REVUE DE
PRESSE
Le Conseil
d'Etat admet le maintien temporaire de l'état d'urgence
Jean-Baptiste de Montvalon
Le Monde, dimanche 11 décembre 2005
Même
si les circonstances qui ont justifié l'instauration de
l'état d'urgence ont "sensiblement évolué"
depuis le 18 novembre - date de promulgation de la loi qui l'a
prorogé pour trois mois -, son maintien temporaire n'est
pas entaché d'une "illégalité manifeste"
: telle est la conclusion de l'ordonnance rendue, vendredi 9 décembre,
par le Conseil d'Etat.
Le juge des référés, Bruno Genevois, a rejeté
la requête déposée par 74 professeurs d'université
- à laquelle s'étaient associés les Verts
-, qui lui demandaient de suspendre l'application de cette législation
d'exception, compte tenu du fait que les troubles à l'ordre
public avaient désormais cessé. M. Genevois a retenu
l'argumentation principale de l'administration, qui avait justifié
son maintien au nom d'une sorte de précaution.
Au sujet des
violences urbaines, l'ordonnance rappelle "la soudaineté
de leur propagation", reconnaît "l'éventualité
de leur recrudescence à l'occasion des rassemblements sur
la voie publique lors des fêtes de fin d'année"
et prend en compte "l'impératif de prévention
inhérent à tout régime de police administrative".
Cette décision
ne saurait "s'analyser comme un véritable coup de
semonce aux plus hautes autorités de l'Etat", comme
le prétend Frédéric Rolin, mandataire des
requérants. Mais elle accorde une - maigre - satisfaction
aux défenseurs des libertés, en rappelant que le
pouvoir d'appréciation du président de la République
ne saurait être exempt d'un "contrôle de la part
du juge de la légalité".
Des professeurs de droit contre l'état d'urgence
74 signataires demandent au Conseil d'Etat la suspension de ce "régime
d'exception".
Dominique
SIMONNOT
Libération, mardi 06 décembre 2005
Frédéric
Rolin, professeur de droit public, était tout seul, le
12 novembre, à déposer et à plaider devant
le Conseil d'Etat son référé-liberté
contre l'état d'urgence. Retoqué. Hier, il a formé
une nouvelle requête, cette fois au nom de 74 professeurs
des facultés de droit, de sciences politiques et des instituts
d'études politiques, dont Jean-Pierre Dubois, Bastien François,
Danièle Lochak, Ferdinand Melin-Soucramanien, Géraud
de la Pradelle, Michel Troper... Tous demandent au Conseil d'Etat
de suspendre l'état d'urgence ou "qu'il enjoigne au
président de la République de le faire". Le
12 novembre, Bruno Genevois, le président de la section
contentieux, avait estimé que "compte tenu de l'aggravation
des violences urbaines depuis le 27 octobre", il n'y avait
pas de disproportion entre l'état d'urgence - appliqué
à toute la France avec sa cohorte de dérogations
aux libertés - et les émeutes de banlieue, circonscrites
à quelques lieux. La requête déposée
hier le prend au mot. S'appuyant sur le "retour au calme",
"il n'existe plus aucune raison, ni de fait ni de droit,
argumentent les signataires, de maintenir en vigueur un régime
d'exception aussi rigoureux que l'état d'urgence et qui,
comme son nom l'indique, doit demeurer exceptionnel". Lancée
vendredi soir, la requête "remporte un succès
étonnant, se félicite Frédéric Rolin,
les collègues considèrent que c'est leur devoir
de s'exprimer contre cet état d'exception qui n'a plus
aucune justification".
L'état
d'urgence a été décrété le
8 novembre par le gouvernement et prolongé de trois mois
au Parlement, en vertu d'une loi de 1955 déjà appliquée
durant la guerre d'Algérie et en 1985, pendant les troubles
en Nouvelle-Calédonie. Dans leur communiqué, les
révoltés expliquent qu'il relève de leur
mission "d'alerter le juge et l'opinion des graves menaces
sur le régime de nos libertés publiques que faisait
peser le maintien de l'état d'urgence qui n'est ni acceptable,
ni légitime, ni juridiquement fondé, s'il répond
simplement à des objectifs médiatiques ou politiques".
Et ils soulignent qu'"une démarche collective d'une
telle ampleur est sans précédent dans toute l'histoire
des facultés de droit".
Pourquoi
le Parti socialiste a laissé faire
Isabelle Mandraud
Le Monde, samedi 10 décembre 2005
L'attitude
des socialistes sur le recours à la loi du 3 avril 1955
instituant l'état d'urgence a évolué. Réservés
dans un premier temps mais pas hostiles, ils se sont ensuite opposés
à sa prorogation pour ne pas en faire "un mode de
gestion".
Jamais, pourtant,
le PS, premier parti d'opposition, n'a envisagé de mener
la bataille jusqu'au bout et de porter le dossier devant le Conseil
constitutionnel. Le premier argument avancé est technique
: en 1985, lorsque la gauche avait elle-même mis en application
la loi de 1955 en Nouvelle-Calédonie, la droite s'était
tournée vers le Conseil constitutionnel, en vain. "Elle
s'était fait bananer et ridiculiser, ce n'était
pas la peine de l'imiter", tranche Jean-Marc Ayrault, président
du groupe PS de l'Assemblée nationale et maire de Nantes.
"Ce n'est pas un problème constitutionnel", renchérit
le porte-parole du PS, Julien Dray, député de l'Essonne.
Le deuxième
argument est politique, et plus fondamental. Face à une
opinion publique choquée par les violences urbaines et
les images d'incendies de voitures et de bâtiments dans
les banlieues, les socialistes redoutaient d'être accusés
de laxisme.
Tandis que
les maires PS organisaient eux-mêmes sur le terrain des
"veilles citoyennes" et lançaient un appel au
retour au calme, le parti, partagé, n'avait alors pas pris
position, préférant laisser à ses élus
le soin d'apprécier, au cas par cas, la situation et la
responsabilité d'appeler, le cas échéant,
à l'instauration d'un couvre-feu.
Sur le sujet
délicat, pour la gauche, de la sécurité,
vécu comme une machine de guerre lancée par la droite
lors de la campagne pour l'élection présidentielle
de 2002, une bonne partie des élus socialistes entend désormais
afficher un discours sans complexe. "Nous sommes très
clairs, affirme M. Ayrault. Pour nous, l'Etat de droit doit être
respecté et retrouver la confiance de l'électorat
populaire passe aussi par le droit à la sécurité."
A juste titre,
ce dernier fait d'ailleurs remarquer que la gauche n'a jamais
réclamé l'abrogation de la loi de 1955.
Dans ces conditions,
la pétition lancée par la Ligue des droits de l'homme
avait peu de chances d'être soutenue par le PS. "Entre
les bobos et les gauchos, il y a un espace pour les sociaux-démocrates
responsables", dit M. Ayrault.
Le rapport qui contredit Sarkozy
Jacky DURAND
Libération, jeudi 08 décembre 2005
Les trois
semaines d'émeutes que le France a connues ont correspondu
à une "forme d'insurrection non organisée",
selon une analyse des Renseignements généraux (RG).
"La France a connu une forme d'insurrection non organisée
avec l'émergence dans le temps et l''espace d'une révolte
populaire des cités, sans leader et sans proposition de
programme", indiquent les RG. Ce rapport dévoilé
par le Parisien d'hier rejoint les analyses formulées par
des gardiens de la paix, des CRS et des officiers dans Libération
d'hier. Cette convergence entre des policiers de terrain et les
RG va à l'encontre de certains propos du ministre de l'Intérieur
qui avait notamment souligné le 3 novembre que les violences
urbaines de la nuit précédente n'avaient "rien
de spontané" et étaient "parfaitement
organisées". Selon Sarkozy, interrogé hier
en marge du congrès du Syndicat national des officiers
de police (Snop), le rapport des RG "n'a pas été
publié et pas exploité dans toute sa réalité".
Pour les
RG, la France a connu "une révolte populaire"
Le Monde, jeudi 8 décembre 2005
Dans un rapport
daté du 23 novembre, la direction centrale des renseignements
généraux (DCRG) tire les enseignements de la vague
de violences urbaines qui a traversé le pays à partir
du 27 octobre. "La France a connu une forme d'insurrection
non organisée avec l'émergence dans le temps et
l'espace d'une révolte populaire des cités, sans
leader et sans proposition de programme", observe la DCRG,
qui évalue le coût des violences à "plus
de 250 millions d'euros".
Selon le rapport,
dont Le Parisien du mercredi 7 décembre publie des extraits,
"aucune solidarité n'a été observée
entre les cités", les jeunes s'identifiant "par
leur appartenance à leur quartier d'origine et ne se reconnaiss(ant)
pas dans ceux d'autres communes".
Les policiers
affirment qu' "aucune manipulation n'a été
décelée permettant d'accréditer la thèse
d'un soulèvement généralisé et organisé".
Ainsi, les
islamistes n'auraient joué "aucun rôle dans
le déclenchement des violences et dans leur expansion".
Ils auraient au contraire eu "tout intérêt à
un retour rapide au calme pour éviter les amalgames".
L'extrême gauche, de son côté, "n'a pas
vu venir le coup et fulmine de ne pas avoir été
à l'origine d'un tel mouvement".
Les policiers
assurent par ailleurs que "les jeunes des cités étaient
habités d'un fort sentiment identitaire ne reposant pas
uniquement sur leur origine ethnique ou géographique, mais
sur leur condition sociale d'exclus de la société
française". Ils précisent que "les jeunes
des quartiers sensibles se sentent pénalisés par
leur pauvreté, la couleur de leur peau et leurs noms. Ceux
qui ont saccagé les cités avaient en commun l'absence
de perspectives et d'investissement par le travail dans la société
française".
"Tout
s'est passé comme si la confiance envers les institutions,
mais aussi le secteur privé, source de convoitises, d'emplois
et d'intégration économique, avait été
perdue", ajoutent les RG.
En conclusion,
les policiers évoquent avec inquiétude, à
propos des cités, des "ghettos urbains à caractère
ethnique". "Il est à craindre désormais
que tout nouvel incident fortuit (décès d'un jeune)
provoque une nouvelle flambée de violences généralisées",
concluent les renseignements généraux.
Sarkozy: Finkielkraut "fait honneur à l'intelligence
française"
PARIS, 4 déc 2005 (AFP)
Le ministre
de l'Intérieur Nicolas Sarkozy a jugé dimanche que
l'intellectuel français Alain Finkielkraut, dont les propos
avaient suscité une vive polémique après
une interview à un quotidien israélien sur les émeutes
en banlieue, faisait "honneur à l'intelligence française".
"M. Finkielkraut est un intellectuel qui fait honneur à
l'intelligence française et s'il y a tant de personnes
qui le critiquent, c'est peut-être parce qu'il dit des choses
justes", a jugé Nicolas Sarkozy au grand jury
RTL-LCI-LE Figaro.
"Lui ne se croit pas obligé de défendre cette
pensée unique qui n'a eu comme seul résultat de
porter le Front national à 24%", a poursuivi le ministre.
"Voilà le seul résultat de tous ces bien-pensants
qui vivent
dans un salon entre le café de Flore et le boulevard Saint-Germain,
et qui s'étonnent que la France leur ressemble si peu",
a-t-il poursuivi.
Dans un entretien paru dans le quotidien israélien Haaretz,
M. Finkielkraut avait estimé que la crise des banlieues
était "une révolte à caractère
ethnico-religieux". "Un Arabe qui incendie une école,
c'est une révolte, un Blanc c'est du fascisme", ajoutait-il.
"Bien sûr qu'il y a une discrimination, et il y a certainement
des Français racistes, des Français qui n'aiment
pas les Arabes et les Noirs et ils les aimeront encore moins maintenant
quand ils prendront conscience de la haine qu'ils leur vouent"
(...) L'idée généreuse de guerre contre le
racisme se transforme petit à petit monstrueusement en
une idéologie mensongère. L'antiracisme sera au
21e siècle ce qu'a été le communisme au 20e",
disait encore M. Finkielkraut.
Il a ensuite présenté ses "excuses", tout
en déclarant avoir été "victime d'amalgames".
"Je présente des excuses à ceux que ce personnage
que je ne suis pas a blessés (...) la leçon, c'est
qu'en effet je ne dois plus
donner d'interview, notamment à des journaux dont je ne
contrôle pas ou je ne peux pas contrôler le destin
ou la traduction", avait déclaré M. Finkielkraut.
Le Mrap (Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre
les peuples) qui avait envisagé de porter plainte contre
Alain Finkielkraut pour incitation et provocation à la
haine raciale avait finalement renoncé à son action
après ces excuses.
Le préfet
désavoué par la commission d'expulsion
Les juges ont estimé que rien ne justifiait le renvoi du
jeune Mauritanien arrêté lors des émeutes en
banlieue.
Catherine
COROLLER
Libération, jeudi 08 décembre 2005
La commission
d'expulsion du Val-d'Oise a donné hier un avis défavorable
à l'expulsion d'un jeune Mauritanien de 21 ans arrêté
lors des émeutes qui ont secoué les banlieues en
octobre et novembre. Les attendus des trois magistrats sont sévères,
d'une part pour le préfet du département qui a enclenché
la procédure d'expulsion contre le jeune homme, d'autre
part pour le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy,
qui l'a impulsée. L'avis de la commission n'est toutefois
que consultatif et le préfet peut passer outre.
Les juges
ont estimé en effet que les faits reprochés à
Mamadou "ne sont pas établis", qu'ils "n'ont
pas fait l'objet d'une procédure judiciaire" et que
le jeune homme n'ayant "jamais été condamné"
- et présentant "un bon profil d'insertion dans la
société" - "ne constitue pas une menace
pour l'ordre public". Bref, qu'il n'a aucune raison d'être
renvoyé dans un pays qu'il a quitté à l'âge
de 3 ans.
Les faits
remontent au 9 novembre. "Vers 22 heures, raconte le jeune
Mauritanien, je sortais de chez un ami, je marchais dans la rue
tout seul. D'un coup je vois une voiture s'arrêter à
côté de moi. Les flics me disent que j'ai couru,
que je suis essoufflé, que j'ai jeté des pierres,
et ils m'embarquent." De fait, il est interpellé,
non pas en flagrant délit, mais sur la base d'un signalement
: un peu plus tôt, les policiers ont été attaqués
par un groupe de jeunes qui leur ont jeté des bouteilles
de bière et des pierres, blessant l'un d'entre eux au genou.
