Sarkozy veut
expulser les étrangers
120 émeutiers sont concernés. Un retour en arrière
sur la double peine.
par Charlotte ROTMAN
Libération, jeudi 10 novembre 2005
Aux orties la protection
contre la double peine ? Il y a deux ans, Nicolas Sarkozy s'était
refait une virginité en faisant voter l'interdiction d'expulsion
des étrangers considérés comme des "quasi-Français".
Hier, à l'Assemblée, le ministre de l'Intérieur
a demandé aux préfets d'expulser "sans délai"
les étrangers condamnés dans le cadre des violences urbaines
des dernières nuits, "y compris ceux qui ont un titre de
séjour". Sur 1 800 personnes interpellées, 120 ne
sont pas françaises. Certaines ont des titres de séjour
de courte, mais aussi de longue durée, d'autres pas. Place Beauvau,
on ne veut surtout pas laisser croire que le ministre revient sur ses
engagements. On explique donc que ces émeutiers ont rompu le
contrat avec la France et constituent un trouble grave à l'ordre
public. Un télégramme aux préfets est sur le point
d'être envoyé.
Le ministère
peut reconduire à la frontière les irréguliers.
C'est même l'une de ses missions. Mais comment faire avec les
étrangers protégés par la loi Sarkozy de 2003 en
raison de l'ancienneté de leur présence en France ou de
leurs liens familiaux ? L'une des modalités juridiques envisagées
est de faire sauter cette protection, remise en cause par un comportement
"constituant des actes de provocation explicite et délibérée
(...) à la violence contre une personne déterminée
ou un groupe de personnes". En langage clair, ces protections ne
valent que si "le comportement ne dépasse pas le plafond".
Et les "meneurs d'émeute peuvent se retrouver dans ce champ".
Place Beauvau, on martèle le message : "On ne revient pas
sur la double peine." Et pourtant... la porte est désormais
ouverte. "Sarkozy ne va pas s'encombrer de ses déclarations
passées, il va piocher dans les notions qui l'arrangent, sans
que cela colle à la réalité du texte", réagit
Stéphane Maugendre, du Gisti (1).
Hier dans la soirée,
le député UMP Jean-Paul Garraud a annoncé qu'il
allait déposer une proposition de loi donnant aux tribunaux la
possibilité de "déchoir de la nationalité
française" les étrangers naturalisés "qui
participent à la guérilla urbaine". Selon l'élu,
ils cherchent "à détruire la nation française"
et expriment "leur rejet de la France".
(1) Groupe d'information
et de soutien des immigrés.
Villepin, orfèvre
en stratégie guerrière
Lorsqu'il a pris ses mesures, il savait déjà que les violences
allaient décroître de toute façon.
par Vanessa SCHNEIDER et Patricia TOURANCHEAU
Libération, jeudi 10 novembre 2005
Opération
poudre aux yeux ? Sous les marques de fatigue, le regard brille d'excitation.
Baisse des violences, soutien de l'opinion publique, retour au calme
dans sa majorité, Dominique de Villepin semble déjà
savourer sa victoire. De lui, Alain Juppé avait dit un jour qu'"il
ferait un excellent Premier ministre... en temps de guerre". Avec
les émeutes urbaines, le chef du gouvernement a pu tester ses
capacités de stratège. En annonçant lundi soir
l'état d'urgence, il a pris le risque d'énerver encore
un peu plus les jeunes et de provoquer de nouvelles explosions. Mais
ce risque était très calculé. Villepin savait déjà
que la décrue des violences était amorcée.
Indicateurs. Contrairement
à ce qu'affirme aujourd'hui Matignon, le ministère de
l'Intérieur disposait ce week-end d'indicateurs sur la baisse
des attaques, surtout dans les quartiers les plus virulents de Seine-Saint-Denis.
Certes, les émeutes se déplaçaient de l'Ile-de-France
vers la province, comme à Toulouse ou à Saint-Etienne.
Mais dès dimanche, Jean-Luc Garnier, du syndicat de gardiens
de la paix Alliance, qui a l'oreille de Nicolas Sarkozy, nous indiquait
que "le phénomène se trouve sur la pente descendante,
la pression retombe, surtout dans le 9.3, signe que ça va se
calmer ailleurs". Il prédisait une accalmie à partir
de la nuit de lundi à mardi. Ce qui fut le cas.
Lundi matin, Michel
Gaudin, directeur général de la police nationale (DGPN)
a, lui, dressé un bilan plutôt alarmiste, expliquant que
"l'onde de choc" de la région parisienne avait gagné
la province. C'était juste avant que Villepin dégaine
l'état d'urgence... Mardi, le même Gaudin annonce une "éclaircie",
une baisse de 16 % des incendies de véhicules due à ses
yeux aux effectifs records engagés sur le terrain (10 200 policiers)
et aux interpellations massives (1 550 depuis le début). Sans
effet couvre-feu, donc. Et de vanter mercredi "la forte décrue
des actes d'hostilité", "-47 %" sur son baromètre
des voitures brûlées, avant même la mise en oeuvre
des mesures de l'état d'urgence.
A Matignon, l'entourage
du Premier ministre nie avoir agi par calcul. "Le week-end avait
été très dur, souligne un de ses proches. Avant
celui du 11 novembre, il fallait agir à titre préventif."
Selon lui, la décision de Villepin n'a été motivée
que par un seul but : "Eviter les dérapages." Aujourd'hui,
l'exécutif se sent plus "serein", l'annonce d'éventuels
couvre-feux étant présentée comme la cause du relatif
retour au calme. Mais l'instauration très parcimonieuse de l'état
d'urgence, notamment dans des départements où il ne s'est
quasiment rien passé (Somme, Alpes-Maritimes), montre que le
gouvernement lui-même accorde peu de crédit aux solutions
qu'il décrète. La mise en place du premier couvre-feu
à Amiens sent l'opération politique. Les six voitures
brûlées la veille ne justifient pas cette mesure. Qui semble
davantage liée au fait que le préfet Sapin est un inconditionnel
du ministre de l'Intérieur et que le deuxième adjoint
au maire, Gilles de Robien, est un zélé ministre de l'Education
nationale.
Applaudi. La posture
martiale de Villepin a fait taire les critiques au sein de l'UMP. La
semaine dernière, il avait été vivement pris à
partie par des députés de son camp. Il est désormais
applaudi. En prenant sur lui de proposer la solution la plus spectaculaire
et en associant Nicolas Sarkozy à sa décision, il s'offre,
en outre, une petite accalmie avec son rival. Lequel ne voyait pas l'intérêt
de l'état d'urgence et ne l'a pas demandé. Car, selon
le ministère de l'Intérieur, "la multiplication des
interpellations avait déjà provoqué la décrue".
Sarkozy est toutefois resté solidaire de cette décision,
qu'il a défendue devant la représentation nationale. Le
couvre-feu apparaît d'ailleurs soutenu par les Français
: selon un sondage CSA-le Parisien, les trois quarts y sont favorables.
Si les émeutes
urbaines se calment de façon significative dans les prochains
jours, le Premier ministre pourra se vanter d'être celui qui aura
ramené l'ordre et réparé les fautes de son ministre
de l'Intérieur. Si une nouvelle flambée a lieu, il devra,
par contre, songer à changer son fusil d'épaule.
Les couvre-feux,
pétards mouillés de Matignon
Seuls cinq départements ont imposé cette mesure d'urgence,
les autres ne l'estimant pas nécessaire.
par Nicole PENICAUT
Libération, jeudi 10 novembre 2005
Vingt mille habitants
cernés par des barrières ! Voilà à Evreux
(Eure), dans une partie du quartier de la Madeleine, comment s'est matérialisé
le couvre-feu hier soir à 22 heures. Et pour dissuader adultes
et mineurs, tous concernés par cet interdit, de tenter une sortie
ou une entrée en dépit de ce barrage, l'effectif policier
a été renforcé dans la ville de Jean-Louis Debré
(président de l'Assemblée nationale). Et encore, a précisé
le directeur du cabinet du préfet, "il s'agit de la première
soirée d'application en douceur, compréhensive et accompagnée
d'explications de la mesure". Seules sorties autorisées
: "Les urgences familiales, médicales ou professionnelles."
Stigmates. Ceux
qui craignaient que le couvre-feu appliqué à certains
quartiers ne les stigmatise davantage seront servis. Et on comprend
dans ces conditions que 20 des 25 départements répondant
aux critères n'aient pas opté pour le dispositif proposé
par Dominique de Villepin.
En ne le décidant
que dans cinq d'entre eux (1), les préfets ont manifestement
voulu éviter d'avoir à gérer des situations comme
à la Madeleine. Ils pouvaient aussi redouter de mettre de l'huile
sur le feu. Paradoxalement, c'est d'ailleurs dans les départements
où la situation est moins tendue que l'application de l'état
d'urgence a été décrétée. Certes,
la Madeleine a "flambé" le week-end dernier, mais,
depuis, le climat est moins explosif.
A Toulouse où,
hier soir, des voitures ont été à nouveau incendiées
dans les quartiers de Bellefontaine et du Mirail, le préfet de
Haute-Garonne avait choisi de ne pas décréter le couvre-feu
: "Je constate, avait-il dit dans l'après-midi, des retours
très clairs à des éléments de raison (...).
Tout le monde se reprend." Sans exclure bien sûr d'utiliser
"ultérieurement cet instrument à [sa] disposition".
Tirs. Tout le monde
redoute le long week-end du 11 novembre où les écoles
seront fermées. Francis Idrac, préfet de Gironde, n'a
pas non plus choisi de barricader les gens chez eux : "A l'heure
qu'il est, un arrêté restreignant la circulation des personnes
n'est pas nécessaire." A Cenon, dans la banlieue de Bordeaux,
il y a eu un échange de tirs entre des personnes circulant en
voiture et des piétons hier après midi. La veille, un
bus avait explosé après avoir été attaqué
à coups de cocktails Molotov.
En revanche, et
peut-être "à cause du match de football France-Costa
Rica", selon la préfecture, le calme régnait hier
soir en Seine-et-Marne et en Seine-Saint-Denis, où la préfecture
avait même levé sa cellule de crise nocturne. C'est de
ce dernier département, à Clichy-sous-Bois, qu'est parti
le 27 octobre le mouvement des banlieues. Le couvre-feu n'y a pas été
décrété.
Délation.
Ailleurs on conjugue l'état d'urgence sur un autre mode : la
délation. A Behren-lès-Forbach (Moselle), une ancienne
cité minière où une trentaine de voitures ont brûlé
depuis fin août, le maire a en effet distribué un tract
qui invite les habitants à dénoncer "sous couvert
de l'anonymat" les auteurs de "ces actes terroristes".
Un appel qui, à en croire le maire, aurait "été
très bien accueilli" par la population.
Autres lieux, autres
moeurs : à Amiens (Somme), plusieurs syndicats et partis politiques
appellent à un rassemblement, aujourd'hui, devant la préfecture
et le siège local du Medef, pour exiger la levée du couvre-feu
imposé mardi. "C'est une mesure lourde. On ne comprend pas
qu'une ville qui se développe puisse être montrée
du doigt à l'ensemble du monde", explique un syndicaliste.
La Somme (territoire de Gilles de Robien, ministre de l'Education) est
le premier département à avoir appliqué le couvre-feu.
Alors même qu'il est un des moins touchés par les actes
de violence.
(1) Les Alpes-Maritimes,
la Seine-Maritime (Rouen, Le Havre, Elbeuf), la Somme (Amiens), l'Eure
(Evreux) et le Loiret (six communes dont Orléans).
Dix ans de débauche
de lois liberticides
Arrêts antimendicité, loi sur le racolage, jusqu'aux couvre-feux...
les mesures répressives se succèdent.
par Dominique SIMONNOT
Libération, jeudi 10 novembre 2005
C'était il
y a dix ans : "Si ces arrêtés antimendicité
se multiplient, je mobiliserai les pouvoirs publics, on ne peut pas
laisser se développer cet égoïsme municipal",
s'indigne Xavier Emmanuelli, tout frais secrétaire d'Etat à
l'Action humanitaire d'un président - Jacques Chirac - élu
sur le thème de la fracture sociale. En 1993, Montpellier avait
ouvert le bal antimendiants, suivi par d'autres... En 1995, à
Nice, le maire, Jacques Peyrat, conduit de force ses clodos dans la
montagne. Des arrêtés municipaux sont annulés par
les tribunaux administratifs. Mais le ballon d'essai réussi,
déjà, on s'habitue. En 2002, une nouvelle vague d'arrêtés
passe dans une quasi-indifférence.
Dix ans plus tard,
le ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy fait adopter sa loi
contre les mendiants. Comme dans l'ancien temps, les tribunaux jugent
des vagabonds, passibles de six mois de prison pour avoir fait la manche
avec un "chien dangereux", à plusieurs, ou avec un
enfant. On s'habitue à ce que soient punies de prison les "réunions
dans les halls d'immeubles". Aux arrestations de tapineuses, sanctionnées
de six mois de prison pour "racolage passif". Et qui défilent
dans les box des tribunaux sous l'oeil gêné des juges.
Vidéos, fichiers
et garde à vue. Les caméras de surveillance ? On s'y est
habitué aussi. Il est loin le temps où l'association "Souriez,
vous êtes filmés !" faisait florès. Toujours
plus fort, se profilent, en 2004, les lois "Perben 2". C'en
est trop. Avocats et magistrats manifestent contre des "dérives
liberticides". Car, au prétexte de lutte contre la grande
criminalité, tout devient possible. Entre autres, la mainmise
accrue de la police et du parquet sur les procédures, l'extension
de la garde à vue ou l'installation de caméras et micros
chez les particuliers... en cas d'infractions commises "en bande
organisée", notion si floue que la "bande" pourrait
bien être constituée par deux personnes seulement. Une
des premières "victimes" de la loi Perben 2 fut une
avocate, incarcérée pour divulgation d'enquête.
