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Etat d'urgence
Réagir à la " farce tragique " ...
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ETAT D'URGENCE

Tome 4

Essayer d'aborder la question des banlieues dans sa complexité.
Dénouer les fils de l'action (ou de l'inaction) gouvernementale, la pièce de théâtre que l'on nous joue étant mise en scène essentiellement en fonction de 2007.
Dénoncer l'attitude du parti socialiste, au lourd passif (limites de sa politique de la ville, absence d'une véritable politique de gauche et surenchère sécuritaire), à l'abandon à la fatalité et aux objectifs tout autant politiciens.
Mais surtout tenter de comprendre le malaise des banlieues et de ses jeunes, que nous accompagnons dans nos classes en éduquant au vivre ensemble, tout en essayant de donner du sens aux apprentissages. Pour cela, l'avis de sociologues, de journalistes et de quelques politiques éclairés est fort utile.
Agir ? Réagir d'abord à la " farce tragique " au côté des associations, syndicats et partis. Nous exprimer nombreux avec l'éclairage de notre spécificité d'enseignants.
Communiquer pour aider les citoyens (dont nous faisons partie) à analyser la situation et à se situer politiquement sans sombrer dans les dangereuses simplifications sécuritaires ni dans les réductions faciles de certains courants d'extrême gauche.
Et continuer notre tâche sur le long terme en sachant que l'école ne pourra pas changer les choses à elle toute seule, mais que sans elle il n'y aura pas non plus de lendemains qui chantent.


Sommaire


REVUE DE PRESSE

  • Le bilan chiffré de la crise des banlieues
  • Villepin annonce des mesures en faveur de l'égalité des chances
  • Contre l'échec scolaire, le premier ministre prône le suivi des élèves et des sanctions parentales
  • La gauche et les syndicats se montrent très critiques après les propos du premier ministre
  • Nicolas Sarkozy provoque un tollé en proposant le "dépôt de bilan" des ZEP
  • Paris-VI et Sciences-Po planchent sur un lycée d'excellence en banlieue
  • Ecole : la sauvegarde d'un moule
  • Borloo, trésorier de l'Education nationale
  • La droite dégaine sa rengaine sécuritaire
  • Le 39e congrès du SM s'est élevé contre la "faillite sécuritaire".
  • "L'orientation quasi définitive à 14 ans, c'est prématuré"
  • La mixité sociale au ban de l'école
  • La majorité des mineurs présentés aux juges étaient "inconnus" des tribunaux
  • Nicolas Sarkozy teste l'accueil de jeunes venus de ZEP au sein de la "fac Pasqua"
  • 73 % des étrangers admis en France en 2004 l'ont été au titre des migrations familiales
  • Le Haut Conseil à l'intégration rejette la discrimination positive
  • Devoirs de mémoires multiplie les débats sur les tabous de l'histoire.
  • "Si on est conscient de son passé, on devient sujet de son avenir"
  • A Emerainville, rixe, mensonges et vidéo
  • La prime à l'ordre

TEMOIGNAGES ET REACTIONS

  • ECHANGES UDAS
  • Violence à géométrie variable
  • Un extrait du discours fait par Sarkozy aux Préfets, aujourd'hui.
  • Contre l'état d'urgence : Saisine citoyenne du Conseil Constitutionnel

REVUE DE PRESSE

Le bilan chiffré de la crise des banlieues

Luc Bronner et Pascal Ceaux
Le Monde, vendredi 2 décembre 2005

Deux semaines après le retour au calme dans les banlieues françaises, le premier ministre, Dominique de Villepin, a tenté, mardi 29 novembre, de relativiser la gravité des incidents en les comparant aux émeutes de Los Angeles qui avaient fait 54 morts en 1992 : "En France, pendant ces deux semaines de troubles, personne n'est mort", a assuré le chef du gouvernement sur CNN, en réfutant le terme d'"émeutes" pour préférer celui de "troubles sociaux".

La déclaration de M. de Villepin ne tient pas compte des décès de deux adolescents à Clichy-sous-Bois, d'un habitant de Stains et d'un gardien de lycée à Trappes. En l'absence d'un bilan officiel complet, Le Monde a procédé à une première évaluation du coût humain et matériel des trois semaines qui ont embrasé les banlieues françaises.

Dans la période du 27 octobre au 17 novembre, trois personnes ont trouvé la mort. Outre les deux adolescents électrocutés dans une centrale EDF à Clichy-sous-Bois, le 27 octobre, parce qu'ils avaient voulu échapper à la police, un retraité qui surveillait les abords de sa résidence à Stains pour éviter de nouveaux incendies est également décédé le 7 novembre après une agression commise par un individu non identifié. Son épouse a toutefois assuré qu'elle privilégiait la thèse d'une vengeance non liée aux violences urbaines. Un quatrième décès a été enregistré le 21 novembre, après le retour officiel au calme : un gardien de lycée est mort asphyxié à Trappes alors qu'il tentait d'éteindre l'incendie de véhicules provoqué par le jet d'un cocktail Molotov. Une habitante a par ailleurs été grièvement blessée, le 2 novembre, à Sevran, après avoir été aspergée d'essence dans un bus. Elle a pu regagner son domicile après plusieurs jours d'hospitalisation.


200 MILLIONS D'EUROS


Le ministère de l'intérieur a communiqué au Monde, jeudi 1er décembre, des données précises en ce qui concerne les forces de l'ordre, dont l'engagement maximum a culminé dans la nuit du 13 au 14 novembre avec 11 500 policiers et gendarmes mobilisés. 217 fonctionnaires et militaires ont été blessés, dont 10 ont subi plus de dix jours d'interruption temporaire de travail. Les forces de l'ordre ont été la cible de tirs à balles réelles à Montfermeil, Grigny, Brest, La Courneuve et Saint-Denis.

Les données restent, en revanche, limitées pour les émeutiers alors que les CRS et les gendarmes ont fait un usage important de grenades lacrymogènes et de flash-balls. A Toulouse, un jeune homme de 21 ans a eu la main arrachée le 7 novembre par une grenade lacrymogène qu'il tentait de renvoyer, selon la police, sur les forces de l'ordre.

Cinq policiers ont, par ailleurs, été mis en examen pour avoir molesté le 7 novembre un jeune homme à La Courneuve. Pendant cette période, le SAMU de la Seine-Saint-Denis a, globalement, été moins sollicité que d'habitude, selon Christophe Prudhomme, responsable départemental de l'Association des médecins urgentistes hospitaliers de France (AMUHF).

Les données disponibles sont un peu plus précises sur le plan matériel. La Fédération française des sociétés d'assurance (FFSA) estime que le coût global devrait représenter 200 millions d'euros, dont 23 millions pour les quelque 10 000 véhicules particuliers incendiés. La société d'assurance mutuelle des collectivités locales (SMACL) a évoqué le chiffre de 250 millions d'euros mais relativise aujourd'hui cette évaluation après les premiers passages des experts sur le terrain. Le ministère de l'intérieur évoque la dégradation ou l'incendie de 233 bâtiments publics et 74 bâtiments privés dans 300 communes.

L'essentiel du coût découle des dégradations commises sur des bâtiments publics. Avec l'aide de la police, l'éducation nationale a recensé 255 atteintes aux biens ou aux bâtiments liées aux violences urbaines dans les établissements scolaires du 1er au 16 novembre. A la Tour-du-Pin, par exemple, l'incendie d'une école devrait coûter 100 000 euros. A Brétigny-sur-Orge, la destruction de trois salles d'une école devrait représenter 500 000 euros.

Proportionnellement, ce sont les collèges qui ont signalé le plus de dégradations (92 touchés sur un total de 5 200), devant les lycées (49 sur 2 500) et les écoles (106 sur 51 000). Dans 20 % des cas environ, les dégradations ont perturbé le fonctionnement des classes.

De nombreux gymnases ont été pris pour cibles. Selon la SMACL, les dégâts représentent 6 millions d'euros à Noisy-le-Grand, 2 millions à Massy, 2 millions à Clichy-sous-Bois, 1,6 million à Villepinte, 1,85 million à Dunkerque, 2 millions au Mans.

La Poste a comptabilisé une centaine de véhicules incendiés et 51 établissements touchés, dont 6 qui ont dû temporairement fermer leurs portes. La RATP a recensé 140 véhicules caillassés, dont 10 bus et RER attaqués par des projectiles enflammés, pour un coût global de 5 millions d'euros. Selon le ministère de la culture et de la communication, une quinzaine de bibliothèques ont été dégradées.

Des entreprises ont subi des dégâts parfois considérables. Selon les premiers bilans provisoires de la chambre de commerce et d'industrie de Paris, qui regroupe des entreprises de la capitale et de la petite couronne, une centaine d'entreprises ont été directement touchées. Plus de 20 000 mètres carrés de locaux ont par exemple été détruits à Aulnay-sous-Bois dans l'incendie d'une concession Renault et d'une entreprise de textile.

Selon le ministère de l'intérieur, 18 lieux de culte ont subi des dommages. A Romans-sur-Isère, en particulier, un incendie a endommagé la toiture, l'autel et du mobilier de l'église Saint-Jean-d'Ars. Des engins incendiaires ont été lancés contre des mosquées de Carpentras, Montbéliard et Lyon en provoquant des dégâts limités. Deux synagogues ont été abîmées, à Garges-lès-Gonesse et Pierrefitte-sur-Seine. Une grenade lacrymogène a explosé, le 30 octobre, à proximité d'une mosquée de Clichy-sous-Bois, favorisant l'entrée de gaz à l'intérieur de la salle de prière.

Une partie de ces actes ont fait l'objet d'un traitement judiciaire. Selon le bilan du ministère de l'intérieur établi au 30 novembre, 4 770 interpellations ont été réalisées, dont près de la moitié après la fin des incidents, débouchant sur 4 402 gardes à vue. 763 individus ont été écroués, dont plus d'une centaine de mineurs.

Selon le ministère de la justice, 422 majeurs ont été condamnés en comparution immédiate. La justice a en outre condamné 45 majeurs à des peines autres que la prison ferme (sursis, travail d'intérêt général) et en a relaxé 59. Le ministère précise enfin que 152 personnes ont fait l'objet d'une convocation dans un délai de dix jours à deux mois. Sur les faits les plus graves, 135 informations judiciaires ont été ouvertes (incendies et violences volontaires...).


Villepin annonce des mesures en faveur de l'égalité des chances

Le Monde, vendredi 2 décembre 2005
Avec AFP et Reuters

Le premier ministre, Dominique de Villepin, a présenté, jeudi 1er décembre, lors de sa conférence de presse mensuelle, une série de mesures en faveur de l'égalité des chances, dont certaines feront l'objet d'un projet de loi que le gouvernement souhaite faire adopter au cours du premier trimestre 2006. Le premier ministre compte s'appuyer sur deux leviers - l'emploi et l'éducation - pour venir en aide aux habitants des quartiers sensibles.


"UN CONTRAT DE RESPONSABILITÉ PARENTALE"

Concernant le volet éducation, le gouvernement a annoncé des changements opérationnels à la rentrée 2006, sans remettre en cause la loi Fillon.

Pour répondre à l'échec scolaire et à l'absentéisme, le gouvernement veut responsabiliser les parents des enfants en difficulté. Un "contrat de responsabilité parentale" sera proposé par un travailleur social agissant en liaison avec le chef d'établissement et le maire. Il prévoiera un accompagnement personnalisé de l'élève en difficulté et de ses parents. Si les parents refusent de le signer, les allocations familiales seront suspendues et placées sur un compte bloqué, une décision relevant du président du conseil général.

Une évaluation des élèves au cours de l'année de CE1, portant sur la lecture et l'écriture, sera mise en place. Les élèves de CE1 "devront bénéficier d'un programme personnalisé de réussite éducative en lecture et en écriture dans le cadre de groupes de moins de dix élèves", a précisé le premier ministre. Cet "accompagnement personnalisé" sera poursuivi "en dehors de l'école grâce à la multiplication par deux des équipes de réussite éducative", a-t-il ajouté.

Aujourd'hui 100 000 élèves, soit 10 % d'une classe d'âge, entrent en sixième sans maîtriser la lecture ou l'écriture. Des classes de rattrapage de moins de dix élèves seront créées. Le ministre de l'éducation, Gilles de Robien, remettra d'ici trois mois, pour la rentrée 2006, des propositions sur les méthodes d'apprentissage de la lecture.

LYCÉES DE ZEP RENFORCÉS

L'apprentissage à 14 ans sera mis en œuvre dès la rentrée 2006 et les jeunes "pourront retrouver à tout moment le collège s'ils le désirent", a indiqué Dominique de Villepin."Il s'agit, sans remettre en cause l'obligation de scolarité jusqu'à 16 ans qui est un droit, de donner la possibilité à des jeunes qui ne s'épanouissent pas à l'école de s'engager dans des parcours différents", a ajouté le premier ministre.

Les lycées des zones d'éducation prioritaires (ZEP), dont le bilan est "contrasté", selon le premier minsistre, seront renforcés, avec une meilleure formation des enseignants, de meilleures conditions de rémunération et de valorisation de carrière. Une classe de BTS sera ouverte dans chaque lycée des zones d'éducation prioritaire.

Le nombre d'internats d'excellence sera doublé et les bourses au mérite triplées.

UN LYCÉE EXPÉRIMENTAL EN SEINE-SAINT-DENIS

Les grandes écoles et les universités seront invitées à s'engager avant la rentrée 2006 sur un système de tutorat (modèle Essec) ou de filières spécifiques (modèle Sciences-Po) pour les jeunes des ZEP.

