sens".

Mêmes clivages, côté politique. La gauche, très remontée, évoque "une vieille idée de la bourgeoise de droite coupée de la réalité du monde" (Jack Lang), "une régression éducative sans précédent" (Jean-Luc Mélenchon), un "renoncement coupable à transformer l'école afin qu'elle permette à tous d'acquérir une culture commune et une qualification reconnue" (PCF). La droite se défend : Patrick Ollier (UMP), président de la Commission des affaires économiques de l'Assemblée nationale, a d'ailleurs compris que l'école n'était plus obligatoire jusqu'à 16 ans, puisqu'il s'est félicité d'une mesure qui rompt avec "le dogme de vouloir maintenir une scolarité fictive jusqu'à 16 ans qui est porteur d'exclusion et d'échec scolaire". Tandis que Marine Le Pen (FN) a rappelé que l'instauration de l'apprentissage à 14 ans était une "proposition phare de la campagne du Front national aux dernières élections régionales de 2004".

Aux orties. Pour autant, le gouvernement conserve le sentiment d'être massivement soutenu par l'opinion. Un sondage du Parisien affichait voici trois semaines plus de 80 % d'adhésion au projet, contredisant une enquête menée en 2003 par le ministère des Finances dans laquelle une majorité de parents et de jeunes décrivaient l'apprentissage comme "la voie de l'échec scolaire", débouchant sur des choix professionnels "limités à des métiers manuels, pénibles, peu rémunérés et socialement dépréciés". L'esprit - à défaut de la lettre - de la loi Fillon sera jeté aux orties, et avec lui un processus qui aura mobilisé l'Education nationale et la majorité pendant près de deux ans (grand débat + rédaction et vote de la loi + un mouvement lycéen contre la loi). Donnant quelque vraisemblance à la saillie de Patrick Gonthier, patron de l'Unsa Education : "Le Premier ministre découvre aujourd'hui l'éducation, mais il semble que son propos soit plus politique qu'éducatif, destiné à une reprise en main dans son propre camp, entre l'inexistence de son ministre de l'Education nationale et l'interventionnisme du ministre de l'Intérieur."


L'efficacité des ZEP en question
Martine Laronche
Le Monde, samedi 10 décembre 2005

ÉLÈVES.
21,4 % de collégiens et environ 18 % d'écoliers sont concernés par l'éducation prioritaire (ZEP et REP), contre respectivement 10 % et 8,3 % dans les ZEP en 1982.
ZEP.
Les zones d'éducation prioritaire visent à "obtenir une amélioration significative des résultats scolaires des élèves, notamment des plus défavorisés".
REP.
Les réseaux d'éducation prioritaires doivent permettre aux établissements qui y participent de "mutualiser leurs ressources pédagogiques et éducatives".

C'est la réouverture d'un chantier à haut risque qu'a annoncée, jeudi 1er décembre, le premier ministre, avec la relance des zones d'éducation prioritaires (ZEP). Coupant court aux déclarations du ministre de l'intérieur, Nicolas Sarkozy, qui avait estimé qu'il fallait "déposer le bilan des ZEP", Dominique de Villepin a estimé qu'il fallait "les renforcer". Le gouvernement y voit un moyen de favoriser l'égalité des chances, au lendemain de la crise des banlieues.

Le ministre de l'éducation nationale, Gilles de Robien, doit, d'ici à la mi-décembre, présenter un plan pour la rentrée 2006. Le premier ministre lui a fixé sa feuille de route : "Concentrer les moyens sur les établissements où les difficultés sont les plus lourdes."

Au fil des réformes et des gouvernements, les établissements classés en ZEP se sont multipliés, entraînant une dilution des moyens et une perte d'efficacité. Lancée par la gauche en juillet 1981, cette politique de "discrimination positive" mise en oeuvre par Alain Savary, alors ministre de l'éducation nationale, entendait lutter contre l'échec scolaire et "faire plus pour ceux qui ont moins".

Dès la rentrée 1982, écoles, collèges et lycées professionnels les plus en difficulté reçoivent des moyens pédagogiques supplémentaires et bénéficient d'une baisse du nombre d'élèves par classe. A charge pour eux, avec leurs partenaires, collectivités locales, associations et services sociaux, "d'aider les jeunes à passer de l'échec à l'espoir".


SIGNES D'ESSOUFFLEMENT

A l'époque, le travail de repérage des établissements prend en compte les caractéristiques scolaires des établissements (taux de préscolarisation, retard en 5e, taux d'accès en classe de 3e générale), mais aussi des données économiques, démographiques, sociales et culturelles (taux de chômage, qualité de l'habitat, niveau de formation de la population du quartier, etc.).

Très vite, les ZEP montrent des signes d'essoufflement. Elles n'apportent pas les résultats escomptés. En 1984, Jean-Pierre Chevènement, installé rue de Grenelle, plaide pour un recentrage sur les apprentissages fondamentaux en ZEP. En 1990, Lionel Jospin, devenu ministre de l'éducation nationale, se lance dans une réforme d'ampleur. Elle prévoit la création, dans chaque ZEP, d'un poste de coordonnateur et revalorise le métier d'enseignant dans ces zones difficiles avec la création d'une "indemnité de sujétion spéciale". Le nombre de ZEP est passé de 362 en 1982 à plus de 500.

En 1997, Ségolène Royal, ministre déléguée à l'enseignement scolaire, remet l'ouvrage sur le métier. Elle se fonde sur le diagnostic de deux inspecteurs généraux, Catherine Moisan et Jacky Simon, qui préconisent un ajustement de la carte, davantage d'évaluation et de pilotage, ainsi qu'un recentrage des contenus d'enseignement. Des assises nationales se tiennent à Rouen, en juin 1998. A cette occasion, Lionel Jospin, devenu premier ministre, insiste sur la nécessité de revoir leur implantation, déplorant que 39 % des collégiens de la Nièvre soient en ZEP, contre 19 % en Seine-Saint-Denis. "C'est une question qui doit être réglée pour la rentrée 1999", tranche-t-il.

C'est sans compter avec les résistances des parents d'élèves, des élus locaux et des enseignants, inquiets à l'idée de perdre le label et les moyens pédagogiques et - pour les enseignants - les indemnités qui vont avec. Le nombre de ZEP passe de 558 en 1997 à 670 en 1999. Sont, en outre, créés des réseaux d'éducation prioritaire, les REP, sorte de catégorie intermédiaire entre ZEP et non-ZEP.


"UN VRAI PILOTAGE"

Aujourd'hui, on compte 911 REP et ZEP (707), qui rassemblent près d'un écolier ou collégien sur cinq. Selon le ministère de l'éducation, les établissements concernés reçoivent en moyenne 10 % de postes d'enseignant et de crédits pédagogiques supplémentaires, et bénéficient d'environ deux élèves en moins par classe. Mais les résultats scolaires y restent faibles. A la fin du collège, plus d'un quart des élèves de ZEP ne maîtrisent pas ou maîtrisent mal les compétences générales requises par les programmes (contre 15 % des élèves hors ZEP). En septembre, une étude publiée par l'Insee sur la période 1982-1992 indiquait que les ZEP n'avaient eu aucun impact sur la réussite des élèves.

Faut-il, pour autant, "déposer le bilan" ? Les experts affirment qu'elles ont évité que les élèves les plus en difficulté s'enfoncent davantage et que les écarts se creusent, alors que les conditions sociales et scolaires se dégradaient.