Là aussi, protestations et manifestations. Puis, plus grand-chose.
Chaque mesure restreignant
les libertés est balayée par une autre. Qui se soucie
de ces multiples fichiers qui quadrillent la France ? Dont celui des
infractions relevées par la police où figurent même
les témoins et victimes.
Imposés aux
mineurs, les "couvre-feux" font leur apparition en 1997 à
Dreux, suivis par d'autres. "Les enfants ne sont pas des chiens
!" proteste alors Ségolène Royal, ministre de l'Enseignement
scolaire. Les arrêtés sont suspendus par les juges administratifs.
Trop flous, ils ne sont délimités ni dans le temps ni
dans la géographie. Les voilà donc autorisés par
"l'état d'urgence" décrété pour
douze jours. Voici qu'est interdite, dans certaines zones, la circulation
des personnes et des véhicules à certaines heures. Voici
qui permet l'assignation des gens à résidence, la fermeture
de salles de spectacles, débits de boissons, les perquisitions
policières à toute heure, hors regard d'un magistrat,
le contrôle de la presse, des réunions. Le constitutionnaliste
Guy Carcassonne constate : "Il y a des moments où la République
doit défendre l'ordre public et l'utilisation de l'état
d'urgence ne me choque pas." Cependant, "si le décret
devient une loi, il est certain que le Conseil constitutionnel ferait
le ménage, certaines choses ne passeraient pas !"
Mesures inutiles.
Plus critique, Ferdinand Melin-Soucramanien, professeur de droit public
: "L'état d'urgence est totalement inutile, ces couvre-feux
pouvaient être instaurés par les maires dans des conditions
délimitées." Selon lui, une loi instaurant l'état
d'urgence serait carrément retoquée par le Conseil constitutionnel.
"C'est aberrant ! s'emporte-t-il, on prétend promouvoir
les valeurs républicaines avec un texte totalement contraire
à ces valeurs et même à la Constitution ! On va
de plus en plus loin encore et encore !" Jusqu'où ?
L'apprentissage
touche plus le supérieur
Catherine Rollot
Le Monde, mercredi 9 novembre 2005
En proposant de ramener l'âge de l'apprentissage à 14 ans
au lieu de 16 ans pour les enfants ayant le plus de difficultés
scolaires, le premier ministre, Dominique de Villepin, fait un pari
audacieux. La possibilité de préparer des diplômes
du supérieur mais aussi la dureté du marché de
l'emploi, au contraire, ont tiré vers le haut l'apprentissage,
longtemps considéré comme une voie de garage. Résultat
: son développement ne se fait plus sur le segment des faibles
qualifications, ni sur la tranche d'âge la plus jeune.
Selon une enquête publiée au mois de mars par le Centre
d'études et de recherches sur les qualifications (Cereq), alors
qu'à la rentrée 1995, huit apprentis sur dix préparaient
un CAP ou un BEP, en 2003, ils étaient à peine plus de
six sur dix. Sur la même période, la part des jeunes apprentis
qui préparaient le baccalauréat ou un diplôme de
même niveau est passée de 14 % à 21 %.
De plus, tandis
que toutes les formations conduisant à des diplômes au
moins équivalents au baccalauréat ont poursuivi leur progression,
celles du niveau CAP-BEP ont perdu entre 1995 et 2003 plus de 7 000
apprentis. A cette hausse du niveau des diplômes préparés
s'ajoute l'élévation du capital scolaire des apprentis
préparant un CAP ou un BEP. Près des trois quarts d'entre
eux ont désormais suivi la voie scolaire jusqu'à la classe
de troisième, au minimum. Il y a trente ans, seul un quart avaient
atteint ce niveau.
"Les entreprises
sont de plus en plus friandes de diplômes, elles ont la même
attitude vis-à-vis des apprentis", analyse Jean-Jacques
Arrighi, chercheur au Cereq. "Dans l'artisanat, aujourd'hui, il
faut un bagage intellectuel suffisant. 16 ans c'est l'âge qui
convient parce que le jeune a la capacité entre 14 et 16 ans,
d'acquérir des connaissances intellectuelles qui sont plus tard
indispensables", estime de son côté Pierre Perrin,
président de l'Union professionnelle artisanale (UPA).
FAUSSES RUPTURES
Le recours à l'apprentissage n'est pas non plus une garantie
de succès en terme d'accès à l'emploi. Si 80 %
des apprentis trouvent du travail à l'issue de leur formation
en alternance, ce succès doit être relativisé à
la lumière du taux élevé d'abandon en cours de
scolarité. Sur certaines filières, notamment l'hôtellerie
ou la restauration, un contrat sur quatre est rompu avant son terme.
Les statistiques
actuelles ne permettent pas de connaître exactement les raisons
de ces ruptures. Un certain nombre sont de fausses ruptures, dues à
une embauche en cours de contrat ou à la signature d'un autre
contrat. Mais beaucoup de candidats, qui se trouvent en apprentissage,
par défaut, décrochent.
Pour Jean-Luc Mélenchon,
sénateur PS de l'Essonne et ancien ministre de l'enseignement
professionnel, "le phénomène va s'accentuer avec
des candidats jeunes et en grandes difficultés scolaires qui
vont vivre cette orientation comme une ségrégation supplémentaire.
En cas d'échec, parce qu'ils auront été sortis
du système scolaire encore plus tôt que les autres, ils
auront encore moins de possibilité de rebondir".
Enfin, les discriminations
que rencontrent les jeunes de banlieues dans le monde du travail existent
aussi dans le monde de l'apprentissage, où ils rencontrent les
mêmes difficultés pour obtenir un contrat de travail en
raison de leurs origines. De ce point de vue-là, non plus, l'apprentissage
n'apparaît pas comme une panacée.
Couvre-feu :
la fuite en avant
Denis Sieffert (extrait de son édito)
Politis, jeudi 10 novembre 2005
Derrière
le couvre-feu, c'est un peu plus de restrictions, d'abandons et de discriminations.
Le député communiste de Saint-Denis, Patrick Braouezec,
président de Plaine-Commune, qui rassemble huit communes du "
93 ", a lancé un appel pour un " Grenelle des quartiers
". Il rappelait dimanche que l'État était en train
de se désengager d'une série de projets de transports
et d'aménagements en banlieue nord de Paris, " cinq projets
d'infrastructures indispensables au mieux-vivre des familles ".
Il cite l'exemple de la ligne 13 du métro, " la plus chargée
du réseau ", une fois de plus délaissée, au
profit d'une modernisation de la ligne 1, au coeur de Paris. Il cite
aussi le blocage d'un projet de rénovation de quartiers d'habitat
social dans huit villes du département. Un autre exemple encore.
On devait discuter, dans le cadre du débat budgétaire,
mercredi à l'Assemblée, du programme " Équité
sociale et territoriale " (sic). Or, selon les documents préparatoires,
ce plan qui concerne directement la banlieue, devrait être revu
à la baisse avec 611 millions d'euros au lieu de 657 l'année
précédente. Va-t-on adopter ces chiffres tout en se lamentant
par ailleurs sur le sort des banlieues ? Nous sommes ici dans le concret
d'une politique libérale qui n'en finit pas de creuser les fossés
sociaux, de dévitaliser des quartiers, vidés de leurs
services publics, au point que le CRS y sera bientôt l'unique
et ultime incarnation de l'État.
L'ennui, avec les
cités, c'est que la lutte de classes - puisqu'ici le mot ne nous
fait pas peur - est plus territorialisée que jamais dans l'histoire.
Et elle se superpose avec des critères ethniques et culturels
qui brouillent toute lisibilité politique. La discrimination
sociale est en même temps raciale, réintroduisant des relents
post-coloniaux. À la façon de ce que décrivait
en 1845 Engels dans La Situation des classes laborieuses en Angleterre,
quand le faubourg infréquentable était peuplé d'Irlandais
" sales " et de surcroît " de type celtique ".
Si bien qu'il faut avoir l'âme chevillée au corps pour
affirmer que ces jeunes saisis par la violence ne sont conditionnés
ni par l'origine de leurs parents ou grands-parents, ni par leur religion,
à supposer qu'ils en aient une, mais bien par leur situation
économique. Mais que dire maintenant de ces gamins désespérés
et désespérants qui brûlent les voitures, des écoles
maternelles, mettent à sac des maisons de quartier, ruinent le
travail de militants associatifs qui sont parfois leurs derniers avocats
dans ce bas monde ? Il y a de la jacquerie médiévale dans
leur révolte. Il y a surtout beaucoup d'autodestruction. Laissons
de côté le délire des élus qui voient des
complots venus d'ailleurs (Martine Aubry, hélas). Ou Dominique
de Villepin, qui, dans la pénombre, a semble-t-il repéré
des " réseaux criminels organisés qui appuient les
désordres ". Tout est bon, décidément, pour
ne pas voir la vérité en face ! Car ce sont presque toujours
les " petits gars " de la cité qui font cela. On les
connaît par leur prénom. En plein jour et seul à
seul, leur gouaille peut faire sourire. Ils ne sont pas tous les "
caïds " ou les dealers friqués que décrit la
vulgate sarkozienne. Si leur violence est socialement suicidaire, elle
n'en est pas moins criminelle. La resituer sur sa toile de fond économique
ne peut vouloir dire complaisance. Quand le forfait est caractérisé,
il ne fait aucun doute qu'il doit être puni. Encore faut-il que
la Justice, comme institution, ne soit pas animée d'un esprit
de revanche auquel certains discours politiques l'encouragent. Et que
la justice, comme notion et comme idéal, soit comprise dans toute
sa dimension.
Évidemment,
nous sommes tous consternés devant ces formes de violence. Elles
révèlent à leur façon le pourrissement de
notre société. Elles rappellent que le libéralisme
économique n'est pas seulement un système totalement inégalitaire.
Il détruit les relations sociales dans tous leurs aspects. Parce
qu'il veut s'imposer comme le seul horizon possible, et se poser comme
une fin de l'histoire, il anéantit même les contre-pouvoirs.
Ceux en tout cas qui ne lui résistent pas en profondeur et ne
contestent pas sa logique. Une certaine gauche a ici sa part de responsabilité.
À force de discours creux, de promesses non tenues, de récupérations
- et parfois même au coeur du mouvement associatif -, l'offre
politique a perdu de sa crédibilité. Pour comprendre,
il n'y avait qu'à entendre lundi les ambiguïtés du
Parti socialiste, incapable de se démarquer de ce couvre-feu
guerrier. D'où un terrible sentiment d'impasse démocratique.
Les uns y répondent en tentant de créer de nouveaux instruments
de lutte. Les autres par une forme de crime contre eux-mêmes et
contre les leurs.
Banlieues : rencontre
avec des habitants du Blanc-Mesnil
Marion Dumand et Marina Da Silva
Politis, jeudi 10 novembre 2005
Une maison de quartier
du Blanc-Mesnil, en Seine-Saint-Denis, a été en partie
la proie des flammes. Mais ses animatrices sont allées tout droit
discuter avec les jeunes et les habitants de la cité. Les vertus
de la discussion dans un lieu également frappé par les
restrictions budgétaires décidées par le gouvernement.
L'histoire est édifiante.
Elle en dit long sur le sens des violences urbaines qui embrasent aujourd'hui
les banlieues. Elle se déroule dans une cité du Blanc-Mesnil,
en Seine-Saint-Denis. Dans la nuit du 2 novembre, des jeunes balancent
un cocktail Molotov dans l'entrée de la Maison des Tilleuls,
située au coeur du quartier du même nom. Désolation
et effroi. Ce geste fou symbolise toute l'absurdité d'une révolte
autodestructrice. Car il n'y a pas plus accueillante ni plus attentive
aux difficultés des gens de la cité que cette Maison des
Tilleuls. Quatre nuits plus loin, des jeunes - les mêmes ? d'autres
?, on ne le saura jamais - ont rendu une nouvelle visite nocturne à
la Maison. Mais cette fois, ils n'ont fait que s'emparer d'un calicot
sur lequel ils ont écrit ce slogan définitif : "
On n'est pas des cafards. " " Après quelques jours
de discussions, note Zouina Meddour, on était passé de
la violence aveugle à des mots en forme de revendication. "
Directrice de la Maison des Tilleuls, Zouina Meddour veut y voir plus
qu'un signe. Le fruit d'un travail méthodique. " Dès
que notre équipe a constaté les dégâts, le
matin du 2, dit-elle, nous avons décidé de ne pas abandonner
les gens à leur peur et à leur désarroi, en organisant
dans la rue, toute la journée et même la nuit, des assemblées
populaires. Ce fut également un très bon moyen de toucher
les jeunes : ils nous ont vus devant le bâtiment et, ensemble,
nous avons alors pu évoquer les problèmes quotidiens et
les événements de ces derniers jours. " L'émotion
est là, palpable, face à des images traumatiques. "
Je n'ai jamais assisté à une guerre, mais ça y
ressemblait, témoigne Fatiha M., qui vit depuis vingt-six ans
au Blanc-Mesnil. Durant la nuit de mercredi à jeudi, on a vu
les CRS débarquer vers 1 h 30 dans la cité et se mettre
en place en frappant leurs boucliers. C'est terrorisant. Il y a des
comportements qui entretiennent les tensions. "
Par-delà
l'émotion, il fallait également écouter, analyser.