Le lycée parisien Henri-IV ouvrira à la rentrée 2006 une classe d'accueil des élèves des ZEP (une trentaine) pour les préparer aux classes préparatoires aux grandes écoles. Ils seront logés et bénéficieront de bourses.

Richard Descoings, directeur de Sciences-Po, est encouragé à lancer un lycée expérimental en Seine-Saint-Denis où seront enseignés les mêmes programmes que dans les autres établissements scolaires mais avec des méthodes différentes.

Des préparations aux concours administratifs dans un certain nombre de lycées seront créées sur l'ensemble du territoire.


Sur le volet "emploi", le premier ministre a déclaré que les jeunes habitants des zones urbaines sensibles (ZUS), suite à un entretien à l'ANPE, se verront proposer dans les trois mois qui suivront un emploi, une formation ou un stage. Le contrat-jeune, réservé aux personnes avec un niveau bac (disposition de la loi Fillon), sera étendu à l'ensemble des jeunes des ZUS, quel que soit leur diplôme.

Le testing, méthode qui consiste à présenter des jeunes d'origine européenne puis des jeunes d'origine maghrébine ou africaine, pour prouver la sélection opérée sur ces critères raciaux, sera légalisé dans les entreprises, les boîtes de nuit et les agences immobilières. Le CV anonyme sera également expérimenté.

MÉCÉNAT D'ENTREPRISE ENCOURAGÉ

La Haute Autorité de lutte contre les discriminations (Halde) verra son pouvoir de sanction augmenté, avec des amendes de 5 000 à 25 000 euros pour les personnes morales. Créée par la loi du 31 décembre 2004 et présidée par Louis Schweitzer, la Halde ne peut actuellement que servir d'intermédiaire entre ceux qui se disent victimes de discrimination et la justice, et aider les plaignants à rassembler les éléments de preuve et à constituer leur dossier.

Quinze nouvelles zones franches urbaines (ZFU) seront créées, certaines des 85 existantes verront leur périmètre étendu et leur durée de vie prorogé. Le mécénat d'entreprise en faveur des PME dans les ZFU sera également encouragé : les grandes entreprises qui investissent dans une PME présente dans un quartier sensible pourront déduire de l'impôt sur les sociétés 50 % des sommes investies, en plus des dégrèvements de taxes. D'autre part, le fonds d'intervention en faveur du petit commerce pourra intervenir plus facilement dans les zones franches.

UNE AGENCE DE LA COHÉSION SOCIALE CRÉÉE

M. de Villepin s'est également engagé à ce que, chaque année, l'Etat réhabilite 30 galeries commerciales au lieu de 10 aujourd'hui. La réglementation sera simplifiée pour permettre une implantation des grandes surfaces et des multiplexes en ZUS.

Une agence de la cohésion sociale et de l'égalité des chances sera créée pour mieux concentrer les moyens et avoir une vue globale et l'année 2006 devrait être "l'année de l'égalité des chances, comme grande cause nationale". "Nous disposerons désormais d'un instrument de pilotage unique, proche des réalités du terrain et capable d'évaluer les besoins réels", a indiqué le premier ministre. Cette agence travaillera "naturellement en étroite concertation avec les élus locaux", a-t-il précisé. "Je demande à Catherine Vautrin (ministre déléguée à la cohésion sociale et à la parité) de préparer rapidement un comité interministériel de la ville".

Les pouvoirs des maires seront renforcés. Ils seront désormais chargés de la coordination en matière de prévention de la délinquance. Ils disposeront d'une véritable autorité pour exiger la réparation de la part des délinquants. Les compétences des polices municipales seront élargies.



Contre l'échec scolaire, le premier ministre prône le suivi des élèves et des sanctions parentales

Christophe Jakubyszyn
Le Monde, vendredi 2 décembre 2005

C'est par une vaste réforme de l'éducation que Dominique de Villepin a répondu, jeudi 1er décembre, à la crise des banlieues. Plutôt qu'une nouvelle loi sur l'école, le premier ministre a préféré présenter un ensemble de mesures pour répondre à l'échec scolaire et, surtout, accorder une attention particulière aux élèves en difficulté et à leurs parents.
ZEP
Le chef du gouvernement justifie ainsi le rôle accru qu'il entend donner à l'Etat : "Je ne me situe pas dans les débats doctrinaux sur l'efficacité du modèle français, je cherche les moyens de mettre en oeuvre concrètement et pratiquement, pour tous les Français, nos principes républicains. Pour cela, certains Français ont besoin d'un accompagnement personnalisé en matière d'emploi et d'éducation." "L'école, c'est le lieu de rendez-vous de la République", conclut-il.

Un contrat de responsabilité parentale, assorti de sanctions, sera proposé aux parents des enfants qui rencontrent des difficultés tellement lourdes qu'ils perturbent l'établissement qu'ils fréquentent ou qui sont même de facto déscolarisés avant 16 ans. Etabli avec un travailleur social, en liaison avec les chefs d'établissement, ce contrat pourra fixer aux parents des objectifs en termes d'assiduité aux cours et de résultats scolaires, mais il aura également trait à la situation et à l'accompagnement des parents (cours de langue, aide à la recherche d'emploi).

La suspension des allocations familiales sera décidée en cas de refus ou de non-respect de ce contrat. Elles seront alors versées sur un compte bloqué géré par le président du conseil général, déjà responsable de la gestion des caisses d'allocations familiales, et restituées si les obligations sont de nouveau remplies. La gestion de ce compte par le maire a été écartée, les risques de détournement politique de la procédure étant jugés trop importants (dans le cas d'une mairie détenue par le Front national, par exemple).

Une partie de la majorité réclamait la suppression pure et simple des allocations familiale, mais Matignon juge cette proposition "injuste" (elle ne concerne que les familles de plus de deux enfants) et "inefficace" (la baisse des allocations est souvent compensée par la hausse différentielle du RMI).

Un accompagnement personnalisé sera mis en place, dès le CE1, pour l'apprentissage de la lecture et de l'écriture. Alors que le premier ministre affirme que 10 % des élèves, et 30 % dans les zones d'éducation prioritaires, entrent chaque année en sixième sans maîtriser ces deux matières, une évaluation nationale uniforme sera mise en place au cours du CE1 pour tous les élèves. Le non-passage de cette "barrière" se traduira par la mise en place d'un dispositif d'accompagnement personnalisé pour chaque enfant dans l'école (groupes de moins de 10 élèves) et en dehors (multiplication par deux des équipes de réussite éducative).

L'apprentissage de la lecture sera modifié, notamment avec l'abandon de la méthode dite "globale", dès la rentrée 2006. Même si elle est déjà largement délaissée par les enseignants, les manuels scolaires devraient officiellement la proscrire. Le ministre de l'éducation nationale, Gilles de Robien, a été chargé par le premier ministre de faire des propositions concrètes à cet effet, dans les trois mois à venir.

La diversification des parcours scolaires va être entérinée, avec notamment la possibilité d'entamer un "apprentissage-junior" dès 14 ans. Cette disposition, qui requiert une modification législative, figurera dans le projet de loi sur l'égalité des chances, qui sera présenté en conseil des ministres avant la fin de l'année.

Les classes de BTS (actuellement de 2 000) seront augmentées et chaque lycée de ZEP devra obligatoirement en proposer au moins une dès la rentrée 2006.

L'orientation des élèves du collège au lycée et vers l'enseignement supérieur sera mieux prise en charge par la création d'un service public de l'orientation. Il devra notamment présenter, sur Internet, toutes les statistiques nationales sur le taux de réussite de chaque filière et qualification. Actuellement, 40 % des étudiants entrant à l'université en sortent dépourvus de diplôme et certaines filières présentent un taux de réussite de 1 %.

Les zones d'éducation prioritaires bénéficieront d'un renforcement des différentes aides : la formation, la rémunération et la carrière des enseignants y seront développées, les internats d'excellence doublés et les bourses au mérite triplées. Les efforts devraient être concentrés en outre sur 130 établissements les plus en difficulté, par le biais de la remise à plat de la carte des ZEP.

L'insertion dans le marché du travail sera renforcée pour les jeunes issus des quartiers défavorisés, confrontés à un taux de chômage deux à trois fois supérieur à celui de la moyenne nationale. En plus des entretiens actuellement menés par l'ANPE avec les 70 000 jeunes issus des zones urbaines sensibles (ZUS), le premier ministre a annoncé, jeudi, l'extension des contrats-jeunes créés par François Fillon en 2003 et réservés jusque-là aux jeunes de moins de 23 ans de niveau bac. Ils leur seront désormais proposés, quel que soit leur niveau de diplôme.

Les dispositifs anti-discrimination seront renforcés avec notamment la légalisation du "testing". La loi va permettre à la et la Haute Autorité des discriminations de sanctionner les personnes morales (entreprises, boîtes de nuit, agences immobilières) qui seraient prises en faute avec des amendes pouvant aller jusqu'à 25 000 euros. Enfin, les entreprises de service public devront lancer des expérimentations de CV anonyme et le ministre de la fonction publique définira, avec les organisations syndicales, les moyens de diversifier les recrutements.

UN NOUVEAU FRONT s'est ouvert, mercredi 30 novembre, dans la rivalité Sarkozy-Villepin. A la veille de la conférence de presse du premier ministre, le numéro deux du gouvernement a souhaité, dans son discours de clôture consacré à la convention de l'UMP sur les "injustices", "déposer le bilan des ZEP (zones d'éducation prioritaires)", qui, selon lui, ont "échoué".

Alors que M. de Villepin, dans le quotidien 20 minutes, avait estimé "qu'il fallait faire plus et mieux en direction des ZEP", M. Sarkozy a fait valoir que c'était un objectif "en deçà de nos besoins". Il en a appelé aux mânes de la "loi Jospin de 1989 pour mettre effectivement les élèves au centre du dispositif". Interrogé à l'issue de son discours, M. Sarkozy a nuancé ses propos, précisant qu'il fallait "donner de véritables moyens aux ZEP, avec des professeurs mieux payés et moins d'élèves par classe", affirmant qu'il n'y avait "pas de différence" entre le premier ministre et lui.

La FCPE a jugé "dramatique pour l'école que les combats (pour la présidentielle) aboutissent à rendre illisibles les débats sur l'avenir de la jeunesse". Le SGEN-CFDT a estimé "effarants et scandaleux" les propos de M. Sarkozy.

Le ministre de l'éducation, Gilles de Robien, a déclaré, lui, qu'il ne voyait "aucune raison de demander le dépôt de bilan des ZEP".
LEXIQUE

DÉFINITION.On trouve deux structures d'aides : les zones d'éducation prioritaires (ZEP) créées en 1981 et les réseaux d'éducation prioritaires (REP), créés en 1999.
EFFECTIFS.707 ZEP et 809 REP en 2004 en France métropolitaine et dans les DOM, concernent 8 336 écoles et collèges et lycées. 1,7 million d'élèves en 2003 (un sur cinq).
RÉPARTITION.Elle est inégale. La part des collégiens qui relèvent de l'éducation prioritaire va de 8 % dans les académies de Rennes ou de Limoges à 31 % dans celle de Lille et 36 % dans celle de Créteil.



La gauche et les syndicats se montrent très critiques après les propos du premier ministre

Le Monde, vendredi 2 décembre 2005
Avec AFP

Les partis de gauche et les syndicats ont accueilli tièdement les mesures annoncées, jeudi 1er décembre, par le premier ministre, Dominique de Villepin.

Le porte-parole du PS, Julien Dray, a estimé qu'il avait "voulu jouer les Père Noël", mais qu'il n'y avait "rien" dans sa hotte, si bien que les jeunes vont être "livrés à eux-mêmes". "Nous avons un catalogue de mesures qui visent à faire croire qu'il se passe quelque chose, mais, en fait, il ne va rien se passer", a déclaré M. Dray en commentant la conférence de presse de Dominique de Villepin. Le porte-parole a relevé qu'il n'y avait "aucun engagement budgétaire nouveau, aucune correction par rapport au budget 2006". "Donc, on fait dans l'artifice pour masquer l'absence de politique", a-t-il dit. Selon le député de l'Essonne, "la seule mesure phare qui va concerner tous les jeunes consiste à généraliser l'apprentissage, c'est-à-dire à faire que, dès 14 ans désormais, on mettra des jeunes à la porte des écoles". "La vérité, a soutenu Julien Dray, c'est que personne ne s'occupera d'eux, qu'on les déscolarisera et qu'on va fabriquer ainsi des futurs délinquants."

Le président du groupe communiste à l'Assemblée nationale, Alain Bocquet, a lui estimé que le premier ministre "piochait des mesurettes dans une boîte de rustines" et ne "répondait pas à l'urgence sociale". "En réponse à la relégation sociale qui frappe les quartiers populaires, il faudrait un plan d'action de grande ampleur, durable et doté des crédits correspondants", juge le député du Nord. "Le premier ministre préfère se contenter de saupoudrage et d'habillage plutôt que de revenir sur la série d'allègements d'impôts accordés au capital et aux contribuables fortunés", poursuit-il. Selon lui, "les maigres coups de pouce promis aux zones d'éducation prioritaires (ZEP) et le réaménagement au rabais des filières d'apprentissage ne résorberont pas la fracture scolaire".


"VIDE SIDÉRAL"

Pour le syndicat Force ouvrière, "en essayant de réagir aux urgences, le gouvernement ne remet pas en cause les fondements de sa politique économique qui accentue la fracture sociale et républicaine".