L'allégement de la carte apparaît - une fois de plus - comme la solution pour sortir de l'impasse. "Il faut arrêter le saupoudrage des moyens et mettre le paquet sur les 5 % d'élèves les plus en difficulté", préconise le président de l'Observatoire des zones prioritaires (OZT), Nicolas Renard, principal du collège André-Malraux, dans la ZEP d'Asnières (Hauts-de-Seine). "Il faut mettre en oeuvre un vrai pilotage, poursuit-il. Cela ne peut pas fonctionner si chaque ZEP est laissée face à elle-même, comme c'est le cas depuis quatre ans."

Réduire le nombre de zones permettrait, en concentrant les moyens, de diminuer de manière plus significative les effectifs des classes. "Pour être efficace, il faudrait ramener le nombre des élèves de ZEP à 18 par classe", estime l'économiste Thomas Piketty, directeur d'étude à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Dans une étude récente, il montre l'impact positif sur les résultats scolaires d'une telle mesure en CE1. Prochainement, le chercheur devrait publier une nouvelle étude concernant, cette fois, le collège. "Il semblerait que les effets de diminution des classes y soient moins forts, explique-t-il. Dans ce cas, ce serait donc au niveau de l'école primaire qu'il faudrait concentrer les efforts."

Le gouvernement parviendra-t-il à mener à bien ce chantier ? "On essaie de voir comment la révision de la carte pourrait être mise en œuvre le moins brutalement possible", explique-t-on dans l'entourage de Gilles de Robien. Les tentatives précédentes montrent la difficulté de l'exercice.


Des enseignants débutants et un turn-over important
Catherine Rollot
Le Monde, samedi 10 décembre 2005


Un enseignant sur cinq exerce en ZEP. Parfois par idéal mais plus souvent par le "hasard" des affectations, ces professeurs atterrissent là sans y être vraiment préparés. A l'enthousiasme des débuts succède souvent le découragement et l'envie de fuir un environnement de travail difficile. Pour "valoriser l'enseignement en ZEP" et "créer des équipes pédagogiques stables", Dominique de Villepin a annoncé qu'il travaillait sur "la réforme de la formation des enseignants de ZEP" et sur de "meilleures conditions de rémunération et de carrière".

Les avantages indemnitaires, statutaires et les coups de pouce à la mutation existent déjà. Depuis 1991, les enseignants de ZEP perçoivent une "indemnité de sujétion spéciale" (ISS) de 1 097,04 euros par an. Ils peuvent aussi prétendre à l'"avantage spécifique d'ancienneté" (ASA), qui leur permet de bénéficier d'une bonification prise en compte dans leur avancement. Pour enrayer le turn-over, l'éducation nationale a aussi mis en place, en novembre 2004, un nouveau dispositif dit des "affectations à caractère prioritaire justifiant une valorisation" (APV), en remplacement d'une accumulation de dispositifs complexes. Ainsi, cinq ou huit ans de présence en ZEP donnent droit à un bonus qui fait gagner, selon les disciplines, entre dix ans et quinze ans de mobilité. "Le moment venu, l'enseignant est quasiment assuré de rejoindre l'académie, et même, ultérieurement, le poste de son choix", assure-t-on au ministère.


"QUOTIDIEN HARASSANT"
Toutefois, malgré ses efforts, le ministère n'a pas vraiment réussi à inciter les enseignants les plus expérimentés à s'engager dans les établissements difficiles, ni à y stabiliser les équipes pédagogiques. Les professeurs y sont en moyenne plus jeunes et moins "anciens". Dans les collèges ZEP, à la rentrée 2004, 25 % d'entre eux avaient moins de 30 ans, 34 % étaient présents dans l'établissement depuis moins de deux ans contre respectivement 15 % et 29 % dans les établissements hors zone. Pour Jean-Luc Villeneuve, secrétaire général du SGEN-CFDT, "les professeurs en ZEP réclament surtout du temps et un meilleur accompagnement sur le terrain". Deux aspects sur lesquels les ZEP accusent du retard.


Si les effectifs des classes sont légèrement plus faibles en ZEP (21 élèves au lieu de 23, en collège), cette réduction est jugée insuffisante par beaucoup d'enseignants. "Le quotidien est harassant, explique une professeure d'histoire- géographie dans un collège de Seine-Saint-Denis. Même si nous avons moins d'élèves, nous n'avons vraiment pas l'impression d'être des privilégiés. L'allégement des classes ne compense pas le surcroît d'énergie qu'elles demandent." L'insuffisance de la préparation au terrain est aussi souvent évoquée.

Patrick Saramon, chercheur associé au Centre d'étude des rationalités et des savoirs (CERS) de l'université de Toulouse, a travaillé sur l'image des ZEP chez les étudiants de trois IUFM. "J'ai constaté une méconnaissance du travail en ZEP. Au cours de leur formation initiale, beaucoup d'étudiants n'en entendent parler que théoriquement", souligne le chercheur.

Quelques IUFM, dont celui de Créteil, ont développé des formations spécifiques. "Nos 800 étudiants ont toutes les chances de se voir affectés dans un établissement en ZEP. Nous préférons les y préparer et qu'ils aient un choc en formation plutôt qu'en situation", résume Jean-Louis Auduc, directeur adjoint de l'IUFM de Créteil. Depuis douze ans, cet institut propose ainsi des cours sur les "décrocheurs" scolaires, les problèmes des adolescents de banlieue, ou encore les notions d'autorité et de sanctions. Parallèlement, les étudiants multiplient les stages en ZEP - souvent accompagnés par un tuteur.

L'IUFM de Créteil développe aussi depuis quatre ans un "dispositif d'accompagnement dans le métier" pour les jeunes enseignants nommés dans l'académie. "Chaque année, 2 500 professeurs arrivent. La plupart n'ont aucune expérience de l'enseignement en ZEP. L'idéal serait qu'avant leur première affectation, tous les nouveaux puissent profiter de ce programme", conclut M. Auduc.

L'utopie manquée des cités-dortoirs
Grégoire Allix
Le Monde, mardi 6 décembre 2005

Coupables, complices, innocents ? Les architectes sont souvent cités au procès des grands ensembles, relancé par les violences urbaines de ces dernières semaines. Le chef d'inculpation : avoir accouché d'un cadre de vie aujourd'hui rejeté et dégradé, sans qu'on sache toujours si l'objet du délit réside dans le matériau (le "béton criminogène") ou la forme ("les barres et les tours inhumaines").