À part de rares réactions populistes, la grande majorité
comprenait la colère des jeunes. Ses raisons ? Elles sont multiples,
et ne cessent de s'entremêler. L'indécence de Nicolas Sarkozy,
qui, selon Djura, âgée de 75 ans, a été trop
loin, après le drame de Clichy. Une opinion que partage FatihaD,
qui vit aux Tilleuls depuis trente ans et est coordinatrice de la Maison
: " Les propos qui ont été prononcés dépassent
ce qui a été dit au sujet des jeunes ; à travers
eux, ce sont aussi les adultes et les parents qui sont insultés.
" Le chômage, ensuite. " La seule solution, c'est que
les gens aient du travail, analyse Yamina, guichetière à
La Poste. Un vrai travail. Quand tu es au noir, tu n'as aucune protection
et tu n'es ni reconnu ni respecté. " Alors, les aides sociales
ne peuvent plus qu'être un cache-misère. " Les gens
sont dans la souffrance, constate Absa, coordinatrice de la Maison des
Tilleuls, installée au Blanc-Mesnil depuis vingt ans. Et quand
tu es dans la souffrance, tu ne peux pas élever tes enfants.
Les parents n'ont plus de parole vis-à-vis de leurs enfants.
Chaque fin de mois, ils vont à la permanence du centre social
pour avoir de l'aide. Ils ont perdu leur place au sein de la famille.
Quand tu gagnes de l'argent tu peux dire oui ou non à un enfant,
mais quand tu n'as rien ? " Carole, âgée de 33 ans,
qui ne sait encore que penser des événements confirme
: " C'est sûr qu'il y a trop de chômage et de problèmes
de vie. "
Personne aux Tilleuls
n'est dupe sur les causes profondes de ce qui est ressenti comme une
stigmatisation des quartiers. " Mon fils a voulu aller s'inscrire
à la faculté à Paris, on lui a dit d'aller à
Villetaneuse, s'agace Fatiha M. Moi aussi, lorsque je cherche du travail
à Paris et que j'indique mon adresse dans le 93, on me dit qu'on
m'écrira. " Et si les mots de racisme ou de discrimination
ne sont pas prononcés, ils transparaissent au point de rappeler
à Djura de mauvais souvenirs : " En 1951, mon mari s'est
présenté à une embauche avec deux Italiens. Ils
ne savaient pas écrire, c'est mon mari qui leur a rempli les
lettres d'embauche, mais c'est à lui qu'on a dit : "On vous
écrira." Eh bien, ça n'a pas changé ! "
Inutile dès lors de chercher midi à quatorze heures, d'évoquer
complot ou manipulation. " Je n'y crois pas, explique Zouina Meddour,
ce qui se déroule actuellement est d'abord lié à
la mort des deux jeunes à Clichy. Cela s'est déjà
produit, comme à Vaux-en-Velin ou à Dammarie-les-Lys,
et cela continuera à se produire tant qu'il y aura ce traitement
"deux poids-deux mesures". Bien que l'on soit Français,
parce qu'on est "issu de", on est toujours considéré
comme quantité négligeable dans ce pays, et il va bien
falloir qu'il y ait une véritable prise en compte des habitants.
"
Banlieue/Quelques
réflexions
Bernard Langlois (extraits de son article)
Politis, jeudi 10 novembre 2005
Me revient en mémoire
une de ces vieilles (années 1950...) chansons débiles
qui font le bonheur de Philippe Meyer. Elle est de l'immortel auteur
de " Papa, maman, la bonne et moi ", chantre franchouillard
des classes moyennes françaises toujours en activité,
Robert Lamoureux (" ...pour plaire aux dames, c'est merveilleux
! "), ça doit rappeler quelque chose aux plus anciens de
nos lecteurs. Le refrain disait ceci, si ma mémoire est bonne
: " Banlieue, c'est un paradis que Dieu a mis sur terre/Banlieue,
c'est le paradis de tous les gens heureux ". Pas mal, hein ? Voilà
qui sent bon le pavillon de meulière, le boeuf mironton qui mitonne
au coin du fourneau et le nain de jardin montant la garde sur la pelouse
bien taillée ; avec quelquefois le chien plus ou moins "
méchant ", parce que, tout de même, fût-ce au
paradis, faut se méfier des voyous.
Si cette banlieue-là
existe encore peu ou prou, disons que ce n'est pas elle aujourd'hui
que le mot évoque spontanément. Surtout ce lundi matin
où je rédige cette chronique, après une onzième
nuit de violences, cette sorte d'émeute éclatée
qui se répand dans tout l'Hexagone et dont on ne voit pas le
bout
QUELQUES
RÉFLEXIONS
Bornons-nous, dans
le cadre de cette chronique, à énoncer quelques réflexions
qui relèvent du sens commun et ne prétendent pas à
l'originalité.
- D'abord, oui,
il y a bien une " racaille " qui prospère dans ces
zones déshéritées de nos grandes villes. D'ailleurs,
le mot lui-même est employé par les habitants (en verlan
courant, les jeunes disent " caillera "). Ce sont des bandes
organisées, dont les activités diverses relèvent
du gangstérisme pur et simple, qui se disputent le terrain (et
les " marchés " divers, dont celui de la drogue) et
font régner " leur loi " (celle du milieu) sur "
leur territoire ", par l'intimidation, voire la terreur. Ces gens-là
sont très minoritaires. Mais auprès d'une population jeune,
en échec scolaire, stigmatisée par le chômage, la
précarité, l'instabilité familiale, la démission
parentale, ces " caïds " jouissent d'un certain prestige
: ils ont de la " maille " (du fric) et tout ce qui va avec.
Dans un système entièrement soumis au règne de
l'argent, où s'étale partout l'opulence des riches, où
tout est fait pour pousser à la consommation de biens inaccessibles
aux pauvres par les voies normales, la tentation est forte de céder
à la débrouille, voie naturelle vers la délinquance.
La prison, pourrissoir bien établi, est souvent vécue
comme un titre de gloire.
Rien, pour autant,
n'autorise un ministre de la République, en permanente représentation
publicitaire, à utiliser un vocabulaire qui stigmatise toute
une population censée relever du " nettoyage au Kärcher
". Ni ses flics à lâcher des grenades sur les mosquées.
On peut être pauvre et paumé et avoir sa dignité.
L'exigence de " respect " est au coeur de la flambée
actuelle.
- Ensuite, il est
vain de chercher je ne sais quel complot d'on ne sait quelle organisation
subversive (islamiste, par exemple) dans la situation de révolte
que nous vivons. Et ce ne sont pas non plus les bandes organisées,
la voyoucratie en place, qui mènent la danse : quel intérêt
y auraient-elles ? Aujourd'hui comme hier, le milieu a horreur du désordre,
qui nuit à la bonne marche des affaires.
Nous assistons plutôt
à l'expression spontanée et incontrôlée d'un
immense ras-le-bol accumulé, à l'explosion d'une désespérance
poignante rendue irrépressible par la mort tragique des deux
jeunes de Clichy-sous-Bois, plus ou moins poursuivis par les flics (on
n'en connaît toujours pas les circonstances exactes ; mais même
s'il n'y a pas eu chasse au sens propre du terme, Bouna et Zyed se sont
sentis menacés, comme se sentent menacés, même quand
ils n'ont rien à se reprocher, tous ces jeunes en butte à
des contrôles incessants, souvent inutilement brutaux et parfois
clairement racistes) (1). D'où les premières échauffourées,
sur les lieux mêmes du drame, qui se sont ensuite étendues
dans quasiment tous les quartiers sensibles, tant les situations sont
comparables dans un vécu quotidien tissé d'humiliations
de toutes sortes. Où les drames de l'été ont aussi
contribué à durcir le climat : aussi bien les incendies
dans les taudis de l'immigration à Paris que les images insoutenables
des jeunes Africains refoulés des enclaves espagnoles du Maroc,
tout cela fait sens et alourdit les contentieux. Les jeunes (souvent
très jeunes) manifestants vivent donc leur révolte comme
une sorte de vengeance sur une société qui les rejette
; mais aussi comme une sorte de grand jeu tragique, un " Interville
" sauvage, où il s'agit de faire mieux, plus fort, plus
brutal que les copains (et souvent rivaux) de la " téci
" voisine, les scores s'inscrivant chaque soir sur les écrans
de télé.
Ce sont ces caractéristiques
(humiliations, spontanéité, vengeance sociale, émulation,
etc.) qui rendent la situation pour l'heure insaisissable, qui la font
ressembler au Mai 68 des étudiants - quand le ministre de l'Intérieur
de l'époque, Fouchet, parlait de " la pègre sortie
du pavé ". Avec cette différence essentielle que
les révoltés d'alors étaient les enfants de la
bourgeoisie et que le risque est grand qu'on ne prenne pas les mêmes
gants avec ceux d'aujourd'hui, enfants de gueux.
- S'il faut s'efforcer
de comprendre, il n'est pas question d'approuver des actes qui relèvent
du vandalisme pur, et dont il est exact de souligner qu'ils font pour
premières, principales et le plus souvent uniques victimes (les
beaux quartiers, pour le moment, sont au spectacle) les habitants des
quartiers eux-mêmes, ceux qui partagent avec les émeutiers
le quotidien délabré et souvent sinistre des cités-ghettos.
Brûler des
voitures, des bus, des écoles, des gymnases, des commerces, des
centres sociaux, c'est d'abord rendre à tous ceux-là la
vie encore plus difficile. Et si la situation devait durer, il n'est
pas malin de prévoir qui, sur le plan politique et électoral,
en récolterait les fruits. Le Pen et Villiers ont toutes les
raisons de se frotter les mains tout en faisant mine de s'indigner.
Ou même Sarkozy : s'il a définitivement perdu en cette
affaire, aux yeux des gens sensés, le statut d'homme d'État
auquel il aspire, il peut encore espérer capter la colère
des électeurs toujours en quête d'un homme fort. De même,
une certaine frange extrémiste de l'islam peut compter profiter
des circonstances pour accroître encore son influence auprès
d'une population musulmane excédée qui se détournerait
plus encore d'un modèle de civilisation aussi peu... civilisé
que celui dont notre pays donne spectacle au monde (voir avec quelle
sévérité la presse étrangère rend
compte de la situation). On peut même redouter que ces réseaux
terroristes, dont on nous dit régulièrement qu'ils se
préparent à passer à l'action en France, trouvent
l'occasion trop belle pour ne pas pousser les feux de leurs funestes
desseins : dans le bordel ambiant, il est probable que la vigilance
policière à leur égard a tendance à se relâcher,
on ne peut pas être partout.
Il faut donc, oui,
que soit rétabli " l'ordre républicain ", qui
pourrait dire le contraire ? Reste à savoir comment ; et s'il
peut s'exercer durablement dans un contexte d'injustice sociale inchangé.
Nous ne sommes plus au temps de Goethe, qui disait " préférer
une injustice à un désordre ". Dans une époque
où l'information circule à la vitesse de la lumière,
injustice et désordre marchent du même pas.
Les jeunes des
quartiers difficiles ne voient du "modèle social français"
qu'une grise prison.
Piégés par la République
Par Didier Lapey_Ronnie et Laurent Mucchielli, sociologues.
Libération, mercredi 09 novembre 2005
Les émeutiers sont seuls. Ils n'ont aucun soutien politique.
Il est vrai qu'ils sont difficilement défendables. Ils sont agressifs
et violents. Ils ont souvent un présent ou un passé de
délinquants. Ils brûlent des voitures et affrontent durement
la police. Les photos des journaux et les reportages télévisuels
nous abreuvent de ces images de véhicules ou de bâtiments
en flammes autour desquels dansent des silhouettes menaçantes.
Images inquiétantes, toutes prises derrière le paravent
policier, du point de vue de l'ordre et de la loi, mais qui nous interdisent
à jamais d'avoir le point de vue inverse, le point de vue de
celui qui fait face à la police et à l'ordre de la bonne
société. Sous les capuches rabattues de leur jogging,
les "jeunes " sont sans visage, anonymes et sans parole. Comme
l'a rappelé le lynchage d'Epinay-sur-Seine, la violence écurante
dont ils usent semble bien le signe qu'ils sont hors de notre société,
des "sauvageons" ou une "racaille" dont il faut
se protéger et surtout dont il faut protéger les "braves
gens" qui ont le malheur de vivre dans les mêmes cités
et qui, eux, voudraient "s'en sortir" et "s'intégrer".
N'ayant rien à dire, si ce n'est exprimer le mélange d'émotion
et de rage qui les a saisis à la suite de la mort de Ziad B.
et Banou T., puis des propos du ministre de l'Intérieur, ils
seront maintenant l'objet de tous les discours et de tous les usages
politiques, un instrument destiné à justifier la répression
et l'appel toujours plus pressant à la loi. L'ordre et la justice,
a répondu le gouvernement après avoir liquidé les
emplois jeunes et la police de proximité, le budget des associations
et de la politique de la ville. Ces jeunes sont ainsi enfermés
dans le rapport exclusif à la norme et à la morale, irrémédiablement
marginalisés et construits comme des problèmes : ceux
qu'ils subiraient et ceux qu'ils feraient subir. Et la violence dont
ils usent, par effet de sidération, renforce le cercle vicieux
et justifie qu'ils soient tenus à l'écart.
Certes, l'émeute libère la colère et la violence,
les petits délinquants s'en donnent à cur joie.
Pourtant, ces "violences urbaines" ne sauraient être
réduites à la seule question de la loi et de la norme.
Dans les années 1960, il aurait été absurde de
ramener les petits groupes de Black Panthers à de simples délinquants.
Il y a un siècle et demi, Gavroche, qui effrayait tant la bonne
société, aurait pu mourir en volant le portefeuille d'un
bourgeois aussi bien que sur une barricade. L'émeute et la violence
urbaine charrient toutes les déviances qu'elles mêlent
au sentiment d'une humiliation démultipliée.