La CFTC juge de son côté que "l'apprentissage à 14 ans ne doit pas être une punition, mais demeurer une modalité d'accès à la qualification adaptée à certains jeunes". La CFTC rappelle que "l'accès à l'éducation jusqu'à 16 ans est un acquis social durement acquis et qu'un retour vers la situation antérieure ne peut être institué dans la précipitation sans garantie. " Le syndicat estime que sur "les annonces multiples du premier ministre, aucune appréciation budgétaire n'a été annoncée alors que de nouveaux allègements fiscaux ou sociaux ont été promis". De son côté, l'association SOS-Racisme "prend acte de la déclaration du premier ministre dans laquelle il reconnaît le testing comme mode de preuve dans les affaires de discrimination".

Le principal syndicat des enseignants du primaire, le SNUipp-FSU, a enfin déploré le "vide sidéral" des propos de Dominique de Villepin sur l'Ecole. "C'est stupéfiant ou alors c'est un choix délibéré de ne rien dire sur une période capitale, sur le moment où tout l'avenir des jeunes se construit", a déclaré à Gilles Moindrot, secrétaire général du SNUipp. "Le premier ministre n'a cité le primaire que pour dénoncer la méthode globale d'apprentissage de la lecture, qui est abandonnée partout depuis longtemps, et pour annoncer une évaluation des capacités en lecture en CE1, évaluation qui n'aura rien de nouveau puisqu'elle est déjà engagée depuis cette année", a-t-il ajouté. M. Moindrot a par ailleurs émis des doutes sur "l'efficacité d'une simple multiplication d'évaluations". "Ce serait ironique si ce n'était pas si triste", a-t-il conclu.


Nicolas Sarkozy provoque un tollé en proposant le "dépôt de bilan" des ZEP

Le Monde, jeudi 1er décembre 2005
Avec AFP

En appelant mercredi 30 novembre, lors d'une convention de l'UMP sur les injustices, à "déposer le bilan des ZEP", Nicolas Sarkozy a de nouveau provoqué un tollé. Affirmant que la politique des zones d'éducation prioritaire (ZEP) avait "échoué" , le président de l'UMP a souhaité que l'on passe "de la politique des zones prioritaires à la politique des élèves prioritaires".

Selon M. Sarkozy, "l'effort spécifique en faveur des ZEP représente 1,2% du budget de l'Education nationale. Il se résume à deux élèves de moins par classe et à une prime dérisoire, qui est largement compensée, sur le plan budgétaire, par le fait que les enseignants sont en début de carrière et ne coûtent pas grand chose".

Le ministre de l'éducation nationale Gilles de Robien a répondu dans un communiqué qu'il ne voyait "aucune raison de demander un dépôt de bilan des ZEP", comme l'a fait Nicolas Sarkozy. "Sans l'éducation prioritaire, que seraient nos quartiers aujourd'hui ? Je ne vois aucune raison quant à moi de demander un dépôt de bilan des ZEP", a-t-il déclaré.

"UN CONTRESENS QUI NIE LA RÉALITÉ"

Ces propos ont provoqué de vives réactions chez les syndicats de professeurs et de parents d'élèves. "Je ne savais pas que M. Sarkozy était ministre de l'éducation nationale", a ironisé Georges Dupon-Lahitte, le président de la FCPE, principale fédération de parents d'élèves. "Il est dramatique que les combats sur qui sera candidat à la présidentielle aboutissent à rendre illisibles les débats sur la question essentielle qu'est l'avenir de la jeunesse", a-t-il regretté. "En tant que président d'une fédération de parents, j'attends que le premier ministre éclaircisse au sein de son gouvernement qui est en charge de quoi et qui fait quoi", a-t-il encore dit.

C'est un "contresens qui nie la réalité", a de son côté déclaré Gérard Aschieri, secrétaire général de la FSU, pour qui "les ZEP n'ont pas de moyens qui compensent assez les inégalités sociales. . Pour le secrétaire général du Syndicat des enseignants (SE-Unsa), Luc Bérille, "ce sont des propos outranciers et blessants pour ceux qui travaillent dans les ZEP". "Sur quelle base se fonde-t-il pour tenir ces propos ? ", s'est-ili interogé.

Le secrétaire général du Sgen-CFDT, Jean-Luc Villeneuve, a quant à lui jugé "effarant" et "scandaleux" les propos du ministre de l'intérieur. "On a rencontré le ministre de l'éducation nationale lundi qui nous a dit qu'il souhaitait relancer la politique des ZEP, il nous a annoncé une réunion en janvier-février sur les ZEP", a rappelé M. de Villeneuve.

Nicolas Renard, président de l'Observatoire des zones prioritaires (OZP), association de professionnels et d'experts des ZEP, a déclaré mercredi que les propos de Nicolas Sarkozy sur l'échec des ZEP étaient "trop rapides". "Il y a une vraie question en terme de résultats, mais il y a des endroits qui ont très bien travaillé". Sur la question du coût des ZEP, M. Renard a déploré un "saupoudrage des moyens". "C'est là-dessus qu'il faut probablement réfléchir et se remettre au travail", a-t-il expliqué.


Paris-VI et Sciences-Po planchent sur un lycée d'excellence en banlieue

Catherine Rollot
Le Monde, vendredi 2 décembre 2005

Ouvrir un lycée expérimental à partir de la mise en commun des bonnes pratiques éducatives des lycées difficiles. L'idée est encore à l'état de proposition mais elle est déjà reprise par Dominique de Villepin. A l'origine de ce projet, Richard Descoings, directeur de Sciences-Po Paris et Gilbert Béréziat, président de l'Université Pierre-et-Marie-Curie (Paris-VI), qui y travaillent depuis le début de l'année 2005.


" Nous sommes partis du constat qu'il existait localement des réussites au sein d'établissements qui cumulent pourtant beaucoup d'handicaps, mais faute de moyens ou de mutualisation, elles ne sont pas systématisées", explique Ricard Descoings. Le directeur de Sciences-Po a donc décidé de réunir autour de lui une vingtaine de professeurs et de chefs d'établissement mais aussi des associations qui ont fait leurs preuves sur le terrain afin de " mutualiser les bonnes pratiques". Le rassemblement de toutes ses idées devrait, selon M. Descoings, aboutir à court terme au "lycée que nous rêvons d'offrir aux lycéens, à leurs familles, à leurs enseignants et à la République". Ce lycée " idéal" ne se veut pas un " lycée d'élite".

Le "lycée expérimental" sera un établissement public, qui respectera totalement la carte scolaire et les programmes nationaux. L'innovation se trouvera dans un suivi scolaire personnalisé, une intégration de l'information et de l'orientation très en amont ainsi qu'une liaison très forte avec les entreprises. " Nous travaillons, par exemple, sur l'idée d'internaliser au sein de cet établissement toutes les formes de soutien scolaire qui ne sont pas accessibles par la plupart des élèves des quartiers défavorisés faute de moyens financiers suffisants".

Le lycée pourrait proposer un internat pour permettre à des élèves qui étudient souvent dans des conditions difficiles d'avoir un lieu propice au travail. Un système de bourse financé par des entreprises est aussi à l'étude. Autre différence par rapport à un établissement classique : les professeurs de l'éducation nationale seront recrutés sur la base du volontariat. L'ouverture de cet établissement pourrait se faire dès la rentrée 2006. "La balle est maintenant dans les mains des politiques", considère M. Descoings qui a envoyé un mail pour présenter son projet à une quarantaine d'élus de tout bord. "Pour l'instant personne ne m'a dit, c'est d'accord on y va", précise M. Descoings qui se dit par ailleurs favorable à la proposition défendue jeudi 1er décembre par le député Manuel Valls (PS, Essonne) d'orienter les meilleurs élèves de chaque lycée français vers les classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE).

Le projet de M. Descoings de créer un lycée d'excellence en zone défavorisée n'est toutefois pas le premier. Le recteur de l'académie de Créteil a, par exemple, chargé Ghislaine Hudson, proviseur du lycée Joliot-Curie de Dammarie-Lès-Lys (Seine-et-Marne) d'une mission de ce type en Seine Saint-Denis.

Ecole : la sauvegarde d'un moule

Ouvrir davantage les filières d'excellence conforte un peu plus le système et ne s'attaque pas à la diversification des voies de réussite.

Emmanuel DAVIDENKOFF
Libération, vendredi 02 décembre 2005

En dépit de la bascule de la notion de "discrimination positive" vers celle d'"égalité des chances", le gouvernement persiste dans la même logique et applique à l'éducation une forme d'état d'urgence qui ne fait que repousser à demain les réponses aux questions qui se posaient hier. L'histoire des ZEP l'a pourtant montré : quelle que soit la bonne volonté des personnels d'éducation, il ne suffit pas de créer des espaces d'exception pour enrayer les mécanismes d'exclusion, a fortiori quand "donner plus à ceux qui ont moins" se traduit, sur le terrain, par "donner à peine plus à ceux qui ont beaucoup moins".

La question la plus névralgique, et aussi la plus hérétique, n'est probablement pas "comment donner plus" mais "comment donner autrement" sans brader pour autant l'intégrité des savoirs à transmettre. Le hic, c'est que poser la question induit que le système éducatif, s'il ne crée pas les inégalités, contribue au moins à les maintenir ; voire qu'il en remet une couche, dans sa propension compulsive à hiérarchiser "bonnes" et "mauvaises" filières, à classer "bons" et "mauvais" élèves, phénomène qui n'exprime aucune échelle de valeur cohérente (il y a aussi des "mauvais" élèves dans les classes d'Henri-IV).

De ce point de vue, le réflexe du gouvernement - comme du PS - consistant à tenter de produire de l'égalité en ciblant les classes préparatoires aux grandes écoles en dit long. Message sous-jacent : le seul modèle d'excellence qui vaille est celui des prépas ; la République fraternelle est prête à y accueillir tous ses enfants, à condition qu'ils passent sous les fourches caudines de cet unique instrument de "réussite".

Le recours à l'apprentissage précoce ressortit à la même logique : plutôt que d'interroger l'incapacité du collège à diversifier ses approches pédagogiques, le gouvernement externalise le problème en direction des entreprises, après l'avoir fait en direction des associations via les "ateliers relais" pour collégiens en instance de décrochage. Il ne s'agit là ni de "donner plus" ni de "donner autrement" mais de "donner ailleurs", quitte à exhumer des approches pédagogiques alternatives finalement bien pratiques pour prendre en charge les élèves qui ne rentrent pas dans le moule (les pédagogues ont l'habitude : quasiment tous leurs théoriciens ont forgé leurs outils au contact d'enfants en rupture, de Makarenko à Korczak, de Montessori à Pestalozzi, etc.).

Seule Sciences-Po est allée plus loin, ne se contentant pas d'aider des élèves de ZEP à passer son concours d'entrée, mais créant une voie d'accès parallèle (lire page 6). Pour les concepteurs de cette formule, il va de soi que c'est la nature même du concours qui définit le profil des élèves qui réussiront et, en creux, celui de ceux qui échoueront à tout coup.

Etendre à l'ensemble du système éducatif cette philosophie - celle d'une authentique diversification des voies de réussite et non d'une hiérarchisation permanente entre "bonnes" et "mauvaises" filières, génératrice de frustrations et d'exclusion - exigerait une réforme d'une ambition que ni la droite ni la gauche ne semblent prêtes à assumer, d'autant qu'elle n'interroge pas seulement l'école (les grandes écoles tirent aussi leur prestige de la pérennité du sauf-conduit social et professionnel qu'elles délivrent dans les entreprises et la haute fonction publique). Elle seule, pourtant, permettrait de passer de la "discrimination positive" à l'"égalité des chances". Et ferait peut-être oublier que la situation actuelle est en partie le produit de trois ans et demi de choix budgétaires, pédagogiques et politiques qui ont privé l'Education nationale du peu de marge de manoeuvre dont elle disposait pour permettre à ses personnels d'aider plus et mieux les élèves en difficulté.



Le ministre de l'Emploi annonce un plan ambitieux pour les jeunes en difficulté.
Borloo, trésorier de l'Education nationale

Emmanuel DAVIDENKOFF
Libération, jeudi 25 août 2005

Sur le papier, au moins, le dispositif de lutte contre l'échec scolaire le plus spectaculaire depuis le retour de la droite au pouvoir n'est pas porté par l'Education nationale, mais par le ministre de l'Emploi, Jean-Louis Borloo. Ce dernier doit détailler ce matin en Conseil des ministres les volets 15 et 16 de sa loi de cohésion sociale, dévolus aux "dispositifs de réussite éducative".

Pas question évidemment de laisser dire que Borloo fait le travail de l'Education nationale ; le ministre insiste sur le fait que ses actions "s'arrêtent à la porte de l'école". Il n'empêche : budgétairement et méthodologiquement, ni Luc Ferry ni François Fillon - qui avaient pourtant fait de la lutte contre l'échec la colonne vertébrale de leurs discours - n'avaient été aussi loin.

Promesses. D'abord parce que Borloo annonce un investissement que l'Education nationale ne peut s'autoriser : 1,4 milliard d'euros sur cinq ans, à savoir, selon Borloo, "deux fois plus que tout le budget de la politique de la Ville du gouvernement Jospin". Pour l'heure, 31 millions d'euros "seulement" ont été engagés, mais la circulaire appelant à la constitution "d'équipes de réussite éducative" n'est sortie que fin juin. Or plus de 200 projets sont déjà remontés, au coeur de l'été, qui concerneront dès cette année 60 000 enfants et adolescents de 2 à 16 ans. A ce rythme, l'objectif de 750 projets d'ici à 2009 devrait être atteint facilement - à condition que le budget suive, ce qui n'est jamais garanti avec Borloo.

