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La casse ou la décharge...
       
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Réflexions sur la décentralisation... (contribution au débat)

 

Suite à la lecture des tracts contre la décentralisation émanant des principales organisations syndicales enseignantes, j'ai cherché à vérifier dans les textes et dans les faits la réalité de ce discours.
Ce sont des idées personnelles qui n'engagent que moi. Je me sens de gauche, mais de la gauche décentralisatrice de 1981, d'une gauche ouverte, européenne et porteuse d'espoir.

Le ministère de l'éducation n'est plus 'national' : J'ai trouvé cette phrase de nombreuses fois écrite dans la presse syndicale enseignante. Il s'agit en fait d'une rumeur qui est née dans le décret du 5 mars 2003 qui modifie le décret du 23 février 1990 sur le conseil national des programmes. Ici, en effet, dans les articles 7 et 8, il y a « ministère de l'éducation », mais dans le huitième article on retrouve « ministère de l'éducation nationale ».

Cette rumeur malsaine est révélatrice de l'attachement aux mots «national » et « nation » qui ne sont pas intrinsèquement porteurs de modernité.
La nation donne le nationalisme dont M. J.M. Le Pen est le représentant le plus connu. Son front est « national » d'ailleurs. Faut-il dire que le Front National de M. J.M. Le Pen s'est déclaré contre la décentralisation ? Faut-il encore rappeler que le nationalisme est responsable de deux guerres mondiales et de la colonisation ? Au XXIe siècle, il serait peut-être temps de penser l'éducation dans des termes plus universels. Concevoir l'éducation dans le cadre européen, et pourquoi pas mondial, serait sûrement plus judicieux. Devant les barbaries qu'ont pu engendrer le nationalisme, le régionalisme et autres chauvinismes, il convient de ne pas réchauffer un discours du XIXe siècle qui dessert finalement l'Éducation Nationale.

Le savoir n'est pas régional mais universel : Cela est juste. Mais le savoir n'est pas plus national. Il est de partout. On peut être de Toulouse et accéder au savoir, avec la révolution des sources d'information, le savoir est facilement accessible de partout. Penser au XXIe siècle que la décentralisation casse l'universalité du savoir est aussi stupide que de dire que la centralisation empêche le savoir.

La décentralisation c'est la corruption. Dans un système centralisé comme le nôtre la corruption est élevée. Dans quel pays démocratique a-t-on un président de la république cité dans 24 affaires de corruption et qui n'est pas inquiété ? (affaire des billets d'avion privés, affaire du château de Bity, affaire des frais de bouche, affaire des faux électeurs, affaire des otages du Liban, affaire de la centrale nucléaire irakienne, affaire Méry, affaire des HLM de Paris, affaires des faux
emplois à la ville de Paris, affaire du S.A.C, etc.)

La décentralisation c'est la privatisation. Voilà un raccourci surprenant. Confié des pouvoirs à une collectivité territoriale publique n'a rien d'une privatisation. Les personnels des collectivités locales sont des fonctionnaires également. Dire également que les personnels de la médecine scolaire et les assistants de service social seront « supprimés » ou « privatisés », parce qu'ils sont transférés aux collectivités locales, n'a pas sens. Le transfert des personnels des services de l'équipement aux départements en 1984 n'a pas donné lieu à une dégradation du statut des employés de la DDE. On reste ici dans la sphère publique. La privatisation consiste à transférer des entreprises publiques dans le privé. Remarquons qu'en France ce phénomène touche d'abord l'État central. Depuis 1986,
les gouvernements de droite, comme de gauche, ont privatisé des pans entiers de notre économie (Renault, France Télécom, Dassault, Paribas, Elf.)
Qu'ont à voir les collectivités locales avec ce mouvement lié à la mondialisation libérale ?

La décentralisation c'est l'inégalité. Peut-on m'expliquer en quoi le système centralisé d'éducation français est-il égalitaire ? En quoi le lycée nationalisé de Fermat est-il égal au lycée nationalisé du Mirail ?

Malgré le caractère national des diplômes, tout le monde sait qu'un bachelier qui cherche à rentrer dans une grande école sera favorisé s'il sort de Fermat que du Polyvalent. Notre société est très inégalitaire et malheureusement l'école de la république accroît les inégalités entre élèves. Un fils d'ouvrier n'a pratiquement aucune chance d'intégrer une grande école post-bac.
Un exemple révélateur avec les groupes sociaux des élèves admis à Sciences-Po Paris (école nationale par excellence, chiffres de 2002) : cadres et professions intellectuelles supérieures : 56 % ; enseignants : 15,5 % ; chefs d'entreprise : 9,5 % ; professions intermédiaires : 7,5% ; autres, agriculteurs, retraités, militaires : 5,5 % ; employés : 2% ; ouvriers : 0,5 %. Notre système éducatif tend même à donner au final un statut inférieur aux classes défavorisées. Le fils d'ouvrier, qui sort de l'école, connaît très souvent la précarité ou le chômage.