Une humiliation scolaire. L'école n'est pas vécue par
une partie de ces jeunes comme un instrument de promotion mais comme
le lieu d'une sélection qui transforme leur destin social en
autant d'humiliations personnelles. A leurs yeux, la promotion par l'école
est réservée à d'autres, qui savent tirer tous
les bénéfices et qui sont généralement des
"Blancs" quand eux sont généralement des jeunes
issus de l'immigration. Ne serait-ce pas ces mêmes "jeunes
de banlieue" qui, au mois de mars dernier, dépouillaient
et frappaient les lycéens venus manifester pour défendre
leur école ? Une humiliation économique. Tandis que nous
commentons des hausses ou des baisses d'un taux de chômage national
entre 8 et 9 %, la situation d'une partie de la jeunesse est sans commune
mesure. Le taux de chômage des jeunes à Clichy-sous-Bois
tourne autour de 30 %. Et si l'on cible les jeunes nés de père
ouvrier et sortis de l'école sans diplôme ou avec un simple
CAP, le taux de chômage dépasse les 50 % dans la plupart
de ces quartiers qui s'enflamment de nouveau aujourd'hui. Sans emploi,
impossible d'accéder à un logement et d'envisager de pouvoir
fonder sa propre famille. La vie "normale" est interdite.
Une humiliation quotidienne dans les rapports avec la police. Les pouvoirs
publics ne mesurent sans doute pas à quel point cette interaction
est devenue au fil des ans un élément du problème.
Lorsque des policiers presque tous "blancs" interviennent
sur des populations qu'ils ne connaissent pas, contrôlent indistinctement
tous ceux qui leur paraissent "suspects" (qui sont presque
tous black ou beurs) et sont capables de faire preuve de la même
violence verbale et physique que les délinquants qu'ils voudraient
arrêter, alors il n'est pas surprenant que cette relation quotidienne
soit perçue par ces jeunes comme le symbole d'une oppression
et d'un racisme.
Une humiliation politique. Après l'échec du "mouvement
beur" du début des années 1980, et tandis que les
militants politiques et syndicaux ont déserté les quartiers
populaires, la jeunesse de ces quartiers ne parvient pas à faire
entendre sa parole dans l'espace politique. Pire : quand elle tente
de s'exprimer et de s'affirmer d'une autre façon, ceci se retourne
contre elle. Son engouement pour le rap est traité avec crainte
ou condescendance. Son affirmation identitaire est accusée d'être
une forme de "communautarisme" qui menacerait l'unicité
de la République. Son affirmation religieuse est criminalisée
au nom de la peur du terrorisme ou de la liberté des femmes.
Dans ces conditions, est-il si difficile de comprendre que cette jeunesse
a avant tout besoin de reconnaissance et de dignité (le fameux
"respect") ? Et lorsque l'émeute éclate et que
la violence se déchaîne, est-il si difficile de comprendre
qu'à côté des incendies de voitures les jeunes s'en
prennent aussi aux institutions : police, transports collectifs, antennes
ANPE, centres sociaux et même écoles ? Pour eux, ces services
publics ne sont plus guère des instruments d'amélioration
de la vie sociale et plus du tout des vecteurs d'intégration,
ce sont des aides qu'ils finissent par rejeter comme de la charité,
quand ce ne sont pas à leurs yeux des obstacles à franchir,
voire des frontières qui les maintiennent à l'écart
de la "vie normale" à laquelle ils n'osent plus rêver.
Du "modèle social français", ils ne connaissent
que le chômage ou l'intérim, les emplois aidés et
la dépendance aux services sociaux, tout un univers "gris"
protégeant de la misère mais enfermant dans la précarité
et semblant n'avoir aucune issue. Cet univers est alors vécu
comme un "piège" dans lequel ils survivent loin de
la "vie normale" des "nantis", et dans lequel ils
ont le sentiment que leur vie s'en va sans pouvoir être véritablement
vécue. Ils se sentent coincés dans une "nasse"
qui sert finalement à les maintenir à l'écart d'une
société qui ne veut pas d'eux.
Aussi, les mots de la République se vident-ils de leur sens et
sont-ils perçus comme les masques d'une société
"blanche" qui racialise et humilie sans même vouloir
le reconnaître. Ne nous rappelle-t-on pas régulièrement
que la France possède un modèle d'intégration que
tout le monde nous envie, que la France n'est pas l'Amérique
ou la Grande-Bretagne libérales et n'a pas de ghettos ? Qui cherche
ainsi à se rassurer ? Qui ne veut pas comprendre que ces jeunes,
eux, ont le sentiment de vivre dans des ghettos ?
Alors les mots finissent par déchaîner la rage puisque
leur sens n'est plus partagé et qu'ils ont perdu leur contenu.
Centrée sur la défense du "modèle social français"
et de plus en plus tentée par le repli national autour des "services
publics" et des "petits fonctionnaires", réaffirmant
sans cesse les vertus d'une République égalitariste pourtant
en faillite, devenue adepte d'une "laïcité" pure
et dure hostile à tout "communautarisme", la gauche
elle-même a abandonné le monde populaire et celui des immigrés.
A travers elle, les "classes moyennes" et les "fonctionnaires"
monopolisent l'espace public et défendent leurs intérêts,
excluant de fait toute forme alternative de représentation et
d'expression : combien de "jeunes de banlieue" dans les défilés
pour défendre le "service public" ? Combien travaillent
dans ces mêmes services publics (police, justice, école)
? Combien de citoyens "issus de l'immigration" dans les instances
représentatives ?
L'émeute naît ainsi d'abord du vide politique. La violence
surgit quand la politique est absente, quand il n'y a plus d'acteurs
sociaux ni même de conflit, quand il ne reste plus que la défense
de l'ordre et de l'identité nationale. Certes, il est urgent
de rétablir un minimum de politique sociale, de lutter contre
les discriminations, d'en finir avec des pratiques policières
indignes d'une démocratie et surtout de stopper cette ségrégation
urbaine qui structure de plus en plus nos modes de vie. Mais les émeutes
nous rappellent qu'il est avant tout indispensable de reconnaître
et de respecter toute une population, de considérer qu'elle ne
constitue pas un problème mais qu'il s'agit bien de citoyens
de notre pays. Face à un gouvernement qui n'a que l'ordre à
la bouche, le travail de la gauche aujourd'hui devrait être de
faire entrer cette parole dans l'espace public et de lui donner un sens
politique. Elle ne semble pas en prendre le chemin.
"Il faut
surtout remettre de l'humain"
Abderrahim Ghbabra dirige une association de formation dans le quartier
de La Source, à Orléans.
Le Monde, vendredi 11 novembre 2005
"Ce n'est pas
à la révolte d'une communauté que l'on assiste,
mais à celle de jeunes qui se vivent comme des assignés
à résidence. Ils perçoivent leur cité comme
un lieu de relégation. La politique de la ville a joué
néanmoins un rôle. Il ne faut pas lui jeter totalement
la pierre : sans elle, des explosions de ce genre se seraient produites
bien plus tôt. Mais elle est restée très insuffisante
par rapport à l'ampleur des problèmes.
La situation s'est
encore dégradée avec les coupes récentes dans les
subventions aux associations, alors que celles-ci, par leurs actions
de prévention, constituaient le bras de l'Etat dans les quartiers.
C'est à des acteurs-clés de la politique de la ville que
l'on a touché. Les responsables n'ont pas pensé aux répercussions
sur le terrain de cette baisse des subventions. Quand mille associations
ferment boutique - ce qui s'est passé sur le territoire -, ce
sont mille maillons qui faisaient de la relation sociale qui sautent.
Le premier ministre le reconnaît lui-même aujourd'hui.
Même si on
redonne du financement à ces associations, elles vont devoir
faire de la réparation, et cela va demander encore plus de moyens
! Mais il ne s'agit pas que d'insuffler de l'argent, il faut surtout
remettre de l'humain, sans quoi le ciment de la République continuera
à s'effriter dans les cités."
A Metz, le quartier
de Borny a épuisé tous les dispositifs
Le Monde, vendredi 11 novembre
Une heure du matin,
mardi 8 novembre. Un hélicoptère de la gendarmerie survole
la cité de Metz-Borny (Moselle). Au sol, deux sections de CRS
patrouillent, tandis que les pompiers s'emploient à éteindre
les feux allumés dans deux appartements désaffectés.
Plusieurs voitures ont déjà brûlé dans la
soirée. Principal du collège des Hauts-de-Blémont,
Claude Dollé n'est pas étonné : "Depuis quelque
temps, la violence était latente chez les gamins. On sentait
bien qu'il en fallait peu pour que ça explose."
En plus de vingt
ans, Borny a connu à peu près tous les dispositifs. Ce
quartier de 20 000 habitants, où vit un sixième de la
population messine, cumule les handicaps : le taux de chômage
approche les 30 % ; 80 % des logements relèvent du parc social
et le nombre de RMistes ne cesse d'augmenter (+ 10% en 2004). En 2002,
un grand projet de ville (GPV) y a été lancé. Présenté
comme la solution de la dernière chance, il a permis de raser
388 logements vétustes ; 836 autres appartements sont promis
à la démolition d'ici à 2008.
"Petits immeubles
et maisons individuelles en location remplaceront bientôt ces
barres", promet Denis Jacquat, député (UMP) de Moselle
et adjoint au maire de Metz, chargé de la politique de la ville.
Pierre Bertinotti, conseiller municipal de l'opposition (PS), critique
surtout la faiblesse des moyens alloués au volet social du GPV
: "Sur les 44 millions d'euros prévus pour la première
tranche, deux seulement y seront consacrés."
Coordinatrice à
l'Association des jeunes de Borny, Violaine Pauly ne cache pas sa déception
: "Quand le GPV a été lancé, on a demandé
aux associations de monter des comités de quartier pour faire
des propositions. Beaucoup de gens se sont mobilisés ; on s'est
pris à rêver. Aujourd'hui, nul ne sait où sont passés
nos projets." Des équipes de prévention, intervenant
nuit et jour, ont été créées, ainsi qu'une
"régie de propreté". Mais "on a supprimé
des postes d'enseignants, le quartier s'enfonce dans la misère",
constate Violaine Pauly, pour qui "rien ne se passe : les jeunes
tiennent les murs".
Instituteur dans
le quartier depuis vingt-cinq ans, Patrick Bertrand est amer : "Au
moment où le GPV a été lancé, les élèves
ont été invités à réfléchir
à ce que pourrait être leur future école. J'ai participé
à des tas de commissions. Mais, du jour au lendemain, l'établissement
a été rasé. Les gamins ont été répartis
entre les autres écoles du quartier. Depuis, plus rien."
Comme beaucoup, l'enseignant constate une "nette dégradation"
des conditions de vie des habitants : "Ne restent à Borny
que les familles en grande difficulté. Dans ma classe de CM2,
je n'ai que des enfants de familles placées par l'AIEM (Association
d'information et d'entraide mosellane, qui fait de la réinsertion
sociale)."
"Si on voulait
être méchant, on dirait que la politique de la ville a
servi à acheter la paix sociale, observe Pierre Bertinotti. On
démolit, on réduit la taille du ghetto, c'est tout."
Denis Jacquat rappelle, lui, que "la mixité sociale ne se
décrète pas". "On était dans la merde,
il n'y a pas d'autre mot. Mais on a cessé de s'enfoncer",
assure le député de la majorité.
De fait, le tissu
associatif est sinistré. L'Association des jeunes de Borny est
en redressement judiciaire, la MJC du quartier et le Club intermigrants
service vivent sous perfusion. "Le sous-préfet à
la ville a formidablement bien relayé la politique de réduction
des subventions de l'Etat. Il fut notre meilleur fossoyeur", ironise
Claude Buttner, vice-président d'une association spécialisée
dans le soutien scolaire, qui a déposé son bilan. Face
à la promesse du gouvernement de rétablir sa contribution,
il réagit : "On aura perdu un temps fou. Il y aura eu de
la casse. Mais je suis prêt à repartir."
"On ne mesure
pas la souffrance des habitants"
Maurice Charrier, maire (divers gauche) de Vaulx-en-Velin (Rhône)
et président du groupe rénovation urbaine au Conseil national
des villes.
Le Monde, vendredi 11 novembre
"Il ne faut
pas faire le procès de la politique de la ville. Je n'ose imaginer
la situation des quartiers si elle n'avait pas existé. Ce ne
sont pas les quartiers et leurs habitants qui sont malades, mais la
société française. La situation actuelle dans les
banlieues découle d'un dysfonctionnement de notre société,
qui développe des ségrégations et des discriminations.
Ces quartiers ne sont pas à l'origine de la crise, ils en sont
les victimes. Demander à la politique de la ville de résoudre
la crise profonde que traverse la société française,
c'est se méprendre.
" La politique
de la ville a, certes, souffert d'un manque de moyens. Tous les ministres
en charge de la ville se sont battus pour en obtenir, mais les résultats
ont toujours été en deçà des besoins. Et
ces dernières années, la politique du gouvernement a aggravé
la situation en supprimant des dispositifs d'insertion sociale et professionnelle,
la police de proximité, l'aide aux associations... Il faut au
contraire poursuivre l'effort.
" On arrive
à une situation où la politique de la ville vient se substituer
au droit commun. Je n'excuse pas la délinquance, mais notre société
n'a pas encore mesuré le degré de souffrance et la réalité
des conditions de vie des habitants de nos quartiers."
"La mixité
sociale est plus que jamais une utopie"
Jean-Marc Stébé, sociologue à l'université
Nancy-II.
Le Monde, vendredi 11 novembre 2005
"Depuis trente
ans, les mesures de politique de la ville se sont superposées
comme les couches d'un mille-feuille, sans grande cohérence.
Dès le départ, à la fin des années 1970,
on a mis beaucoup d'argent dans la rénovation des immeubles.