Selon les policiers, l'agresseur est un jeune homme noir, mesurant
1,75 m, vêtu d'un jean noir et d'un pull noir à capuche.
Le jeune Mauritanien correspond à la description. Il est
arrêté et placé en garde à vue.
Mais, selon
le procès-verbal de l'audition, lu à l'audience
par son avocate Lucille Besse, le policier blessé ne le
reconnaît pas catégoriquement : "N'ayant pas
vu le visage de l'individu, je ne peux pas être formel."
A l'issue de quatorze heures de garde à vue, Mamadou est
relâché. Aucune charge n'est retenue contre lui.
Jusque-là,
le jeune homme a mené une existence sans histoire. Quatrième
d'une fratrie de six ; père ouvrier arrivé en France
en 1968 ; toute la famille a des papiers en règle. Il a
déposé une demande de naturalisation. Mamadou a
arrêté le collège en troisième. Son
père l'a alors envoyé en Mauritanie d'où
il est revenu un an plus tard, en janvier 2002. En 2004, il a
été interpellé, mais l'affaire a été
classée sans suite. Aujourd'hui, il suit un stage de manutentionnaire
magasinier.
Mamadou n'est
le seul étranger menacé d'expulsion. Juste après
les émeutes, Sarkozy avait annoncé le renvoi dans
leur pays de cent vingt personnes, puis de dix, puis aujourd'hui
de sept. Qui sont-ils ? Un autre a désormais un visage
: hier matin, Hassan Amaloua, Marocain de 19 ans, a comparu devant
la même commission. Accusé d'avoir brûlé
quatre voitures, il reconnaît les faits et a été
placé en détention provisoire. Mais l'audience a
été reportée, son avocat étant absent.
"On
a vu monter ce désespoir intime"
Les pédopsychiatres de Seine-Saint-Denis dénoncent
de cruels manques de moyens.
Charlotte ROTMAN
Libération, jeudi 08 décembre 2005
Ils étaient
prévus depuis neuf mois. Mais les Etats généraux
de la pédopsychiatrie en Seine-Saint-Denis, qui ont attiré
mardi 700 professionnels, ont résonné toute la journée
des échos de la récente crise des banlieues. "Les
événements ont montré qu'une mobilisation
était encore plus nécessaire", a insisté
Marie-Rose Moro. Responsable du service de psychopathologie de
l'enfant et de l'adolescent à l'hôpital Avicenne,
à Bobigny, elle a vu "monter ce désespoir intime
qui a pris une expression collective".
Misère
sociale
Pas de témoignages
des premiers intéressés, mais des propos de grande
colère. "On ne veut plus travailler dans la précarité,
l'indignité, la stigmatisation, des mots qui renvoient
aux jeunes révoltés", a lâché
la psychiatre. "Il ne faut pas nous demander à nous,
psychiatres, d'éteindre les incendies. Ni de psychiatriser
la misère sociale, a insisté Roger Teboul, responsable
de l'unité Ado 93, à Montreuil. Mais nous pouvons
être les porte-parole de ce qui est dit dans nos consultations."
Pour cela, il faut déjà pouvoir travailler dans
de bonnes conditions. Ce qui est loin d'être le cas.
En 2004, les
psychiatres de Seine-Saint-Denis ont enregistré plus de
150 000 consultations pour 17 000 jeunes patients. Soit le double
d'il y a quinze ans. Mais des milliers de jeunes demeurent privés
de soins. Les adolescents doivent attendre en moyenne 3,8 mois
avant d'obtenir un premier rendez-vous dans un centre médico-psychologique
(CMP), parfois six mois. "C'est un vrai effort pour une famille
de venir voir un pédopsychiatre. Certains attendent tellement
longtemps qu'ils ne viennent pas", constate un chef de service
. Les consultations sont saturées. 5 000 mineurs ne sont
pas reçus dans l'année où ils en font la
demande. "On laisse les enfants en souffrance", déplore
Marie-Rose Moro.
Quand une
hospitalisation est nécessaire, les professionnels se heurtent
au manque de lits. On en compte onze destinés aux enfants
et dix aux adolescents, pour un département de 1,3 million
d'habitants, dont 28 % sont âgés de moins de 20 ans.
L'an dernier, chez les plus jeunes, c'est-à-dire âgés
de 3 à 12 ans, seules vingt-trois demandes d'admission
ont abouti sur cinquante-trois. Après deux mois d'attente,
en moyenne. "Et encore, nuance un chef de service, de nombreuses
demandes ne sont même pas adressées." "Hier,
on voulait une hospitalisation en urgence pour une jeune femme
qui n'allait pas bien du tout, témoigne le directeur d'un
foyer à Neuilly-sur-Marne. Elle ne voulait pas retourner
seule dans son studio : on n'a pas trouvé d'autres solutions
que de lui payer l'hôtel."
Ce manque
de moyen grève le travail de prévention. "Les
jeunes ont du mal à consulter, ils sont fiers d'être
du 93, ils disent : "On n'est pas fous, on n'est pas malades,
tout va bien"", rapporte Françoise Savelli, responsable
du point Accueil Jeunes de Saint-Denis, qui reçoit sans
rendez-vous jusqu'à 70 personnes par jour. Comme d'autres,
elle souligne la "fragilité" de son centre, sans
"subventions pérennes" depuis sa création
en 1997. "Comme si la prévention ne faisait pas partie
du soin". Le président des centres médico-psychopédagogiques
du département (qui ont accueilli plus de 4 500 personnes,
en 2004) le constate lui aussi. "Nous sommes très
sollicités par le milieu scolaire (...), les partenaires
sociaux ou municipaux ; même si l'on est d'accord pour faire
ce travail de proximité dans la cité, on ne peut
y répondre qu'en fonction de disponibilités"...
de plus en plus réduites.
"Signe
d'un amour déçu"
Un travail
pourtant indispensable. Les émeutes sont venues le rappeler.
"Les jeunes ont attaqué des objets familiers, près
de chez eux, c'est le signe d'un amour déçu, analyse
Marie-Rose Moro. Nous devons militer pour la reconnaissance de
cette souffrance."
Selon une
directrice départementale de la Protection judiciaire de
la jeunesse (PJJ), les mineurs qui ont eu affaire à la
justice dans le cadre des émeutes urbaines ne sont pas
des multirécidivistes, des délinquants connus :
ils ont 13-16 ans, sont "paumés", souvent en
retard scolaire, avec des difficultés familiales : "Le
mal de vivre les a amenés à être plus vulnérables,
donc ils sont plus attirés par les scènes de violence."
Selon un pédopsychiatre de Saint-Denis, "la souffrance
psychique, quand elle peut se dire, n'a plus besoin de se gueuler...
Et la violence et les passages à l'acte ne sont plus nécessaires".
Voilà pourquoi les services de la prévention spécialisée
comptent sur ce travail en réseau. "Ces jeunes borderline,
en très grande souffrance, sont dans le quartier, dans
leurs familles, avec les copains. Nous ne sommes pas qualifiés,
admet une responsable, on a besoin de vous, les pédopsychiatres."
Autre inquiétude
: la crise des banlieues a également remis au goût
du jour la tentation de faire du dépistage très
précoce de la prévention. "Attention, à
propos des enfants qui ont des troubles du comportement, on va
nous demander d'évaluer des délinquants en puissance.
Nous allons être des experts qui vont étiqueter selon
des comportements formatés dès le berceau",
s'alarme un médecin. "On robotise la pensée
soignante, on demande de prévenir l'agressivité
des enfants", dénonce un autre, tract à la
main contre la "tentative de mainmise sécuritaire
sur les soins préventifs aux jeunes enfants".
Pour travailler
"correctement", le collectif du 93 réclame une
augmentation de 30 % des moyens en psychiatrie, soit la création
de 300 postes. Et pourquoi pas un "plan banlieue" qui,
à côté de l'école et de la lutte contre
les discriminations, s'élargirait à la santé
? En septembre 2004, à Clichy-sous-Bois, la ville d'où
est parti le feu qui a embrasé les banlieues, le centre
médico-psychologique, hébergé dans une barre
HLM, a fermé pour insalubrité. Six personnes y travaillaient,
dont deux psychiatres. Il devrait rouvrir l'an prochain.
" Nos
structures sont insuffisantes "
Cécile Prieur
Le Monde, jeudi 8 décembre 2005
Les états
généraux de la pédopsychiatrie en Seine-Saint-Denis
ont réuni, mardi 6 décembre, à Bobigny, l'ensemble
des praticiens publics et libéraux. Le docteur Roger Teboul,
médecin responsable de l'unité d'hospitalisation
Ado 93, à Montreuil, explique comment la pénurie
de moyens qui frappe la Seine-Saint-Denis affecte la qualité
des soins.
Quelle est
la situation de la pédopsychiatrie en Seine-Saint-Denis
?
La situation est assez catastrophique, ce département cumulant
un certain nombre de facteurs négatifs. Il faut savoir
qu'en quinze ans, la file active, c'est-à-dire le nombre
d'enfants vus par l'ensemble de nos services, a quasiment doublé.
Les moyens
n'ayant pas suivi, on assiste à une augmentation considérable
des files d'attente, avec des délais de trois à
six mois, voire d'un an dans certaines zones. Avec 17 000 enfants
suivis sur 150 000 consultations, on obtient une moyenne de 8,5
consultations par enfant et par an, ce qui n'est pas suffisant
pour un suivi de qualité.
Par ailleurs,
nos structures d'hospitalisation sont très insuffisantes.
Il n'y a que dix lits pour les adolescents et treize pour les
enfants dans tout le département ! A titre de comparaison,
Paris possède plusieurs centaines de lits. La capitale
accueille par ailleurs onze secteurs infanto-juvéniles
de psychiatrie, contre cinq en Seine-Saint-Denis, pour une population
d'enfants comparable. Pendant que nous manquons cruellement de
moyens, on ouvre à Paris une vitrine de la pédopsychiatrie,
la Maison des adolescents-Maison de Solenn, à l'hôpital
Cochin.
Comment remédier
à cette pénurie dans la prise en charge ?
Nous demandons un effort substantiel des pouvoirs publics, avec
une augmentation de 30 % de nos moyens, ce qui reviendrait à
pouvoir ouvrir deux nouveaux secteurs en Seine-Saint-Denis.
Nous sommes
implantés dans le tissu social de ce département
depuis des années et nous travaillons en réseau
avec les services sociaux, l'école et l'aide sociale à
l'enfance. Ce travail de lien, mené avec les enfants et
leurs familles, paie, nous pouvons en témoigner. Mais il
demande du temps, donc des moyens. Aujourd'hui, nous ne sommes
plus en mesure d'assurer une prise en charge correcte.
De quoi les
adolescents souffrent-ils ?
Quand un adolescent est hospitalisé dans notre unité,
c'est qu'un diagnostic psychiatrique a été posé,
et non parce qu'il traîne dans la rue le soir. Ce sont des
adolescents qui ont fait des tentatives de suicide, qui sont déprimés,
qui présentent des troubles du comportement alimentaire
ou une schizophrénie naissante. Ces troubles psychiques
sont souvent aggravés par les conditions sociales de leur
milieu de vie, très défavorisé. Nous ne les
voyons pas parce qu'ils font le bazar en classe ou parce qu'ils
ont des troubles du comportement, mais parce qu'ils présentent
une véritable souffrance psychique. Il est hors de question
de psychiatriser la misère sociale.
Comment analysez-vous
la flambée de violence qu'a connue la banlieue ?
Si je devais être très provocateur, je dirais : "C'est
nous qui leur avons demandé de foutre le feu, pour qu'on
ait enfin un peu plus de moyens." Si on en est là,
ce n'est ni la faute des familles ni celle du laxisme ambiant.
C'est parce qu'il n'y a plus de service public digne de ce nom
dans nos quartiers et que les moyens ne sont plus également
répartis sur le territoire. Bien sûr, derrière
les émeutes, il y a des mômes qui ne vont pas bien,
mais ce n'est pas pour cette raison qu'ils ont fait ça.
Nous avons
à nous poser des questions au niveau collectif. Il nous
faut un débat en dehors de l'état d'urgence. Où
est la République dans ces quartiers ? Où est cette
belle idée de l'intégration, aujourd'hui, dans ces
ghettos ? Je ne donnerai qu'un seul exemple : la violence a commencé
à Clichy-sous-Bois, là où un centre médico-psychologique
a fermé dans la cité, l'été dernier,
faute de conditions d'exercice décentes.
Un rapport
accablant sur les discriminations subies par les femmes issues de
l'immigration
Patrick Roger
Le Monde, jeudi 8 décembre 2005
Femmes et
issues de l'immigration : à double titre, elles se heurtent
au "plafond de verre", cette barrière invisible
des discriminations qui les empêche de prendre toute leur
place dans la société.
Le rapport
annuel de la délégation aux droits des femmes de
l'Assemblée nationale, présenté mercredi
7 décembre et intitulé "Agir pour les femmes
de l'immigration", met en exergue "l'enjeu pour la République"
que constitue l'amélioration de leur condition.
Comme le note
cette étude, dont le thème avait été
arrêté il y a un an, "l'intégration des
femmes immigrées et issues de l'immigration est une des
clés de la réussite de l'intégration de l'ensemble
des populations immigrées". Les récents événements
dans les banlieues "viennent malheureusement, a posteriori,
justifier la pertinence de ce choix", constate la présidente
de la délégation, Marie-Jo Zimmermann, députée
(UMP) de la Moselle.
Le document
s'écarte résolument de la tendance à la stigmatisation
des "fautes" de l'immigration qui a nourri le débat
politique à la suite des violences urbaines de la première
quinzaine de novembre. Il rappelle qu'"une des difficultés
principales dans la lutte pour l'amélioration de la situation
des femmes immigrées et issues de l'immigration réside
dans leur invisibilité, celles-ci n'étant pas représentées
dans les instances dirigeantes, les syndicats, les associations
et les partis".
Le rapport
dresse un bilan accablant tant des discriminations sociales et
professionnelles auxquelles elles sont soumises que des violences
dont elles sont victimes. En rappelant, en premier lieu, qu'"aujourd'hui
l'immigré est, de plus en plus, une immigrée"
: au 1er janvier 2004, sur les 4,5 millions d'immigrés
résidant en France métropolitaine, 50,3 % étaient
des femmes.