Usage de la manne promise : apporter un "soutien individualisé aux jeunes en fragilité en prenant en compte la globalité de leurs difficultés scolaires, sanitaires et sociales". Ce qui, selon Borloo, pourra passer par des aides très immédiates : "Quand un enfant a besoin de voir un ophtalmo et qu'il faut faire 50 km pour avoir un rendez-vous rapide, on lui paiera le déplacement et la visite." Qui gérera ces financements ? Des équipes pluridisciplinaires ad hoc, composées de professionnels en activité (éducateurs, pédiatres, psychologues, orthophonistes, nutritionnistes, etc.) dépendant de structures existantes (Education nationale, caisses d'allocations familiales, collectivités, organismes de santé publique, offices HLM, etc.) qui se fixeront des objectifs qualitatifs précis. Le financement moyen devrait être de 500 000 euros par équipe. Pas question pour autant d'imposer des quotas et des méthodes d'en haut : le passage d'une logique territoriale à une logique d'aide individualisée impose de pouvoir faire de la dentelle. D'où le "contrat de confiance" que Borloo propose aux équipes : "On vous donne l'argent ; utilisez-le au mieux pour les enfants, et on contrôlera a posteriori."

Le choix de cette formule repose sur une conviction que Borloo a forgée voici plusieurs années : "J'étais alors maire de Valenciennes ; une maîtresse m'avait expliqué qu'elle savait dès le jour de la rentrée quels élèves risquaient de décrocher faute d'un environnement suffisamment protecteur - en matière de santé, de logement, de maîtrise de la langue, etc.".

Il y a deux ans, Borloo découvre dans le Colorado (Etats-Unis) le Perry Preschool Project. Créé en 1962, ce programme de soutien aux enfants et aux familles défavorisées aurait si bien fait ses preuves que le Nobel d'économie James J. Heckman estime que chaque dollar investi pour assurer un minimum de bien-être à un enfant défavorisé aurait permis à la collectivité d'en économiser 17 dans les trente-cinq années suivantes - en dépenses d'insertion, de santé, de justice, etc. (1). La religion de Borloo est faite : "Concentrer des moyens sur les enfants fragiles, le plus tôt possible, donne des résultats spectaculaires."

Recrutements. L'autre coup de pouce de Borloo à l'école se mesure aussi en espèces sonnantes et trébuchantes : pour la première fois depuis 2002, un ministre de l'Education nationale a pu annoncer hier 40 000 recrutements (lire ci-contre). Financés par la politique de la ville. Borloo ministre de l'Education bis ? Il s'en défend : "Tout le monde sait que l'école ne peut pas répondre seule aux défis sociaux et urbains." Ce qui n'empêchera pas le ministre de l'Emploi de rappeler aujourd'hui les deux autres volets "égalité des chances" de sa loi : le financement d'internats éducatifs et le soutien à la politique d'ouverture sociale des grandes écoles. Au total, une politique éducative qui pourrait être celle de l'Education nationale. Les moyens en plus...

(1) www.highscope.org


Remake de la loi anticasseurs de 1970, refonte des lois sur les stupéfiants et sur les délinquants, le gouvernement durcit le ton après les émeutes.
La droite dégaine sa rengaine sécuritaire

Emmanuel DAVIDENKOFF, Dominique SIMONNOT, Jacky DURAND et Matthieu ECOIFFIER
Libération, mardi 29 novembre 2005

Cela rappellera à certains de vieux souvenirs... Pour lutter contre "les violences en groupe", Nicolas Sarkozy prépare un remake de la "loi anticasseurs" votée en 1970, pour réprimer les manifestations de l'après-Mai 1968. Selon l'entourage de Sarkozy, "après trois semaines de violences urbaines, la classe politique et l'opinion sont prêtes".

Retour dans les années 70. En vertu de la loi anticasseurs, des gens attrapés au hasard de manifs, pour le seul fait de s'être trouvés là, furent condamnés. Un magasin pillé ? Une vitrine cassée ? Des affrontements avec la police lors de distributions de tracts ? Peu importait qui, il suffisait d'être à proximité.

Les arrestations, les condamnations pleuvent indistinctement, même si la riposte s'organise entre avocats, magistrats du jeune Syndicat de la magistrature, intellectuels et militants. Cette "responsabilité collective" heurte de plein fouet un principe du droit pénal, selon lequel chacun est responsable de ses propres actes et pas de ceux de son voisin, sauf au risque d'injustices flagrantes.

"Armes". Hier, pourtant, au ministère de l'Intérieur, on disait : "Nous avons connu par le passé, dans notre droit, cette responsabilité collective. Aujourd'hui, la question se pose en matière de violences urbaines, nous y réfléchissons en examinant différents cas de figure, celles des violences graves ou avec armes. Nous devons adapter la riposte en fonction de l'attaque tout en maintenant le champ des libertés publiques. Pour le moment, c'est un chantier, mais le débat mérite d'être posé devant le Parlement." Hier, Nicolas Sarkozy a aussi annoncé aux préfets la relance de deux dossiers (retoqués lors de son premier séjour au ministère de l'Intérieur) : son projet de loi sur la prévention de la délinquance et la réforme de la loi de 1970 sur les stupéfiants. Des textes très critiqués à l'époque pour leur approche sécuritaire. Il songe aussi à revenir sur "l'ordonnance de 1945" sur les mineurs, assénant : "Les mineurs de 1945 ne sont pas ceux de 2005." Mais l'ordonnance de 1945 n'a déjà plus de "1945" que le nom, tant elle a été réformée et durcie ces dernières années, notamment en 2001, 2002, 2004 et... 2005. Au ministère de la Justice, dont - tout de même - dépend le traitement de la délinquance juvénile, on assure que Pascal Clément "a le dossier en mains, et fera connaître en temps utile des options".

Devant les préfets, le ministère de l'Intérieur a détaillé son plan de prévention de la délinquance appliqué aux bancs de l'école. En matière d'éducation, Sarkozy se nourrit à tous les râteliers. A la gauche, il emprunte une relative confiance dans les vertus du "collège unique" qui doit offrir "des apprentissages différenciés, adaptés, voire manuels bien sûr en même temps que tous les autres savoirs fondamentaux". Mais "il ne faut pas exclure les jeunes trop tôt du circuit général". Une pierre dans le jardin de Villepin-Robien et leur projet d'"apprentissage à 14 ans". Il souhaite aussi le recours aux "classes-relais pour les jeunes en rupture dans les quartiers sensibles". Inventées par la gauche et développées par la droite, ces structures tentent avec un succès mitigé de remettre dans le droit chemin scolaire des collégiens en instance de rupture. A la droite, Sarkozy reprend l'idée de taper au portefeuille les parents via les caisses d'allocations familiales en réclamant plus de fermeté dans l'application du code de la sécurité sociale, qui prévoit "l'obligation de présentation d'un certificat de scolarité (...) comme condition de versement des prestations".

"Logique policière". Au chapitre de la lutte contre le trafic de stupéfiants, Sarkozy ressort de ses cartons ses propositions de réforme de la loi de 1970, élaborées en 2003 par sa Mission de lutte antidrogue (Milad). Pour lutter contre les trafiquants de shit, il s'attaque aux clients. Et ce, en remplaçant les peines de prison "pour simple usage" par des contraventions de classe V (1 500 euros maximum et inscription au casier judiciaire pour charger les récidivistes). "Ces mesures obéissent à une logique exclusivement policière. Il s'agit de donner aux commissariats de quartier quelque chose de valorisant à faire : interroger un jeune arrêté avec une barrette de shit sur son revendeur. Car, pour les enquêtes de patrimoines sur les trafiquants, ils n'ont ni les moyens ni les compétences nécessaires", rappelle un expert. Le code pénal prévoit déjà la possibilité de suspendre le permis de conduire "pour une durée d'un an au plus et l'immobilisation pour six mois au maximum du véhicule". Ce chantier de réforme avait été abandonné par Matignon, en juillet 2004, après un bras de fer entre ministères répressifs et sanitaires. Ces derniers prônaient des amendes forfaitaires, faisant valoir qu'avec 100 000 interpellations pour usage par an, le seul résultat concret de cette réforme serait un engorgement des tribunaux de police.

Ce n'est pas tout : Dominique de Villepin doit annoncer aujourd'hui un projet de loi visant à rendre plus difficiles les "mariages arrangés" avec les étrangers.


Le Syndicat de la magistrature fustige l'"imposture" Sarkozy

Le 39e congrès du SM s'est élevé contre la "faillite sécuritaire".
Jacqueline COIGNARD
Libération, lundi 28 novembre 2005

Sur l'affiche, dans les têtes, dans les discours : Nicolas Sarkozy était le personnage obsédant du 39e congrès de Syndicat de la magistrature (SM, gauche), qui s'est tenu à Paris ce week-end, avec pour slogan "2005, une année noire pour les libertés et la justice". Des années de lois sécuritaires ont débouché sur des émeutes dans les banlieues et l'instauration de l'état d'urgence. "Il faut le marteler : on assiste à la faillite sécuritaire ", s'énerve un orateur.

Pourtant, le ministre de l'Intérieur, qui "a lancé une bataille symbolique sur le langage" comme le relève un autre magistrat, gagne des points dans l'opinion. En parlant de "racaille" et de "Kärcher". "Vous connaissez l'Enchanteur des médias modernes ?" demande un ancien militant qui a repris du service en raison des récents événements. "C'est une société de marketing politique qui travaille pour l'UMP et qui a acheté sur Google une série de mots-clés comme ceux-là (Libération du 8 novembre, ndlr). En tapant ces mots, on arrive sur le site de l'UMP, qui se vante d'avoir recruté 3 000 nouveaux adhérents comme ça en quelques jours."

Cette rupture de langage est un phénomène "marqué du sceau de la fausseté et de l'imposture". Sarkozy se flatte d'employer le langage du peuple ? "Il va dans les banlieues avec trois cars de CRS, il ne connaît rien au langage du peuple. Ce langage-là, c'est celui de l'extrême droite." Que faire ? Les uns proposent de commencer par une analyse de ce qui s'est passé pendant les événements récents et de publier "un livre noir" : "Comment la justice a-t-elle fonctionné ? Comment a-t-elle absorbé une telle production ? Personne n'a dit que c'était bâclé, on peut donc continuer comme ça et devenir de véritables chambres ardentes ?" Il s'agit de remédier au "désert d'intelligence et de débat" et à l'absence de relais politique - avec notamment un Parti socialiste inexistant sur ces questions -, et de se méfier du "confort de l'obéissance" dans lequel risque de se réfugier une majorité de magistrats.

Les congressistes ont adopté une motion réclamant la levée immédiate de l'état d'urgence et l'abrogation de la loi de 1955. Le syndicat appelle également à une consultation populaire sur la question des banlieues.



Education
Xavier Cornu, de la chambre de commerce de Paris, dénonce l'apprentissage précoce:
"L'orientation quasi définitive à 14 ans, c'est prématuré"

Emmanuel DAVIDENKOFF
Libération, lundi 28 novembre 2005

Le gouvernement s'apprête à préciser dans les jours à venir comment il compte mettre en oeuvre l'apprentissage à 14 ans. Fervent promoteur de l'apprentissage en général, Xavier Cornu est également un fervent opposant à sa mise en oeuvre dès 14 ans. Explications de ce directeur général adjoint de l'enseignement et de la formation à la chambre de commerce et d'industrie de Paris.

Pourquoi le "fanatique" de l'apprentissage que vous dites être s'oppose-t-il à l'apprentissage à 14 ans ?

D'abord parce qu'un jeune de 14 ans, quel que soit le milieu dont il est issu, n'a ni les aptitudes physiques et comportementales, ni la maturité psychologique pour endosser la responsabilité d'un contrat de travail. A fortiori les 15 000 jeunes en situation de déscolarisation qui sont clairement visés par le dispositif : ils savent à peine lire, écrire et compter, sont dans un temps de révolte et pas d'intégration - ce ne sont pas des conditions idéales pour être embauchés ! Un tel dispositif risque donc de se retourner contre le jeune : si vous le faites entrer en apprentissage en lui expliquant que c'est une "dernière chance", et que le contrat est rompu au bout de trois mois, vous lui plongez la tête sous l'eau encore plus profondément. On n'a pas le droit de jouer avec ça.

Même si cette orientation est "réversible", comme le promet le gouvernement ?

Mais le vrai apprentissage ne l'est pas ! Quand vous êtes apprenti boulanger, vous n'êtes pas apprenti couvreur, encore moins collégien modèle puisque vous étudiez moins. Donner une orientation quasi définitive à 16 ans, c'est déjà très tôt. 14 ans, c'est vraiment prématuré. Je crois par ailleurs aux vertus de l'errance pédagogique : on doit avoir le droit à l'erreur, à l'hésitation, pour affermir ses choix, a fortiori quand on est adolescent.

Vous ne croyez pas aux passerelles ?

Si. Je constate simplement qu'on ne sait pas les faire fonctionner. Exemple : aujourd'hui, vous pouvez rejoindre l'université avec un bac professionnel. Le taux d'échec est massif, pour la seule raison que ces jeunes n'ont pas reçu la formation qui leur permettrait de suivre des études longues généralistes, très conceptuelles.

Mais alors, que fait-on des collégiens de14-16 ans en rupture scolaire ?