Dans les années 1980, on y a ajouté des mesures pour réduire
le chômage. A la fin des années 1990, on a créé
des postes de médiateurs et les emplois-jeunes.
Le plan Borloo de
2003 concentre à nouveau les efforts sur la destruction-reconstruction,
aux dépens des politiques de médiation. Cet abandon est
le terreau de la crise d'aujourd'hui. Les gouvernements successifs,
avec l'appui des maires, ont toujours privilégié les actions
en faveur de l'urbanisme. Rénover un immeuble, cela se voit,
c'est évaluable et ça ne coûte pas cher, comparé
à la création d'emplois dans un quartier.
Mais construire
des logements sociaux n'a jamais empêché la création
de ghettos, puisque, dans le même temps, on n'a pas assez veillé
à disperser les populations défavorisées. On les
a même volontairement concentrées. Ce choix a abouti à
une impasse. Avant, les locataires finissaient par quitter les logements
sociaux. Aujourd'hui, ils n'en sortent plus, et les pauvres restent
avec les pauvres. Les classes moyennes refusent de les voir arriver.
La mixité sociale est plus que jamais devenue une utopie."
Ils sont entrés
en politique
Françoise Blum, historienne et ingénieur au CNRS.
Le Monde, vendredi 11 novembre 2005
Il fut un temps,
qui n'est pas si lointain, où l'identification à l'opprimé
était le mode d'être d'une génération, un
temps où nous étions tous des juifs allemands. Je persiste
à croire, à tort me diront certains, que cette identification-là
donnait comme un supplément d'âme.
Avec les jeunes des banlieues rien de tel apparemment. Au mieux, on
comprend leurs frustrations, au pire on en a peur. Au mieux, on leur
reconnaît le droit à manifester leur colère, mais
on trouve qu'ils expriment ce droit de façon irresponsable. Au
pire, on voit derrière leur révolte l'ombre des imams.
Pourquoi ne pas
reconnaître tout simplement qu'en ce moment, et de la seule façon
sans doute qui puisse porter, la façon médiatique, ces
jeunes, pour la première fois occupent un espace qui leur était
inconnu, inaccessible, étranger ou interdit, l'espace du politique.
Ils sont entrés en politique, ceux-là mêmes dont
on dit qu'ils ne votent pas, qu'ils se désintéressent
de la chose publique.
Sous le poids de l'insulte, d'autant plus grave peut-être qu'on
leur renvoyait à la figure leurs propres mots, ces mots dont
on prétend les guérir pour mieux les intégrer,
ils ont découvert leur force. Ils ont découvert un pouvoir
qu'ils n'avaient jamais eu l'occasion de manifester.
Ils sont en train de faire vaciller un ministre que d'aucuns voyaient
déjà président de la République. Ils sont
en train de montrer qu'ils existent et que peut-être après
tout cette République qui se veut égalitaire et universelle,
ils peuvent eux aussi contribuer à la transformer. En un mot,
ils sont devenus en quelques heures et quelques soirées d'incendies
des acteurs, des acteurs de cet espace public qu'on leur recommandait
d'intégrer tout en leur en déniant l'accès.
La rue, lieu d'errance et de désuvrement, est devenue pour
eux un lieu de manifestation. Et qu'on ne s'étonne pas qu'ils
ne défilent pas de la République à la Bastille,
infidèles en cela à une tradition et une mémoire
qui n'est pas la leur. Paris n'est pas leur territoire et si les étudiants
de mai 1968 incendiaient les voitures du boulevard Saint-Germain, en
un temps rappelons-le où les voitures étaient plus rares
et plus chères, c'étaient aussi celles de leurs parents.
Autres temps, autres murs : Ceux qui récusaient la société
de consommation en ces jours heureux des "trente glorieuses"
ont malgré tout à voir avec ceux qui rêvent de l'intégrer.
Ils demandent du respect. Les uns subissaient le poids d'une société
répressive et dénonçaient le racisme anti-jeunes.
Les autres subissent le poids d'une société qui en fait
des êtres de seconde zone, qui les marginalise et les méprise,
qui les écrase sous les contrôles de police et fait de
la couleur de leur peau, de leurs noms et leurs prénoms un véritable
handicap social. Et que serait leur colère sans les incendies
de voitures ? Les télévisions du monde entier se seraient-elles
alors déplacées ? Que fallait-il qu'ils fassent : qu'ils
déposent une pétition au Palais-Bourbon ?
Les moyens qu'ils utilisent sont sans doute les seuls efficaces en ces
temps où les médias font et défont l'actualité.
Combien de grèves ouvrières ont récemment encore
été projetées sur la scène publique du seul
fait de leur usage de menaces criminelles. Osons le mot, ces émeutes,
révoltes, flambées de colère, violences, la gamme
sémantique est large, sont un mouvement social. Il ne s'agit
pas d'une révolte ouvrière mais de celle d'enfants de
la classe ouvrière. Les buts ? Au moins le respect, et au plus
l'intégration.
Le projet politique ? La lutte contre le chômage, contre la précarité.
Ils demandent aussi la démission d'un ministre de l'intérieur,
comme on a pu demander, en d'autres temps, celle d'un Marcelin. Et on
a envie de dire haut et fort : bravo à tous ceux qui, à
force de mépris, ont pu aider à l'émergence d'un
nouvel acteur collectif. Et un nouvel acteur collectif, dans une France
engluée dans ses querelles de chapelle et ses peurs de l'avenir,
n'est-ce pas une chance ?
Etat d'urgence
: qui sont les ennemis ?
Michel Tubiana, président d'honneur de la Ligue des droits de
l'homme.
Le Monde, vendredi 11 novembre 2005
La France est-elle
en guerre contre une partie de sa population ? La question vaut d'être
posée tant le discours du gouvernement présente tous les
stigmates d'une situation de guerre. Le gouvernement ment lorsqu'il
présente la proclamation de l'état d'urgence comme autorisant
seulement un couvre-feu.
En fait, la loi du 3 avril 1955 autorise, en sus, des interdictions
de séjour, des assignations à résidence pour "toute
personne (...) dont l'activité s'avère dangereuse pour
la sécurité et l'ordre public", la fermeture des
"lieux de réunion de toute nature" et l'interdiction
des "réunions de nature à provoquer ou à entretenir
le désordre" . Il peut, en outre, faire "prendre toutes
mesures pour assurer le contrôle de la presse et des publications
de toute nature" , et donner compétence aux juridictions
militaires en concurrence avec les juges ordinaires. Le gouvernement
a même autorisé, ce qu'il n'était pas obligé
de faire, des perquisitions de nuit. Et il n'y a aucune raison de penser
que ce gouvernement n'use pas de ces pouvoirs face à la "racaille"
ou d'autres.
La question n'est pas de savoir si l'on peut accepter les violences
qui se commettent dans certains quartiers de nos villes. Elles sont
insupportables non seulement parce qu'elles atteignent les plus pauvres
d'entre nous, mais aussi parce qu'elles ne débouchent sur rien.
Les hommes, dans la liberté qui les définit, ne peuvent
oublier que leurs créances inaliénables sur la collectivité
s'accompagnent toujours de leur propre responsabilité.
Mais prétendre commander l'ordre et la sécurité
à ceux que l'on plonge dans le désordre d'une vie sans
avenir, c'était s'exposer à la pire des révoltes,
celle de ceux qui n'ont rien à perdre et donc rien à construire.
Qu'y a-t-il de plus insupportable que ce cynisme des nantis qui transforme
le civisme en gardien de leurs privilèges ? C'est ce que fait
ce gouvernement, c'est ce qu'ont fait nos gouvernements depuis des décennies,
ce sont les conséquences de ces politiques que nous récoltons
aujourd'hui.
Loin de reconnaître ces erreurs, le gouvernement assène
son mépris. Recourir à un texte provenant de la guerre
d'Algérie à l'égard de populations souvent issues
de l'immigration, c'est dire un peu plus qu'elles ne sont toujours pas
françaises. Faire de l'apprentissage le déversoir de l'échec
scolaire, c'est ravaler le travail au rang d'une malédiction.
User de la symbolique de l'état d'urgence, c'est réduire
ces jeunes au rang d'ennemis intérieurs. Comment ne pas dire
que ce gouvernement travestit la République sous l'habit du gendarme
et la prive de toute fraternité ? Comment ne pas constater que
les discours impuissants de ceux qui aspirent à exercer, à
leur tour, le pouvoir font penser que, paraphrasant le fabuliste, s'ils
ne mourront pas tous de ce mal, ils en sont tous frappés ?
C'est d'une autre politique que nous avons besoin. Elle passe par une
véritable mobilisation de toutes les forces qui rejettent les
discours d'élimination du gouvernement et notamment du ministre
de l'intérieur. C'est une véritable campagne pour le respect,
pour l'égalité et pour les droits civiques qu'il faut
aujourd'hui engager afin que les actes des gouvernants cessent de contredire
la devise de la République. C'est notre responsabilité
collective de créer un projet qui offre un avenir à tous.
A défaut, nous accepterons définitivement de passer par
pertes et profits quelques millions de personnes. Est-ce cela que nous
voulons ?
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Clichy-sous-Bois
Jean-Claude Barrois, Président de Réussir aujourd'hui,
qui offre un tutorat à des lycéens dans la Seine-Saint-Denis.
Les événements
partis de la Seine-Saint-Denis ne peuvent qu'interpeller les bénévoles
de notre association. Ils interviennent dans quatre lycées de
ce département. Notre public hebdomadaire dans les quatre communes
- - Clichy-sous-Bois, Epinay-sur-Seine, Aulnay-sous-Bois et Stains -,
ce sont ces "jeunes" que les médias stigmatisent par
un nom collectif, à la limite du mépris. Ou du moins ceux
qui ont la volonté de "s'en sortir".
Un mot pour dire qui nous sommes et l'objet de notre action. Bénéficiant,
depuis 2004, d'une subvention dans le cadre de la politique de la ville
et, depuis 2005, d'un soutien de la région et du mécénat
d'entreprises, notre petite association compte une vingtaine de membres.
Tous diplômés de grandes écoles, ils exercent ou
ont exercé d'importantes fonctions dans le public ou le privé.
Une dizaine d'entre eux occupent, à titre bénévole,
les fonctions de "délégués référents"
dans les établissements scolaires conventionnés avec l'association.
A ce titre, ils interviennent trois heures chaque semaine dans un établissement.
Ils organisent par ailleurs des sorties et du tutorat individualisé
via Internet. Ils ont la responsabilité d'une "cohorte"
de lycéens - - de 10 à 12 - - sélectionnés
en liaison avec les équipes pédagogiques parmi les élèves
les plus brillants et les plus motivés des classes de première
ou de terminale. Ce tutorat vise, d'une part, à dispenser, au
cours d'un cycle de deux ans, des savoirs fondamentaux nécessaires
à l'acquisition d'une "formation citoyenne" et, d'autre
part, à acquérir des références qui permettent
d'accéder à des filières sélectives de l'enseignement
supérieur. Notre expérience est riche de constats.
Aller à Clichy. Qui connaît Clichy-sous-Bois, sinon par
la presse depuis quelques jours ? Située à proximité
de Paris, cette commune, l'une des plus pauvres de France, a comme caractéristique
géographique d'être inaccessible depuis la capitale par
les transports en commun - - du moins dans des temps décents.
C'est, à l'échelle d'une commune, une caricature de ces
cités construites entre autoroute et voies ferrées. On
ne peut en sortir.
C'est la seule commune de la Seine-Saint-Denis pour laquelle nous sommes
contraints de louer un car à chaque sortie scolaire, afin que
l'essentiel du temps pédagogique consacré à la
visite d'un musée ou d'une usine ne soit pas perdu dans les transports.
Il n'est pas surprenant que les élèves s'y sentent exclus
du reste de la société. Encore faut-il préciser
que les parents sont souvent réticents à laisser leurs
enfants s'éloigner de la commune en raison du danger réel
ou supposé de l'environnement lointain. Comme toutes les fortifications,
cette absence de moyens de transport protège autant qu'elle enferme.
Désir d'intégration. Les familles que nous rencontrons
expriment une volonté d'insertion sociale dont nous ne trouvons
pas trace dans ce que la presse raconte et montre. Elles ont des désirs
qui, dans d'autres lieux, paraîtraient d'une banalité affligeante
: que leurs enfants puissent s'élever socialement, qu'ils puissent
sortir le soir au cinéma sans risquer de se faire agresser, que
les efforts consentis pour leurs études leur permettent d'accéder
à un emploi décent, une sécurité pour fonder
un foyer. On le voit, les désirs exprimés ne sont pas
franchement révolutionnaires.
Et pourtant. Pour la majorité des familles que nous rencontrons,
ils apparaissent comme un nirvana inaccessible. Il n'est pas surprenant
alors que l'aspect chimérique des discours sur l'intégration
crée soit un haussement d'épaules, soit une révolte.
Les jacqueries des temps modernes sont issues des banlieues parce que,
à une vie sans avenir, on ne peut opposer qu'une colère
sans limites.
Faut-il le répéter ? Les enfants dont nous nous occupons
ont des désirs normaux pour leur âge. Nous ne distinguons
pas d'attitudes différentes de ce que nous constatons avec nos
propres enfants. Ils sont fans des mêmes stars, écoutent
la même musique et ont les mêmes envies.
Plus intégrés qu'ils ne le pensent souvent eux-mêmes,
ils souhaitent réussir. Qui dira l'effort que représente,
pour un jeune homme ou une jeune fille de 16 ou 18 ans, le fait de consacrer
une grande partie de ses loisirs à étudier les fondements
philosophiques de la Révolution française ou les arcanes
du débat sur l'énergie, plutôt que d'aller jouer
au foot ou chiner au centre commercial avec les copines le mercredi
après-midi ?