La précarité
qu'elles subissent sur le marché du travail n'en est que
plus évidente, même si elles représentent
à présent 41 % des actifs immigrés, contre
35 % en 1990. Leur insertion professionnelle, cependant, "s'apparente
à une course d'obstacles", note la délégation
: "La réussite scolaire n'est pas, pour les jeunes
filles issues de l'immigration, synonyme d'une bonne insertion
professionnelle." Le taux d'emploi pour les jeunes filles
originaires du Maghreb est ainsi de 65,8 %, contre 79,5 % pour
celles d'origine française. Sur les huit principales professions
exercées par les femmes immigrées, sept sont des
professions non qualifiées, contre trois pour les Françaises.
L'accès
au premier emploi se fait, dans la grande majorité des
cas, sous un statut précaire (intérim, contrat à
durée déterminée, vacations). Elles ne sont
en revanche que 8,8 % à être cadres. Environ 40 %
des femmes issues de l'immigration ayant une formation de l'enseignement
supérieur accèdent à l'emploi en temps partiel,
contre 22 % pour les Françaises d'origine.
"CHANTAGE AUX PAPIERS"
L'accumulation de ces difficultés se traduit par un découragement
de fait. "Constatant les difficultés d'insertion sur
le marché du travail de leurs aînées, qui,
elles, avaient beaucoup investi dans leur éducation, ces
jeunes filles semblent de moins en moins croire à une quelconque
ascension sociale par l'école, et paraissent même
capituler", s'inquiète le rapport.
L'insécurité
sociale et professionnelle se double d'"une infériorité
juridique aux conséquences parfois dramatiques". Le
rapport met en cause l'application du statut personnel établissant
que toute personne étrangère est soumise, en matière
d'état civil, de régime matrimonial, de filiation
ou de succession, à la loi du pays dont elle possède
la nationalité. "Les effets sont dramatiques en ce
qui concerne la répudiation et la polygamie", constate
la délégation, soulignant que "les femmes sont
l'objet d'un véritable chantage aux papiers". Le paradoxe
réside dans ce que les phénomènes de "ghettoïsation"
combinés à l'aggravation des difficultés
économiques aboutissent à "réinventer"
des traditions dites identitaires, parfois même au-delà
de ce qui se pratique dans les pays d'origine.
Ainsi la précarité
de la situation juridique des femmes issues de l'immigration les
expose-t-elle aux violences tant physiques que psychologiques,
dont elles ont d'autant plus de mal à s'affranchir qu'elles
craignent souvent de s'adresser aux autorités policières
ou judiciaires. Aussi la délégation juge-t-elle
prioritaire de conforter leur autonomie juridique en limitant
l'application du statut personnel.
"La
République ne remplit pas correctement ses devoirs"
Patrick Roger
Le Monde, jeudi 8 décembre 2005
Si la délégation
aux droits des femmes de l'Assemblée nationale juge "inacceptable
qu'être une jeune fille issue de l'immigration soit peu
ou prou un déterminisme" interdisant l'accès
à certaines filières, elle se refuse pour autant
à promouvoir "une discrimination positive fondée
sur l'appartenance ethnique".
Auditionnée
le 25 octobre, Nacira Guénif-Souilamas, maître de
conférences à l'université Paris-XIII, conteste
même l'idée d'égalité des chances.
Estimant qu' "il ne faut jamais compter sur la chance mais
sur la claire réalisation des droits", la sociologue
note qu' "il convient plutôt de s'attacher à
garantir l'égalité" de ces derniers. "L'égalité
des chances est une sorte de loto, ajoute-t-elle. Dans la société,
tout le monde tente sa chance et il est anormal que beaucoup de
joueurs ne gagnent jamais."
"Bien
sûr, les parcours de réussite existent. Bien sûr,
nombreuses sont les femmes et les filles immigrées et issues
de l'immigration qui tirent leur épingle du jeu, admet
le rapport. Mais force est de constater que la société
française, la République, même, ne remplissent
pas correctement leurs devoirs à l'égard de la majorité
de ces femmes."
Au cours de
ses auditions, la délégation a également
pu mesurer les conséquences de certaines dispositions législatives
récentes. Ainsi la loi de 2003 relative à la maîtrise
de l'immigration a-t-elle porté à deux ans la durée
de vie commune obligatoire avant l'obtention d'un titre de séjour.
"Ce faisant, le législateur n'a pas réprimé
les coupables, mais les victimes, ces jeunes femmes qui, n'en
pouvant plus de se faire torturer, finissent par s'enfuir de chez
elles. La rupture de la communauté de vie étant
alors constatée, la préfecture prend un arrêté
de reconduite à la frontière", explique Gaye
Patek, directrice de l'association Elele-Migrations et culture
en Turquie et membre du Haut Conseil à l'intégration.
La sociologue
a décrit les problèmes auxquels sont confrontées
les jeunes filles turques issues de l'immigration et mariées
de force : "Ce sont elles qui subissent les plus grandes
violences, parce qu'elles ne parlent pas français, parce
qu'elles n'ont pas le droit de sortir, parce qu'elles n'ont aucune
liberté, parce qu'elles n'ont pas de papiers ou seulement
des papiers provisoires. Il peut même arriver qu'un mari,
lassé de cette femme qui ne lui convient pas, écrive
lui-même au préfet pour dire qu'il s'agissait en
fait d'un mariage qui lui a été imposé. Le
résultat ne se fait pas attendre : "ordre de quitter
le territoire."
L'économie
parallèle : l'autre ascenseur social
Xavier Frison
Politis, jeudi 8 décembre 2005
Des travailleurs
sociaux et des chercheurs ont mené une étude sur
l'économie parallèle dans certains quartiers marseillais.
On y voit comment les trafics peuvent devenir, faute d'alternatives
efficaces, un tremplin vers l'intégration.
Leur truc
à eux, c'est le " business ". Mécanique
au noir, commerce souterrain de prêt-à-porter et
surtout trafic de drogue... Certains jeunes des quartiers populaires
ont fait de l'économie parallèle leur planche de
salut. Devant l'ampleur du phénomène et les questions
qu'il pose, un groupe de professionnels du travail social des
XIIIe et XIVe arrondissements de Marseille s'est constitué
autour de cette problématique en octobre 2001.
Composée
d'éducateurs, d'animateurs de centres sociaux et de sociologues
fédérés par l'Association départementale
pour le développement des actions de prévention
(Addap 13), la cellule de travail a voulu tenter de comprendre
pourquoi ces jeunes s'engagent dans les réseaux de "
l'économie de la débrouille " (1). Avec pour
fil d'Ariane la volonté de se détacher des idées
reçues et des raccourcis comme le mythe de l'argent facile.
Car la dimension économique n'est pas la seule facette
des trafics en tout genre, loin s'en faut : " Les réseaux
d'économie parallèle permettent de valoriser une
position sociale. C'est un lieu de transformation de la honte
et de l'humiliation subie à l'école en fierté
", précise Pierre Roche, sociologue au Centre d'études
et de recherche sur les qualifications (Céreq) et coordinateur
de l'étude. Public éminemment concerné par
ces travaux, les éducateurs de terrain, tiraillés
entre leur obligation de rappeler la loi et un cadre d'intervention
baignant dans l'illégalité, y trouvent par ailleurs
des pistes pour adapter leurs pratiques à un contexte particulier.
Premier enseignement,
ces jeunes apparaissent à la fois comme " exclus "
de la société et " trop intégrés
". Sans cesse confrontés à des phénomènes
de rejet dans leur vie quotidienne, les jeunes versés dans
le trafic ont en revanche " fortement intériorisé
les normes et valeurs de la société consumériste
et, au-delà, de l'idéologie néolibérale
". Exclus de droits élémentaires comme le travail,
le logement, l'accès à certains endroits - boîtes
de nuit, quartiers chics -, ils sont marqués par ces expériences
de rejets successifs. " Certains sociologues pensent en terme
d'exclusion-intégration, mais la souffrance prend sa source
dans le trop et le pas assez ", confirme Pierre Roche.
Attention
cependant à ne pas tomber dans le misérabilisme,
" gros péché de la sociologie ", et à
se contenter d'observer avec commisération celui qui appartient
à une classe sociale inférieure. " C'est pourtant
encore une vision dominante dans les dispositifs d'insertion,
qu'il faut battre en brèche ", insiste le sociologue,
pour qui le petit monde de la débrouille est entré
dans une phase de " résistance conformiste "
: les individus " résistent à la précarisation,
à la paupérisation, mais trouvent leur moteur dans
les valeurs dominantes de la société libérale
". Une ambivalence qui se traduit par l'importance démesurée
des marques commerciales et la valeur de l'immédiateté
- le " tout, tout de suite " -, qui côtoient des
formes de solidarité très fortes. La société
" légale " et sa constante injonction à
consommer sont donc en partie responsables du développement
de l'économie " illégale " : " En
terme de prévention, il faut lutter contre ce néolibéralisme
et ses valeurs, intériorisées ici comme ailleurs
", prévient Pierre Roche.
Lire la suite dans Politis n° 879
Addap 13,
2, bd Gustave-Ganay, 13009 Marseille, 04 91 71 80 00, site : www.addap.asso.fr
L'association prend en charge des jeunes âgés de
13 à 25 ans dans 19 villes des Bouches-du-Rhône.
(1) La Proximité
à l'épreuve de la débrouille, juin 2005,
autoédité, 102 p. Disponible contre frais d'envoi
auprès de l'Addap 13.
"La
France a peur de ses enfants"
Jacky DURAND
Libération, mardi 06 décembre 2005
Amar Henni,
43 ans, est éducateur en banlieue depuis vingt ans. Quand
le projet de cette chronique est né, il y a un an, il était
directeur du service jeunesse de Grigny. Aujourd'hui, Amar Henni
forme des travailleurs sociaux au Centre de formation Essonne.
Sans lui, "Cité dans le texte" dont c'est la
dernière parution aujourd'hui, n'aurait pas existé.
"Les
jeunes des cités n'ont pas de projet politique. C'est ça
le malheur, c'est ça le drame. Il faudrait que nous, c'est-à-dire
ceux qui sont un peu plus dans l'action, on aille les chercher
et qu'on leur donne les outils de la politique, de la construction,
de l'action politique. Si on les laisse là où ils
sont, c'est un échec total. Aujourd'hui, toutes les forces
de gauche, les forces sociales, les hommes et les femmes de progrès,
doivent aller vers cette jeunesse et ne pas les opposer les uns
aux autres. On doit construire une unité qui permette de
dire "on n'en veut pas de ce monde-là, ce n'est pas
possible, soyons vigilants".
Il y a des
problèmes, je ne dis pas qu'il n'y a pas un problème
de la polygamie. Mais les problèmes doivent être
traités pour ce qu'ils sont, pas pour ce qu'ils ne sont
pas. Si on veut parler de la polygamie, parlons de la polygamie
; si on veut parler de la loi, parlons de la loi ; si on veut
parler du chômage, parlons du chômage. Mais ne faisons
pas un amalgame en disant que tous les maux doivent être
portés par ce que l'on appelle la banlieue. C'est honteux
de faire ça. Et puis on oublie l'essentiel : l'existence
de ces gamins et de leurs familles. Aujourd'hui on fait porter
les maux aussi sur les familles.
Sur la banlieue,
on veut y cristalliser tous les maux et on veut faire porter l'échec
d'une société à la banlieue et à ses
habitants, donc à une majorité de gens qui ne vivent
pas dans l'opulence ni dans l'argent. On a voulu aussi faire porter
l'échec à l'immigration. Aujourd'hui, ça
c'est quelque chose qui est intégré dans l'esprit
des gens, qu'on le veuille ou pas. Et même dans l'esprit
de nombreux intellectuels. Ce qui me dérange à fond,
je pense à Finkielkraut, à d'autres. Ils ont intégré
cette idée de la banlieue. Maintenant, on est passé
à une étape supérieure, celle de l'ordre
sécuritaire partout, chacun sa police municipale, il faut
encore plus de police, on punit. Ma question c'est: si on accepte
sans résistance cette étape, qu'est-ce qu'il y aura
après ?
Aujourd'hui
la France, elle me parle et elle me dit qu'elle est raciste. Sans
la culpabilité. Avant on ne voulait pas de Le Pen, on l'avait
identifié comme étant quelqu'un de raciste, de discriminant
et de méchant. Tandis qu'aujourd'hui Sarkozy il serait
l'homme sauveur. En réalité, on se donne les moyens
de se dédouaner, de se déculpabiliser en votant
Sarkozy mais il tient exactement les mêmes propos. Il est
dans les mêmes logiques, les mêmes démarches,
si ce n'est en pire. On se dit qu'on n'est pas coupable parce
qu'on n'est pas Front national mais ce n'est pas l'homme qui incarne
le Front national mais les idées qu'il défend. On
glisse vers quelque chose qui est extrêmement dangereux.
Je ne comprends
pas qu'à un moment donné il n'y ait pas plus de
résistance ; qu'il n'y ait pas de résistance intellectuelle
; qu'il n'y ait pas de résistance politique. Comment se
fait-il qu'aujourd'hui il n'y ait pas de résistance, ou
si peu en réalité? Il faut trouver le moyen pour
aller parler à tous ces jeunes de ces quartiers populaires
et ne pas les opposer les uns les autres. Aller parler à
tous les habitants et monter un vrai rapport de force pour montrer
qu'on ne peut pas se laisser parler comme ça et qu'on ne
peut pas se laisser traiter comme ça. Parce qu'en plus
il (Sarkozy, ndlr) ment sur toute la ligne, il triche sur toute
la ligne. Il va dans un quartier, il met le feu et après
il dit "j'ai su l'éteindre". Il a éteint
quoi ? Il a éteint la merde qu'il a mise ? Moi, je ne comprends
pas qu'on ne puisse pas voir ce qu'il met en oeuvre, et ma mère,
si elle était de ce monde, elle dirait: "Pauvre France,
qu'as-tu fait de tes enfants ?" Quand tu vois une société
qui, aujourd'hui, a peur de ses enfants, parce que c'est ça
aujourd'hui, on parle de la loi de 1945 (sur le statut des mineurs,
ndlr), la France a peur de ses enfants, elle a peur de sa presse
parce que quand tu vois que la presse elle laisse parler un seul
homme et qu'on ne donne pas les moyens de s'opposer à ça,
la question de la démocratie, elle est posée. Quand
tu vois tout ça, vers où on dérive ? Vers
où on va ? Qu'est-ce qu'on construit là ?"