Mon point de vue est que l'Education nationale ne peut les abandonner au motif qu'ils ne correspondent pas à sa façon d'enseigner. C'est à elle de s'adapter, d'individualiser les parcours et la pédagogie, de repenser à ses modalités d'évaluation. Les apprentis que nous formons sont tous ébahis de notre façon de les évaluer, qui n'a rien à voir avec ce qu'ils ont connu au collège : nous évitons les notes humiliantes, nous utilisons l'évaluation - qui a toujours un caractère relatif - comme un levier pour leur donner confiance, nous valorisons les acquis des jeunes... L'Education nationale a sans doute besoin de moyens supplémentaires pour y parvenir, mais aussi de s'ouvrir à l'idée selon laquelle on peut former autrement qu'elle ne le fait et obtenir, à l'arrivée, des gens tout aussi compétents.

Elle le fait dans le domaine de l'apprentissage : elle accueille 13 % des 370 000 apprentis...

Certes. Et pourquoi pas 30 % ? Quelle sera sa contribution à l'objectif gouvernemental d'accueillir 500 000 apprentis dans les années à venir ? Si l'apprentissage a autant de vertus que le dit le ministre, alors que l'Education nationale prenne sa part, au lieu de renvoyer sur l'entreprise le traitement des enfants en difficulté.

Les entreprises n'ont pas à contribuer à la formation ?

Bien sûr que si, en tant que coformatrices, mais pas en tant qu'interlocuteur unique. Je rappelle tout de même que la fonction d'une entreprise est de produire de la valeur ajoutée et, dans l'idéal, de créer de l'emploi de cette façon. Elle peut contribuer à remédier aux problèmes sociaux du pays, via la formation, mais sa mission première n'est pas de resocialiser, d'apprendre un métier et de payer des jeunes de 14 ans dont la loi dit depuis 1959 que leur place est à l'école ! Je suis par ailleurs dépité que tous nos efforts pour valoriser l'apprentissage, pour en faire une voie noble, soient niés par l'équation qui vient d'être suggérée entre "jeunes en rupture" et apprentissage. Elle conteste malheureusement tout le travail que nous accomplissons pour mettre en confiance les jeunes en apprentissage et pour leur donner le plaisir de réussir. Or sans désir, il n'y a pas de plaisir.


La mixité sociale au ban de l'école

Une étude montre que, sur l'académie de Bordeaux, 10 % des collèges concentrent 40 % des élèves issus de l'immigration. Témoignages.

Michaël HAJDENBERG
Libération, jeudi 27 octobre 2005

Avant de théoriser la discrimination positive, le constat de la discrimination "négative" s'impose. Il a été récemment posé par les sociologues Georges Felouzis, Françoise Liot et Joëlle Perroton dans leur ouvrage au titre provocateur, l'Apartheid scolaire (1), qui tente de décrypter les stratégies de choix des parents lors de l'inscription de leur(s) enfant(s) dans une école. Dans quel collège l'inscrire ? Celui du secteur, qu'on dit mal famé et de niveau médiocre ? Celui d'un quartier chic voisin, pour lequel il faudra obtenir une dérogation ? En travaillant sur les prénoms de 144 000 élèves de 333 établissements publics et privés de l'académie de Bordeaux - une méthode très critiquée mais qui est la seule permettant de contourner le refus républicain de comptabiliser les élèves selon leurs origines -, les trois sociologues ont établi que 10 % des collèges concentrent 40 % des élèves issus de l'immigration.

Le collège Edouard-Vaillant de Bordeaux est l'exemple type de ce phénomène de contournement de la carte scolaire et du risque de ghettoïsation. Deux parents d'élèves expriment leurs doutes. Le principal du collège tente de leur répondre.

"Ne pas faire du collège un ghetto"
Claire (2), mère au foyer. Deux filles au collège et un fils en CE2.

"J'ai une certaine sensibilité, je suis bénévole pour aider des enfants en difficulté, mais je ne vais pas aller droit dans le mur pour des idées. Ma fille aînée était à Edouard-Vaillant. Mais attention : elle a pris portugais dès la sixième pour pouvoir être acceptée en seconde à Camille-Julian [bon établissement hors secteur]. En primaire, même les instits vous le disent : "Si vous voulez que votre enfant réussisse, ne le mettez pas à Edouard-Vaillant." En même temps, on ne peut pas faire de ce collège un ghetto. Sinon, ça risque de nous péter un jour à la gueule. Et puis ma fille aînée m'a bien dit que les rumeurs de viols et de drogue étaient fausses. J'y ai donc mis ma deuxième, qui a choisi le portugais également. Sauf que, cette fois, ils ont mélangé ceux qui font portugais, dont beaucoup viennent du Cap-Vert, et ceux qui font arabe. Cela fait beaucoup d'enfants dont la langue maternelle n'est pas le français. Or, pour que la mixité fonctionne, il faut un équilibre. Je me pose sérieusement des questions pour le dernier, qui est en CE2. Je ne vais quand même pas lui faire faire russe en première langue pour qu'il soit dans un autre collège. De toute façon, ce sont toujours les enfants de médecins ou d'architectes qui obtiennent plus facilement des dérogations. Alors, parmi les gens plus modestes, on en voit beaucoup se tourner vers le privé. Sauf que nous, avec trois enfants, ce n'est financièrement pas possible."

"Je veux la mixité, pas l'insécurité"
Sylvie, ancienne assistante de direction. Trois enfants, dont un fils en CM1.

"J'ai trois enfants. Pour le petit dernier, Louis, qui est en CM1, je me pose des questions que je ne me posais pas il y a quelques années. Il doit aller à Edouard-Vaillant, comme son frère aîné, qui a aujourd'hui 20 ans et qui y a fait une bonne scolarité. Il dit qu'il a fait de super voyages grâce à l'établissement, qu'il a eu beaucoup de bons profs. Mais maintenant on voit des voitures de flics devant l'établissement, et j'ai envie de protéger Louis, même si je ne sais pas trop de quoi. C'est peut-être une question de population. A Edouard-Vaillant, il y a 21 nationalités. Pourtant, j'aime mon quartier. Je ne m'y suis jamais sentie en danger. Je suis militante associative dans différents combats pour faciliter l'intégration. Et je trouve que les ghettos, c'est insupportable. Je veux la mixité. Mais pas l'insécurité. Je sais bien que plus l'effet ghetto s'accentuera, plus l'insécurité grimpera. Mais à Edouard-Vaillant, il y a quand même beaucoup d'enfants très abîmés. Edouard-Vaillant, c'est le choix du coeur. Mais le choix de la raison, c'est d'aller ailleurs. On est obligé de faire des choix différents de ce qu'on ressent."

"Les gens fantasment la violence"
Alain Rebière, principal du collège Edouard-Vaillant.

"Tout le monde est pour la mixité sociale. Mais pour les autres. A Edouard-Vaillant, on reçoit plus d'élèves en difficulté qu'ailleurs. Mais les bons, ils sont bons partout. Les gens fantasment les phénomènes de violence. On doit encore réparer une réputation qui date d'il y a quinze ou vingt ans. En fait, on ne va pas à Edouard-Vaillant, mais on ne sait plus pourquoi. Moi je vends le collège, je fais le VRP. J'invite les parents et les enfants à visiter l'établissement. Il y a deux ans, j'ai même prêté la cour pour une kermesse de l'école primaire. Des élèves du collège ont voulu entrer. Les parents n'ont pas su gérer. Au lieu de me prévenir, ils ont appelé les flics. Tous les parents les ont vus et ça les a marqués, alors que, en quatre ans ici, je n'ai jamais eu à appeler les flics. Avec une histoire bête comme celle-là, on fait dix pas en arrière. Mais, pour certains parents, tous les moyens sont bons pour éviter le collège. Le quartier se découvre ainsi une formidable communauté russophile ! Ça m'agace que notre travail ne soit pas reconnu et ça m'agace qu'on stigmatise nos élèves alors qu'ici, ils apprennent la tolérance."

(1) L'Apartheid scolaire. Enquête sur la ségrégation ethnique dans les collèges, Seuil, 233 pages, 19 euros.

(2) Les prénoms ont été modifiés.

La majorité des mineurs présentés aux juges étaient "inconnus" des tribunaux

Nathalie Guibert
Le Monde, samedi 26 novembre 2005

CHIFFRES
Du 29 octobre au 18 novembre, selon le dernier bilan établi par la chancellerie, 3 101 personnes ont été mises en garde à vue à la suite des violences urbaines, 135 informations judiciaires ont été ouvertes, 562 majeurs incarcérés (dont 422 déjà condam- nés à des peines de prison ferme) et 577 mineurs ont été présentés aux juges des enfants (dont 118 ont été placés sous mandat de dépôt).

MODE D'EMPLOI
En cours de procédure, le juge des enfants peut ordonner un placement provisoire, un contrôle judiciaire, une détention provisoire ou une liberté surveillée. Lors du jugement, en dehors d'une peine, le mineur peut faire l'objet d'une mesure éducative (une admonestation, une remise à parents, un placement ou une mesure de réparation).


Ils sont français, ils ont 16-17 ans, des pères ouvriers ou chômeurs, des mères plus ou moins débordées, des résultats moyens à l'école. Et ils sont, pour la grande majorité d'entre eux, inconnus de la justice. Les mineurs déférés dans le cadre des récentes violences urbaines en Ile-de-France ne correspondent pas au profil décrit par le ministère de l'intérieur, celui de "racailles" dont "80 %" seraient connus pour des faits de délinquance.

La police se fonde certes sur le fichier des infractions constatées (STIC), dont toutes ne débouchent pas sur des procédures judiciaires. Mais éducateurs et magistrats soulignent qu'ils n'ont pas eu affaire, ces dernières semaines, au lot commun des mineurs présentés à la justice : il s'agit, cette fois, de jeunes rencontrant plutôt moins de difficultés familiales et davantage scolarisés. La majorité d'entre eux sont inscrits dans des formations professionnelles, souvent en apprentissage.

A Bobigny, sur 89 mineurs présentés au tribunal dans le cadre des violences, 37 étaient "connus" au plan pénal ou civil, une dizaine d'entre eux bénéficiant d'une mesure de protection de l'enfance. A Créteil, parmi 77 mineurs déférés mi-novembre, 15 seulement étaient connus par la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ). A Nanterre, sur 41 mineurs, 22 étaient "inconnus en délinquance", alors que 13 faisaient l'objet d'une prise en charge dans un cadre pénal. A Pontoise, 9 des 42 adolescents présentés étaient suivis par la PJJ.

Le noyau dur des mineurs délinquants n'a pas été impliqué dans les émeutes, ou bien n'a pas été pris par la police. La direction de la PJJ de la Seine-Saint-Denis a constaté que ses foyers étaient restés très tranquilles. "Certains des participants aux violences étaient motivés par la haine et l'envie d'en découdre, mais il y avait aussi une dimension ludique dans tout cela", estime Régis Lemierre, du service éducatif auprès du tribunal (SEAT) de Nanterre. Loin de toute revendication politique ou sociale, "la génération "game boy" a agi comme dans un monde virtuel : il y avait les copains, ça brûlait de partout, c'était fascinant", précise-t-il.

Jean-Pierre Rosenczveig, président du tribunal pour enfants de Bobigny, confirme cette dimension, en citant l'exemple d'"un garçon de 15 ans, connu du tribunal car suivi par l'aide sociale à l'enfance pour avoir subi de graves maltraitances" : "Il dormait, à minuit, quand les copains sont venus le chercher. Il est descendu, plus pour aller jouer avec eux que pour casser. Il s'est trouvé mêlé à l'agression de policiers."

Dans de nombreux cas, les éléments fournis par la police n'ont pas permis aux juges de mettre ces mineurs en examen. A Bobigny, ils ont attribué le statut de témoin assisté à plus du tiers des adolescents présentés. "Beaucoup ont évité le contact avec la police, dans un jeu du chat et de la souris", précise M. Rosenczveig. Bon nombre ont, au final, simplement été remis à leur famille.

Sur la base des enquêtes sociales réalisées pour les juges, se dessine le portrait de ces adolescents : quelques récidivistes, des jeunes entre deux eaux, d'autres sans histoires. "On n'a pas arrêté les véritables émeutiers. On a tapé dans la petite fraction de jeunes désoeuvrés qui ont assisté à ce que d'autres faisaient", affirme un magistrat du parquet.

Eddy S. (tous les noms et prénoms ont été changés), 16 ans, est "connu". Vols, recels, dégradations de biens publics, violences : depuis l'âge de 11 ans, il a accumulé une dizaine d'antécédents judiciaires sérieux, mais bénéficie d'un suivi éducatif depuis quelques mois seulement. Sa famille, d'origine malienne, est installée dans la Seine-Saint-Denis depuis dix ans. Son père est invalide ; sa mère, femme de ménage. Il y a neuf enfants au domicile. Le couple vit séparé et la situation des enfants est fragile. Eddy a été exclu du collège avant la 3e. Il dit avoir "démissionné", selon cette pratique illégale et inavouée de l'éducation nationale qui consiste à faire signer une lettre de "démission" aux élèves encore soumis à l'obligation scolaire. L'adolescent demande de l'aide aux éducateurs. Il veut entrer en apprentissage et devenir électricien.

Anton P., 16 ans, a redoublé une fois, à l'école primaire, puis s'est fait exclure du collège. Déscolarisé pendant plusieurs mois, il a fini par trouver une place en CAP mais connaît des difficultés. Il fume trop de cannabis. Ses parents sont sans profession. Leur fils devrait bientôt être placé par la PJJ.

Lucien G., 17 ans et demi, père ouvrier retraité, mère au foyer, affirme ne manquer de rien à la maison. Il prépare un bac professionnel et souhaiterait poursuivre ses études en BTS. Il est connu pour une infraction, commise il y a déjà plusieurs années, pour laquelle il avait reçu une admonestation.