Ils sont motivés et consentent des efforts parfois stupéfiants.
Stigmatisés à l'extérieur du quartier par leur
look ou, plus simplement, par leur adresse - - quand ce n'est pas la
couleur de leur peau --, ils risquent de l'être aussi dans leur
propre quartier pour non-conformité au modèle télévisuel
: parce qu'ils vont au lycée d'enseignement général,
parce qu'ils sont bons élèves. Il est vrai qu'un adolescent
qui "travaille en classe" ne mérite pas l'attention
du "20 heures". On ne peut qu'être las de la surexploitation
télévisuelle des banlieues, de ces rondes d'experts qui
ne sortent pas de leur bureau. Sur le terrain, nous côtoyons des
jeunes gens et des jeunes filles intéressants, attachants, qui
méritent mieux que cela. Plutôt que commenter, venez agir
!
Des enfants en souffrance identitaire. Notre expérience nous
conduit à distinguer les primo-arrivants, récemment arrivés
en France, des enfants qui y ont fait toute leur scolarité. Il
n'est pas indifférent de noter que les primo-arrivants sont plus
nombreux dans les établissements de Clichy-sous-Bois que dans
ceux du département où notre association est présente.
Nous avons, parmi notre public, des enfants arrivés en France
quelques années plus tôt qui additionnent les lauriers
scolaires et les félicitations. Pourtant, ces adolescents sont
souvent perdus et sans repères parce qu'ils ne connaissent pas
le b.a.-ba des références culturelles qui font le lien
social national.
La situation est différente pour ceux qui ont fait l'intégralité
de leur cursus scolaire à l'école primaire et au collège.
Grâce à un enseignement - - qui n'a pas démérité
de ce point de vue --, ces bons élèves ont accumulé
le bagage indispensable pour décoder la société
française. Plus nombreux à Clichy-sous-Bois, les enfants
sans repères font, à l'évidence, le lit des rumeurs,
puis des dérapages. C'est un lieu commun de rappeler que l'adolescence
est l'âge de la contestation. Dans le "qui suis-je ?"
de ces enfants ressurgit la rupture familiale de l'émigration
récente, le rejet du voisinage, la suspicion de la police. Que,
dans ces conditions, un certain nombre d'entre eux vacillent dans le
repli identitaire n'est guère surprenant. Mais, succès
du modèle républicain, la plupart des élèves
dont nous nous occupons croient à l'égalité des
chances et à la promotion sociale - - même s'il leur arrive
parfois de douter. Ils sont prêts à se dépasser
pour y parvenir.
Le rapport à la police. Parmi les élèves que nous
suivons, certains sont issus de familles dont les parents ont plutôt
réussi. Ils ont accédé à des emplois intermédiaires,
sont parfois devenus propriétaires de pavillon ou vivent dans
des immeubles entretenus. Les enfants sont scolarisés et, malgré
cela, développent un sentiment de rejet. Ecoutons l'un d'entre
eux, habitant d'une zone pavillonnaire. " Je ne peux pas jouer
au foot dans la rue avec mes copains. Chaque fois que nous sortons,
les voisins appellent la police pour se plaindre des étrangers
qui ne sont même pas du quartier... Cela arrive plusieurs fois
par semaine et, chaque fois, la police nous demande nos papiers."
Au quotidien, le racisme est à l'oeuvre pour donner à
cet enfant, que toutes les statistiques classent comme logiquement intégré,
un sentiment de rejet. Comment pourrait-il se sentir français
si l'environnement agit sans cesse comme s'il ne l'était pas
? Pour citer Sartre, on est toujours "juif" (lire aussi maghrébin,
noir...) "par le regard de l'autre" .
D'autres situations se répètent. " Quand on vient
porter plainte, on nous dit de rentrer chez nous et que ce n'est pas
la peine" ; "J'ai porté plainte, j'ai été
menacé par les autres jeunes pour que je retire ma plainte."
On a peine à s'imaginer l'omniprésence de la violence
dans leurs rapports sociaux. Ne nous trompons pas, avant de faire peur,
ces enfants ont peur !
Cet effet de répétition crée un rapport très
particulier à la police. Alors que nous avions organisé
une sortie de plusieurs jours sur le thème des deux guerres mondiales,
notamment à Verdun (Meuse) et Colombey-les-Deux-Eglises (Haute-Marne),
notre autocar est tombé en panne. Les gendarmes de l'autoroute
A4 sont arrivés pour mettre les enfants en sécurité.
Ils ont organisé avec courtoisie et efficacité une rotation
avec leurs véhicules pour les emmener dans un bâtiment
du péage le plus proche. En moins de quinze minutes, tous étaient
à l'abri grâce au professionnalisme de ce peloton de gendarmerie.
Situation normale où chacun fait normalement son travail.
Pourtant la vue des uniformes a plongé certains de nos protégés
dans un état de stress inattendu. Pour la plupart, c'était
la première fois qu'ils voyaient "l'autorité"
faite pour servir et non pour réprimer ! Du débriefing
de cet incident et de leurs réactions, le constat s'impose que
leur rapport à la police ne peut être normalisé
que sur le long terme. L'affirmation selon laquelle des jeunes qui fuient
la police ont forcément quelque chose à se reprocher fait
fi du vécu accumulé et du ressentiment qui se stratifie
jour après jour.
Le rapport à l'école. Critiquer le monde enseignant est
à la mode. Pour notre part, nous rencontrons des personnels motivés,
voire très engagés. Ce constat n'enlève rien au
fait que les professeurs de ces établissements sont le plus souvent
en début de carrière, qu'ils tournent trop vite et que
l'institution ne sait pas récompenser leurs efforts. Par rapport
au lycée que nous-mêmes avons fréquenté à
la fin des années 1960, les établissements d'aujourd'hui
sont devenus un monde sans adultes. Plus exactement, la disponibilité
des adultes y est limitée dans le temps. Les enseignants sont
accessibles dans leur classe, mais ils sont confrontés aux contraintes
des programmes scolaires. Pourtant, il s'agit, le plus souvent, de la
seule référence française de ces enfants de familles
immigrées. Voilà où des moyens supplémentaires
seraient nécessaires d'urgence.
Le déni de la réalité vécue par ces enfants,
en France, nous semble être le dernier refuge d'une société
bien-pensante, laquelle se contente d'afficher des principes pourtant
bafoués au quotidien. Pour traiter un mal, la première
des conditions est de poser un diagnostic précis. Aujourd'hui,
la France est partiellement ghettoïsée ; l'attitude de certains
de nos compatriotes est ouvertement raciste ; les extrémismes
de toutes tendances font leur miel des écarts entre affichage
et réalité ; la peur du lendemain crée des réactions
de rejet et de repli qui ne font qu'aggraver les inégalités.
C'est en acceptant la réalité que des politiques efficaces
pourront se mettre en place. Sinon nous devrons prendre l'habitude de
ces jacqueries, seules soupapes à la colère et à
l'injustice.
Les syndicats
de magistrats et d'enseignants très critiques.
Les associations circonspectes
Le Monde, vendredi 11 novembre
L'Union syndicale de la magistrature (USM, majoritaire) a estimé
que les tribunaux français, notamment ceux de la région
parisienne, sont dans l'incapacité matérielle de juger
les personnes qui seront arrêtées dans le cadre de l'état
d'urgence - les contrevenants au couvre-feu et autres restrictions étant
passibles, selon la loi de 1955, d'un emprisonnement de huit jours à
deux mois et d'une amende. Le syndicat a contacté les cabinets
du premier ministre et du ministre de la justice pour leur faire part
de ce problème.
"C'est ingérable par le système. On est en train
de donner des missions de rétablissement de l'ordre public à
la justice. On passe d'un dispositif de crise à un dispositif
d'émeute, alors que la justice n'est pas en capacité de
faire face", a déclaré le président de l'USM,
Dominique Barella. Soulignant que de nombreux tribunaux sont déjà
saturés par les procès des auteurs supposés de
violences, il a estimé que les procès pour infraction
aux couvre-feux ne pourront pas être traités en comparution
immédiate mais par convocations devant les tribunaux, ce qui
saturerait les audiences dans les prochains mois.
Les syndicats d'enseignants
ont, pour leur part, dénoncé le volet éducatif
des mesures, jugeant "réactionnaire" la décision
d'abaisser de 16 à 14 ans l'âge requis pour entrer en apprentissage.
"Nous sommes
très hostiles à cette mesure qui va à contresens
de ce qu'il faudrait faire dans les quartiers difficiles", a déclaré
Gérard Aschieri, secrétaire général de la
FSU, principale fédération d'enseignants. "On va
faire sortir les jeunes plus tôt du système scolaire, c'est
de l'orientation par l'échec", voire une "remise en
cause du collège unique", a-t-il ajouté.
"Pour des jeunes
qui vivent au jour le jour la relégation sociale, il s'agirait
donc de rétablir une voie de relégation scolaire abandonnée
depuis trente ans !", s'est pour sa part indigné le Syndicat
des enseignants (SE-UNSA), deuxième fédération
de l'éducation nationale, qui juge la mesure "rétrograde
et réactionnaire".
Selon Pierre Perrin,
président de l'Union professionnnelle artisanale (UPA), l'apprentissage
risque d'être perçu comme "une voie de garage, un
choix par défaut". Abaisser l'âge des apprentis "ne
peut constituer une réponse pérenne aux difficultés
d'insertion des jeunes", et "ne répond pas à
la priorité des entreprises artisanales qui cherchent à
recruter des personnels qualifiés ou à former des jeunes
ayant acquis les savoirs de base", prévient-il.
Le premier ministre a promis que les subventions aux associations uvrant
en banlieue allaient être dotées de 100 millions d'euros
supplémentaires. Une annonce accueillie avec beaucoup de méfiance
par les associations.
"Les mesures
annoncées par Dominique de Villepin ? C'est l'inventaire de Prévert
alors que nous avons avant tout besoin de continuité", a
réagi Nicole Maestracci, de la Fnars (Fédération
nationale des associations d'accueil et de réinsertion sociale),
qui regroupe 750 associations - dont Emmaüs et le Secours catholique.
"Les 100 millions d'euros du premier ministre, j'attends de les
voir. On attendait 12 millions en septembre pour les centres d'hébergement
d'urgence pour pouvoir simplement fonctionner, mais nous n'en avons
obtenu que 6 dans le budget 2006. Quant aux 50 millions promis par Villepin
au moment des incendies de cet été, nous ne savons pas
où ils sont budgétisés", a-t-elle expliqué.
Julien Adda, délégué
général de la CPCA (Conférence permanente des coordinations
associatives), qui regroupe 400 000 associations et 700 fédérations,
a affiché la même circonspection. "Le monde associatif,
a-t-il dit, a été déstabilisé et on craint
l'effet d'annonce." "Par exemple, a-t-il expliqué,
le gouvernement a supprimé en septembre les deux tiers des crédits
alloués à la formation des bénévoles."
"On veut, a-t-il souligné, un Grenelle des banlieues et
une table ronde de l'emploi dans les associations."
Le gouvernement
espère que les troubles dans les cités ne remettront pas
en cause le rebond spectaculaire de la croissance
Alain Beuve-Mery et Joël Morio
Le Monde, vendredi 11 novembre
" Une très bonne nouvelle. " Thierry Breton, le ministre
de l'économie, ne cache pas sa joie après la publication
par l'Insee, jeudi 10 novembre, d'un chiffre de croissance en progression
de 0,7 % au troisième trimestre. "Le quatrième trimestre
est déjà bien engagé et l'ensemble des indicateurs
continue à progresser dans le bon sens , juge M. Breton. Au-delà
de la souffrance des populations touchées et de la nécessité
de retour à l'ordre public, il semble que les violences urbaines
n'aient pas d'impact sur la croissance."
Après presque
deux semaines de troubles dans les banlieues, ce chiffre, largement
supérieur aux prévisions des économistes, arrive
à point nommé pour le gouvernement. Surtout qu'une batterie
de statistiques publiées jeudi viennent conforter cette spectaculaire
remontée de la croissance.
L'Insee indique
que la production industrielle française a augmenté de
0,2 % en septembre par rapport à août, après une
hausse de 1,2 % le mois précédent - un chiffre qui, d'ailleurs,
a été révisé à la hausse par rapport
à l'estimation initiale. Les chiffres du commerce extérieur
s'améliorent aussi. Le déficit commercial s'est réduit
à 1,7 milliard d'euros, contre 2,2 milliards d'euros, ont indiqué
les douanes. Mieux encore, cette croissance soutenue coïncide avec
une détente sur les prix à la consommation. En octobre,
l'Insee a annoncé qu'ils ont diminué de 0,1 % par rapport
à septembre, ramenant la hausse des prix sur un an à 1,8
%, contre 2,2 % le mois précédent.
"La consommation
des ménages reste soutenue, les chiffres de production industrielle
sont bons, les exportations sont reparties depuis le mois de mai, les
chiffres du chômage vont dans le bon sens, avec une hausse de
l'emploi marchand, et les réformes structurelles commencent à
porter leurs fruits", note M. Breton, ajoutant : "Un cercle
vertueux s'enclenche. (...) Il est déjà acquis que nous
atteindrons 1,5 % de croissance cette année." "Ce chiffre
conforte l'idée que les prévisions de croissance situées
entre 2 % et 2,5 %, sur lesquelles nous nous sommes appuyés pour
construire le budget, sont réalistes et crédibles, insiste-t-il.
La croissance observée au troisième trimestre correspond
à un rythme annualisé de 2,8 %."