Les "racailles
de France" affichent leur colère
Mustapha Kessous
Le Monde, samedi 10 décembre 2005
De loin, cela
pourrait s'apparenter à une plaisanterie. Ce n'en est pas
une. Depuis le début de la semaine, des "plaques commémoratives"
inédites fleurissent sur les murs de Paris. Le contenu
n'est pas anodin. Les auteurs sont culottés. Florilège
: "A la mémoire des grands-parents de la racaille
venus défendre la France chaque fois qu'elle était
en guerre. (...) En avril 1917, ils étaient 170 000 à
se battre aux côtés des Français. Leurs enfants
et petits-enfants méritent la patrie." Ou encore :
"Hommage aux centaines de milliers d'immigrants venus construire
et reconstruire une France qui maintient depuis toujours leurs
enfants et petits-enfants au ban de sa société.
A quand une loi sur le rôle positif de l'immigration ?"
Au total, dix messages différents, signés : "Les
racailles de France".
Lundi 5 décembre, à 17 h 31, "Les racailles
de France" annoncent dans un communiqué de presse
solennel qu'ils viennent de déposer "300 plaques commémoratives
dans Paris en l'honneur de leurs parents et de leurs grands-parents,
qui ont tout donné pour une France qui n'a aucune considération
ou presque pour leurs petits-enfants". Le Monde a pu rencontrer
quatre membres du noyau dur de ce "groupuscule". Ils
souhaitent garder l'anonymat.
Agée
de 23 ans, en maîtrise de psychologie, cheveux longs bouclés,
sourire aussi immuable que sa "rage contre la France de Sarko",
Nadia est "le cerveau" des "racailles de France".
"Il y a 11 filles sur les 16 membres du groupe", dit-elle
fièrement. "On a tendance à croire que les
filles subissent trop de choses dans les cités. Mais nous
sommes solidaires des garçons qui ont mené une lutte
dans les banlieues", explique Samantha, 23 ans, technicienne
de laboratoire. "Nous sommes une bande de potes du 92, 93,
94, tous issus de pays colonisés", explique Nadia
avant d'égrener les origines des garçons, "basanés,
Noirs, Vietnamiens". Les filles ont toutes le même
profil : bac + 3 minimum, des parents algériens ouvriers
et un "ras-la-casquette Lacoste" de la discrimination.
"En 1968, on n'a pas mis les jeunes en prison car ils étaient
les enfants de la bourgeoisie. Nous oui, car nous sommes les enfants
de personne", assure la responsable du groupe.
Medhi, 29
ans, l'un des cinq garçons du groupe, le plus révolté,
travaillant dans l'événementiel, un diamant à
l'oreille gauche, enchaîne : "On va acheter une flûte
à Chirac. Je n'oublierai jamais ses mots : "le bruit
et l'odeur". Il peut toujours déclarer après
que nous sommes les enfants de la République."
Samantha,
plus timide, affirme : "Nous voulons continuer la lutte mais
d'une manière plus constructive et intelligente. Après
le feu, les mots, avec humour, mais un humour désespéré."
Medhi acquiesce et atteste : "Généralement
quand les jeunes se regroupent, c'est pour vendre du shit, braquer
ou voler. Nous, notre démarche est pédagogique."
"La France nous méprise. Quand elle avait besoin de
nous pour se défendre contre l'Allemagne, nous faisions
partie de la solution. Quelques générations plus
tard, nous sommes le problème", enrage Nadia. Elle
poursuit : "Ce rappel historique de la France coloniale est
important. Dire que des milliers d'Africains sont morts pour la
France et qu'aujourd'hui elle ghettoïse ses enfants : c'est
honteux ! L'immigration, ce n'est pas un Yo-Yo !"
Dans la nuit
du 4 au 5 décembre donc, de 23 heures à 5 heures
du matin, les 16 "racailles de France", embarquées
dans huit voitures, carte de Paris en poche, armés de rouleaux
de ruban adhésif double face payés 50 euros, ont
placardé "stratégiquement" leurs "plaques
commémoratives" de papier imprimées en format
A3, notamment sur les murs de l'AFP, du Figaro, de Libération,
du Monde, de l'UMP, sur des Abribus et dans le métro à
Nation, Bastille, République...
"Faut
pas oublier que c'est l'état d'urgence. On a eu peur de
se faire arrêter surtout devant l'UMP. On s'était
préparés à aller en garde à vue",
confesse Nadia mais, "c'était important de montrer
le contraste entre les héros et la racaille".
Avec Villepin, on apprend moins, mais on est apprenti
Le Conseil supérieur de l'éducation devrait rendre
aujourd'hui un avis négatif sur un projet de loi qui enterre
la scolarité obligatoire jusqu'à 16 ans et le collège
unique.
Emmanuel DAVIDENKOFF
Libération, jeudi 08 décembre 2005
Rarement politique
éducative aura été aussi confuse. En témoigne
l'exégèse que livre l'Education nationale des articles
du projet de loi sur "l'égalité des chances"
consacrés à l'apprentissage à 14 ans, qui
sont soumis aujourd'hui pour avis au Conseil supérieur
de l'éducation.
Le texte supprime
d'abord, de facto, l'obligation scolaire jusqu'à 16 ans
puisqu'il généralise la possibilité de signer
un contrat d'apprentissage (donc un contrat de travail) dès
l'âge de 15 ans. Il précise néanmoins que
les jeunes "doivent pouvoir, à tout moment, s'ils
ont le sentiment de faire fausse route, réintégrer
un établissement scolaire". Explication de Dominique
de Villepin, lors de la présentation du projet de loi :
"Il s'agit, sans remettre en cause l'obligation de scolarité
jusqu'à 16 ans - qui est un droit -, de donner la possibilité
à des jeunes qui ne s'épanouissent pas à
l'école de s'engager dans des parcours différents."
Le glissement est subtil mais explicite : aller à l'école
jusqu'à 16 ans devient un "droit", non plus un
"devoir" comme c'était le cas depuis 1959. L'Association
des régions de France, parmi d'autres, l'a relevé,
exprimant son "opposition à cette idée de l'apprentissage
à 14 ou 15 ans qui remet en cause le principe de la scolarité
obligatoire à 16 ans". La France rejoint ainsi les
quelques pays européens qui n'imposent pas d'obligation
scolaire jusqu'à 16 ans : Serbie et Autriche (14 ans),
Macédoine, Grèce et Portugal (15 ans). Et va à
contre-courant des recommandations des organisations internationales
(Commission européenne ou OCDE), comme de la tendance générale
à l'allongement des études dans les pays développés
(aux Etats-Unis, une vingtaine d'Etats poussent jusqu'à
18 ans).
Déroute.
Ce faisant, cette mesure enterre aussi le principe du "collège
unique" dont la loi Fillon, qui vient pourtant d'être
votée par la même majorité, prévoyait
le maintien. Et annonce la probable déroute du Haut Conseil
de l'éducation, que la même loi a institué
afin d'élaborer le "socle commun de connaissances"
que tout élève devra maîtriser à l'issue
de la scolarité obligatoire. Le texte sur l'apprentissage
à 14 ans et les explications de Villepin comme de Robien,
le ministre de l'Education, sont clairs : l'entrée précoce
en apprentissage ne dispensera pas de l'acquisition du "socle"
(elle sera "absolument obligatoire", dit Villepin).
Dès lors, concède un haut responsable du ministère,
ledit socle "ne pourra pas, à l'évidence, fixer
les mêmes exigences académiques que l'actuel brevet
des collèges", terme théorique de la scolarité
obligatoire aujourd'hui. Et pour cause : annoncé par le
Premier ministre le 7 novembre, au paroxysme de la crise dans
les banlieues, l'apprentissage à 14 ans cible explicitement
"les 15 000 jeunes déscolarisés et les 150
000 autres sortants sans qualification du système".
Pour autant, poursuit ce même cadre du ministère,
"on ne pourra pas s'en tenir au "lire, écrire,
compter"". Résultat : le Haut Conseil de l'éducation
est implicitement prié de mitonner un socle à géométrie
variable, sorte de "Smic culturel" accessible à
90 % des élèves dans la vraie vie, mais aux contours
suffisamment flous pour que les défenseurs de hautes exigences
en termes de niveau y trouvent leur compte. Ce Haut Conseil étant
indépendant, il pourra aussi n'en faire qu'à sa
tête : la loi renvoie de toute façon le choix définitif
au ministre, qui fera ce que bon lui semble des propositions des
sages.
"Définitivement
compromis". Le Conseil supérieur de l'éducation,
dont l'avis est également consultatif, devrait aujourd'hui
voter contre ce texte. Il est composé d'organisations d'enseignants,
de parents ou d'élèves, qui ont déjà
dit tout le mal qu'elles en pensaient. "Les mesures proposées
ne répondront en rien à la discrimination dont sont
victimes nos élèves. Au contraire, elles vont l'aggraver
par l'exclusion du système éducatif des élèves
les plus en difficulté" (Snes Créteil). "Si
une pédagogie de l'alternance peut être utilisée,
elle doit se faire en collège, afin de permettre le vivre
ensemble et de garantir à chacun l'acquisition du socle
commun de connaissances" (CFDT). "L'apprentissage à
14 ans ne résoudra pas l'échec scolaire, car c'est
au contraire une forme d'exclusion prématurée et
précipitée" (Union nationale lycéenne).
"[Villepin] a définitivement compromis la perspective
d'un collège pour tous" (FCPE). Seul le Snalc-CSEN,
classé à droite, s'est réjoui d'"une
mesure de bon sens".
Mêmes
clivages, côté politique. La gauche, très
remontée, évoque "une vieille idée de
la bourgeoise de droite coupée de la réalité
du monde" (Jack Lang), "une régression éducative
sans précédent" (Jean-Luc Mélenchon),
un "renoncement coupable à transformer l'école
afin qu'elle permette à tous d'acquérir une culture
commune et une qualification reconnue" (PCF). La droite se
défend : Patrick Ollier (UMP), président de la Commission
des affaires économiques de l'Assemblée nationale,
a d'ailleurs compris que l'école n'était plus obligatoire
jusqu'à 16 ans, puisqu'il s'est félicité
d'une mesure qui rompt avec "le dogme de vouloir maintenir
une scolarité fictive jusqu'à 16 ans qui est porteur
d'exclusion et d'échec scolaire". Tandis que Marine
Le Pen (FN) a rappelé que l'instauration de l'apprentissage
à 14 ans était une "proposition phare de la
campagne du Front national aux dernières élections
régionales de 2004".
Aux orties.
Pour autant, le gouvernement conserve le sentiment d'être
massivement soutenu par l'opinion. Un sondage du Parisien affichait
voici trois semaines plus de 80 % d'adhésion au projet,
contredisant une enquête menée en 2003 par le ministère
des Finances dans laquelle une majorité de parents et de
jeunes décrivaient l'apprentissage comme "la voie
de l'échec scolaire", débouchant sur des choix
professionnels "limités à des métiers
manuels, pénibles, peu rémunérés et
socialement dépréciés". L'esprit - à
défaut de la lettre - de la loi Fillon sera jeté
aux orties, et avec lui un processus qui aura mobilisé
l'Education nationale et la majorité pendant près
de deux ans (grand débat + rédaction et vote de
la loi + un mouvement lycéen contre la loi). Donnant quelque
vraisemblance à la saillie de Patrick Gonthier, patron
de l'Unsa Education : "Le Premier ministre découvre
aujourd'hui l'éducation, mais il semble que son propos
soit plus politique qu'éducatif, destiné à
une reprise en main dans son propre camp, entre l'inexistence
de son ministre de l'Education nationale et l'interventionnisme
du ministre de l'Intérieur."
L'efficacité des ZEP en question
Martine Laronche
Le Monde, samedi 10 décembre 2005
ÉLÈVES.
21,4 % de collégiens et environ 18 % d'écoliers
sont concernés par l'éducation prioritaire (ZEP
et REP), contre respectivement 10 % et 8,3 % dans les ZEP en 1982.
ZEP.
Les zones d'éducation prioritaire visent à "obtenir
une amélioration significative des résultats scolaires
des élèves, notamment des plus défavorisés".
REP.
Les réseaux d'éducation prioritaires doivent permettre
aux établissements qui y participent de "mutualiser
leurs ressources pédagogiques et éducatives".
C'est la réouverture
d'un chantier à haut risque qu'a annoncée, jeudi
1er décembre, le premier ministre, avec la relance des
zones d'éducation prioritaires (ZEP). Coupant court aux
déclarations du ministre de l'intérieur, Nicolas
Sarkozy, qui avait estimé qu'il fallait "déposer
le bilan des ZEP", Dominique de Villepin a estimé
qu'il fallait "les renforcer". Le gouvernement y voit
un moyen de favoriser l'égalité des chances, au
lendemain de la crise des banlieues.
Le ministre
de l'éducation nationale, Gilles de Robien, doit, d'ici
à la mi-décembre, présenter un plan pour
la rentrée 2006. Le premier ministre lui a fixé
sa feuille de route : "Concentrer les moyens sur les établissements
où les difficultés sont les plus lourdes."
Au fil des
réformes et des gouvernements, les établissements
classés en ZEP se sont multipliés, entraînant
une dilution des moyens et une perte d'efficacité. Lancée
par la gauche en juillet 1981, cette politique de "discrimination
positive" mise en oeuvre par Alain Savary, alors ministre
de l'éducation nationale, entendait lutter contre l'échec
scolaire et "faire plus pour ceux qui ont moins".
Dès
la rentrée 1982, écoles, collèges et lycées
professionnels les plus en difficulté reçoivent
des moyens pédagogiques supplémentaires et bénéficient
d'une baisse du nombre d'élèves par classe. A charge
pour eux, avec leurs partenaires, collectivités locales,
associations et services sociaux, "d'aider les jeunes à
passer de l'échec à l'espoir".