Les grands ensembles : 1,2 million de logements dans 300 cités, construits à toute allure entre 1953 et 1973 pour accueillir dans des conditions de confort inédites la population qui s'entasse dans les bidonvilles, les rapatriés d'Algérie et la main-d'œuvre immigrée. Partout en France, des chemins de grues élèvent, en rase campagne, des kilomètres de panneaux préfabriqués sur des dalles en béton. L'Etat et son bras armé, la Caisse des dépôts et consignations, mobilisent le gratin de l'architecture moderne (Jean Dubuisson, Marcel Lods, Jacques Henri-Labourdette, Bernard Zehrfuss, Raymond Lopez...), qui peut donner libre cours à son appétit de rupture et à son goût des formes dépouillées. Leur bréviaire : la Charte d'Athènes, élaborée en 1933 lors du Congrès international d'architecture moderne et publiée en 1943 par Le Corbusier. Ses grands principes : construire loin des villes anciennes des cités radieuses faites de "machines à habiter" dans des barres et des tours espacées et ensoleillées, entourées de nature, reliées par des voies rapides à des quartiers réservés au travail et à d'autres dédiés aux loisirs. Ce modèle utopique forme, pour certains, le premier élément de l'acte d'accusation, par sa négation de la ville modelée par ses rues et par ses places, mêlant logement, commerces et bureaux. "Au lieu de concevoir des villes porteuses d'une continuité, les grands ensembles créent un événement idéal où l'espace est généré par l'empilement de cellules, dénonce depuis longtemps l'architecte Roland Castro, animateur du groupe Banlieue 89 dans les années 1980. Les immeubles n'ont aucun rapport avec la rue, la cité vit sur elle-même, loin de tout. La mixité ne s'obtient que si les lieux donnent aux gens l'envie d'y vivre et l'occasion de s'y rendre." Grand Prix de Rome, figure majeure de l'architecture française après-guerre, Jean Dubuisson est l'auteur de plusieurs grands ensembles. "Je ne dis pas que ce qu'on a fait est tout à fait ce qu'il fallait faire, juge-t-il aujourd'hui, à 91 ans. Mais ce n'est pas la forme de barres ou de tours qui fait que c'est inhabitable. Le problème, c'est l'urbanisme. On a eu tort de construire ces zones loin des centres-villes. Les gens se sont sentis exclus." D'autant plus que les transports en commun ont souvent tardé ou échoué à relier ces quartiers entre eux ou aux centres-villes. "Je suis malheureux de ce qui se passe, confie Jean Dubuisson. La Charte d'Athènes, ce sont des principes très généraux. Il ne fallait pas les appliquer de façon brutale. Une ville est faite de quartiers dont la personnalité attire des habitants. Le problème, c'est que les grands ensembles concentrent des gens qui n'ont pas choisi d'y vivre." La spécialisation des fonctions, théorisée par le mouvement moderne, a aggravé le malaise en créant des cités-dortoirs, faute de commerces et d'entreprises. "Le zoning est une connerie. Il faut du travail dans la ville. La vraie mixité, c'est celle des fonctions, qui entraîne la mixité sociale", estime Paul Chemetov. Au vice de forme originel s'ajoute un élément à charge : la piètre qualité architecturale et urbaine de ces cités, qui ressemblent plus à des cages à lapins au milieu de champs de luzerne qu'aux cités radieuses décrites par Le Corbusier. "Les grands ensembles étaient, pour beaucoup d'architectes, des opérations purement techniques, qui leur permettaient de vivre comme des nababs, regrette Paul Chemetov, qui totalise quelque 7 000 logements sociaux (mais jamais plus de 300 à la fois). Les architectes des grands ensembles n'auraient jamais eu l'idée d'y vivre eux-mêmes. Les grandes agences ne prenaient pas de commandes au-dessous de 1 000 logements. Elles établissaient trois ou quatre modèles et les empilaient comme des Lego pour concevoir des villes entières, sans s'interroger sur la commande ni sur le contexte local. "A l'ombre des grands ensembles, quelques architectes défendaient en banlieue des programmes à plus petite échelle, aux formes variées, articulés en quartiers. Parmi eux, Renée Gailhoustet travaillait, avec d'autres, dans la mouvance de Jean Renaudie. "Nous rejetions l'obéissance des architectes aux exigences des entrepreneurs, se souvient-elle. Nous trouvions suspect qu'on puisse concevoir des milliers de logements avec trois modèles de cellules. Il y a eu une cavalcade des architectes importants du logement social pour exploiter ce marché, certains sont devenus des affairistes. Mais c'était du stockage, pas de l'architecture. Ce n'est pas un hasard si tous les habitants qui l'ont pu sont partis à la première occasion vers des zones pavillonnaires ou de vrais centres-villes. "Sous les coups de la crise économique, les classes moyennes, qui avaient découvert, enthousiastes, le confort moderne dans les grands ensembles, laissent la place à une population précaire et appauvrie, sans que les bailleurs sociaux maintiennent de mixité sociale. Sans entretien, les bâtiments se dégradent, les espaces verts font triste mine. Les municipalités répugnent, même après la décentralisation, à s'engager dans ces quartiers nés d'une politique volontariste de l'Etat. Les équipements collectifs prévus sont oubliés, les services publics désertent. Le résultat, explosif, est connu. "Le décor n'a pas créé la misère, mais la misère a trouvé son décor", résume Roland Castro. Pour la défense de ces cités, Paul Chemetov et Jean Dubuisson rappellent que la qualité du bâti, la préservation de l'équilibre social et des équipements ont permis à certains grands ensembles de durer : les barres de Dubuisson à Chambéry et à Montparnasse, de Pouillon à Meudon, de Lods à Marly, d'Henri-Labourdette à Sarcelles... "Il y a à Genève une cité pour les fonctionnaires internationaux qui est une stricte application de la Charte d'Athènes et qui marche très bien", souligne Paul Chemetov. Aux Etats-Unis, les émeutes ont eu lieu dans des quartiers à l'urbanisme traditionnel, comme Harlem à New York, ajoute Christian de Portzamparc, auteur à Paris des tours des Hautes-Formes (13e arrondissement) et de la réhabilitation des barres de la rue Nationale (13e), par ailleurs théoricien d'un "âge trois" de la ville centré sur le concept d'îlot ouvert. "Si les cités françaises étaient faites de petites maisons ou de petits immeubles, ça ne changerait pas grand-chose. La forme de l'urbanisme de l'après-guerre rajoute certes au sentiment pénible. Mais ce qui est en cause, c'est d'abord la pauvreté et, dans ce domaine urbain, le zoning fonctionnel, l'absence de mixité qui a permis la constitution de territoires de relégation", avance-t-il. Relativisant la responsabilité des architectes, le lauréat du Grand Prix national d'urbanisme 2004 estime aussi "qu'il était facile, à l'époque, d'être aveuglé par l'idée de progrès. Et si le zoning s'est révélé une immense bêtise, il n'a pas été appliqué comme une utopie architecturale mais parce que cette séparation des fonctions répondait parfaitement aux intérêts économiques et techniques de l'époque moderne." Bernard Reichen va plus loin. Pour cet architecte, en dépit des erreurs commises dans les années 1960, les grands ensembles préfigurent toujours la ville d'avenir : "La forme urbaine n'est pas pathologique par elle-même. Les grands ensembles étaient les premiers jalons d'une ville hors les murs, alors que depuis des siècles la ville se constituait par intégration progressive des faubourgs. Cette rupture n'était pas une erreur. Elle signe le passage de la ville ancienne, radioconcentrique, à une ville territoire, qui est la réalité d'aujourd'hui. En ce sens, beaucoup des articles de la Charte d'Athènes sont pertinents." Une position marginale ou anachronique ? Bernard Reichen a reçu, lundi 28 novembre, le Grand Prix national d'urbanisme 2005.