Farid E., 14 ans et demi, a des parents séparés, un père ouvrier et une mère sans profession, qui s'occupe seule de ses six enfants, nés de plusieurs unions différentes. C'est un élève en difficulté, inscrit dans une section d'enseignement adapté au collège. Il est plutôt remuant, mais serviable à la maison. Influençable, il s'est laissé convaincre de faire le guet pour un "grand". Sa mère, inquiète, veut déménager et quitter la cité.

Mohammed S., 17 ans, né au Maroc, est arrivé en France il y a quatre ans. Il a un petit frère. Sa mère est nourrice ; son père, sans emploi. Le jeune homme est en CAP dans le secteur sanitaire. Ses résultats ne sont pas brillants : il aurait préféré apprendre la cuisine. Mais il n'a aucun problème de discipline. Il aimerait devenir pompier.

Dylan B., 17 ans, le dernier d'une famille de quatre enfants, n'a, lui non plus, aucun antécédent judiciaire. Son père est ouvrier spécialisé, sa mère employée. Il a suivi une scolarité sans encombre jusqu'en 4e. Quand il a commencé à moins bien suivre, sa mère lui a obtenu une place dans un internat, pour effectuer sa classe de 3e. Ses parents sont inquiets : après son diplôme de vendeur obtenu en apprentissage, il n'a pas trouvé d'emploi, malgré tous ses efforts.

Kevin V., 16 ans, a quatre frères et soeurs. Il est en CAP par apprentissage. Ses parents - père ouvrier, mère assistante commerciale - ont divorcé et il continue de les voir. Un autre profil "rien à signaler", comme disent les juges.

Nicolas Sarkozy teste l'accueil de jeunes venus de ZEP au sein de la "fac Pasqua"
Le Monde, dimanche 27 novembre 2005

Nicolas Sarkozy veut faire de ses deux bastions, le ministère de l'intérieur et le conseil général des Hauts-de-Seine qu'il préside, les vitrines de la discrimination positive, qui l'oppose à Jacques Chirac. Vendredi 25 novembre, il a ainsi confié à Richard Descoings, directeur de l'Institut d'études politiques de Paris, une "mission pour que le pôle universitaire Léonard-de-Vinci soit un laboratoire de discrimination positive". Il souhaite en effet que cette université, souvent appelée "fac Pasqua" en référence à l'ancien président du conseil général des Hauts-de-Seine, accueille "des jeunes issues de zones d'éducation prioritaire (ZEP), en leur donnant la chance d'avoir un tuteur qui les aide pendant un an", le département prenant en charge les frais de scolarité. M. Descoings, qui devra faire rapidement ses propositions, mène déjà une expérience semblable à Sciences Po.


Le ministère de l'intérieur a également annoncé, vendredi, la création d'une classe préparatoire au concours de commissaire qui sera réservée à quinze étudiants des quartiers populaires.


73 % des étrangers admis en France en 2004 l'ont été au titre des migrations familiales
Le Monde, vendredi 25 novembre 2005
Avec AFP


L'immigration familiale représentait, en 2004, 73 % du total des étrangers admis à résider pour au moins un an en France, soit une augmentation de 2,5 % par rapport à 2003, selon le rapport de l'Observatoire statistique de l'immigration et de l'intégration, publié jeudi 24 novembre.

Ce rapport, mis en place en juillet 2004 et rédigé sous la direction de la sociologue Jacqueline Costa-Lascoux, est inclus dans le rapport du Haut Conseil à l'intégration (HCI) que sa présidente, Blandine Kriegel, a remis jeudi au premier ministre Dominique de Villepin.

En 2004, 102 619 étrangers ont été admis au séjour "au titre des migrations familiales", contre 100 149 en 2003. L'observatoire parle de "relative stabilisation" du nombre de ces entrées, après les fortes hausses de 2002 (+22,3 %) et 2003 (+12,7 %).

L'ASILE COMME MOTIF PREMIER

Concernant les motifs, l'asile représente plus de 8 % des entrées d'étrangers, l'immigration de travail compte pour un peu plus de 5 %, les visiteurs représentant un peu plus de 4 %. L'observatoire souligne que la France demeure le premier pays destinataire des demandes d'asile, devant les Etats-Unis, l'Allemagne et l'Autriche, avec une augmentation de 5,8 % des demandes entre 2003 (62 000 demandes) et 2004 (65 600 demandes).

Les cinq premiers pays d'origine des demandeurs sont respectivement la Turquie, la Chine, l'Algérie, le Congo et Haïti mais, par continent, les demandeurs proviennent d'abord d'Afrique (29 441), d'Europe (16 350) et d'Asie (11 200). La part des mineurs isolés est grandissante : 1 221 en 2004, contre 349 l'année précédente. Parmi tous ces demandeurs, 11 292 ont obtenu l'asile.

En ce qui concerne la répartition par zones géographiques, le rapport montre que les étrangers entrants bénéficiant d'un titre de séjour d'un an au moins sont pour les deux tiers d'entre eux originaires d'Afrique, et qu'ils résident, pour la moitié d'entre eux, en Ile-de-France.


2,5 MILLIONS DE DEMANDES DE VISA

Quant aux demandes de visa, passées de 3 millions en 2002 à 2,5 millions en 2003 (soit une baisse de 17 %), elles sont restées stables en 2004. L'observatoire note à ce sujet que le taux de refus de visa pour 2004 est le plus élevé (18 %) de ceux des partenaires de Schengen. Concernant les 157 596 demandes de visa de long séjour faites en 2004, on observe une nette décrue, de 6,2 %, par rapport à 2003.

Par ailleurs, le nombre d'étudiants étrangers est en baisse de 8 % en 2004 : 64 043 étudiants ont fait une demande de visa, contre 69 568 en 2003.


Enfin, le nombre de naturalisations a grimpé de 17 % avec 168 826 personnes qui ont acquis la nationalité française, soit la moitié des demandeurs. Les personnes naturalisées sont à 64 % originaires d'Afrique (Maghreb et Afrique subsaharienne) à 16 % d'Asie, à 14 % d'Europe et à 5 % du continent américain.

Le Haut Conseil à l'intégration se félicite par ailleurs de la forte adhésion au Contrat d'accueil et d'intégration (CAI) des étrangers en situation régulière entrant en France. Ce contrat, mis en œuvre en janvier 2005, vise à instaurer entre la France et les entrants "une relation de confiance et d'obligations réciproques".


Le Haut Conseil à l'intégration rejette la discrimination positive

Le Monde, vendredi 25 novembre 2005
Avec Reuters


Dans son rapport remis à Dominique de Villepin, jeudi 24 novembre, le Haut Conseil à l'intégration (HCI) prône "la mobilisation des acteurs du droit commun" et rejette toute idée de discrimination positive en France, ainsi que toute "stratégie ethnique et communautariste".

Pour le Haut Conseil, qui a achevé ses travaux au moment où prenaient fin trois semaines de violences dans les banlieues, "le pire serait que sur la base de la crise actuelle (...) la tentation d'en finir avec la promesse républicaine de l'égalité des droits et des chances prévale au profit de la discrimination positive et des stratégies ethniques et communautaristes".

Le HCI "regrette que les mesures nationales d'égalité des chances déjà mises en œuvre n'aient fait l'objet que d'une communication épisodique, sans que la politique d'intégration qu'elle impliquait ait été clairement défendue à une bonne altitude, comme si l'intégration était un sujet douloureux ou dangereux".

Critiquant implicitement l'action menée par Nicolas Sarkozy, le Haut Conseil, présidé par Blandine Kriegel, remarque également que "les principes de la politique républicaine d'intégration défendus avec continuité par le président de la République ont été continuellement suspectés, et qu'au lieu d'une action énergique de droit commun, ce sont d'autres solutions, pourtant largement rejetées par l'opinion publique française, inspirées du communautarisme, notamment celles de la discrimination positive et des quotas ethniques, qui ont constamment été présentées comme la panacée".

UNE AGENCE CHARGÉE DE LA POLITIQUE D'INTÉGRATION

Le HCI préconise la nomination de personnes ou de services référents en matière d'intégration, au niveau national et local. Et il appelle à la création, à terme, d'une agence unique chargée des politiques d'intégration. L'agence de la cohésion sociale et de l'égalité des chances, dont la création a été annoncée par Dominique de Villepin le 8 novembre, "pourrait organiser dans les territoires de la politique de la ville une mise en synergie efficace de ses moyens avec ceux de l'agence unique de l'intégration". Ainsi, dans les départements de forte immigration, un sous-préfet pourrait être désigné pour s'occuper des questions d'intégration.

Le Haut Conseil salue la création, en 2005, du comité interministériel de contrôle de l'immigration. Celui-ci, qui se réunira mardi prochain à Matignon, a pour objectif de s'attaquer à l'immigration clandestine. Et il se félicite de la mise en œuvre de la loi de cohésion sociale et de la création de la conférence nationale pour l'égalité des chances, qui vise à établir "une véritable diversité dans l'entreprise".

Racisme
Un collectif contre l'amnésie
Devoirs de mémoires multiplie les débats sur les tabous de l'histoire.

Nicole PENICAUT
Libération, dimanche 27 novembre 2005

"Dès la maternelle, on n'existe pas. Ni dans les contes, ni dans les livres d'histoire. C'est comme si on n'avait jamais rien inventé. Cela m'a posé un problème dans ma construction identitaire. Heureusement que mes parents avaient une bonne bibliothèque..."

Noir, né d'une mère d'origine martiniquaise et d'un père congolais, Jean-Claude Tchicaya dit avoir vécu douloureusement l'occultation de tout un pan de l'histoire. C'est comme ça qu'un soir d'anniversaire, avec trois copains, dont le rappeur Joey Starr et Olivier Besancenot (LCR), ils ont créé le collectif Devoirs de Mémoires. Si celui-ci n'a rien à voir avec la Fédération des Noirs de France, il vise le même objectif : lutter contre les discriminations, en levant notamment les tabous de l'histoire. Car, dit Jean-Claude Tchicaya, le racisme d'aujourd'hui trouve ses fondements dans le refoulement du passé.

L'adjoint au maire de Bagneux (Hauts-de-Seine) a créé le collectif en 2004. Depuis, le petit groupe s'est enrichi d'une trentaine de membres - pour le noyau dur -, organise des conférences mensuelles (Malcolm X, les massacres de Sétif, traces de la colonisation dans la société). Et ambitionne de faire vivre le débat dans différentes villes, de pousser les jeunes à voter... "Notez bien le "s" à "mémoires"", précise Jean-Claude Tchicaya, pour qui la bataille contre l'amnésie de l'histoire "n'est pas une affaire à régler entre Noirs et Arabes". Il s'agit, ajoute-t-il, "de restaurer l'histoire aux yeux de tous pour comprendre et déconstruire les mécanismes discriminatoires qui agissent parfois d'autorité sans que personne ne sache pourquoi... La vérité permettra l'apaisement dans notre société".

La loi de février 2005 imposant l'enseignement d'une version "positive" de la présence coloniale française n'a fait que renforcer la détermination de ce collectif. Et des nombreuses associations qui aujourd'hui revendiquent les devoirs de mémoires.


Racisme.
Louis-Georges Tin, à l'origine de cette fédération, détaille ses motivations:
"Si on est conscient de son passé, on devient sujet de son avenir"

Didier ARNAUD
Libération, dimanche 27 novembre 2005

Louis-Georges Tin, 31 ans, est universitaire. Ancien élève de l'Ecole normale supérieure, il est maître de conférences de littérature française à l'université d'Orléans et président du comité Idaho, à l'origine de la Journée internationale de lutte contre l'homophobie, en mai dernier. Il est aussi à l'origine, avec Patrick Lozès (de l'association Capdiv), de la Fédération des Noirs de France, regroupement de plus de 56 associations, dont la création est entérinée ce samedi dans une salle de l'Assemblée nationale.

A quoi va servir cette fédération ?

Nous avons créé ce mouvement parce que les Noirs représentent le plus grand groupe social en France à ne pas être fédéré (plus de cinq millions de personnes). Entre les diverses origines et la multiplicité d'Etats, ces groupes sociaux dominés sont souvent divisés. Des tentatives de regroupement ont déjà échoué. De mauvaises langues ont dit qu'on n'arriverait pas à construire une fédération. On y est. Nous regroupons des Antillais, des Béninois, des Ivoiriens de France. Le mouvement pourrait s'appeler le Cran (Conseil représentatif des associations noires), parce que du cran, justement, il nous en faut...

Quelles sont vos chances de pérenniser ce mouvement ?

Il y a une urgence : les émeutes en banlieue, les hôtels sociaux qui brûlent. Il nous faut être le trait d'union entre des populations désespérées et des autorités négligentes, voire dédaigneuses. Nous ne sommes pas affiliés à un parti politique. Les partis doivent prendre en compte cette question noire. Nous allons poser des questions aux candidats, lors de la présidentielle. Nous voulons être un groupe de pression au sens classique, effectuer un travail républicain. Nous voulons développer la représentation politique, organiser des événements culturels - comme par exemple un mois de la culture noire.

Votre démarche est-elle communautariste ?

Si on ne fait rien, on nous dit : "Vous êtes passifs et assistés." Lorsqu'on agit, on nous dit : "Vous êtes communautaristes." Je remarque que les gens qui se disent contre les communautés sont contre certaines communautés, et pas d'autres. Notre fédération est une tentative pour échapper à cette alternative. Nous inscrivons notre action dans le cadre légal de l'Assemblée nationale. On est tous communautaristes et universalistes. Aujourd'hui, à l'Assemblée, des personnalités comme Basile Boli, Manu Dibango, Stéphane Pocrain ou Fodé Sylla devraient nous épauler.