FACTURE DES DÉPRÉDATIONS
Reste à savoir si cette tendance se confirmera après la
crise dans les banlieues. Il y a les dégâts locaux. En
Seine-Saint-Denis, le délégué général
du Medef dans le département, Marcel Queyrat, estime pour l'instant
"à une dizaine de millions d'euros" le coût des
sinistres liés aux déprédations perpétrées
par les groupes de jeunes. Sans compter le petit commerce : 275 personnes
se retrouvent pour l'instant sans emploi à l'issue des violences
urbaines dans le département le plus touché. Si un grand
entrepôt de textile a brûlé à Aubervilliers,
dans la nuit au 4 novembre, les sièges des entreprises n'ont
toutefois pas été pris pour cibles, comme l'ont été
les équipements collectifs ou les centres commerciaux.
Cependant, en termes
plus globaux, aucun économiste ne prédit un impact négatif
durable de ces douze jours de crise urbaine, excepté sur le tourisme
à court terme. "Vu de l'étranger, c'est l'incompréhension
à l'égard de la situation française, tant sur le
plan politique qu'économique, qui va être renforcée",
explique Jean-Paul Betbèze, responsable de la direction des études
économiques au Crédit agricole. Mais cette crise est surtout
"la manifestation de la plus grande difficulté pour les
jeunes à trouver un premier emploi, dans une société
française devenue plus excluante depuis vingt ans, essentiellement
pour des raisons technologiques", remarque-t-il.
Pour Eric Heyer,
directeur adjoint au département analyse et prévision
de l'Observatoire français des conjonctures économiques
(OFCE), "cela peut jouer sur l'image de la France, mais en aucune
façon cela aura un impact sur les investissements directs étrangers".
Il ne devrait pas non plus y avoir de véritables effets sur la
demande intérieure.
"Parmi les
indicateurs qui permettent de prendre le pouls de l'économie
française, deux sont actuellement à la hausse : le moral
des entrepreneurs et la production industrielle." "Seule la
confiance des ménages en baisse pourrait rogner la croissance",
souligne-t-il.
Ce sentiment est
partagé par Marc Touati, économiste chez Natexis Banque
populaire : "Il ne faudrait pas que les troubles se poursuivent
trop longtemps car on pourrait assister à un repli sur soi des
ménages, qui serait dommageable pour la consommation, traditionnellement
forte à l'approche des fêtes de fin d'année."
En revanche, si la situation se calme, "il n'y aura pas d'impact
fort, assure-t-il, à condition toutefois que les chiffres de
l'emploi continuent de s'améliorer dans les prochains mois"
.
La crise des banlieues
a même des effets inattendus. "Elle a contribué à
la baisse de l'euro ces derniers jours , juge M. Touati. Une bonne nouvelle
pour les exportations." Mieux, estime Eric Heyer, l'enveloppe budgétaire
en faveur des banlieues pourrait même "entraîner une
relance économique".
L'étude
de Jacques-Alain Bénisti, député UMP, prône
la création d'un système de détection des signes
de délinquance dès la crèche
Frédéric Potet
Le Monde, mercredi 9 novembre 2005
Repérer le futur délinquant dès le plus jeune âge,
même avant l'école maternelle. Revaloriser l'internat dès
le CM2. Supprimer les allocations familiales aux parents démissionnaires.
Installer des caméras de surveillance dans les quartiers les
plus exposés. Placer certains adolescents à plus de 500
kilomètres de chez eux dans des familles d'accueil... Telles
sont certaines des propositions, parmi les plus marquantes, d'un rapport
parlementaire "sur la prévention de la délinquance"
que devait remettre, mardi 8 novembre au matin, le député
Jacques-Alain Bénisti (UMP, Val-de-Marne) à Nicolas Sarkozy.
Ce document n'a
qu'un lien fortuit avec l'actualité étant donné
qu'il a été commandé il y a deux ans à la
commission prévention du Groupe d'études parlementaires
sur la sécurité intérieure (Gepsi). Si sa finalité
consiste à nourrir la réflexion du ministre de l'intérieur
dans la rédaction d'un projet de loi sur la prévention
de la délinquance, il tombe cependant à propos pour M.
Sarkozy, à l'heure où flambent les banlieues.
Le rapport sous-tend
notamment l'idée que les signes avant-coureurs de la délinquance
peuvent être détectés tôt, c'est-à-dire
dès la petite enfance. "La prévention doit être
précoce. Tous les pédopsychiatres s'accordent à
dire que la base de l'éducation d'un enfant se fait entre 0 et
3 ans" , indique M. Bénisti. Le député a renoncé
à son projet initial consistant, pour les familles issues de
l'immigration, à imposer le français comme langue unique
à la maison. Présente dans son prérapport d'octobre
2004, cette proposition avait provoqué un tollé dans le
milieu de la prévention de la délinquance. "On a
fait une erreur, reconnaît M. Bénisti. Quand une mère
ou un père ont un message fort à faire passer à
leur fils, il faut qu'ils le disent dans la langue de leur choix."
Le texte final a également gommé un certain nombre d'assimilations
malheureuses entre "immigration" et "délinquance"
, qui figuraient dans la première version.
La commission Bénisti
prône aujourd'hui la création d'un "système
de repérage et de suivi des difficultés et des troubles
du comportement de l'enfant" qui serait mis en place non seulement
dans les établissements scolaires (de la maternelle au lycée),
mais aussi dans les crèches. Composé de professionnels
attachés aux établissements concernés et de personnes
extérieures (parents d'élèves, pédopsychiatres...),
ce dispositif appelé "Gécase" (GCASE : Groupe
de coordination, d'aide et de suivi de l'enfant) se réunirait
une fois tous les deux mois et aurait notamment pour mission d'affecter
des "référents" aux enfants tout au long de
leur parcours scolaire. Rétribués, ces derniers seraient
des retraités de l'enseignement.
"FACULTÉS
DES MÉTIERS"
Des retraités,
mais de l'artisanat cette fois, seraient également sollicités
au sein de la principale structure pédagogique imaginée
par le rapport : des "facultés des métiers",
établissements séparés physiquement des collèges
et des lycées et permettant une remise à niveau scolaire
et l'apprentissage d'un métier - parmi sept catégories
(bois, bâtiment, électronique, informatique...) - en quatre
ans. Là aussi, la notion de précocité est mise
en avant : les élèves en échec scolaire y seraient
en effet admis dès l'âge de 12 ans. Le rapport encourage,
parallèlement, l'orientation vers l'internat de jeunes dès
le CM2, mais aussi la création de structures situées à
mi-chemin entre la maison des jeunes et l'antenne de l'ANPE. Vieux serpents
de mer, l'installation de caméras de surveillance et la suppression
d'allocations familiales (de trois mois, pour un premier avertissement,
à dix-huit mois) sont également évoquées.
Si, après
tout cela, l'adolescent âgé de 16 ans est toujours dans
une démarche délinquante, il resterait alors au système
judiciaire une dernière solution, conclut le document : placer
le jeune dans une "famille d'accueil" à plus de 500
kilomètres de son domicile, de préférence en milieu
rural ou agricole, "mesure préférable aux centres
fermés dans lesquels les délinquants s'autosuggestionnent"
..
Le rapport Bénisti
envisage enfin de créer une structure pyramidale de décisions
qui aurait à sa tête un secrétariat d'Etat à
la prévention de la délinquance, sous l'autorité
du ministre de l'intérieur. Dont on attend maintenant de savoir
quel usage il va faire de ces propositions.
La "BAC" passe la mairie de Neuilly-sur-Seine au Kärcher
AFP, samedi 5 novembre 2005
Une trentaine de
membres de la Brigade activiste des clowns (BAC) ont annoncé
samedi dans un communiqué qu'ils s'étaient rendu samedi
midi à la mairie de Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine) pour la
"nettoyer au Kärcher".
Contactée,
la police n'a pas confirmé cette information. La mairie de Neuilly
était injoignable samedi.
Portant nez rouges,
perruques multicolores et combinaisons de nettoyage, une trentaine d'activistes
équipés de Kärchers, d'éponges et de bassines
se sont livrés au nettoyage des vitres et de la façade
de la mairie sous les yeux de la police, selon le communiqué
et des photos fournis par le groupe. Les activistes ont expliqué
leur action en disant avoir constaté "l'état avancé
de gangrène du lieu et la présence de racaille".
"La loi SRU
impose que chaque commune compte sur son agglomération 20% de
logements sociaux. La mairie de Neuilly, chère à notre
ministre de l'Intérieur, ne la respecte pas", ont-ils expliqué.
Nicolas Sarkozy a été maire de Neuilly-sur-Seine de 1983
à 2002, avant de devenir ministre de l'Intérieur. Il avait
déclaré en juin dernier vouloir "nettoyer au Kärcher"
la cité des 4.000 à la Courneuve (Seine-Saint-Denis).
La Brigade activiste
des clowns s'est fait plusieurs fois remarquer notamment en septembre
dernier lors de l'hospitalisation du président Jacques Chirac.
Certains de ses membres s'étaient rassemblés devant l'hôpital
du Val-de-Grâce à Paris, en déposant des champignons
atomiques "pour souhaiter un bon rétablissement au roi des
clowns".
Partagée
sur l'état d'urgence, la gauche ne sait pas de quelle façon
s'opposer au gouvernement
Isabelle Mandraud et Sylvia Zappi
Le Monde, mercredi 9 novembre 2005
La parade est difficile
à trouver. Les socialistes ne savent pas comment prendre l'état
d'urgence et le recours à la loi de 1955, annoncés lundi
7 novembre par Dominique de Villepin. Le PCF condamne cette "provocation
insensée", comme les Verts, mais ne dépose pas de
recours contre le décret qui autorise les préfets à
imposer un couvre-feu là où ils le jugent utile. La LCR
appelle à la "désobéissance". La gauche
est partagée.
C'est au PS que
la situation est la plus confuse. La référence à
la loi de 1955 renvoie au passé colonial de la France et à
l'attitude controversée qu'avait eue, alors, le leader socialiste,
Guy Mollet. Des souvenirs pénibles qui ont aussitôt ressurgi.
"C'est du molletisme !", s'est écrié le député
européen Benoît Hamon, mardi 8 novembre, à la sortie
du bureau national du PS, en dénonçant l'attitude attentiste
de la direction du parti. "Dire : on reste vigilants équivaut
à un feu vert", s'insurge ce responsable du courant Nouveau
Parti socialiste (NPS). Le jour même, dans un entretien au Parisien
, François Hollande avait expliqué qu'il ne voulait "rien
faire qui puisse empêcher le gouvernement de retrouver les conditions
d'un retour à l'ordre républicain" , mais qu'il restait
"vigilant sur l'application de cette mesure". Un message qu'il
a réitéré mercredi matin sur France Inter.
En l'absence, mardi
soir, du premier secrétaire, parti tenir un meeting à
Toulon pour le congrès du PS, François Rebsamen a maintenu
ce cap prudent. "Le recours à la loi de 1955 n'est pas le
meilleur des symboles, mais c'est la responsabilité du gouvernement,
pas la nôtre", souligne le maire de Dijon, bras droit de
François Hollande. "Je ne veux pas avoir de position idéologique",
ajoute-t-il.
Cette ligne est
contestée par nombre de socialistes, dans la majorité
du parti, comme dans l'opposition. Martine Aubry, maire de Lille, a
indiqué qu'elle s'opposerait à l'instauration d'un couvre-feu
dans sa ville. Les maires de Bondy, Clichy-sous-Bois et Sarcelles ont
abondé dans le même sens, en mettant en avant les difficultés
d'application d'un tel dispositif. Henri Emmanuelli a, lui, dénoncé
"une faute politique lourde" du gouvernement et Arnaud Montebourg
"le caractère disproportionné" des mesures d'urgence.
Absent lui aussi de la réunion, Laurent Fabius s'est exprimé
au micro de RTL sur un autre registre. "Je ne reprocherai jamais
à tel ou tel gouvernement de faire preuve de fermeté"
, a déclaré l'ancien premier ministre, mais, a-t-il dit,
"encore faut-il que ce soit efficace". Le matin, lors de la
réunion du groupe PS de l'Assemblée, il a plaidé
pour la réserve le jour où les députés seront
amenés à voter, le cas échéant, la prolongation
de la loi.
Dominique Strauss-Kahn
est resté silencieux pour ne pas, dit-on, étaler les divisions
dans la majorité. Un souci partagé par beaucoup, tous
courants confondus, dans un contexte où les joutes socialistes
apparaissent décalées.
Résultat
: mardi soir, aucun texte commun n'a rassemblé les socialistes.
Le parti a refusé de prendre "une position de principe"
et laissé à ses élus "la libre appréciation"
de la situation. A distance, Lionel Jospin a fait entendre son point
de vue sur France Info : "Si le gouvernement ne se sent pas apte
à rétablir le calme autrement, alors souhaitons qu'il
utilise le couvre-feu, avec discernement et finesse."
Le reste de la gauche
n'éprouve pas la même gêne pour condamner le gouvernement.
Sous l'impulsion de la Ligue des droits de l'homme (LDH), un communiqué
signé notamment par le PCF, la LCR, les Verts, le Mrap, le Syndicat
des avocats de France, le Syndicat de la magistrature, la FSU et l'Union
syndicale solidaire a dénoncé mardi soir le "message
symbolique désastreux" donné par "une législation
d'exception héritée de la période coloniale".
"Les banlieues (...) ont besoin désespérément
de justice, de respect et d'égalité", affirment les
signataires, qui appellent à un rassemblement, mercredi soir,
devant la préfecture de Bobigny. Ces organisations dénoncent
l'attitude du PS qu'elles jugent "très en deçà"
. Mais elles peinent elles-mêmes à se mettre d'accord sur
une éventuelle riposte.