COMMUNIQUE

Fédération des Associations de Solidarité avec les Travailleurs Immigrés
Face aux lois d'exception, imposons " l'urgence sociale "

Après quinze jours de violences spectaculaires, les " cités " et les quartiers populaires ne font plus l'actualité. La misère, l'exclusion, les discriminations demeurent.
Pendant ce temps, le gouvernement, qui a répondu par une loi d'exception, "l'état d'urgence", met en place des mesures de plus en plus répressives et injustes, dirigées contre les étrangers, contre les familles en difficulté, contre les élèves en échec scolaire. Des poursuites systématiques ont entraîné de lourdes condamnations au terme de procès expéditifs. La surenchère législative sécuritaire se poursuit sans répit. Le projet de loi de lutte contre le terrorisme, les projets annoncés de loi sur la " prévention de la délinquance " et, à nouveau sur l'immigration, vont désigner une fois encore les mêmes boucs émissaires.
Des ministres, des parlementaires et des élus déversent quotidiennement des propos scandaleux aux relents xénophobes : une dérive d'extrême droite menace nos libertés.
Le gouvernement choisit de multiplier les réformes fiscales au bénéfice des plus privilégiés et prône la suppression des ZEP, l'apprentissage dès 14 ans et la privation d'allocations familiales aux familles qui en ont le plus besoin...
La politique, entreprise par le gouvernement, de démantèlement des services publics, de privatisation, de licenciement, de chômage, conduit à plus de précarité et d'exclusion : une dérive ultra-libérale menace tous les droits sociaux.
Nous refusons cette régression sociale et sécuritaire. Nous refusons qu'une logique de haine et de guerre sociale réponde à la révolte contre les discriminations et les inégalités. Nous voulons construire ensemble une autre perspective, celle de la défense des libertés et des droits sociaux, celle du rétablissement de l'égalité, celle du respect de tous les habitants de ce pays.
C'est pourquoi nos organisations sollicitent une audience auprès du premier ministre :
* pour demander la levée de l'état d'urgence et la garantie de nos libertés
* pour l'arrêt des discriminations et le respect de l'égalité des droits
* pour un " état d'urgence sociale "
et appellent à un rassemblement à Paris pour l'espoir et pour l'égalité
Jeudi 15 décembre, à 18h30, devant l'hôtel Matignon
(angle de la rue de Varennes et de la rue du Bac)

A l'appel des Alternatifs, Alternative Citoyenne, Assemblée Citoyenne des Originaires de Turquie (L'ACORT), l'Association 17 octobre 1961 contre l'oubli, Association Les Oranges, ATMF, CADAC, Cedetim, CNDF, Coordination anti-vidéosurveillance d'Ile-de-France, CRLDHT, CSF, Droits devant !, Droit Solidarité, FASTI, Fédération SUD éducation, Fédération des Tunisiens pour une Citoyenneté des deux Rives (FTCR), Fondation Copernic, FSU, GISTI, JCR, LCR, Les Verts, Ligue des droits de l'Homme, Mouvement pour une Alternative Républicaine et Sociale (MARS), Mouvement des Jeunes Socialistes (MJS), Mouvement National des Chômeurs et Précaires, Mouvement de la Paix, MRAP, PCF, Peuple et Culture, Ras l'front, Rassemblement des Associations Citoyenne des Originaires de Turquie (RACORT), Réseaux citoyens de Saint-Etienne, Réseau No Pasaran, SCALP-Reflex, Syndicat de la Magistrature, UJFP, Union Syndicale Solidaires, Union des Travailleurs Immigrés Tunisiens - Paris et Ile-de-France (UTIT-PIDF), UNL.



TEMOIGNAGES ET REACTIONS

Date : Fri, 9 Dec 2005 09:34:46 +0100
Objet : Nouveautés et mise à jour du site QueDAL 04

Conférence des architectes d'Ile-de-France ... Gamberge et Mea Culpa des architectes urbanistes sur les cités de banlieues ... Une critique de la politique Borloo
Source : 20 Minutes IDF
Jeudi 8 décembre 2005.

Un compte-rendu de la conférence suivi d'un entretien avec la nouvelle président de l'Ordre des architectes d'Ile-de-France.


Les architectes planchent sur les cités

Après la mise en cause des habitats collectifs dans les récentes émeutes, les urbanistes répliquent Mercredi 07 décembre 2005 Ils plaident non coupables. Certes, ils ont construit vite. Et beaucoup. Souvent en bégayant, appliquant parfois trop systématiquement des principes trop généraux. Après guerre, les architectes ont construit en vingt ans plus d'un million de logements dans 300 cités, dont bon nombre ont été le théâtre des récentes violences. Hier, l'ordre des architectes d'Ile-de-France tenait une conférence à Paris pour détailler sa lecture du mal-être des quartiers et demander à être plus impliqué dans le processus de rénovation urbaine en cours.

Le plan Borloo prévoit la destruction de 200 000 logements sociaux d'ici à 2008. Il planifie également la rénovation de 200 000 autres et la construction d'autant de HLM d'un type nouveau. Barres qui tombent et maisons individuelles ne semblent pas du goût des architectes. Les destructions participent selon eux du " climat anxiogène dans certains quartiers, car souvent vécues comme une négation du passé des habitants ". Quant à la maison à 100 000 e, elle ne serait pas une réponse adaptée. " Les lotissements engendrent autant de monotonie que les grands ensembles. "

Les architectes réclament " la consultation des habitants sur la définition de leur cadre de vie. " Et un travail sur le " maillage urbain " pour " solidariser les quartiers à la ville ". Des immeubles implantés loin du centre et mal desservis sont pour eux plus responsables du malaise que la hauteur des bâtiments. Ils estiment enfin qu'il faut travailler sur l'attractivité des cités pour que les habitants d'autres quartiers trouvent des occasions d'y venir. En attendant qu'une offre d'habitats de qualité leur donne envie d'y vivre. P. T., A. S. et G. M.

" Les grands ensembles sont peu denses "

Entretien avec Cristina Conrad, Présidente de l'ordre des architectes en Ile-de-France.

La forme architecturale des banlieues est-elle une des causes des récentes violences urbaines ?

Pas en tant que telle. Une tour en soi n'offre pas forcément un mauvais cadre de vie, cela devient problématique quand les gens y sont enfermés. En somme, les tours sont agréables pour les gens aisés, qui peuvent sortir, partir en vacances, recevoir des amis. Cela pose problème lorsque les personnes ne sont pas mobiles. Et quand les bâtiments sont mal construits, vétustes et mal isolés, la situation devient invivable.

La densité de population de ces quartiers ne pose-t-elle tout de même pas un problème ?

Contrairement aux idées reçues, les grands ensembles sont peu denses. C'est l'échelle des espaces et des bâtiments qui conduit à une impression de densité. Le fait d'avoir beaucoup de logements du même type au même endroit donne aussi le sentiment d'un paysage urbain très dense, ce qui est faux. L'îlot haussmannien est sept fois plus dense que les quartiers de banlieue. Et l'habitat individuel ou collectif est aussi dense que le grand ensemble. Il est donc possible de reconstruire le même nombre de logements, sans reproduire cette sensation d'écrasement.

L'habitat individuel est-il l'avenir du logement social ?

Tout dépend de la façon dont il est conçu. Je ne suis pas, par exemple, pour l'idée de " la maison à 100 000 euros ". Les lotissements, tous construits sur le même modèle, rendent le paysage tout aussi monotone que les tours et les barres. De plus, le pavillon isole. Il est construit au milieu d'une parcelle et ne permet pas de créer du lien social. La maison de ville est beaucoup plus adaptée. Elle est accolée et forme une continuité urbaine. Elle permet aux gens de communiquer entre eux.

Existe-t-il, alors, un modèle de réhabilitation des quartiers ?

Non, il n'y a pas un projet unique. Il faut avant tout éviter de reproduire les mêmes erreurs. Mais on ne peut pas multiplier un seul modèle d'habitat dans les différents quartiers. On a tendance, à propos des banlieues, à tout mettre sous le même vocable. Or, chaque grand ensemble a son histoire, son vécu, son réseau social. Il faut créer les projets à partir de ce qui existe et non pas industrialiser le bâtiment.