SIGNES D'ESSOUFFLEMENT
A l'époque,
le travail de repérage des établissements prend
en compte les caractéristiques scolaires des établissements
(taux de préscolarisation, retard en 5e, taux d'accès
en classe de 3e générale), mais aussi des données
économiques, démographiques, sociales et culturelles
(taux de chômage, qualité de l'habitat, niveau de
formation de la population du quartier, etc.).
Très
vite, les ZEP montrent des signes d'essoufflement. Elles n'apportent
pas les résultats escomptés. En 1984, Jean-Pierre
Chevènement, installé rue de Grenelle, plaide pour
un recentrage sur les apprentissages fondamentaux en ZEP. En 1990,
Lionel Jospin, devenu ministre de l'éducation nationale,
se lance dans une réforme d'ampleur. Elle prévoit
la création, dans chaque ZEP, d'un poste de coordonnateur
et revalorise le métier d'enseignant dans ces zones difficiles
avec la création d'une "indemnité de sujétion
spéciale". Le nombre de ZEP est passé de 362
en 1982 à plus de 500.
En 1997, Ségolène
Royal, ministre déléguée à l'enseignement
scolaire, remet l'ouvrage sur le métier. Elle se fonde
sur le diagnostic de deux inspecteurs généraux,
Catherine Moisan et Jacky Simon, qui préconisent un ajustement
de la carte, davantage d'évaluation et de pilotage, ainsi
qu'un recentrage des contenus d'enseignement. Des assises nationales
se tiennent à Rouen, en juin 1998. A cette occasion, Lionel
Jospin, devenu premier ministre, insiste sur la nécessité
de revoir leur implantation, déplorant que 39 % des collégiens
de la Nièvre soient en ZEP, contre 19 % en Seine-Saint-Denis.
"C'est une question qui doit être réglée
pour la rentrée 1999", tranche-t-il.
C'est sans
compter avec les résistances des parents d'élèves,
des élus locaux et des enseignants, inquiets à l'idée
de perdre le label et les moyens pédagogiques et - pour
les enseignants - les indemnités qui vont avec. Le nombre
de ZEP passe de 558 en 1997 à 670 en 1999. Sont, en outre,
créés des réseaux d'éducation prioritaire,
les REP, sorte de catégorie intermédiaire entre
ZEP et non-ZEP.
"UN VRAI PILOTAGE"
Aujourd'hui,
on compte 911 REP et ZEP (707), qui rassemblent près d'un
écolier ou collégien sur cinq. Selon le ministère
de l'éducation, les établissements concernés
reçoivent en moyenne 10 % de postes d'enseignant et de
crédits pédagogiques supplémentaires, et
bénéficient d'environ deux élèves
en moins par classe. Mais les résultats scolaires y restent
faibles. A la fin du collège, plus d'un quart des élèves
de ZEP ne maîtrisent pas ou maîtrisent mal les compétences
générales requises par les programmes (contre 15
% des élèves hors ZEP). En septembre, une étude
publiée par l'Insee sur la période 1982-1992 indiquait
que les ZEP n'avaient eu aucun impact sur la réussite des
élèves.
Faut-il, pour
autant, "déposer le bilan" ? Les experts affirment
qu'elles ont évité que les élèves
les plus en difficulté s'enfoncent davantage et que les
écarts se creusent, alors que les conditions sociales et
scolaires se dégradaient.
L'allégement
de la carte apparaît - une fois de plus - comme la solution
pour sortir de l'impasse. "Il faut arrêter le saupoudrage
des moyens et mettre le paquet sur les 5 % d'élèves
les plus en difficulté", préconise le président
de l'Observatoire des zones prioritaires (OZT), Nicolas Renard,
principal du collège André-Malraux, dans la ZEP
d'Asnières (Hauts-de-Seine). "Il faut mettre en oeuvre
un vrai pilotage, poursuit-il. Cela ne peut pas fonctionner si
chaque ZEP est laissée face à elle-même, comme
c'est le cas depuis quatre ans."
Réduire
le nombre de zones permettrait, en concentrant les moyens, de
diminuer de manière plus significative les effectifs des
classes. "Pour être efficace, il faudrait ramener le
nombre des élèves de ZEP à 18 par classe",
estime l'économiste Thomas Piketty, directeur d'étude
à l'Ecole des hautes études en sciences sociales
(EHESS). Dans une étude récente, il montre l'impact
positif sur les résultats scolaires d'une telle mesure
en CE1. Prochainement, le chercheur devrait publier une nouvelle
étude concernant, cette fois, le collège. "Il
semblerait que les effets de diminution des classes y soient moins
forts, explique-t-il. Dans ce cas, ce serait donc au niveau de
l'école primaire qu'il faudrait concentrer les efforts."
Le gouvernement
parviendra-t-il à mener à bien ce chantier ? "On
essaie de voir comment la révision de la carte pourrait
être mise en uvre le moins brutalement possible",
explique-t-on dans l'entourage de Gilles de Robien. Les tentatives
précédentes montrent la difficulté de l'exercice.
Des enseignants débutants et un turn-over important
Catherine Rollot
Le Monde, samedi 10 décembre 2005
Un enseignant sur cinq exerce en ZEP. Parfois par idéal
mais plus souvent par le "hasard" des affectations,
ces professeurs atterrissent là sans y être vraiment
préparés. A l'enthousiasme des débuts succède
souvent le découragement et l'envie de fuir un environnement
de travail difficile. Pour "valoriser l'enseignement en ZEP"
et "créer des équipes pédagogiques stables",
Dominique de Villepin a annoncé qu'il travaillait sur "la
réforme de la formation des enseignants de ZEP" et
sur de "meilleures conditions de rémunération
et de carrière".
Les avantages
indemnitaires, statutaires et les coups de pouce à la mutation
existent déjà. Depuis 1991, les enseignants de ZEP
perçoivent une "indemnité de sujétion
spéciale" (ISS) de 1 097,04 euros par an. Ils peuvent
aussi prétendre à l'"avantage spécifique
d'ancienneté" (ASA), qui leur permet de bénéficier
d'une bonification prise en compte dans leur avancement. Pour
enrayer le turn-over, l'éducation nationale a aussi mis
en place, en novembre 2004, un nouveau dispositif dit des "affectations
à caractère prioritaire justifiant une valorisation"
(APV), en remplacement d'une accumulation de dispositifs complexes.
Ainsi, cinq ou huit ans de présence en ZEP donnent droit
à un bonus qui fait gagner, selon les disciplines, entre
dix ans et quinze ans de mobilité. "Le moment venu,
l'enseignant est quasiment assuré de rejoindre l'académie,
et même, ultérieurement, le poste de son choix",
assure-t-on au ministère.
"QUOTIDIEN HARASSANT"
Toutefois, malgré ses efforts, le ministère n'a
pas vraiment réussi à inciter les enseignants les
plus expérimentés à s'engager dans les établissements
difficiles, ni à y stabiliser les équipes pédagogiques.
Les professeurs y sont en moyenne plus jeunes et moins "anciens".
Dans les collèges ZEP, à la rentrée 2004,
25 % d'entre eux avaient moins de 30 ans, 34 % étaient
présents dans l'établissement depuis moins de deux
ans contre respectivement 15 % et 29 % dans les établissements
hors zone. Pour Jean-Luc Villeneuve, secrétaire général
du SGEN-CFDT, "les professeurs en ZEP réclament surtout
du temps et un meilleur accompagnement sur le terrain". Deux
aspects sur lesquels les ZEP accusent du retard.
Si les effectifs des classes sont légèrement plus
faibles en ZEP (21 élèves au lieu de 23, en collège),
cette réduction est jugée insuffisante par beaucoup
d'enseignants. "Le quotidien est harassant, explique une
professeure d'histoire- géographie dans un collège
de Seine-Saint-Denis. Même si nous avons moins d'élèves,
nous n'avons vraiment pas l'impression d'être des privilégiés.
L'allégement des classes ne compense pas le surcroît
d'énergie qu'elles demandent." L'insuffisance de la
préparation au terrain est aussi souvent évoquée.
Patrick Saramon,
chercheur associé au Centre d'étude des rationalités
et des savoirs (CERS) de l'université de Toulouse, a travaillé
sur l'image des ZEP chez les étudiants de trois IUFM. "J'ai
constaté une méconnaissance du travail en ZEP. Au
cours de leur formation initiale, beaucoup d'étudiants
n'en entendent parler que théoriquement", souligne
le chercheur.
Quelques IUFM,
dont celui de Créteil, ont développé des
formations spécifiques. "Nos 800 étudiants
ont toutes les chances de se voir affectés dans un établissement
en ZEP. Nous préférons les y préparer et
qu'ils aient un choc en formation plutôt qu'en situation",
résume Jean-Louis Auduc, directeur adjoint de l'IUFM de
Créteil. Depuis douze ans, cet institut propose ainsi des
cours sur les "décrocheurs" scolaires, les problèmes
des adolescents de banlieue, ou encore les notions d'autorité
et de sanctions. Parallèlement, les étudiants multiplient
les stages en ZEP - souvent accompagnés par un tuteur.
L'IUFM de
Créteil développe aussi depuis quatre ans un "dispositif
d'accompagnement dans le métier" pour les jeunes enseignants
nommés dans l'académie. "Chaque année,
2 500 professeurs arrivent. La plupart n'ont aucune expérience
de l'enseignement en ZEP. L'idéal serait qu'avant leur
première affectation, tous les nouveaux puissent profiter
de ce programme", conclut M. Auduc.
L'utopie
manquée des cités-dortoirs
Grégoire Allix
Le Monde, mardi 6 décembre 2005
Coupables,
complices, innocents ? Les architectes sont souvent cités
au procès des grands ensembles, relancé par les
violences urbaines de ces dernières semaines. Le chef d'inculpation
: avoir accouché d'un cadre de vie aujourd'hui rejeté
et dégradé, sans qu'on sache toujours si l'objet
du délit réside dans le matériau (le "béton
criminogène") ou la forme ("les barres et les
tours inhumaines").
Les grands
ensembles : 1,2 million de logements dans 300 cités, construits
à toute allure entre 1953 et 1973 pour accueillir dans
des conditions de confort inédites la population qui s'entasse
dans les bidonvilles, les rapatriés d'Algérie et
la main-d'uvre immigrée. Partout en France, des chemins
de grues élèvent, en rase campagne, des kilomètres
de panneaux préfabriqués sur des dalles en béton.
L'Etat et son bras armé, la Caisse des dépôts
et consignations, mobilisent le gratin de l'architecture moderne
(Jean Dubuisson, Marcel Lods, Jacques Henri-Labourdette, Bernard
Zehrfuss, Raymond Lopez...), qui peut donner libre cours à
son appétit de rupture et à son goût des formes
dépouillées. Leur bréviaire : la Charte d'Athènes,
élaborée en 1933 lors du Congrès international
d'architecture moderne et publiée en 1943 par Le Corbusier.
Ses grands principes : construire loin des villes anciennes des
cités radieuses faites de "machines à habiter"
dans des barres et des tours espacées et ensoleillées,
entourées de nature, reliées par des voies rapides
à des quartiers réservés au travail et à
d'autres dédiés aux loisirs. Ce modèle utopique
forme, pour certains, le premier élément de l'acte
d'accusation, par sa négation de la ville modelée
par ses rues et par ses places, mêlant logement, commerces
et bureaux. "Au lieu de concevoir des villes porteuses d'une
continuité, les grands ensembles créent un événement
idéal où l'espace est généré
par l'empilement de cellules, dénonce depuis longtemps
l'architecte Roland Castro, animateur du groupe Banlieue 89 dans
les années 1980. Les immeubles n'ont aucun rapport avec
la rue, la cité vit sur elle-même, loin de tout.
La mixité ne s'obtient que si les lieux donnent aux gens
l'envie d'y vivre et l'occasion de s'y rendre." Grand Prix
de Rome, figure majeure de l'architecture française après-guerre,
Jean Dubuisson est l'auteur de plusieurs grands ensembles. "Je
ne dis pas que ce qu'on a fait est tout à fait ce qu'il
fallait faire, juge-t-il aujourd'hui, à 91 ans. Mais ce
n'est pas la forme de barres ou de tours qui fait que c'est inhabitable.
Le problème, c'est l'urbanisme. On a eu tort de construire
ces zones loin des centres-villes. Les gens se sont sentis exclus."
D'autant plus que les transports en commun ont souvent tardé
ou échoué à relier ces quartiers entre eux
ou aux centres-villes. "Je suis malheureux de ce qui se passe,
confie Jean Dubuisson. La Charte d'Athènes, ce sont des
principes très généraux. Il ne fallait pas
les appliquer de façon brutale. Une ville est faite de
quartiers dont la personnalité attire des habitants. Le
problème, c'est que les grands ensembles concentrent des
gens qui n'ont pas choisi d'y vivre." La spécialisation
des fonctions, théorisée par le mouvement moderne,
a aggravé le malaise en créant des cités-dortoirs,
faute de commerces et d'entreprises. "Le zoning est une connerie.
Il faut du travail dans la ville. La vraie mixité, c'est
celle des fonctions, qui entraîne la mixité sociale",
estime Paul Chemetov. Au vice de forme originel s'ajoute un élément
à charge : la piètre qualité architecturale
et urbaine de ces cités, qui ressemblent plus à
des cages à lapins au milieu de champs de luzerne qu'aux
cités radieuses décrites par Le Corbusier. "Les
grands ensembles étaient, pour beaucoup d'architectes,
des opérations purement techniques, qui leur permettaient
de vivre comme des nababs, regrette Paul Chemetov, qui totalise
quelque 7 000 logements sociaux (mais jamais plus de 300 à
la fois). Les architectes des grands ensembles n'auraient jamais
eu l'idée d'y vivre eux-mêmes. Les grandes agences
ne prenaient pas de commandes au-dessous de 1 000 logements. Elles
établissaient trois ou quatre modèles et les empilaient
comme des Lego pour concevoir des villes entières, sans
s'interroger sur la commande ni sur le contexte local. "A
l'ombre des grands ensembles, quelques architectes défendaient
en banlieue des programmes à plus petite échelle,
aux formes variées, articulés en quartiers. Parmi
eux, Renée Gailhoustet travaillait, avec d'autres, dans
la mouvance de Jean Renaudie. "Nous rejetions l'obéissance
des architectes aux exigences des entrepreneurs, se souvient-elle.
