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Italie:Une école lyophilisée (arg 8.8)
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Silvio Berlusconi veut rapprocher l'école du monde de l'entreprise. Un contresens, lui répond le philosophe Umberto Galimberti.

La réforme scolaire élaborée par Letizia Moratti, la ministre de l'Éducation (qui déjà n'est plus publique), a été approuvée au mois de janvier dernier et entrera en vigueur dès la rentrée 2003. Cette lui a été inspirée Par Silvio Berlusconi et ce qu'il appelait dans son programme électoral les " trois i" : impresa, informatica, inglese [entreprise, informatique, anglais].

  • Passons rapidement sur l'anglais. L'anglais étant devenu la langue mondiale sous l'effet de l'hégémonie américaine, il est bon que les élèves la connaissent afin de se mouvoir à leur aise dans un monde globalisé. Mais que signifie acquérir une langue étrangère si à peine 10 % de la population utilise correctement sa propre langue ? L'immense majorité des Italiens se sert d'un langage pauvre et désarticulé qui mélange conditionnels et subjonctifs, et ponctue ses phrases de "j'veux dire", "en somme", "euh !" et autres onomatopées que l'on substitue aux mots qu'on ne trouve pas. L'anglais est certes indispensable, mais seulement après une bonne acquisition de sa langue maternelle.
  • Le deuxième i du Programme se rapporte à l'entreprise. Sans doute peut-on introduire quelques caractéristiques du monde de l'entreprise dans le système scolaire. La méritocratie, par exemple, qui récompense les salariés les plus motivés, peut avoir sa place à l'école. Mais l'école ne pourra jamais être gérée, ni même conçue, comme une entreprise, tout simplement parce que sa finalité n'est pas le profit. C'est aussi la raison pour laquelle l'éducation ne peut être considérée comme un marché répondant aux règles de l'offre et de la demande. La compétition induite par ces règles conduirait inévitablement l'école à des concentrations par stratifications sociales ou par appartenances culturelles et idéologiques des usagers. En clair, on Aboutirait rapidement à une division qualitative de l'enseignement entre écoles à deux, à trois, voire à quatre étoiles ou à des écoles-ghettos.
    Par ailleurs, cette réforme voudrait faire de l'école une entreprise productive. Mais l'école ne peut en être que le simulacre. La raison en est très simple : l'école est un lieu où la culture se produit, non un endroit où elle s'injecte, comme lorsqu'on parle de culture d'entreprise. Voilà donc l'école condamnée par cette réforme à rester à cheval entre le monde de l'entreprise et celui de l'intérêt général. On veut faire de l'école une entreprise de formation qui n'a plus pour objectif l'homme, mais seulement ses compétences. La formation de la personnalité, la confiance en soi, la reconnaissance, toutes ces valeurs sans lesquelles les jeunes ne peuvent pas se construire une identité solide, sont balayées par la réforme scolaire parce que ce sont des valeurs qui appartiennent à une autre économie que celle de l'entreprise. Une économie qui place l'homme au cœur de ses préoccupations el qui n'instrumentalise pas la culture.
  • Le troisième i de la réforme Berlusconi, le plus comique aussi, est l'informatique. Devant l'enthousiasme des Parents et l'effarement des professeurs, la loi a prévu d'installer un ordinateur relié à Internet dans chaque classe, et ce dès le primaire. D'abord, c'est compter sans les élèves qui arrivent à l'école en étant parfaitement capables de manipuler un ordinateur. Puis, surtout, comment un ministre peut-il sérieusement penser que l'ordinateur peut remplacer l'effort individuel, l'apprentissage de la vie sociale ou le cours magistral d'un bon professeur ? Comment imaginer que cinquante minutes de cours peuvent être lyophilisées en quinze minutes de multi-média ? La tâche de l'école n'est pas de gaver l'élève de données. Elle n'est pas non plus de fournir des réponses toutes faites. Le rôle de l'école est de suggérer des méthodes de réflexion et une capacité de jugement. A partir de cette acquisition, il devient possible d'obtenir des réponses et de traiter des données, Mais, pour cela, il faut de bons enseignants et des élèves motivés. Le reste, horaires, organisation, ordinateurs, est fait d'éléments importants, certes, mais non décisifs.

Umberto Galimberti. Paru dans "La Republica" (extraits) ROME


Source : Courrier International n° 657 du 5-11 juin 2003


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