Recueilli par Pauline Théveniaud Fermer

 

La " racaille " et les " vrais jeunes. Critique d'une vision binaire du monde des cités
Par Stéphane Beaud et Michel Pialoux
http://www.liens-socio.org/article.php3?id_article=977

Beaucoup ont été surpris par les violences [dites] urbaines des semaines dernières. Ayant publié en 2003 un livre intitulé Violences urbaines, violence sociale (Fayard, 2003) dont le point de départ était une
" émeute urbaine " dans la ZUP de Montbéliard, ces événements ne pouvaient pas constituer pour nous une surprise. Les dernières phrases de notre livre évoquaient l'ampleur des discriminations subies par les jeunes Français issus de l'immigration et s'interrogeaient sur les conséquences sociales de l'impossible accès à l'emploi stable pour la majorité d'entre eux. Et le livre s'achevait par ces mots : " autant de bombes à retardement !... " Il n'était pas besoin d'être devin pour anticiper l'avenir tant la récurrence des émeutes urbaines depuis quinze ans en France s'inscrit dans un " ordre des choses " qui renvoie à des phénomènes structurels tels que : chômage des jeunes non ou peu diplômés, précarisation sans issue,
aggravation de la ségrégation urbaine, échec scolaire, paupérisation et déstructuration des familles populaires habitant en HLM, discriminations à l'embauche et racisme ordinaire, etc. Autant de phénomènes qui produisent, à la longue une violence sociale multiforme qui ne se donne pas toujours à
voir mais qui, condensée et coagulée, peut éclater soudainement. Il suffit d'un détonateur. Donner un sens à une émeute urbaine, qui produit toujours un effet de surprise, voire de stupéfaction, c'est avant tout mettre au jour cette violence invisible, peu spectaculaire - si bien qu'on n'en parle peu dans les médias - qui, seule, peut expliquer l'espèce de rage autodestructrice qui la caractérise.

A l'opposé de cette perspective sociologique qui passe nécessairement par un détour par l'histoire et la compréhension de la genèse des dispositions, le discours sur les violences urbaines, qu'il soit tenu par les représentants des institutions (police, justice, école) ou par les hommes politiques, s'attache presque toujours à la recherche et à la désignation des " coupables " - ceux qui ont participé directement aux
événements (les " casseurs " ou les " voyous " comme le dit aujourd'hui N. Sarkozy) - qu'il conviendrait de neutraliser au plus vite. A entendre les innombrables commentaires qui sont faits autour de ce type d'événements, on a l'impression que, pour rétablir le calme et pacifier le quartier, il suffirait de cibler des " micro-groupes " qui se constituent autour des meneurs (des " caïds ") et de les isoler durablement. Ce discours sécuritaire a pour particularité d'occulter la genèse des attitudes et des groupes étiquetés comme déviants. Il se nourrit d'une étiologie sommaire du phénomène de violence qui repose, au fond, sur une dichotomie rassurante : il y aurait, d'un côté, un noyau de " violents ", d'"irréductibles ", de " sauvages ", dont on n'ose pas dire qu'ils sont irrécupérables et non rééducables (ce que pensent pourtant nombre de
responsables...), et de l'autre, les jeunes " non violents ", qui se laisseraient entraîner et qu'il conviendrait donc de protéger contre la contamination des premiers.

On reconnaît là les grandes lignes du discours du Ministre de l'Intérieur qui, en durcissant son langage, semble vouloir renouer avec le vocabulaire des classes dominantes du XIXe siècle confrontées à des émeutes populaires. Ainsi, les émeutiers ont, dès les premiers jours, été rebaptisés du nom de " racaille " par Sarkozy. Ces paroles, qui s'inscrivent dans une logique de provocation calculée, ont joué un rôle majeur dans la contagion des " émeutes " de Clichy-sous-Bois à la région parisienne et à la France entière. Cette " sémantique guerrière ", pour reprendre les mots de l'autre Ministre (Azouz Begag), voudrait faire croire que, dans les cités il y a, d'un côté, les " délinquants ", les "voyous " et, de l'autre, des " bons " jeunes (des " vrais jeunes " comme l'a dit une fois le Ministre à la télévision). Comme s'il suffisait de séparer ainsi le bon grain de l'ivraie.

Pour apporter la preuve de son interprétation des émeutes - des bandes de " voyous " qui sèment le désordre dans les quartiers - le Ministre de l'Intérieur a sorti de son chapeau des données statistiques qui
établiraient que 80% des jeunes déférés au parquet seraient " bien connus des services de police ". Or, cette statistique brandie comme un trophée, et reprise sans recul par les médias audiovisuels, est plus que
contestable. Les premières comparutions immédiates des " émeutiers " au tribunal de Bobigny ont fait apparaître que la majorité d'entre eux n'ont pas d'antécédents judiciaires et ne peuvent donc être étiquetés comme " délinquants ". La plus lourde peine jusqu'alors prononcée (quatre ans de prison pour un incendiaire d'un grand magasin de tapis) concerne un jeune de vingt ans, intérimaire, titulaire d'un bac pro de peinture, fils d'ouvrier français habitant la banlieue d'Arras. La sociologie des jeunes déférés au Parquet (près de 3000) reste à établir, mais les données tirées des audiences montrent, à l'opposé des déclarations du Ministre de l'Intérieur, qu'il s'agit de jeunes " ordinaires ", appartenant aux milieux populaires : certains sont scolarisés, d'autres ont des petits boulots (intérimaires, vendeurs, commis de cuisine) ou peuvent encore être scolarisés. Sans casier judiciaire, ils se sont précipités dans le mouvement, attirés par l'effervescence du moment, portés par le même sentiment de révolte, sur fond de partage des mêmes conditions sociales d'existence et de conscience d'appartenance à une même génération sacrifiée. En ce qui concerne les mineurs, le juge Jean-Pierre Rosenczveig constate qu'au tribunal pour enfants de Bobigny, sur 95 mineurs déférés devant la justice, seuls 17 d'entre eux étaient connus de la justice : " et encore, quelques-uns étaient connus non pas pour des faits de délinquance, mais parce qu'ils faisaient l'objet d'une mesure d'assistance éducative pour enfance en danger " (Le Figaro du 19/11/05).

Pour comprendre ces premières données statistiques, qui contredisent la thèse commode qui impute les émeutes urbaines à la seule action malfaisante de la " racaille ", rappelons d'abord que la jeunesse des
cités constitue un univers social différencié, puis nous analyserons les raisons qui peuvent conduire des jeunes " ordinaires " à rejoindre le mouvement lancé par la fraction la plus potentiellement violente des
jeunes de cité. Contrairement à la représentation qui en est souvent donnée, le groupe social que constitue la jeunesse des cités ne se réduit pas sa fraction la plus visible dans l'espace public, celle du noyau dur des jeunes chômeurs (certaines ZUS comptent 40% de chômeurs parmi les 15-25 ans). Il comprend aussi, d'une part, des jeunes actifs, principalement ouvriers ou employés, le plus souvent employés comme
intérimaires ou en CDD, et d'autre part le groupe formé par des jeunes encore scolarisés, où l'on trouve aussi bien des élèves orientés dans des filières qu'ils perçoivent comme de relégation scolaire (BEP, voire bac pro, classes de STT) que des lycéens d'enseignement général et des étudiant(e)s - inscrits à la fac mais aussi en IUT ou en BTS (très rarement dans des classes préparatoires aux grandes écoles). Ajoutons
qu'il existe aussi une minorité de jeunes appartenant aux professions intermédiaires (enseignants, éducateurs, animateurs, etc.) qui continuent d'habiter chez leurs parents ou qui ont choisi de prendre un appartement dans leur cité pour continuer à y vivre.