Nous trouvions suspect qu'on puisse concevoir des milliers de
logements avec trois modèles de cellules. Il y a eu une
cavalcade des architectes importants du logement social pour exploiter
ce marché, certains sont devenus des affairistes. Mais
c'était du stockage, pas de l'architecture. Ce n'est pas
un hasard si tous les habitants qui l'ont pu sont partis à
la première occasion vers des zones pavillonnaires ou de
vrais centres-villes. "Sous les coups de la crise économique,
les classes moyennes, qui avaient découvert, enthousiastes,
le confort moderne dans les grands ensembles, laissent la place
à une population précaire et appauvrie, sans que
les bailleurs sociaux maintiennent de mixité sociale. Sans
entretien, les bâtiments se dégradent, les espaces
verts font triste mine. Les municipalités répugnent,
même après la décentralisation, à s'engager
dans ces quartiers nés d'une politique volontariste de
l'Etat. Les équipements collectifs prévus sont oubliés,
les services publics désertent. Le résultat, explosif,
est connu. "Le décor n'a pas créé la
misère, mais la misère a trouvé son décor",
résume Roland Castro. Pour la défense de ces cités,
Paul Chemetov et Jean Dubuisson rappellent que la qualité
du bâti, la préservation de l'équilibre social
et des équipements ont permis à certains grands
ensembles de durer : les barres de Dubuisson à Chambéry
et à Montparnasse, de Pouillon à Meudon, de Lods
à Marly, d'Henri-Labourdette à Sarcelles... "Il
y a à Genève une cité pour les fonctionnaires
internationaux qui est une stricte application de la Charte d'Athènes
et qui marche très bien", souligne Paul Chemetov.
Aux Etats-Unis, les émeutes ont eu lieu dans des quartiers
à l'urbanisme traditionnel, comme Harlem à New York,
ajoute Christian de Portzamparc, auteur à Paris des tours
des Hautes-Formes (13e arrondissement) et de la réhabilitation
des barres de la rue Nationale (13e), par ailleurs théoricien
d'un "âge trois" de la ville centré sur
le concept d'îlot ouvert. "Si les cités françaises
étaient faites de petites maisons ou de petits immeubles,
ça ne changerait pas grand-chose. La forme de l'urbanisme
de l'après-guerre rajoute certes au sentiment pénible.
Mais ce qui est en cause, c'est d'abord la pauvreté et,
dans ce domaine urbain, le zoning fonctionnel, l'absence de mixité
qui a permis la constitution de territoires de relégation",
avance-t-il. Relativisant la responsabilité des architectes,
le lauréat du Grand Prix national d'urbanisme 2004 estime
aussi "qu'il était facile, à l'époque,
d'être aveuglé par l'idée de progrès.
Et si le zoning s'est révélé une immense
bêtise, il n'a pas été appliqué comme
une utopie architecturale mais parce que cette séparation
des fonctions répondait parfaitement aux intérêts
économiques et techniques de l'époque moderne."
Bernard Reichen va plus loin. Pour cet architecte, en dépit
des erreurs commises dans les années 1960, les grands ensembles
préfigurent toujours la ville d'avenir : "La forme
urbaine n'est pas pathologique par elle-même. Les grands
ensembles étaient les premiers jalons d'une ville hors
les murs, alors que depuis des siècles la ville se constituait
par intégration progressive des faubourgs. Cette rupture
n'était pas une erreur. Elle signe le passage de la ville
ancienne, radioconcentrique, à une ville territoire, qui
est la réalité d'aujourd'hui. En ce sens, beaucoup
des articles de la Charte d'Athènes sont pertinents."
Une position marginale ou anachronique ? Bernard Reichen a reçu,
lundi 28 novembre, le Grand Prix national d'urbanisme 2005.
COMMUNIQUE
Fédération
des Associations de Solidarité avec les Travailleurs Immigrés
Face aux lois d'exception, imposons " l'urgence sociale "
Après
quinze jours de violences spectaculaires, les " cités
" et les quartiers populaires ne font plus l'actualité.
La misère, l'exclusion, les discriminations demeurent.
Pendant ce temps, le gouvernement, qui a répondu par une
loi d'exception, "l'état d'urgence", met en place
des mesures de plus en plus répressives et injustes, dirigées
contre les étrangers, contre les familles en difficulté,
contre les élèves en échec scolaire. Des
poursuites systématiques ont entraîné de lourdes
condamnations au terme de procès expéditifs. La
surenchère législative sécuritaire se poursuit
sans répit. Le projet de loi de lutte contre le terrorisme,
les projets annoncés de loi sur la " prévention
de la délinquance " et, à nouveau sur l'immigration,
vont désigner une fois encore les mêmes boucs émissaires.
Des ministres, des parlementaires et des élus déversent
quotidiennement des propos scandaleux aux relents xénophobes
: une dérive d'extrême droite menace nos libertés.
Le gouvernement choisit de multiplier les réformes fiscales
au bénéfice des plus privilégiés et
prône la suppression des ZEP, l'apprentissage dès
14 ans et la privation d'allocations familiales aux familles qui
en ont le plus besoin...
La politique, entreprise par le gouvernement, de démantèlement
des services publics, de privatisation, de licenciement, de chômage,
conduit à plus de précarité et d'exclusion
: une dérive ultra-libérale menace tous les droits
sociaux.
Nous refusons cette régression sociale et sécuritaire.
Nous refusons qu'une logique de haine et de guerre sociale réponde
à la révolte contre les discriminations et les inégalités.
Nous voulons construire ensemble une autre perspective, celle
de la défense des libertés et des droits sociaux,
celle du rétablissement de l'égalité, celle
du respect de tous les habitants de ce pays.
C'est pourquoi nos organisations sollicitent une audience auprès
du premier ministre :
* pour demander la levée de l'état d'urgence et
la garantie de nos libertés
* pour l'arrêt des discriminations et le respect de l'égalité
des droits
* pour un " état d'urgence sociale "
et appellent à un rassemblement à Paris pour l'espoir
et pour l'égalité
Jeudi 15 décembre, à 18h30, devant l'hôtel
Matignon
(angle de la rue de Varennes et de la rue du Bac)
A l'appel
des Alternatifs, Alternative Citoyenne, Assemblée Citoyenne
des Originaires de Turquie (L'ACORT), l'Association 17 octobre
1961 contre l'oubli, Association Les Oranges, ATMF, CADAC, Cedetim,
CNDF, Coordination anti-vidéosurveillance d'Ile-de-France,
CRLDHT, CSF, Droits devant !, Droit Solidarité, FASTI,
Fédération SUD éducation, Fédération
des Tunisiens pour une Citoyenneté des deux Rives (FTCR),
Fondation Copernic, FSU, GISTI, JCR, LCR, Les Verts, Ligue des
droits de l'Homme, Mouvement pour une Alternative Républicaine
et Sociale (MARS), Mouvement des Jeunes Socialistes (MJS), Mouvement
National des Chômeurs et Précaires, Mouvement de
la Paix, MRAP, PCF, Peuple et Culture, Ras l'front, Rassemblement
des Associations Citoyenne des Originaires de Turquie (RACORT),
Réseaux citoyens de Saint-Etienne, Réseau No Pasaran,
SCALP-Reflex, Syndicat de la Magistrature, UJFP, Union Syndicale
Solidaires, Union des Travailleurs Immigrés Tunisiens -
Paris et Ile-de-France (UTIT-PIDF), UNL.
TEMOIGNAGES ET REACTIONS
Date : Fri,
9 Dec 2005 09:34:46 +0100
Objet : Nouveautés et mise à jour du site QueDAL
04
Conférence
des architectes d'Ile-de-France ... Gamberge et Mea Culpa des architectes
urbanistes sur les cités de banlieues ... Une critique de
la politique Borloo
Source : 20 Minutes IDF
Jeudi 8 décembre 2005.
Un compte-rendu de la conférence suivi d'un entretien avec
la nouvelle président de l'Ordre des architectes d'Ile-de-France.
Les architectes planchent sur les cités
Après
la mise en cause des habitats collectifs dans les récentes
émeutes, les urbanistes répliquent Mercredi 07 décembre
2005 Ils plaident non coupables. Certes, ils ont construit vite.
Et beaucoup. Souvent en bégayant, appliquant parfois trop
systématiquement des principes trop généraux.
Après guerre, les architectes ont construit en vingt ans
plus d'un million de logements dans 300 cités, dont bon
nombre ont été le théâtre des récentes
violences. Hier, l'ordre des architectes d'Ile-de-France tenait
une conférence à Paris pour détailler sa
lecture du mal-être des quartiers et demander à être
plus impliqué dans le processus de rénovation urbaine
en cours.
Le plan Borloo
prévoit la destruction de 200 000 logements sociaux d'ici
à 2008. Il planifie également la rénovation
de 200 000 autres et la construction d'autant de HLM d'un type
nouveau. Barres qui tombent et maisons individuelles ne semblent
pas du goût des architectes. Les destructions participent
selon eux du " climat anxiogène dans certains quartiers,
car souvent vécues comme une négation du passé
des habitants ". Quant à la maison à 100 000
e, elle ne serait pas une réponse adaptée. "
Les lotissements engendrent autant de monotonie que les grands
ensembles. "
Les architectes
réclament " la consultation des habitants sur la définition
de leur cadre de vie. " Et un travail sur le " maillage
urbain " pour " solidariser les quartiers à la
ville ". Des immeubles implantés loin du centre et
mal desservis sont pour eux plus responsables du malaise que la
hauteur des bâtiments. Ils estiment enfin qu'il faut travailler
sur l'attractivité des cités pour que les habitants
d'autres quartiers trouvent des occasions d'y venir. En attendant
qu'une offre d'habitats de qualité leur donne envie d'y
vivre. P. T., A. S. et G. M.
" Les
grands ensembles sont peu denses "
Entretien avec
Cristina Conrad, Présidente de l'ordre des architectes en
Ile-de-France.
La forme architecturale
des banlieues est-elle une des causes des récentes violences
urbaines ?
Pas en tant
que telle. Une tour en soi n'offre pas forcément un mauvais
cadre de vie, cela devient problématique quand les gens
y sont enfermés. En somme, les tours sont agréables
pour les gens aisés, qui peuvent sortir, partir en vacances,
recevoir des amis. Cela pose problème lorsque les personnes
ne sont pas mobiles. Et quand les bâtiments sont mal construits,
vétustes et mal isolés, la situation devient invivable.
La densité
de population de ces quartiers ne pose-t-elle tout de même
pas un problème ?
Contrairement
aux idées reçues, les grands ensembles sont peu
denses. C'est l'échelle des espaces et des bâtiments
qui conduit à une impression de densité. Le fait
d'avoir beaucoup de logements du même type au même
endroit donne aussi le sentiment d'un paysage urbain très
dense, ce qui est faux. L'îlot haussmannien est sept fois
plus dense que les quartiers de banlieue. Et l'habitat individuel
ou collectif est aussi dense que le grand ensemble. Il est donc
possible de reconstruire le même nombre de logements, sans
reproduire cette sensation d'écrasement.
L'habitat
individuel est-il l'avenir du logement social ?
Tout dépend
de la façon dont il est conçu. Je ne suis pas, par
exemple, pour l'idée de " la maison à 100 000
euros ". Les lotissements, tous construits sur le même
modèle, rendent le paysage tout aussi monotone que les
tours et les barres. De plus, le pavillon isole. Il est construit
au milieu d'une parcelle et ne permet pas de créer du lien
social. La maison de ville est beaucoup plus adaptée. Elle
est accolée et forme une continuité urbaine. Elle
permet aux gens de communiquer entre eux.
Existe-t-il,
alors, un modèle de réhabilitation des quartiers
?
Non, il n'y
a pas un projet unique. Il faut avant tout éviter de reproduire
les mêmes erreurs. Mais on ne peut pas multiplier un seul
modèle d'habitat dans les différents quartiers.
On a tendance, à propos des banlieues, à tout mettre
sous le même vocable. Or, chaque grand ensemble a son histoire,
son vécu, son réseau social. Il faut créer
les projets à partir de ce qui existe et non pas industrialiser
le bâtiment.
Recueilli
par Pauline Théveniaud Fermer
La "
racaille " et les " vrais jeunes. Critique d'une vision
binaire du monde des cités
Par Stéphane Beaud et Michel Pialoux
http://www.liens-socio.org/article.php3?id_article=977
Beaucoup ont
été surpris par les violences [dites] urbaines des
semaines dernières. Ayant publié en 2003 un livre
intitulé Violences urbaines, violence sociale (Fayard,
2003) dont le point de départ était une
" émeute urbaine " dans la ZUP de Montbéliard,
ces événements ne pouvaient pas constituer pour
nous une surprise. Les dernières phrases de notre livre
évoquaient l'ampleur des discriminations subies par les
jeunes Français issus de l'immigration et s'interrogeaient
sur les conséquences sociales de l'impossible accès
à l'emploi stable pour la majorité d'entre eux.
Et le livre s'achevait par ces mots : " autant de bombes
à retardement !... " Il n'était pas besoin
d'être devin pour anticiper l'avenir tant la récurrence
des émeutes urbaines depuis quinze ans en France s'inscrit
dans un " ordre des choses " qui renvoie à des
phénomènes structurels tels que : chômage
des jeunes non ou peu diplômés, précarisation
sans issue,
aggravation de la ségrégation urbaine, échec
scolaire, paupérisation et déstructuration des familles
populaires habitant en HLM, discriminations à l'embauche
et racisme ordinaire, etc. Autant de phénomènes
qui produisent, à la longue une violence sociale multiforme
qui ne se donne pas toujours à
voir mais qui, condensée et coagulée, peut éclater
soudainement. Il suffit d'un détonateur. Donner un sens
à une émeute urbaine, qui produit toujours un effet
de surprise, voire de stupéfaction, c'est avant tout mettre
au jour cette violence invisible, peu spectaculaire - si bien
qu'on n'en parle peu dans les médias - qui, seule, peut
expliquer l'espèce de rage autodestructrice qui la caractérise.