Le PCF, sous la
pression de certains de ses élus de banlieue, privilégie
la "mobilisation citoyenne" sur le terrain. Les Verts dénoncent
les "discours martiaux" du gouvernement et veulent ouvrir
des "cahiers de doléance" comme alternative à
la violence. Noël Mamère, maire de Bègles et député
de Gironde, assurait dans les couloirs de l'Assemblée nationale
que "si d'aventure l'état d'urgence était décrété
dans (sa) commune", il "désobéirait" et
"refuserait" d'appliquer les consignes du préfet.
Un temps évoquée,
l'idée d'une grande manifestation parisienne de la gauche a été
pour l'heure abandonnée, par peur des "débordements"
. Seule la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) a ouvertement
encouragé la population et les organisations politiques à
"braver" le couvre-feu. La formation d'extrême-gauche
souhaite, dès sa première application, une "mobilisation
unitaire" pour que "la gauche fasse son travail". "C'est
une loi complètement délirante de militarisation, de quadrillage
outrancier, qui permet tous les dérapages" , affirme son
porte-parole, Olivier Besancenot. Le mot d'ordre de la LCR n'a pas reçu
jusqu'ici d'écho favorable.
Violences urbaines:
Ségolène Royal préconise le rétablissement
du service national
PARIS (AP) - Après
près de deux semaines de violences urbaines, la députée
socialiste des Deux-Sèvres Ségolène Royal prône
le rétablissement du service national, seul moyen selon elle
de "cadrer" des jeunes qui ne l'ont pas été
dans leur famille ou à l'école.
"Il faut rétablir
une forme de service national, au moins pour six mois", déclare
l'ancienne ministre déléguée à la Famille
dans un entretien que publie jeudi le quotidien gratuit "20 minutes".
"Sa suppression
a été une grave erreur. C'était le seul endroit
où des jeunes qui n'avaient pas été cadrés,
structurés, avaient une chance de l'être", estime
la présidente socialiste du conseil régional de Poitou-Charentes.
Pour les plus jeunes, elle préconise des "soutiens scolaires
gratuits après la classe". AP
Banlieues : Sarkozy
visé
Didier HASSOUX et Karl LASKE
Libération, lundi 07 novembre 2005
Cinq jeunes ont été interpellés samedi et retenus
trois heures au commissariat du Ve arrondissement de Paris pour avoir
diffusé un tract dénonçant la politique de Nicolas
Sarkozy. Tous membres du collectif Réso (réformistes et
solidaires) et pour certains d'entre eux adhérents au mouvement
des jeunes socialistes, ils considèrent que " Sarko est
dangereux: arrêtons-le!". Au commissariat, selon eux, ils
auraient été victimes d'intimidations et de p
Chats
Extraits
Le Monde, novembre 2005
Avec Eric Marlière,
sociologue
François
: Pourquoi cette violence touche-t-elle seulement les jeunes ?
Mat : Dans quelle tranche d'âge se situent ces "jeunes"
? Leur organisation en bande est-elle occasionnelle ? Bref, qui commande
dans tout ça, car j'imagine qu'harceler la police sans égratignure
suppose une organisation.
Eric Marlière : Je ne peux pas parler de concertation entre ces
jeunes. Ce qui reviendrait à renforcer une vision paranoïaque
de nos cités. En revanche, dans mes travaux, j'ai pu constater
chez les jeunes de cités - quelles que soient les trajectoires,
aussi bien les diplômés que les salariés, mais encore
les "galériens" et les délinquants - l'existence
d'un sentiment de destin commun. A travers leur image médiatique,
mais aussi leur traitement institutionnel, que ce soit sur le marché
du travail ou à l'école. Même parmi ceux qui ont
réussi.
La plupart de la jeunesse, qu'elle soit des cités, de milieux
populaires en général, ou même des classes moyennes,
depuis une quinzaine d'années, subit une phase de dépression
économique, qui fait qu'elle ne connaît pas le même
destin que la jeunesse des "trente glorieuses". Ce qui fait
que pour beaucoup de ces jeunes, une frustration grandit entre le niveau
de vie désiré et le niveau de vie qu'ils ont actuellement
lorsqu'ils comparent les trajectoires sociales et économiques,
parfois miraculeuses, de leurs parents ou de leurs aînés.
Gimli007 : Pourquoi
ces jeunes agissent-ils chez eux en détruisant leur environnement
direct et pas à l'extérieur des banlieues ?
Eric Marlière : Les jeunes qui investissent régulièrement
l'espace résidentiel ont fait de ce territoire leur espace. Et
parfois, ils se trouvent pris dans cet espace, dans lequel ils peuvent
circuler. Par ailleurs, les autres espaces publics leur sont plus ou
moins fermés.
Ce qui fait qu'ils se retrouvent à la fois propriétaires
symboliques de cet espace, mais en même temps prisonniers. Et
cet espace, finalement, est non seulement un lieu de sociabilité
commun, mais aussi un espace où ils peuvent faire toutes sortes
d'activités, dont celle, médiatique actuellement, de vandalisme.
Chulo32 : J'habite
une cité et je trouve que les adultes (les parents) y sont totalement
absents. Le rôle de la société ne serait-il pas
d'inciter les adultes à remplir leur fonction de parent ?
Eric Marlière : C'est une très vaste question, mais, une
fois de plus, il me paraît difficile de condamner des parents
soumis parfois à la précarité ou assommés
par des horaires de travail très lourds et surtout peu rémunérés.
Bien entendu, il existe des éducations parentales à géométrie
variable, mais les institutions ne sont pas toujours bien plus performantes,
malheureusement.
Avec Eric Macé,
chercheur et enseignant en sociologie
Aurélien
: On parle de chômage et de racisme. Ne devrait-on pas mettre
en avant l'éducation parentale ? Mes amis et moi, d'origines
ethniques et religieuses diverses, vivons dans une cité et nous
nous en sortons tous bien. Dès 10 ans, certains enfants insultent
la police, rackettent et restent dehors après 22 heures.
Vincent : Ne pensez-vous pas que ces territoires sont autant "abandonnés"
par les parents que par l' Etat ?
Eric Macé : L'autonomisation des adolescents par rapport à
leurs parents est un trait général dans les sociétés
contemporaines, et on observe donc une perte d'emprise parentale sur
les adolescents dans tous les milieux, puisque c'est un trait de nos
sociétés. On a donc partout le même souci des parents
d'être des bons parents, et partout le même désir
des adolescents d'échapper à l'autorité des parents.
C'est valable aussi dans les banlieues populaires.
La différence, c'est que dans les banlieues populaires, on trouve
de nombreuses familles dont le fonctionnement est cassé par un
ensemble de contraintes ou de violences sociales et économiques.
On a beaucoup de mères célibataires qui doivent travailler,
par exemple.
On a donc des familles qui sont de bonne volonté mais dont les
moyens d'autorité sont ruinés par la dureté de
leurs conditions d'existence. Et les situations d'indifférence
parentale ou de mauvaise éducation parentale existent, mais elles
sont marginales ; elles ne constituent pas, en tout cas, une forme d'explication.
Enrique : Ce qui
est frappant dans les reportages sur les banlieues, ce sont les nombreux
exemples de solidarité parmi les habitants. En fait, ce sont
surtout les "jeunes" (sans avenir) qui sont révoltés.
Les autres catégories d'habitants (adultes, personnes âgées,
RMIstes, chômeurs, etc.) ne manifestent-ils pas des sentiments
de révolte ? Par quels moyens ?
Eric Macé : On est dans un monde dont l'expérience sociale
est extrêmement dure, dont l'environnement social et économique
est brutal et qui ne dispose plus de relais politiques pour exprimer
des formes de résistance ou d'opposition à ces conditions
d'existence. Donc on observe en temps normal des formes de violences
contre soi, pour les plus âgés, c'est l'alcool, les médicaments,
et pour les plus jeunes, des formes d'autodestruction, soit suicidaires,
soit de conduites à risque, soit de violences contre autrui.
De ce point de vue, l'émeute a, encore une fois, une dimension
positive car elle permet d'exprimer cette révolte autrement que
de façon privée et autodestructrice.
Riccina : J'habite
dans le 93, et il est flagrant de constater qu'en plus nous disposons
des enseignants les moins expérimentés, de jeunes policiers
incapables de faire face à de telles situations. Ne pensez-vous
qu'il s'agit d'une "double peine" pour nos banlieues, déjà
peu favorisées ?
Eric Macé : Prenons l'exemple des ZEP, qui sont un début
de prise en compte des inégalités par les institutions.
Le résultat est totalement paradoxal : un récent rapport
montre que les établissements classés en ZEP, en tout
cas en Seine-Saint-Denis, bénéficient de moins de dotations,
y compris de dotations d'enseignants expérimentés, que
les établissements qui ne sont pas en ZEP, en particulier des
établissements de centre-ville.
On a une situation
extrêmement contradictoire et tendue, qui est que le label ZEP,
qui devrait donner plus, donne moins et, en plus, contribue à
la stigmatisation des établissements classés en ZEP, donc
à la fuite des familles qui le peuvent, donc à une augmentation
de la ségrégation.
Pere Steve : Quelle
est la part d'explication spatiale dans l'origine de ces phénomènes
? La ghettoïsation des quartiers bâtis durant les "trente
glorieuses" paraît évidente, et me semble à
l'origine du phénomène identitaire qui conduit les banlieues
de province à se révolter aussi. Quelles seraient alors
pour vous les meilleures solutions en matière d'aménagement
urbain ?
Eric Macé : D'abord, il n'y a pas de rapport entre l'urbanisme
et les effets de ségrégation ou de relégation,
puisque si l'on prend l'exemple américain ou anglais, les quartiers
de relégation sont des quartiers pavillonnaires et qu'il n'y
existe pratiquement pas de grands ensembles.
La question n'est pas à proprement parler une question d'urbanisme,
elle est plus large : celle de rapports sociaux, d'exclusion, qui contribuent
à enfermer des populations entières dans des sites urbains
qui sont abandonnés par les politiques publiques.
On parle beaucoup de mixité, mais là il y a une illusion.
La mixité veut dire en réalité déstructurer
encore plus les quartiers populaires en chassant une partie de la population
pour la remplacer éventuellement par des petites classes moyennes.
Donc, au fond, la mixité conduit à radicaliser les tensions
internes à ces quartiers.
Il vaudrait peut-être mieux prendre ces quartiers populaires pour
ce qu'ils sont : une expérience sociale commune des difficultés
de la vie, des ressources personnelles et collectives très importantes,
mais qui sont toujours non reconnues, voire disqualifiées, par
les aménageurs et par les représentants des classes moyennes
que sont les élus. On a des exemples, en particulier aux Etats-Unis,
de prise au sérieux de la capacité d'action des acteurs
populaires qui conduit à de bien meilleurs résultats que
l'imposition d'une mixité finalement désorganisatrice.
Avec Manuel Valls,
député (PS) et maire d'Evry (Essonne)
Rayan : L'expulsion
des étrangers en situation régulière ou le couvre-feu
et la mise en place de l'état d'urgence dans un moment de décrue
de la crise sont-ils les mesures que l'Etat devait adopter, selon vous
?
Manuel Valls : Ne confondons pas les sujets. Si, dans une situation
exceptionnelle, il faut une mesure exceptionnelle, c'est-à-dire
le couvre-feu, sur un temps limité, en concertation avec les
maires, et si la situation l'exige, je n'y suis pas défavorable.
En revanche, les annonces concernant les immigrés présentent
un amalgame dangereux, car elles laissent entendre que les violences
seraient liées à l'immigration, aux étrangers.
Je les condamne. Quand à la décrue, elle ne doit pas nous
aveugler : sur le terrain, nous restons vigilants. Des actes de violence
ciblés sont toujours possibles.
Avec Patrick
Braouezec, député-maire communiste de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis)
Leo : Vous parlez
de "no future", quel futur peut à court et moyen termes
offrir la société à ces jeunes. Cela passe-t-il
d'abord par des mesures économiques et sociales ou par un discours
différent sur les banlieues ?
Patrick Braouezec : Je pense d'abord qu'on n'a pas à offrir quelque
chose. On a à écouter, on a à prendre en compte
un certain nombre d'exigences qui émaneront justement de ces
quartiers populaires. Et d'après les premiers retours que l'on
a aujourd'hui de rencontres avec les gens de ces quartiers populaires,
il y a diverses exigences : d'abord, effectivement, un autre traitement
de la question des moyens, des réponses en termes d'emplois,
de formation, de logement ; mais aussi l'exigence d'un autre regard
et de considérer que les gens qui vivent dans les quartiers populaires
méritent autant de respect, de considération que ceux
qui vivent dans des quartiers plus riches.
Harry : Comment,
maintenant et dans l'urgence, entrer en contact avec ces jeunes qui
vivent dans leur monde régi par leurs codes, qui ne croient plus
à la sincérité des élus de notre société
? Comment le faire alors que toutes les médiations (associatives
par exemple) ont été cassées par le manque de crédits
?
Patrick Braouezec : D'abord, tous les ressorts ne sont pas cassés.
Pour avoir réuni, dimanche midi, le tissu associatif de la communauté
d'agglomérations que je préside, le lien entre le monde
politique, le tissu associatif et ces jeunes qui ne se reconnaissent
pas dans n'importe quel collectif n'est pas complètement rompu.
La preuve en est que depuis dimanche, le retour au calme se fait, sans
doute grâce à cette action concertée des élus
locaux et des citoyens adultes associatifs. Reste que le discrédit
du monde politique est une réalité, qu'il faut reconstruire
une relation de confiance, que celle-ci ne peut pas se faire sur la
base de propos soit démagogiques ou, à l'inverse, de seuls
propos de fermeté. Les jeunes, comme l'ensemble des gens qui
vivent dans ces quartiers populaires, sont conscients que l'on ne fera
pas tout du jour au lendemain, mais que des engagements doivent être
pris et que l'on doit se donner les moyens d'un vrai contrôle
par les citoyens du respect de ces engagements.