Quel lien faites-vous avec ce qui s'est passé en banlieue ?

Certaines associations et collectifs oeuvrent en banlieue. Il y a donc une représentation des quartiers dans notre fédération. Ce qui s'y est passé est frappant. Jusqu'à une certaine époque, les Noirs étaient invisibles dans les banlieues. On ne parlait que des Arabes et de l'islam. Et là, d'un coup, sont apparus comme maux la polygamie et l'éducation des enfants, stigmatisés par Hélène Carrère d'Encausse, et les Noirs racistes, avec Alain Finkielkraut (lire page suivante). Disons que madame Carrère d'Encausse a eu le mérite de voir qu'il y avait des Noirs, et le démérite de les injurier. Pour le mouvement des banlieues, il s'agit de jeunes qui, face à une violence sociale légale, répondent par une violence illégale. La violence de l'Etat est en sourdine : relégation sociale, immeubles déglingués. En France, il y a des bidonvilles. Aux Antilles aussi.

Certains pensent qu'il ne sert à rien d'évoquer la mémoire de l'esclavage.

C'est odieux de dire que vouloir connaître ce passé nous empêcherait de nous intégrer. On nous dit que cela va susciter un ressentiment actif et violent, que les enfants à qui on le rappelle vont détester la France. Il n'y a pas à transiger, le crime est là. On en parle trop ? On n'en a jamais parlé ! Des gens dont l'histoire ne s'enseigne pas sont forcés de se considérer comme des citoyens de seconde zone. On ne peut construire des citoyens sur la base de l'amnésie. Si on est conscient de son histoire, on peut devenir sujet de son avenir. L'école qui nous aurait restitué cette histoire-là serait peut-être davantage respectée.


Légitime défense ou bavure? Une cassette pourrait départager policiers et habitants.
A Emerainville, rixe, mensonges et vidéo

Marc PIVOIS
Libération, lundi 21 novembre 2005

Coups de feu, pétards ? Lorsqu'ils entrent le 7 novembre dans la cité du Clos d'Emery, à Emerainville (Seine-et-Marne), les policiers entendent des détonations. Certains voient même "des éclairs" venant d'un balcon. Ne s'estimant pas en force, ils rentrent au commissariat. Dans les banlieues, depuis presque dix jours, on compte nuit après nuit les voitures qui brûlent. Au Clos d'Emery, tout était calme. Jusque-là.

Bêtes noires. Ce quartier, c'est l'une des bêtes noires des policiers du commissariat de Noisiel, dont dépend Emerainville. Rien à voir avec les grands ensembles. Ici, les immeubles de deux étages "ressemblent à des bungalows", dit une résidente. Les habitants, presque tous d'origine malienne, le surnomment avec dérision "Petit Bamako". Le maire, Alain Kelyor (UMP), craint que le quartier contribue à faire de sa ville "la poubelle de la Seine-et-Marne". Dans une lettre à ses concitoyens, en septembre, il s'en prend aux gens du voyage et aux "Africains et polygames", à leurs "familles avec trois femmes et vingt enfants". Une manifestation houleuse, organisée le 1er octobre par SOS Racisme devant la mairie, avait rassemblé une partie des habitants du Clos d'Emery. "On a bien compris que, pour lui, la poubelle de la Seine-et-Marne, c'est nous", juge Samba Diallo.

Retour au 8 novembre, soit le lendemain des "coups de feu". Une enquête a été ouverte par le procureur de Meaux, et une cinquantaine de policiers, de la sécurité publique et de la police judiciaire, investissent le quartier vers midi, à la recherche d'armes. En vain. Mais, selon le parquet, ils découvrent dans un box une voiture des services municipaux volée et désossée. "Je vois qu'ils arrachent les portes des garages. J'approche, je dis : "Qu'est-ce que vous faites, on peut les ouvrir normalement"" raconte Guimba Traoré. Il n'est pas le seul présent sur les lieux. Ingrid Gauthier et son compagnon, Adama Diallo, 28 ans, sont allés chercher les enfants à l'école. Ingrid porte son bébé de 2 mois dans les bras ; leur garçon de 2 ans leur tient la main. "J'ai refermé brusquement mon box, car j'étais excédée. Au même moment, Adama a haussé le ton. Un policier m'a attrapée par les cheveux, tandis que d'autres ont mis brutalement Adama à terre et là, ils se sont déchaînés sur lui : coups de pied, de matraque..." Abdoulaye Diallo, le frère d'Adama âgé de 17 ans, intervient. "J'ai juste voulu tirer mon frère par le bras. J'ai pris aussitôt un coup sur la tête. A quatre, ils m'ont frappé, à coups de pied et de matraque."

Arrivé en France à 20 ans et depuis ouvrier à la ville de Paris, Guimba Traoré, 60 ans, croit pouvoir s'adresser aux policiers : "Ils tapaient sur monsieur Diallo avec leur bâton, c'était féroce. J'ai dit : "Arrêtez, vous allez le tuer !" Un policier m'a dit : "Dégage, le vieux !" J'ai dit : "Quoi, tu vas me taper moi ?" Il m'a laissé et j'ai continué à regarder. Adama est resté par terre plus d'un quart d'heure. Eux, ils faisaient les fiers : ils jetaient leur matraque en l'air, la rattrapaient. On voyait qu'ils étaient contents."

"Genou éclaté". De la fenêtre de sa chambre, Aminata, 17 ans, étudiante, devine la scène. Elle attrape son Caméscope, descend et commence à filmer. "Adama était à terre. J'ai commencé à filmer pendant qu'ils lui donnaient des coups. Un policier me demande d'arrêter, j'arrête, car j'avais peur." Aminata monte chez une copine dont le balcon donne sur la scène. En chemin, elle croise d'autres policiers. "Ils ont vu le Caméscope, ils ont dit : "On va vérifier qu'il n'est pas volé", et, à quatre, ils me l'ont arraché, de force, car je ne voulais pas leur donner."

Voilà la version des habitants. Celle des policiers est différente : tout se passait bien jusqu'à l'arrivée d'Adama Diallo et de sa compagne qui se sont rebellés, les ont traités de "fils de putes et enculés", et les ont frappés, aidés par trois autres personnes. Les policiers ont été contraints d'employer la force. Adama Diallo, commerçant, son frère Abdoulaye, Mala K., 20 ans, Ismaella D., 22 ans, et Fabrice Lavoué, 28 ans, ont été emmenés en garde à vue. Le soir, deux d'entre eux sont conduits à l'hôpital, aux urgences. Six points de suture dans la bouche pour Adama Diallo et la tête à recoudre pour Fabrice Lavoué, qui aurait été frappé au commissariat. Jugés en comparution immédiate le lendemain, condamnés pour "outrage, rébellion et violences sur policiers", ils écopent de douze à dix-huit mois ferme. Abdoulaye, mineur, est placé sous contrôle judiciaire. Des peines "très lourdes", reconnaît le parquet, qui indique qu'un policier a obtenu vingt et un jours d'arrêt de travail pour "un genou éclaté", et un de ses collègues dix jours.

Dès le soir, des engins incendiaires sont lancés sur la mairie. Au Clos d'Emery, une dizaine d'habitants écrivent leur témoignage. Ainsi, Béatrice Langevin : "J'ai vu M. Diallo Adama couché par terre, il se protégeait comme il pouvait pour éviter les coups de pied et de matraque des policiers. Ils étaient six à s'acharner sur lui."

"Pauvre diable". Les frères Diallo, qui ont fait appel du jugement, s'adressent à l'avocat Dominique Tricaut qui découvre l'épisode du Caméscope. "Où est-il, qu'est devenue la cassette ? Dans quel cadre a-t-il été saisi, a-t-il été manipulé depuis ?" s'interroge l'avocat. Il fait part de ses doutes au procureur de la République de Meaux, René Pech. Dès le lendemain, 17 novembre, celui-ci saisit le directeur de la police judiciaire de Versailles "en le missionnant lui-même personnellement" pour qu'il procède "à toutes vérifications utiles concernant le Caméscope et son enregistrement", précise le magistrat.

"Samedi, à la prison de Meaux, j'ai dit aux frères Diallo qu'un film de leur arrestation avait été saisi. Ils ont sauté de joie. Ils m'ont raconté qu'un policier est venu les voir au tribunal avant le procès et qu'il leur a fait un clin d'oeil, en marchant normalement. Arrivé à l'audience, il boitait comme un pauvre diable", raconte l'avocat. La cassette vidéo, sous scellés au tribunal de Meaux, attend de livrer sa vérité.

Brève

Libération, dimanche 27 novembre 2005
La prime à l'ordre

Vingt-deux mille fonctionnaires ayant lutté contre les violences urbaines doivent toucher d'ici à la fin de l'année une prime de 300 euros. Mais cette annonce du directeur général de la police nationale ne fait pas l'unanimité parmi les syndicats de police, dont certains se demandent sur quels crédits cette prime sera prélevée et sur quels critères elle sera attribuée.



TEMOIGNAGES ET REACTIONS

ECHANGES UDAS

A la Réunion il ne s'est rien passé. Classiquement, les émeutes ont lieu en décembre janvier, quand il fait chaud. Ici on ne brûle pas les églises et les mosquées , on pille les magasins ; c'est plus sûr en terme de butin.
Didier


Marseille : très calme effectivement.
Les connaisseurs et anciens (militant et marseillais) autour de moi mettent cela sur le compte
- du tissu associatif ( du religieux aux sports...) et politique
- de l'hétérogénéité de la répartition de la population. Quartier nord certes mais un peu partout des quartiers difficiles et en particulier un centre ville encore très mixte concernant les répartitions sociales (Gaudin s'emploie à toute vitesse pour rectifier le tir !)
- hétérogénéité et vie associative associé à des ambiances de village. Les quartiers sont en fait d'ancien village (il y a peu de temps encore) et l'on retrouve la structure, ne serait ce que dans l'habitat (petites
maisons) et le lien entre les gens ( en tout cas ça limite un peu les difficultés )
- Et puis le côté Fier d'être Marseillais, allez l'OOOM. Qui aurait ce coup ci évité le phénomène d'imitation. réaction opposé à Paris.

Voilà quelques arguments entendus...
Le dernier pouvant très bien jouer dans les deux sens à mon avis. Vous allez voir ce que vous allez voir, ou comme cette fois ci, on n'est pas comme vous.
Erwan

Violence à géométrie variable

J'ajouterais volontiers une analyse à celles qui figurent dans le dossier : l'exemple de la violence vient souvent de catégories bien insérées (agriculteurs, routiers, chasseurs, nationalistes, etc.), et cette violence
est rarement réprimée (ex. le saccage du bureau de Voynet). Au contraire, les violents obtiennent gain de cause. Il y a donc en France une véritable valorisation de la violence, légitimisée comme instrument revendicatif, avec la bénédiction de tous les préfets et ministres qui y donnent suite et reçoivent les casseurs avec les honneurs. (pour ne rien dire de l'invisible violence en col blanc).
Seule la racaille est intolérable, seuls les sauvageons doivent se montrer responsables, seules les banlieues sont invitées à se tenir tranquilles.
Pierre, traducteur, Mens (38)


Subject: [onpeutpaspousserlesmurs] Sarkozy et l'éducation
28 novembre 2005
Bonsoir,
Un extrait du discours fait par Sarkozy aux Préfets, aujourd'hui.
Ci dessous la partie sur le rôle de l'école.
Notons le rôle de la formation à la sécurité. Nous voici rassurés.


J'en viens aux objectifs .

I - Notre priorité absolue doit être de donner les mêmes chances aux jeunes, aux enfants. On a évidemment beaucoup plus de chances de réussite si on intervient tôt dans la vie d'un enfant plutôt que
d'attendre les difficultés de l'adolescence . Il faut donc intervenir à l'école, car c'est là que tout commence.
Trois problèmes doivent nous préoccuper
* Le repérage précoce des troubles de comportement ; la protection maternelle et infantile, qui est censée intervenir jusqu'à 6 ans, s'arrête le plus souvent à trois ans ; il faut qu 'elle intervienne jusqu'à six ans et au-delà, en relation avec l'ensemble du réseau sanitaire et social. Je suggère qu'une convention soit conclue au sein de chaque département entre le conseil général, responsable de la PMI, et des secteurs de pédopsychiatrie et le préfet pour organiser cette coopération Vous devrez aussi faciliter les conventions d'objectifs entre services de PMI ,de santé scolaire , et avec la cellule de veille éducative du conseil général , afin d'assurer le repérage précoce et la continuité du suivi des enfants dont les troubles comportementaux ont pu être détectés
- il vous faudra aussi inciter au développement des classes- relais, pour les jeunes en rupture dans les quartiers sensibles. L'objectif doit être que tout élève exclu d'un établissement scolaire ne puisse l'être
définitivement sans qu'il ne soit prévu au préalable une structure d'accueil adaptée (institut de rééducation, SESSAD...).

*Le repérage des difficultés familiales. Le rôle des parents est évidemment central. Certains n'arrivent pas à l'assumer, matériellement ou moralement. Le maire pourrait instituer, cela s'est déjà fait, un "conseil pour les droits et les devoirs des familles" pour rappeler la famille à ses obligations. Il pourra, s'il le faut proposer un apprentissage du français aux parents qui en ont besoin, ne serait-ce que pour retrouver une autorité sur leurs enfants. Vous devrez jouer le rôle de facilitateur pour l'institution de ces conseils, qui pourront par exemple apparaître dans les programmes locaux de prévention .