A l'opposé
de cette perspective sociologique qui passe nécessairement
par un détour par l'histoire et la compréhension
de la genèse des dispositions, le discours sur les violences
urbaines, qu'il soit tenu par les représentants des institutions
(police, justice, école) ou par les hommes politiques,
s'attache presque toujours à la recherche et à la
désignation des " coupables " - ceux qui ont
participé directement aux
événements (les " casseurs " ou les "
voyous " comme le dit aujourd'hui N. Sarkozy) - qu'il conviendrait
de neutraliser au plus vite. A entendre les innombrables commentaires
qui sont faits autour de ce type d'événements, on
a l'impression que, pour rétablir le calme et pacifier
le quartier, il suffirait de cibler des " micro-groupes "
qui se constituent autour des meneurs (des " caïds ")
et de les isoler durablement. Ce discours sécuritaire a
pour particularité d'occulter la genèse des attitudes
et des groupes étiquetés comme déviants.
Il se nourrit d'une étiologie sommaire du phénomène
de violence qui repose, au fond, sur une dichotomie rassurante
: il y aurait, d'un côté, un noyau de " violents
", d'"irréductibles ", de " sauvages
", dont on n'ose pas dire qu'ils sont irrécupérables
et non rééducables (ce que pensent pourtant nombre
de
responsables...), et de l'autre, les jeunes " non violents
", qui se laisseraient entraîner et qu'il conviendrait
donc de protéger contre la contamination des premiers.
On reconnaît
là les grandes lignes du discours du Ministre de l'Intérieur
qui, en durcissant son langage, semble vouloir renouer avec le
vocabulaire des classes dominantes du XIXe siècle confrontées
à des émeutes populaires. Ainsi, les émeutiers
ont, dès les premiers jours, été rebaptisés
du nom de " racaille " par Sarkozy. Ces paroles, qui
s'inscrivent dans une logique de provocation calculée,
ont joué un rôle majeur dans la contagion des "
émeutes " de Clichy-sous-Bois à la région
parisienne et à la France entière. Cette "
sémantique guerrière ", pour reprendre les
mots de l'autre Ministre (Azouz Begag), voudrait faire croire
que, dans les cités il y a, d'un côté, les
" délinquants ", les "voyous " et,
de l'autre, des " bons " jeunes (des " vrais jeunes
" comme l'a dit une fois le Ministre à la télévision).
Comme s'il suffisait de séparer ainsi le bon grain de l'ivraie.
Pour apporter
la preuve de son interprétation des émeutes - des
bandes de " voyous " qui sèment le désordre
dans les quartiers - le Ministre de l'Intérieur a sorti
de son chapeau des données statistiques qui
établiraient que 80% des jeunes déférés
au parquet seraient " bien connus des services de police
". Or, cette statistique brandie comme un trophée,
et reprise sans recul par les médias audiovisuels, est
plus que
contestable. Les premières comparutions immédiates
des " émeutiers " au tribunal de Bobigny ont
fait apparaître que la majorité d'entre eux n'ont
pas d'antécédents judiciaires et ne peuvent donc
être étiquetés comme " délinquants
". La plus lourde peine jusqu'alors prononcée (quatre
ans de prison pour un incendiaire d'un grand magasin de tapis)
concerne un jeune de vingt ans, intérimaire, titulaire
d'un bac pro de peinture, fils d'ouvrier français habitant
la banlieue d'Arras. La sociologie des jeunes déférés
au Parquet (près de 3000) reste à établir,
mais les données tirées des audiences montrent,
à l'opposé des déclarations du Ministre de
l'Intérieur, qu'il s'agit de jeunes " ordinaires ",
appartenant aux milieux populaires : certains sont scolarisés,
d'autres ont des petits boulots (intérimaires, vendeurs,
commis de cuisine) ou peuvent encore être scolarisés.
Sans casier judiciaire, ils se sont précipités dans
le mouvement, attirés par l'effervescence du moment, portés
par le même sentiment de révolte, sur fond de partage
des mêmes conditions sociales d'existence et de conscience
d'appartenance à une même génération
sacrifiée. En ce qui concerne les mineurs, le juge Jean-Pierre
Rosenczveig constate qu'au tribunal pour enfants de Bobigny, sur
95 mineurs déférés devant la justice, seuls
17 d'entre eux étaient connus de la justice : " et
encore, quelques-uns étaient connus non pas pour des faits
de délinquance, mais parce qu'ils faisaient l'objet d'une
mesure d'assistance éducative pour enfance en danger "
(Le Figaro du 19/11/05).
Pour comprendre
ces premières données statistiques, qui contredisent
la thèse commode qui impute les émeutes urbaines
à la seule action malfaisante de la " racaille ",
rappelons d'abord que la jeunesse des
cités constitue un univers social différencié,
puis nous analyserons les raisons qui peuvent conduire des jeunes
" ordinaires " à rejoindre le mouvement lancé
par la fraction la plus potentiellement violente des
jeunes de cité. Contrairement à la représentation
qui en est souvent donnée, le groupe social que constitue
la jeunesse des cités ne se réduit pas sa fraction
la plus visible dans l'espace public, celle du noyau dur des jeunes
chômeurs (certaines ZUS comptent 40% de chômeurs parmi
les 15-25 ans). Il comprend aussi, d'une part, des jeunes actifs,
principalement ouvriers ou employés, le plus souvent employés
comme
intérimaires ou en CDD, et d'autre part le groupe formé
par des jeunes encore scolarisés, où l'on trouve
aussi bien des élèves orientés dans des filières
qu'ils perçoivent comme de relégation scolaire (BEP,
voire bac pro, classes de STT) que des lycéens d'enseignement
général et des étudiant(e)s - inscrits à
la fac mais aussi en IUT ou en BTS (très rarement dans
des classes préparatoires aux grandes écoles). Ajoutons
qu'il existe aussi une minorité de jeunes appartenant aux
professions intermédiaires (enseignants, éducateurs,
animateurs, etc.) qui continuent d'habiter chez leurs parents
ou qui ont choisi de prendre un appartement dans leur cité
pour continuer à y vivre.
Les coupures
peuvent être fortes entre ces divers groupes, notamment
entre les fractions opposées que constituent, d'une part,
la catégorie des étudiants bien partis dans leur
quête de diplômes et, d'autre part,
celle des jeunes de la cité qui, étant chômeurs
ou scolarisés malgré eux dans des filières
de lycée professionnel qu'ils n'ont pas choisies, se perçoivent
souvent comme sans avenir. Ces derniers, les plus disponibles
temporellement, sont principalement ceux qui se réunissent
en bas des tours, à discuter, s'ennuyer (" tenir les
murs "), fumer du shit, " délirer ", non
sans un sens développé de l'autodérision.
Ces bandes ne sont pas des mondes fermés et étanches
: peuvent s'y adjoindre, par moments et selon les circonstances,
d'autres jeunes mieux scolarisés qui peuvent y retrouver
le plaisir de l'entre-soi masculin. L'essentiel est de dire que,
par-delà les différences statutaires internes, il
existe une forme de porosité entre les diverses fractions
de la jeunesse des cités. Et c'est cette porosité
qui va faire que, par exemple, un " bac+2 ", possédant
un BTS et qui a connu une forte discrimination dans sa recherche
de stage, peut très bien à un moment donné
se joindre ponctuellement au combat de ses compagnons d'infortune,
qui sont souvent des " bacs-5 ". Parce que, à
un certain moment, ce qui les rassemble est plus fort que ce qui
les sépare, à savoir cette très forte communauté
d'expérience qui soude entre eux les garçons ayant
grandi ensemble dans la cité et qui en gardent des liens
très puissants (" à la vie, à la mort
"). Communauté
d'expérience, vécue souvent dans la bande, marquée
par le même dénuement matériel, les mêmes
humiliations sociales liées à la pauvreté
endémique et à la couleur de la peau (contrôles
au faciès à répétition, police de
plus en plus agressive et brutale pour les Noirs et les Arabes
qui constituent, on le sait, la grande majorité des habitants
des cités de la région parisienne). On ne peut pas,
par exemple, comprendre la récente et vive prise de position
de Lilian Thuram, " milliardaire du foot ", contre les
propos de Sarkozy (" Il faut savoir pourquoi les gens deviennent
comme ça! Il n'y a pas d'agressivité gratuite, je
ne crois pas à ça. Il faut chercher derrière
") si l'on ne sait pas que sa conscience politique
s'est forgée dans sa jeunesse en cité, au contact
des discriminations et du racisme qui étaient le lot quotidien
de sa vie d'alors. Ce sont des stigmates qui ne s'effacent pas,
quel que soit le niveau de revenu
atteint, contrairement à ce que pense le Ministre qui a
voulu disqualifier ces propos de l'International de football en
ironisant sur son niveau de vie.
La véritable
question sociologique que posent ces émeutes est donc la
suivante : comment expliquer la participation de ces jeunes de
cité " ordinaires " à ces événements
? Tout semble s'être passé comme si les comportements
d'autodestruction, jusque là réservés à
la fraction la plus humiliée du groupe des jeunes de cité,
s'étaient progressivement diffusés vers les autres
fractions qui, jusqu'à récemment, avaient espéré
" s'en sortir " par l'école ou, sinon, par leur
ardeur au travail. C'est peut-être bien cela, la véritable
nouveauté de ce mouvement : la désespérance
sociale, autrefois réservée aux membres les plus
dominés du groupe - et qui s'exprimait notamment par l'addiction
aux drogues, l'adoption de conduites à risques (vols, conduite
de " fous " au volant, etc.) - semble bien avoir gagné
d'autres fractions du groupe des jeunes de cité - les jeunes
ouvriers et les " bacheliers " - qui en étaient
jusqu'alors un peu mieux protégées. Parmi ces derniers,
beaucoup ont perdu patience et espoir à force de se cogner
contre le mur de la discrimination et du racisme et ont peu à
peu accumulé un énorme ressentiment. En fait, l'avenir
objectif de ces jeunes de cité s'est dramatiquement obscurci
pour tous lors de ces dernières années. Nul n'ignore
que la situation sur le front de l'emploi s'est fortement dégradée
depuis 2002. On sait peut-être
moins que cette dégradation a touché de plein fouet
les jeunes de cité. Pour le groupe des " bacheliers
" (nous désignons par là les jeunes titulaires
d'un bac ou d'un bac+2 qui peinent à trouver une place
sur le
marché du travail), la discrimination à l'embauche
pèse fortement en exerçant une grande violence sur
ceux qui la subissent, et surtout les petites portes de sortie
(contrats aidés, emplois-jeunes) qui existaient
pour les titulaires du bac se sont peu à peu fermées.
S'il faut insister sur la disparition des emplois-jeunes, c'est
parce qu'ils avaient permis à nombre de ces bacheliers
de cité de rebondir, de reprendre confiance en
eux après leur échec dans leurs études supérieures,
leur donnant un statut, un revenu, des possibilités de
s'installer et de rêver à un avenir meilleur. Pour
le groupe des jeunes ouvriers, la précarité s'est
fortement
accrue pour les emplois non qualifiés (pour arriver à
ce petit chef-d'uvre de dérégulation du marché
du travail que constituent les contrats " nouvelles embauches
"). En région parisienne où les possibilités
sur le marché du travail sont plus grandes (usines, bâtiment,
hôtellerie-restauration, tertiaire non qualifié),
une partie non négligeable de garçons de cité
travaille dans des emplois d'exécution : en usine, à
Roissy, dans le tertiaire non qualifié (tris postaux, centres
d'appel, etc.). Or depuis le 11 septembre, Roissy qui était
un gros employeur de jeunes de cité semble bien avoir fait
le ménage, craintes de menace terroriste à l'appui.
Citroën Aulnay a récemment " licencié
" 600 intérimaires, Poissy annonce 550 " licenciements
" d'intérimaires en décembre 2005. Les petites
embellies sur le marché du travail n'ont pas duré,
la grisaille est revenue. La dégradation a aussi concerné
les conditions de travail. Stress, fatigue, " ambiance pourrie
", ce sont les mots qui reviennent le plus souvent pour parler
des nouveaux services ou des ateliers en flux tendus. Beaucoup
des jeunes de cités qui travaillent voient leur situation
comme un échec : ils restent dans des petits boulots, en
CDD ou en intérim. Même s'ils n'emploient pas ce
mot, ils sont " ouvriers " sans qualification et ont
de grandes chances de le rester. Ils n'évolueront pas dans
la société et reproduiront le modèle paternel
qu'ils avaient presque toujours voulu " fuir ". Comme
le dit l'un d'entre eux lors du reportage récemment diffusé
par Envoyé Spécial " on est des manuels...
comme nos pères (sourire triste), avec un tout petit quelque
chose en plus, c'est tout ". C'est ce sentiment de surplace
social qui est à leurs yeux insupportable. Comme un refus
viscéral d'accepter cette condition ouvrière qui,
pour eux, est désormais liée à l'iniquité.
Ajoutons aussi
que les expériences de travail qui sont les leurs peuvent
être extrêmement difficiles à vivre. La condition
des enfants d'immigrés est devenue infiniment plus compliquée
avec la montée du terrorisme porté par l'islamisme
radical. Dans l'espace public, les contrôles se multiplient,
mais dans les ateliers aussi, un " beur " est suspect
par essence : soit comme potentiel allié des entreprises
terroristes, soit comme " musulman " opposé à
la loi sur le voile, etc. Ainsi, Karim, 22 ans, raconte comment
dans son travail les ouvriers de son secteur ne l'ont jamais appelé
par son prénom mais par son surnom censé faire rire
tout le monde : " Al Quaïda ". Un étudiant
nantais raconte dans un mémoire qu'un ami, intérimaire
comme lui aux Chantiers de Saint-Nazaire, qui se prénomme
Farid, s'est fait d'emblée surnommer par son chef d'équipe
" petit Popaul " (et c'est comme ça qu'il sera
appelé lors de ses six mois d'intérim). On pourrait
multiplier le nombre de ces anecdotes qui en disent long sur le
coût que ces jeunes de cité doivent payer pour leur
intégration professionnelle. Ces expériences de
travail, ces anecdotes, ne cessent de circuler dans les cités
: non seulement il y a de la discrimination mais une fois franchie
timidement la porte de l'entreprise, il y a aussi cette sourde
hostilité, et aussi parfois un racisme ouvert, que doivent
affronter au travail les jeunes de cité. Ils n'ont pas
l'impression d'être bienvenus dans le monde du travail.