Les coupures peuvent être fortes entre ces divers groupes, notamment entre les fractions opposées que constituent, d'une part, la catégorie des étudiants bien partis dans leur quête de diplômes et, d'autre part,
celle des jeunes de la cité qui, étant chômeurs ou scolarisés malgré eux dans des filières de lycée professionnel qu'ils n'ont pas choisies, se perçoivent souvent comme sans avenir. Ces derniers, les plus disponibles temporellement, sont principalement ceux qui se réunissent en bas des tours, à discuter, s'ennuyer (" tenir les murs "), fumer du shit, " délirer ", non sans un sens développé de l'autodérision. Ces bandes ne sont pas des mondes fermés et étanches : peuvent s'y adjoindre, par moments et selon les circonstances, d'autres jeunes mieux scolarisés qui peuvent y retrouver le plaisir de l'entre-soi masculin. L'essentiel est de dire que, par-delà les différences statutaires internes, il existe une forme de porosité entre les diverses fractions de la jeunesse des cités. Et c'est cette porosité qui va faire que, par exemple, un " bac+2 ", possédant un BTS et qui a connu une forte discrimination dans sa recherche de stage, peut très bien à un moment donné se joindre ponctuellement au combat de ses compagnons d'infortune, qui sont souvent des " bacs-5 ". Parce que, à un certain moment, ce qui les rassemble est plus fort que ce qui les sépare, à savoir cette très forte communauté d'expérience qui soude entre eux les garçons ayant grandi ensemble dans la cité et qui en gardent des liens très puissants (" à la vie, à la mort "). Communauté
d'expérience, vécue souvent dans la bande, marquée par le même dénuement matériel, les mêmes humiliations sociales liées à la pauvreté endémique et à la couleur de la peau (contrôles au faciès à répétition, police de plus en plus agressive et brutale pour les Noirs et les Arabes qui constituent, on le sait, la grande majorité des habitants des cités de la région parisienne). On ne peut pas, par exemple, comprendre la récente et vive prise de position de Lilian Thuram, " milliardaire du foot ", contre les
propos de Sarkozy (" Il faut savoir pourquoi les gens deviennent comme ça! Il n'y a pas d'agressivité gratuite, je ne crois pas à ça. Il faut chercher derrière ") si l'on ne sait pas que sa conscience politique
s'est forgée dans sa jeunesse en cité, au contact des discriminations et du racisme qui étaient le lot quotidien de sa vie d'alors. Ce sont des stigmates qui ne s'effacent pas, quel que soit le niveau de revenu
atteint, contrairement à ce que pense le Ministre qui a voulu disqualifier ces propos de l'International de football en ironisant sur son niveau de vie.

La véritable question sociologique que posent ces émeutes est donc la suivante : comment expliquer la participation de ces jeunes de cité " ordinaires " à ces événements ? Tout semble s'être passé comme si les comportements d'autodestruction, jusque là réservés à la fraction la plus humiliée du groupe des jeunes de cité, s'étaient progressivement diffusés vers les autres fractions qui, jusqu'à récemment, avaient espéré " s'en sortir " par l'école ou, sinon, par leur ardeur au travail. C'est peut-être bien cela, la véritable nouveauté de ce mouvement : la désespérance sociale, autrefois réservée aux membres les plus dominés du groupe - et qui s'exprimait notamment par l'addiction aux drogues, l'adoption de conduites à risques (vols, conduite de " fous " au volant, etc.) - semble bien avoir gagné d'autres fractions du groupe des jeunes de cité - les jeunes ouvriers et les " bacheliers " - qui en étaient jusqu'alors un peu mieux protégées. Parmi ces derniers, beaucoup ont perdu patience et espoir à force de se cogner contre le mur de la discrimination et du racisme et ont peu à peu accumulé un énorme ressentiment. En fait, l'avenir objectif de ces jeunes de cité s'est dramatiquement obscurci pour tous lors de ces dernières années. Nul n'ignore que la situation sur le front de l'emploi s'est fortement dégradée depuis 2002. On sait peut-être
moins que cette dégradation a touché de plein fouet les jeunes de cité. Pour le groupe des " bacheliers " (nous désignons par là les jeunes titulaires d'un bac ou d'un bac+2 qui peinent à trouver une place sur le
marché du travail), la discrimination à l'embauche pèse fortement en exerçant une grande violence sur ceux qui la subissent, et surtout les petites portes de sortie (contrats aidés, emplois-jeunes) qui existaient
pour les titulaires du bac se sont peu à peu fermées. S'il faut insister sur la disparition des emplois-jeunes, c'est parce qu'ils avaient permis à nombre de ces bacheliers de cité de rebondir, de reprendre confiance en
eux après leur échec dans leurs études supérieures, leur donnant un statut, un revenu, des possibilités de s'installer et de rêver à un avenir meilleur. Pour le groupe des jeunes ouvriers, la précarité s'est fortement
accrue pour les emplois non qualifiés (pour arriver à ce petit chef-d'œuvre de dérégulation du marché du travail que constituent les contrats " nouvelles embauches "). En région parisienne où les possibilités sur le marché du travail sont plus grandes (usines, bâtiment, hôtellerie-restauration, tertiaire non qualifié), une partie non négligeable de garçons de cité travaille dans des emplois d'exécution : en usine, à Roissy, dans le tertiaire non qualifié (tris postaux, centres d'appel, etc.). Or depuis le 11 septembre, Roissy qui était un gros employeur de jeunes de cité semble bien avoir fait le ménage, craintes de menace terroriste à l'appui. Citroën Aulnay a récemment " licencié " 600 intérimaires, Poissy annonce 550 " licenciements " d'intérimaires en décembre 2005. Les petites embellies sur le marché du travail n'ont pas duré, la grisaille est revenue. La dégradation a aussi concerné les conditions de travail. Stress, fatigue, " ambiance pourrie ", ce sont les mots qui reviennent le plus souvent pour parler des nouveaux services ou des ateliers en flux tendus. Beaucoup des jeunes de cités qui travaillent voient leur situation comme un échec : ils restent dans des petits boulots, en CDD ou en intérim. Même s'ils n'emploient pas ce mot, ils sont " ouvriers " sans qualification et ont de grandes chances de le rester. Ils n'évolueront pas dans la société et reproduiront le modèle paternel qu'ils avaient presque toujours voulu " fuir ". Comme le dit l'un d'entre eux lors du reportage récemment diffusé par Envoyé Spécial " on est des manuels... comme nos pères (sourire triste), avec un tout petit quelque chose en plus, c'est tout ". C'est ce sentiment de surplace social qui est à leurs yeux insupportable. Comme un refus viscéral d'accepter cette condition ouvrière qui, pour eux, est désormais liée à l'iniquité.