* la question de l'absentéisme scolaire. Le maire est responsable du recensement des enfants en âge d'inscription scolaire ,mais il ne suffit pas de rappeler cette obligation .Il doit être mis en situation d'y
répondre , et votre rôle est de l'y aider .
- Des exemples : vous devrez rappeler aux maires la portée de l'obligation de recensement, qui vaut au-delà de l'école primaire ; Vous demanderez aux caisses d'allocations familiales de rendre effective
l'obligation de présentation d'un certificat annuel de scolarité, prévue par le code de la sécurité sociale comme condition de versement des prestations ; Vous demanderez à l'inspecteur d'académie d'opérer un retour systématique d'information au maire pour tous les cas de non-inscription signalés ; le cas échéant, le maire pourra faire un signalement au procureur de la République ;

-2) au collège et au lycée ensuite
Au collège, doivent être apportées des réponses à deux problèmes très
difficiles :
* Premier problème : celui du collège unique. Comment répondre à des demandes d'enfants et de jeunes très différents, sans exclure ? Je pense qu'il faut laisser une chance aux jeunes jusqu'à ce qu'ils sortent de la scolarité obligatoire. Cela veut dire bien sûr qu'il faut proposer des apprentissages différenciés, adaptés, voire manuels bien sûr en même temps que tous les autres savoirs fondamentaux , mais cela veut dire qu'il ne faut pas exclure les jeunes trop tôt du circuit général .Il faudra aussi pallier l'absence de réseau des jeunes domiciliés dans des quartiers défavorisés; ainsi vous devrez faciliter l'obtention des
stages obligatoires pour les élèves de 3ème au sein des services de l'Etat placés sous votre autorité : une circulaire va être diffusée en ce sens. Il faudra aussi pouvoir proposer aux élèves en difficulté, ou à ceux dont les conditions de vie ne permettent pas le travail scolaire au domicile, une aide aux devoirs individualisée, là encore cela peut être une action à prévoir dans un programme local
Cette égalité des chances, elle peut passer aussi par des conditions d'études différentes telles que les internats. Pour beaucoup de jeunes, c'est le seul moyen d'avoir des conditions d'études favorables. Dans
chacun de vos départements, je vous demande de recenser avec le recteur les places d'internat disponibles pour pouvoir les proposer à ceux qui en ont besoin .Et je vous demande aussi de proposer, en lien avec le
président du conseil général, si cela paraît nécessaire, la création d'internats de la réussite, comme j'ai entrepris de le faire dans les Hauts de Seine, le département construisant les locaux et le personnel
étant fourni par l'Etat - pour encadrer un petit nombre d'élèves défavorisés et motivés pour les études

Au ministère de l'intérieur, j'ai décidé de faciliter l'accès au dispositif des cadets de la République ouvert aux jeunes en difficulté sociale, en abaissant de 18 à 16 ans l'âge d'intégration dans la
formation des cadets de la police. A compter de 2006, ce dispositif sera étendu, toujours dans la limite globale de 1 000 postes aux jeunes de 16 à 18 ans qui pourront ainsi se préparer au CAP ou au BEP des métiers de la sécurité, et par ce biais, s'ils le souhaitent, reprendre des études longues dans le cadre du nouveau bac professionnel "sécurité prévention" qui ouvrira en septembre 2006 dans plusieurs lycées professionnels.

<*> Pour consulter votre groupe en ligne, accédez à :
http://fr.groups.yahoo.com/group/onpeutpaspousserlesmurs/


----- Original Message -----
*From:* Cimade IDF-Champagne <mailto:poste-idf@cimade.org>
*To:* "Undisclosed-Recipient:;"@wanadoo.fr
<mailto:%22Undisclosed-Recipient:;%22@wanadoo.fr>
*Sent:* Thursday, November 24, 2005 12:07 PM
*Subject:* Contre l'état d'urgence : Saisine citoyenne du Conseil Constitutionnel

URGENT!!!!
FAIRE CIRCULER CE MAIL
Contre l'état d'urgence : Saisine citoyenne du Conseil Constitutionnel
http://www.placeauxdroits.net/page_40.php

*Soyons nombreux à réclamer la saisine citoyenne*
La loi du 18 novembre 2005 qui proroge l'état d'urgence est en vigueur pour trois mois. En ne saisissant pas le Conseil Constitutionnel, garant de la conformité des lois à la Constitution, les parlementaires ont effectué un pas de plus sur le chemin qui met à mort la démocratie et le droit.. Un précédent inquiétant, dénoncé par toutes les associations de défense des droits de l'homme et des libertés avait déjà eu lieu lors du vote de la loi du 15 novembre 2001 relative à la sécurité quotidienne. Face à cette situation, les citoyens se voient obligés de pallier la défaillance de leurs élus et de saisir eux-mêmes le Conseil Constitutionnel. Par ce geste, les citoyens en appelle à une réforme urgente afin que la procédure de " saisine citoyenne " inexistante dans les textes, soit introduite dans la Constitution. Une Constitution dont le Préambule (article 18) stipule que la France " entend conduire les peuples dont elle a pris la charge à la liberté de s'administrer eux-mêmes et de gérer démocratiquement leurs propres affaires ; écartant tout système de colonisation fondé sur l'arbitraire, elle garantit à tous l'égal accès aux fonctions publiques et l'exercice individuel ou collectif des droits et libertés proclamés ou confirmés ci-dessus ".

Pour signer
En ligne sur le site *http://www.placeauxdroits.net*
Cliquez sur le lien " signer la pétition " et remplissez le formulaire de signature *avec vos Nom et Prénom - etc .. Vous recevrez ensuite un mail de confirmation, qui vous indiquera une page web à laquelle il vous suffira de vous connecter pour valider votre signature ATTENTION : Les signatures sous pseudonyme ou non-individuelles ne seront pas prises en compte.
Par courrier électronique : *envoyez un mail à
saisine@placeauxdroits.net
En indiquant prénom, nom, qualité et ville Signatures des associations, organisations et mouvements*
Pour les associations et collectifs qui souhaitent s'associer à la saisine, envoyer un mail à saisine@placeauxdroits.net
Contre l'état d'urgence : Saisine citoyenne du Conseil Constitutionnel
http://www.placeauxdroits.net/page_40.php

 


LE POINT DE VUE D'UNE MILITANTE DE L'ICEM
(Institut Coopératif de l'Ecole Moderne, pédagogie Freinet)

Le gouvernement a bien manœuvré. Quelles seront les réponses des mouvements pédagogiques et d'éducation populaire ? Depuis les premières révoltes suite à la mort de deux jeunes poursuivis par la police, l'émotion hypnotique de l'image a été présente à chaque journal télévisé tel un film d'horreur surfant sans états d'âme sur les angoisses et les fantasmes individuels. Chacun allumant son poste pour découvrir le prochain épisode ! Pour répondre aux premiers incendiaires, le ministre de l'intérieur, sous
le feu des projecteurs, tel un acteur d'une série policière, a vociféré dans un registre vulgaire et irrespectueux des personnes. Le résultat ne s'est pas fait attendre, des centaines de voitures, des symboles " républicains " comme des écoles ont brûlé chaque nuit, la révolte s'irradiant sur toute la France. L'on parle alors de guerre urbaine et l'on mobilise une véritable armée de CRS, de policiers et de gendarmes. Les spectateurs de ce drame, les Français, sont émus, ils tremblent, ils ont peur. Les peurs collectives sont pour les médias, des terres fertiles. Lorsque ces mêmes médias servent une politique tels de fidèles chiens de garde on obtient cette pandémie de peurs :
Peur des délinquants surtout lorsqu'ils sont jeunes
Peur des incendiaires surtout lorsqu'ils sont jeunes
Peur des récidivistes surtout lorsqu'ils sont jeunes
Peur des enfants d'immigrés surtout lorsqu'ils sont jeunes
Peur des quartiers qui deviennent forcément des repères de délinquants, d'incendiaires, de récidivistes ...

Puis dans un deuxième temps, les politiques, les journalistes amorcent une explication : quartiers ghettoïsés, chômage, désespérance des jeunes, laxisme des professeurs et des familles ...On plaint, on s'indigne, on écrit, on débat... Les spectateurs de cette réflexion, les téléspectateurs et les lecteurs, y sont sensibles et opinent. Les Français sont prêts à entendre et approuver les initiatives gouvernementales.
Le lundi 7 novembre à la télévision puis le lendemain devant l'Assemblée nationale, Dominique de Villepin, premier Ministre, annonce son intention de revenir sur la scolarisation jusqu'à 16 ans et de proposer aux jeunes dès 14 ans l'apprentissage pour ceux qui n'ont plus le goût et l'envie d'étudier et pour ceux qui ont décroché de l'école. Un nouveau label est trouvé celui d'"apprenti junior".


Ces " apprentis juniors " seront-ils éduqués ou occupés pour être abstraits des classes ? Les jeunes des banlieues sont-ils éducables ? Quelques-uns oui, et ceux-là il faut les aider et les encourager, Monsieur de Villepin généreusement décide de multiplier par trois les bourses aux mérites et les internats d'excellence.
L'éducation pour tous non, la charité pour quelques-uns oui ! La bonne conscience républicaine !

Après ces quelques propositions " éducatives ", la répression n'est pas en reste, le gouvernement déclare l'Etat d'urgence et ressort la loi du 3 avril 1955, message symbolique désastreux avec la référence
inévitable à la guerre d'Algérie. Cette loi n'est pas simplement un " couvre-feu ", elle restreint fortement les libertés individuelles, en effet sans contrôle de justice sur simple décision administrative, elle peut interdire la circulation des personnes, mineures et majeures, elle peut assigner à résidence, à perquisitionner à n'importe quelle heure, à fermer les lieux de réunion, à contrôler les médias.
Emporté par cet élan de déni des droits humains, Sarkozy demande à l'Assemblée nationale l'expulsion des étrangers trublions qu'ils aient ou non des cartes de séjour. Les spectateurs, lecteurs et auditeurs français, approuvent et plébiscitent le gouvernement. Certes ces propositions vont entraîner un retour au calme, une pacification des quartiers. Des remèdes bien superficiels qui n'éradiqueront pas ce mal profond qu'est la désespérance. Ces propositions sont-elles les seuls projets d'éducation et de vie que le gouvernement propose à la jeunesse ? Que des jeunes, des très jeunes brûlent leurs écoles, leurs lieux de
vie et tout ce qui incarne l'autorité et les valeurs de ceux qui les rejettent semblent incompréhensibles pour la plupart des acteurs éducatifs. L'École de la République ne peut pas être considérée comme la
première responsable de cette situation ! Les causes sont avant tout exogènes !

Et pourtant depuis plus d'un siècle, de nombreux militants de l'éducation nouvelle et populaire ont observé et critiqué cette école de Jules Ferry qui sépare, qui favorise la petite partie de la jeunesse héritière des biens matériels et culturels au détriment de l'autre jeunesse qu'on exclut des savoirs et de la promotion sociale. Ils sont persuadés depuis longtemps qu' il faut transformer radicalement le système éducatif. Ils savent que les demandes de moyens supplémentaires, d'aménagements du système sont insuffisantes et permettent seulement de survivre de crise en crise. Et pourtant ces militants pédagogiques, pour la plupart, ont participé au "Grand débat " sur l'école et quelques mois après se sont indignés de la loi d'orientation sans ambition et passéiste du ministre de l'éducation François Fillon. Quelques réactions parcellaires se sont fait entendre mais la réflexion de fond s'est endormie. Il a fallu cette révolte pour qu'on reparle de l'école non seulement parce qu'on la brûle mais parce qu'elle ne tiendrait pas ses promesses : " l'égalité des chances ", " la réussite pour tous " " l'ascenseur social ". Elle ne transmettrait plus les valeurs républicaines, le respect des institutions. Bien au-delà des quartiers sous les feux de l'actualité, c'est d'abord de perspectives et de reconnaissance dont les jeunes ont besoin aujourd'hui. Et l'école a bien sûr son rôle à jouer en la matière. Non pas, comme elle le fait encore beaucoup trop, en valorisant une compétition dévastatrice, génératrice d'individualisme et d'exclusion et où les dés, pour l'essentiel, sont jetés d'avance entre catégories sociales. C'est une école de la coopération dont nous avons besoin au plus haut point, valorisant en actes la fraternité, exigeante bien sûr, avec le souci premier de l'émancipation, éveillant les jeunes contre toutes les manipulations. Et on ne voit que trop bien le poids médiatique de celles-ci au sein de l'opinion, avec les évènements actuels. Ce n'est pas l'école des banlieues qu'il faut changer ou améliorer, c'est un autre système éducatif qu'il faut construire et mettre en place, un système dont les objectifs ne seront plus les mêmes et qui ne s'appuiera plus sur les mêmes valeurs. Un système où des termes comme notation, évaluation, programme, diplômes n'auront plus de sens et où la réussite personnelle et la réussite collective auraient partie liée. Depuis longtemps, les militants pédagogiques et d'éducation populaire savent que cette transformation indispensable du système éducatif ne peut s'abstraire d'une transformation politique radicale. Et aujourd'hui plus que jamais, ils sont persuadés que transformer l'école pour transformer la société et œuvrer au changement de la société pour changer l'école sont des finalités en lien dialectique. Pourraient-ils trouver un tel programme parmi des partis politiques obnubilés actuellement par l'échéance de 2007, et en proie à des visions à court terme ?

Aujourd'hui, les mouvements pédagogiques et d'éducation populaire sont-ils capables de proposer et de défendre un système éducatif radicalement différent, pour porter cette école populaire et émancipatrice ?
Si oui, il est temps de s'y mettre, ensemble !

Catherine Chabrun, 91
Présidente de l'ICEM-Pédagogie Freinet
le 14 novembre 2005

 


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