C'est peut-être là une grande différence avec
leurs aînés ouvriers (appartenant à la génération
de la marche des beurs) qui entraient dans un monde ouvrier peut-être
aussi méfiant voire hostile vis-à-vis des "
jeunes Arabes ", mais qui était plus structuré,
plus syndiqué. Le monde des ouvriers d'après la
" classe ouvrière " est plus anomique, miné
par la précarité mais aussi par les jalousies et
les luttes de concurrence exacerbées par la nouvelle organisation
du travail. Conséquence : se faire sa place au travail
pour les jeunes de cité exige toujours plus d'efforts,
d'abnégation, de retenue... Or ils appartiennent à
une génération sociale, marquée par la vie
en cité, qui ne veut pas jouer les " rabaissés
", qui ne veut pas reproduire les logiques d'humiliation
vécues par leurs parents.
Les expériences
sociales vécues par les garçons de cité -
au travail, dans l'espace public, dans les rapports avec la police
(point essentiel que nous ne développons pas ici) - se
diffusent par les conversations, sont
transmises dans le groupe des jeunes et aussi dans les familles.
Pas étonnant dans ce contexte que les filles de cité,
bien qu'elles subissent des formes quotidiennes, parfois violentes,
de domination masculine de la part des garçons (l'une d'entre
elle déclare non sans humour à un journaliste de
Politis : " nous, dans la cité, c'est le couvre-feu
permanent "), n'en ont pas moins exprimé leur solidarité
muette avec les
garçons lors des émeutes : elles aussi vivent la
cité au quotidien, voient la dégradation de leurs
conditions matérielles d'existence et savent d'expérience
que le racisme est sexué ; qu'il touche beaucoup plus les
garçons que les filles. Même si elles sont souvent
conduites à condamner cette violence gratuite, contre les
écoles notamment, elles ne peuvent pas s'empêcher
de comprendre la désespérance de leurs frères.
Pas étonnant non plus si les parents immigrés (père
comme mère) peuvent aussi manifester une grande ambivalence
face à la révolte de leurs enfants. On a souvent
observé qu'à la condamnation la plus ferme de la
violence (parce que " ce n'est pas une solution ") succède,
presque dans le même mouvement,
l'évocation timide de " circonstances atténuantes
" à leurs conduites qui ont pour noms : chômage,
racisme, discrimination. Pas étonnant enfin si les cadets
des familles immigrées, qui voient tous les jours la situation
dans laquelle se trouvent leurs aînés - à
25-30 ans, ils habitent encore chez leurs parents et naviguent
de CDD en CDD sans espoir de travail stable -, sont tentés
de se radicaliser de plus en plus tôt. Ce groupe des mineurs
habitant en cité, qui est décrit comme étant
de plus en plus " dur ", n'est pas né par génération
spontanée mais constitue, au contraire, une génération
sociale qui a grandi dans la crise et dans la précarité,
qui a bien souvent assisté au " désastre "
dans leurs familles : disqualification sociale des pères,
divorce ou séparation des parents, chômage récurrent
des frères aînés, impossibilité pour
beaucoup d'entre eux de " faire leur vie ", prison ou
internement psychiatrique, suicide, etc.
Pour comprendre
les émeutes urbaines, il faut avoir pu mesurer et sentir
à quel point est décisive l'expérience vécue,
de plus en plus tôt, de la désespérance sociale.
On s'aperçoit donc que la réalité sociale
que vivent les jeunes de cité est fort éloignée
de la sociologie de bazar dont nous gratifie, chaque jour, notre
Ministre de l'intérieur. La fuite en avant du gouvernement
dans la logique répressive (couvre-feu de trois mois) illustre
une profonde méconnaissance des structures mentales des
populations qui habitent en banlieue. Abdemalek Sayad, sociologue,
grand connaisseur de l'immigration algérienne en France,
écrivait dans un de ses textes de La Misère du monde
que " le monde de l'immigration et l'expérience de
ce monde sont sans doute fermés à la plupart de
ceux qui en parlent ". Ce qui inquiète dans la réaction
de nos gouvernants, c'est leur grande difficulté, d'une
part, à mesurer la fragilité sociale des habitants
de cité, ce monde de souffrance qui s'enracine dans une
histoire (comme le montre de manière exemplaire l'histoire
de la famille de Fouad, ce jeune de 19 ans violemment frappé
par des policiers devant les caméras de France 2, retracée
dans Le Monde du 16 novembre) et, d'autre part, à percevoir
le potentiel d'énergie et de ressources que recèle
cette jeunesse des cités. Encore faut-il pouvoir un temps
suspendre ses préjugés de classe et de caste et
considérer la commune humanité qui habite au-delà
de nos périphs ".
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Matière
à réflexion
LA TENTATION
DU PIRE
Patrick Mignard
Donner une
explication, essayer de comprendre la révolte des jeunes
des cités est absolument nécessaire car sinon, toutes
les interprétations sont possibles, tous les fantasmes
peuvent s'exprimer, toutes les tentatives de provocations, de
déstabilisation peuvent être mises en ?uvre.
Il n'est pas
question de "crier au loup", mais la situation actuelle
pour grave qu'elle soit n'a aucune perspective de résolution
Nous sommes peu à peu mis au pied du mur.
L'Histoire,
et en particulier celle du 20e siècle est pleine de ces
processus fantasmatiques (nationalisme, racisme, religion
),
devenus plus ou moins, plutôt plus que moins, incontrôlables
qui ont conduit aux pires catastrophes.
LES FERMENTS
DE GUERRE CIVILE
Ne soyons
pas naïfs, toutes les forces qui agissent ne vont donc pas
dans le sens de l'apaisement. Certes, les gestionnaires du système
marchand aspirent à un retour au calme, parce que les affaires
ont besoin de stabilité. Ils veulent la paix sociale parce
qu'elle assure la stabilité d'un système dont ils
profitent alternativement. Ceci est tellement vrai qu'à
y regarder de près, la manière dont ils abordent
la question est truffée de sous entendus, de perspectives,
de chassés croisés politiciens
Mais rien
sur l'essentiel, sur les raisons de l'exclusion, des inégalités.
Pas l'ombre de la moindre "solution" n'est esquissée.
Cependant,
cette révolte n'est pas vue de la même manière
par tous les acteurs politiques.
Il est aujourd'hui
évident que certaines forces politiques, l'extrême
droite et ce qui gravite autour, trouvent dans la révolte
des jeunes des cités un levier pour développer leurs
thèses et mobiliser pour des actions politiques à
venir et qui pourraient leur permettre d'accéder légalement
au pouvoir (ça s'est déjà vu !). L'intégrisme
religieux, même s'il n'est pas à l'origine de la
révolte, et est certainement aujourd'hui moins dangereux
que l'extrême droite, a lui aussi tout intérêt
à exploiter cette révolte.
La déstabilisation
d'un système peut-être un moyen de redistribuer les
cartes sur l'échiquier politique, c'est bien connu: voir
l'Allemagne des années 30, la Yougoslavie des années
90
Le discours
de haine, car c'est bien de cela dont il s'agit, a ceci d'avantageux
c'est qu'il permet de répondre, avec un minimum d'analyse,
à des questions que se posent le plus grand nombre. Le
problème c'est que le discours de la haine, même
s'il est celui des médiocres, même s'il ne résout
rien, bien au contraire
passe, et même parfois très
bien, trop bien
doit-on donner des exemples?
Ce discours
permet de préserver soi et de tout rejeter sur l'autre
C'est tellement plus facile, tellement plus sécurisant,
tellement plus valorisant, tellement moins angoissant, tellement
plus, disons le mot, économique.
Ce discours
donne l'illusion de la solution aux difficultés présentes
en désignant un bouc émissaire: l'"immigré",
"la "bande ethnique" pour l'extrême droite,
l'"infidèle" pour le religieux.
Ce discours,
sans remettre, bien entendu, en question les fondamentaux du système
marchand : exploitation, rentabilisation, affairisme
jette
les bases d'une fausse problématique politique dressant
des "communautés" les une contre les autres.
Le processus de l'affrontement, de la guerre civile est alors
enclenché.
Ce processus
est extrêmement insidieux, pourrit lentement les consciences,
arme les bras et fait se dresser les unes contre les autres des
populations qui ont pour vocation de vivre ensemble
voir
l'ex Yougoslavie.
UN LENT POURRISSEMENT
Le risque
est donc bien présent, pas simplement au moment des émeutes,
mais même et surtout après parce que rien n'est réglé.
Il n'y a plus de flamme, mais les braises sont sous la cendre.
Ces braises ce sont les inégalités, l'humiliation
quotidienne, l'exclusion, le chômage
avec pour corollaire,
la violence, la délinquance
Or, si les pompiers
de l'ordre marchand ont réduit les flammes, ils n'ont pas
noyé le foyer
d'ailleurs, le peuvent-ils? Certainement
pas, c'est un problème qui est hors de leur champ d'intervention,
de leur compétence
Ils ne sont pas là pour
ça.
La classe
politique quant à elle le peut-elle ? La réponse
est non, car résoudre le problème au fond, c'est
le poser dans toutes ses dimensions, et en particulier la dimension
socio économique qui implique évidemment de remettre
en question le sens du système. Or de cela il n'en est
pas question.
Les gestionnaires
du système, de Droite comme de Gauche ne sont pas là
pour remettre en question ses fondements, au contraire, mais pour
essayer de rendre supportable ses contradictions. Pour cela ils
ne nous épargnent rien, ni dans le domaine des promesses
faramineuses, dont on sait qu'ils ne les tiendront pas, ni dans
le domaine du spectaculaire, répressif avec Sarkozy pour
la Droite, ou le tragi-comique avec Tapie, souvenez vous ! pour
la Gauche. Le "cirque présidentiel" car il faut
bien l'appeler par son nom est la seule pitoyable réponse
qui a été faite après trois semaines de violences.
Tout le monde
a pu remarquer durant la vingtaine de jours d'émeutes urbaines
que la Bourse n'a pas bronché, les affaires ont marché
comme si de rien n'était. Le trouble politique, social,
moral de la population n'a eu aucune influence sur les investissements
et le niveau du CAC 40. Pourquoi donc changer fondamentalement
la situation?
La richesse,
la sécurité, la protection sociale, l'avenir existent
pour une minorité. Le reste de la population se partage
entre ceux qui n'ont rien et celles et ceux qui peu à peu
perdent leurs acquis. La révolte légitime des premiers
fait peur aux seconds qui voient leur situation se déstabiliser
et aucune perspective d'avenir. Ces derniers vont être de
plus en plus prêts à se jeter dans les bras du premier
démagogue venu qui va leur promettre "monts et merveilles"
sur le dos des précédents
Le processus est
connu. Le 21 avril 2002 a été le premier avertissement
DEPASSONS
L'ILLUSOIRE!
Face à
ce pourrissement il n'y a pour le moment rien.
Ce ne sont
pas les discours stéréotypés d'une extrême
gauche qui, soit se fige dans les vieux grimoires, soit flirte
avec les charmes de la politique politicienne (réunions
unitaires, colloques, assises, discussions programmatiques en
vue des élections, chasse au candidat
) qui vont
nous rapprocher de la solution.
Ce ne sont
pas non plus les trépignements jouissifs de celles et ceux
qui voient dans les flammes le symbole du début de la fin
qui font avancer la réflexion et la pratique.
Il faut bien
reconnaître qu'il n'y a pas que les jeunes des cités
qui ont perdu leurs repères. Si eux ont perdu leurs repères
sociaux, nombre de militants politiques ont perdu leurs repères
politiques et historiques. En effet, voir dans une révolte,
aussi spectaculaire qu'elle soit, et qui plus est dans ce cas
parfaitement "infra politique", au sens de la "conscience
politique", en dit long sur les manques de références
historiques et la compréhension des mécanismes des
changements sociaux. Bien entendu tout le monde peut se tromper,
mais prenons garde, il arrive un moment, critique, ou se tromper
fait faire un pas fatidique vers l'abîme (faut-il citer
des exemples ?). Face à nous, nous avons des forces politiques
qui ne reculeront devant rien pour alimenter l'incendie et la
qualité de notre réponse sera la seule garantie
d'éviter la catastrophe qu'ils nous préparent.
Même
si le combat pour la dignité peut revêtir des formes
qui elles ne le sont pas, il est en effet peu glorieux de brûler
une voiture, un bus, une école ou un édifice religieux,
ce combat doit être reconnu en tant que tel. Or là
est toute la difficulté: faire la part entre l'expression
de la révolte, la destruction de symboles, et son sens,
la revendication de la dignité et l'exigence de la reconnaissance
en tant qu'être humain.
Le sens du
spectacle que nous a inculqué le système marchand
nous joue des tours quant à la compréhension des
phénomènes sociaux. L'imagerie historique qui réduit
le fait social à un exploit, à une date, à
un homme ou, plus rarement une femme, enflamme notre esprit au
point de réduire l'essentiel qui n'apparaît jamais,
au spectaculaire. La désapprobation hypocrite de l'acte,
dans le cas des violences, est aussi absurde, que l'admiration
sans limite
certes pour des raisons différentes.
L'une et l'autre oublient l'essentiel : le mouvement qui produit
et fait la transformation sociale est le vrai sens de l'Histoire.
Celui-ci ne s'accommode guère, ni du repris frileux sur
les dispositifs que tout système a mis en place pour assurer
sa survie, ici et aujourd'hui, les élections, ni des débordements
d'enthousiasme pour des révoltes historiquement sans lendemain.
La multitude
des conflits sociaux donne pour les uns l'espoir d'une mobilisation
électorale lors des prochains, lointains, scrutins, pour
d'autres l'espoir d'un embrasement général. Ces
spéculations ne sont qu'illusions.
Le champ de la violence urbaine, comme d'ailleurs celui des élections
n'est pas celui où se joue le changement. Les confronter
l'un à l'autre ne peut donner qu'un dialogue stérile.
Le champ du
changement est celui de la pratique sociale, celle qui, accompagnant
le pourrissement des rapports sociaux marchands, ouvrira concrètement
la voie à des rapports sociaux nouveaux. C'est celui dans
lequel le plus grand nombre s'auto éduque à vivre
d'autres relations, à considérer l'autre autrement
qu'il ne le considère dans les rapports marchands, qui
évitera les sirènes de démagogues proposant
des "paradis artificiels"
C'est cette problématique qui a manqué au 20e siècle
dans la plupart des conflits sociaux majeurs. Ce n'est pourtant
qu'à cette condition que nous pourrons éviter le
pire.
Patrick MIGNARD
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