Ajoutons aussi que les expériences de travail qui sont les leurs peuvent être extrêmement difficiles à vivre. La condition des enfants d'immigrés est devenue infiniment plus compliquée avec la montée du terrorisme porté par l'islamisme radical. Dans l'espace public, les contrôles se multiplient, mais dans les ateliers aussi, un " beur " est suspect par essence : soit comme potentiel allié des entreprises terroristes, soit comme " musulman " opposé à la loi sur le voile, etc. Ainsi, Karim, 22 ans, raconte comment dans son travail les ouvriers de son secteur ne l'ont jamais appelé par son prénom mais par son surnom censé faire rire tout le monde : " Al Quaïda ". Un étudiant nantais raconte dans un mémoire qu'un ami, intérimaire comme lui aux Chantiers de Saint-Nazaire, qui se prénomme Farid, s'est fait d'emblée surnommer par son chef d'équipe " petit Popaul " (et c'est comme ça qu'il sera appelé lors de ses six mois d'intérim). On pourrait multiplier le nombre de ces anecdotes qui en disent long sur le coût que ces jeunes de cité doivent payer pour leur intégration professionnelle. Ces expériences de travail, ces anecdotes, ne cessent de circuler dans les cités : non seulement il y a de la discrimination mais une fois franchie timidement la porte de l'entreprise, il y a aussi cette sourde hostilité, et aussi parfois un racisme ouvert, que doivent affronter au travail les jeunes de cité. Ils n'ont pas l'impression d'être bienvenus dans le monde du travail. C'est peut-être là une grande différence avec leurs aînés ouvriers (appartenant à la génération de la marche des beurs) qui entraient dans un monde ouvrier peut-être aussi méfiant voire hostile vis-à-vis des " jeunes Arabes ", mais qui était plus structuré, plus syndiqué. Le monde des ouvriers d'après la " classe ouvrière " est plus anomique, miné par la précarité mais aussi par les jalousies et les luttes de concurrence exacerbées par la nouvelle organisation du travail. Conséquence : se faire sa place au travail pour les jeunes de cité exige toujours plus d'efforts, d'abnégation, de retenue... Or ils appartiennent à une génération sociale, marquée par la vie en cité, qui ne veut pas jouer les " rabaissés ", qui ne veut pas reproduire les logiques d'humiliation vécues par leurs parents.

Les expériences sociales vécues par les garçons de cité - au travail, dans l'espace public, dans les rapports avec la police (point essentiel que nous ne développons pas ici) - se diffusent par les conversations, sont
transmises dans le groupe des jeunes et aussi dans les familles. Pas étonnant dans ce contexte que les filles de cité, bien qu'elles subissent des formes quotidiennes, parfois violentes, de domination masculine de la part des garçons (l'une d'entre elle déclare non sans humour à un journaliste de Politis : " nous, dans la cité, c'est le couvre-feu permanent "), n'en ont pas moins exprimé leur solidarité muette avec les
garçons lors des émeutes : elles aussi vivent la cité au quotidien, voient la dégradation de leurs conditions matérielles d'existence et savent d'expérience que le racisme est sexué ; qu'il touche beaucoup plus les
garçons que les filles. Même si elles sont souvent conduites à condamner cette violence gratuite, contre les écoles notamment, elles ne peuvent pas s'empêcher de comprendre la désespérance de leurs frères. Pas étonnant non plus si les parents immigrés (père comme mère) peuvent aussi manifester une grande ambivalence face à la révolte de leurs enfants. On a souvent observé qu'à la condamnation la plus ferme de la violence (parce que " ce n'est pas une solution ") succède, presque dans le même mouvement,
l'évocation timide de " circonstances atténuantes " à leurs conduites qui ont pour noms : chômage, racisme, discrimination. Pas étonnant enfin si les cadets des familles immigrées, qui voient tous les jours la situation dans laquelle se trouvent leurs aînés - à 25-30 ans, ils habitent encore chez leurs parents et naviguent de CDD en CDD sans espoir de travail stable -, sont tentés de se radicaliser de plus en plus tôt. Ce groupe des mineurs habitant en cité, qui est décrit comme étant de plus en plus " dur ", n'est pas né par génération spontanée mais constitue, au contraire, une génération sociale qui a grandi dans la crise et dans la précarité, qui a bien souvent assisté au " désastre " dans leurs familles : disqualification sociale des pères, divorce ou séparation des parents, chômage récurrent des frères aînés, impossibilité pour beaucoup d'entre eux de " faire leur vie ", prison ou internement psychiatrique, suicide, etc.

Pour comprendre les émeutes urbaines, il faut avoir pu mesurer et sentir à quel point est décisive l'expérience vécue, de plus en plus tôt, de la désespérance sociale. On s'aperçoit donc que la réalité sociale que vivent les jeunes de cité est fort éloignée de la sociologie de bazar dont nous gratifie, chaque jour, notre Ministre de l'intérieur. La fuite en avant du gouvernement dans la logique répressive (couvre-feu de trois mois) illustre une profonde méconnaissance des structures mentales des populations qui habitent en banlieue. Abdemalek Sayad, sociologue, grand connaisseur de l'immigration algérienne en France, écrivait dans un de ses textes de La Misère du monde que " le monde de l'immigration et l'expérience de ce monde sont sans doute fermés à la plupart de ceux qui en parlent ". Ce qui inquiète dans la réaction de nos gouvernants, c'est leur grande difficulté, d'une part, à mesurer la fragilité sociale des habitants de cité, ce monde de souffrance qui s'enracine dans une histoire (comme le montre de manière exemplaire l'histoire de la famille de Fouad, ce jeune de 19 ans violemment frappé par des policiers devant les caméras de France 2, retracée dans Le Monde du 16 novembre) et, d'autre part, à percevoir le potentiel d'énergie et de ressources que recèle cette jeunesse des cités. Encore faut-il pouvoir un temps suspendre ses préjugés de classe et de caste et considérer la commune humanité qui habite au-delà de nos périphs ".

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Matière à réflexion

LA TENTATION DU PIRE
Patrick Mignard

Donner une explication, essayer de comprendre la révolte des jeunes des cités est absolument nécessaire car sinon, toutes les interprétations sont possibles, tous les fantasmes peuvent s'exprimer, toutes les tentatives de provocations, de déstabilisation peuvent être mises en ?œuvre.

Il n'est pas question de "crier au loup", mais la situation actuelle pour grave qu'elle soit n'a aucune perspective de résolution … Nous sommes peu à peu mis au pied du mur.

L'Histoire, et en particulier celle du 20e siècle est pleine de ces processus fantasmatiques (nationalisme, racisme, religion …), devenus plus ou moins, plutôt plus que moins, incontrôlables qui ont conduit aux pires catastrophes.

LES FERMENTS DE GUERRE CIVILE

Ne soyons pas naïfs, toutes les forces qui agissent ne vont donc pas dans le sens de l'apaisement. Certes, les gestionnaires du système marchand aspirent à un retour au calme, parce que les affaires ont besoin de stabilité. Ils veulent la paix sociale parce qu'elle assure la stabilité d'un système dont ils profitent alternativement. Ceci est tellement vrai qu'à y regarder de près, la manière dont ils abordent la question est truffée de sous entendus, de perspectives, de chassés croisés politiciens … Mais rien sur l'essentiel, sur les raisons de l'exclusion, des inégalités. Pas l'ombre de la moindre "solution" n'est esquissée.

Cependant, cette révolte n'est pas vue de la même manière par tous les acteurs politiques.

Il est aujourd'hui évident que certaines forces politiques, l'extrême droite et ce qui gravite autour, trouvent dans la révolte des jeunes des cités un levier pour développer leurs thèses et mobiliser pour des actions politiques à venir et qui pourraient leur permettre d'accéder légalement au pouvoir (ça s'est déjà vu !). L'intégrisme religieux, même s'il n'est pas à l'origine de la révolte, et est certainement aujourd'hui moins dangereux que l'extrême droite, a lui aussi tout intérêt à exploiter cette révolte.