L'inégalité géographique engendrée par la centralisation en France est scandaleuse. Le nombre d'élèves admis à l'ÉNA ayant fait leurs études en « province » est inférieur à 1%. Nous avons 99% de parisiens. Il y aurait ici de quoi à écrire une encyclopédie. Il ne choque personne que 75 % du budget national de la culture soit dépensé à Paris alors que 5 français sur 6 ne sont pas parisiens.

Les écoles maternelles seront supprimées : Voilà un autre exemple de rumeur fantaisiste. De plus vouloir lier cette « information » à la décentralisation n'a aucun sens. Même dans le maigre livre de Luc Ferry, les maternelles ne sont pas touchées. L'idée que les écoles maternelles seraient supprimées vient d'un décret de Lionel Jospin du 1er août 2000. Il est permis un assouplissement de l'accueil des enfants dans les crèches selon les circonstances et le type de crèche. D'ailleurs pourquoi les syndicats n'ont rien dit pendant trois ans ? De plus, le coût économique de la suppression des maternelles serait insupportable pour la société.

Je tiens à faire remarquer que si nous regardons à côté de chez nous, par exemple en Espagne, nous voyons que la généralisation des maternelles date de la décentralisation du système éducatif. Prenons des chiffres concrets, à la mort de Franco les écoles maternelles publiques gratuites étaient de 10 en région valencienne (1975). Depuis le système éducatif a été décentralisé et, par conséquent, démocratisé. En 2003, le nombre de maternelles publiques est de 671. Sur la seule région Valence, équivalente en population à la Provence, la région a ouvert 16 écoles nouvelles cette année. On passe donc de 655 écoles à la rentrée 2001 à 671 écoles maternelles en 2002. Où est la privatisation ?

Autre chose importante également concernant les écoles primaires, depuis le XIXe siècle ce sont les communes qui fournissent les bâtiments et les personnels non-enseignant. La formidable aventure de l'école de la république n'a été possible que grâce à l'élan des communes.
1881-1883 : Enseignement primaire laïque, gratuit et obligatoire. Loi décentralisatrice du 5 avril 1884 qui permet l'élection du maire au suffrage universel, il dispose d'importants pouvoirs. Très vite, les communes s'associent à l' aventure de l'école pour tous. Sans la décentralisation, l'école laïque et gratuite n'aurait jamais fonctionnée.

La décentralisation crée des féodalités. La décentralisation c'est un des fondements de la démocratie et donc l'inverse de la féodalité.
Citons le Petit Robert à « décentraliser : Donner le pouvoir de décision, dans la gestion administrative locale, à des personnes publiques élues par les administrés. » La décentralisation est liée à la démocratie comme la centralisation accompagne la dictature. Le passage suivant de Serge Berstein de l'IEP Paris le montre clairement (N°18 des collections de l'Histoire sur Hitler et le Nazisme. Page 15. janvier 2003.) : « L'application du Führerprinzip à l'État supposait la fin des structures fédérales, Hitler se débarrasse donc des gouvernements locaux de Bavière, de Bade, de Wurtemberg, de Saxe, où il place des commissaires d'État nazis. Le cas de la Prusse, où Papen occupe ce poste, est plus délicat. En avril 1933, Hitler décide de nommer un Reichstatthalter (gouverneur) dans chaque Land, avec pouvoir d' investir et de déposer les gouvernements locaux, de nommer et de congédier juges et fonctionnaires. Comprenant qu'il est dépossédé de tout pouvoir, Papen démissionne. La loi sur la reconstitution du Reich du 30 janvier 1934 supprime les diètes des Länder, transfère au Reich leurs pouvoirs souverains et soumet au gouvernement du Reich les gouvernements locaux. La suppression du Reichsrat (Sénat rassemblant les représentants des États), le 14 février 1934, fait de l'Allemagne un État unitaire centralisé. De la même manière, la réalisation d'un État uniforme implique l'éradication des partis, syndicats, groupements, qui traduisent la diversité des Allemands. »

Pour terminer, je ne peux résister au plaisir de donner cette célèbre, et élégante, citation d'Alexis de Tocqueville sur la décentralisation : « C'est dans la commune que réside la force des peuples libres. Les institutions communales sont à la liberté ce que sont les écoles primaires sont à la science ; elles la mettent à la portée du peuple ; elles lui en font goûter l'usage paisible et l'habituent à s'en servir. Sans institutions communales, une nation peut se donner un gouvernement libre, mais elle n'a pas l'esprit de la liberté » (De la démocratie en Amérique, 1835, Iere Partie, chap. V).

Nicolas Rey Bèthbéder, professeur au lycée de l'Isle-Jourdain et au collège de l'Isle-en-Dodon.
Cette réflexion est extrait du buletin du syndicat occitan de l'éducation (SOE, bulletin de juin 2003)


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