La déstabilisation d'un système peut-être un moyen de redistribuer les cartes sur l'échiquier politique, c'est bien connu: voir l'Allemagne des années 30, la Yougoslavie des années 90 …

Le discours de haine, car c'est bien de cela dont il s'agit, a ceci d'avantageux c'est qu'il permet de répondre, avec un minimum d'analyse, à des questions que se posent le plus grand nombre. Le problème c'est que le discours de la haine, même s'il est celui des médiocres, même s'il ne résout rien, bien au contraire … passe, et même parfois très bien, trop bien … doit-on donner des exemples?

Ce discours permet de préserver soi et de tout rejeter sur l'autre … C'est tellement plus facile, tellement plus sécurisant, tellement plus valorisant, tellement moins angoissant, tellement plus, disons le mot, économique.

Ce discours donne l'illusion de la solution aux difficultés présentes en désignant un bouc émissaire: l'"immigré", "la "bande ethnique" pour l'extrême droite, l'"infidèle" pour le religieux.

Ce discours, sans remettre, bien entendu, en question les fondamentaux du système marchand : exploitation, rentabilisation, affairisme … jette les bases d'une fausse problématique politique dressant des "communautés" les une contre les autres. Le processus de l'affrontement, de la guerre civile est alors enclenché.

Ce processus est extrêmement insidieux, pourrit lentement les consciences, arme les bras et fait se dresser les unes contre les autres des populations qui ont pour vocation de vivre ensemble … voir l'ex Yougoslavie.

UN LENT POURRISSEMENT

Le risque est donc bien présent, pas simplement au moment des émeutes, mais même et surtout après parce que rien n'est réglé. Il n'y a plus de flamme, mais les braises sont sous la cendre. Ces braises ce sont les inégalités, l'humiliation quotidienne, l'exclusion, le chômage … avec pour corollaire, la violence, la délinquance … Or, si les pompiers de l'ordre marchand ont réduit les flammes, ils n'ont pas noyé le foyer … d'ailleurs, le peuvent-ils? Certainement pas, c'est un problème qui est hors de leur champ d'intervention, de leur compétence… Ils ne sont pas là pour ça.

La classe politique quant à elle le peut-elle ? La réponse est non, car résoudre le problème au fond, c'est le poser dans toutes ses dimensions, et en particulier la dimension socio économique qui implique évidemment de remettre en question le sens du système. Or de cela il n'en est pas question.

Les gestionnaires du système, de Droite comme de Gauche ne sont pas là pour remettre en question ses fondements, au contraire, mais pour essayer de rendre supportable ses contradictions. Pour cela ils ne nous épargnent rien, ni dans le domaine des promesses faramineuses, dont on sait qu'ils ne les tiendront pas, ni dans le domaine du spectaculaire, répressif avec Sarkozy pour la Droite, ou le tragi-comique avec Tapie, souvenez vous ! pour la Gauche. Le "cirque présidentiel" car il faut bien l'appeler par son nom est la seule pitoyable réponse qui a été faite après trois semaines de violences.

Tout le monde a pu remarquer durant la vingtaine de jours d'émeutes urbaines que la Bourse n'a pas bronché, les affaires ont marché comme si de rien n'était. Le trouble politique, social, moral de la population n'a eu aucune influence sur les investissements et le niveau du CAC 40. Pourquoi donc changer fondamentalement la situation?

La richesse, la sécurité, la protection sociale, l'avenir existent pour une minorité. Le reste de la population se partage entre ceux qui n'ont rien et celles et ceux qui peu à peu perdent leurs acquis. La révolte légitime des premiers fait peur aux seconds qui voient leur situation se déstabiliser et aucune perspective d'avenir. Ces derniers vont être de plus en plus prêts à se jeter dans les bras du premier démagogue venu qui va leur promettre "monts et merveilles" sur le dos des précédents … Le processus est connu. Le 21 avril 2002 a été le premier avertissement …

DEPASSONS L'ILLUSOIRE!

Face à ce pourrissement il n'y a pour le moment rien.

Ce ne sont pas les discours stéréotypés d'une extrême gauche qui, soit se fige dans les vieux grimoires, soit flirte avec les charmes de la politique politicienne (réunions unitaires, colloques, assises, discussions programmatiques en vue des élections, chasse au candidat …) qui vont nous rapprocher de la solution.

Ce ne sont pas non plus les trépignements jouissifs de celles et ceux qui voient dans les flammes le symbole du début de la fin qui font avancer la réflexion et la pratique.

Il faut bien reconnaître qu'il n'y a pas que les jeunes des cités qui ont perdu leurs repères. Si eux ont perdu leurs repères sociaux, nombre de militants politiques ont perdu leurs repères politiques et historiques. En effet, voir dans une révolte, aussi spectaculaire qu'elle soit, et qui plus est dans ce cas parfaitement "infra politique", au sens de la "conscience politique", en dit long sur les manques de références historiques et la compréhension des mécanismes des changements sociaux. Bien entendu tout le monde peut se tromper, mais prenons garde, il arrive un moment, critique, ou se tromper fait faire un pas fatidique vers l'abîme (faut-il citer des exemples ?). Face à nous, nous avons des forces politiques qui ne reculeront devant rien pour alimenter l'incendie et la qualité de notre réponse sera la seule garantie d'éviter la catastrophe qu'ils nous préparent.

Même si le combat pour la dignité peut revêtir des formes qui elles ne le sont pas, il est en effet peu glorieux de brûler une voiture, un bus, une école ou un édifice religieux, ce combat doit être reconnu en tant que tel. Or là est toute la difficulté: faire la part entre l'expression de la révolte, la destruction de symboles, et son sens, la revendication de la dignité et l'exigence de la reconnaissance en tant qu'être humain.

Le sens du spectacle que nous a inculqué le système marchand nous joue des tours quant à la compréhension des phénomènes sociaux. L'imagerie historique qui réduit le fait social à un exploit, à une date, à un homme ou, plus rarement une femme, enflamme notre esprit au point de réduire l'essentiel qui n'apparaît jamais, au spectaculaire. La désapprobation hypocrite de l'acte, dans le cas des violences, est aussi absurde, que l'admiration sans limite … certes pour des raisons différentes. L'une et l'autre oublient l'essentiel : le mouvement qui produit et fait la transformation sociale est le vrai sens de l'Histoire. Celui-ci ne s'accommode guère, ni du repris frileux sur les dispositifs que tout système a mis en place pour assurer sa survie, ici et aujourd'hui, les élections, ni des débordements d'enthousiasme pour des révoltes historiquement sans lendemain.

La multitude des conflits sociaux donne pour les uns l'espoir d'une mobilisation électorale lors des prochains, lointains, scrutins, pour d'autres l'espoir d'un embrasement général. Ces spéculations ne sont qu'illusions.


Le champ de la violence urbaine, comme d'ailleurs celui des élections n'est pas celui où se joue le changement. Les confronter l'un à l'autre ne peut donner qu'un dialogue stérile.

Le champ du changement est celui de la pratique sociale, celle qui, accompagnant le pourrissement des rapports sociaux marchands, ouvrira concrètement la voie à des rapports sociaux nouveaux. C'est celui dans lequel le plus grand nombre s'auto éduque à vivre d'autres relations, à considérer l'autre autrement qu'il ne le considère dans les rapports marchands, qui évitera les sirènes de démagogues proposant des "paradis artificiels"


C'est cette problématique qui a manqué au 20e siècle dans la plupart des conflits sociaux majeurs. Ce n'est pourtant qu'à cette condition que nous pourrons éviter le pire.

Patrick MIGNARD

 


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