"
Il faut substituer à la notion de salariat celle de sécurité
sociale professionnelle ". Cette phrase a-t-elle été
proclamée par la CGT réformée ou l'aile droite
du PS ? Non, elle fut prononcée Jean- Louis Borloo, présentant
son projet de loi de cohésion sociale à l'Assemblée
Nationale. La gauche sociale libérale l'a rêvée,
Borloo l'a fait!
La sécurité
sociale professionnelle, tant vantée ces derniers temps
à gauche, sera donc incarnée par " un contrat
intermédiaire ", signé auprès d'agences
de reclassement (au statut indéterminé), financées
partiellement par l'UNEDIC et garantissant un revenu équivalent
au salaire pendant dix huit mois, le temps de proposer aux victimes
des licenciements formation et emploi. Car en même temps,
les règles de licenciement seront " assouplies "
pour faciliter les " mutations des entreprises ".
Cette annonce
s'appuie sur les conclusions du rapport Cahuc-Kramarz qui, partant
du même diagnostic que le très libéral rapport
Camdessus, propose des solutions plus douces que la déréglementation
brutale du code du travail. Les auteurs proposent même de
supprimer le CDD pour assurer l'égalité des salariés
et de préserver le CDI avec taxation de 1,6 % des salaires
bruts en cas de licenciement, moyennant la suppression de l'obligation
de reclassement, transférée à une "
sécurité sociale professionnelle ". Celle-ci
doit organiser la mobilité des salariés et l'acquisition
de nouvelles qualifications accompagnant les restructurations.
Le droit du travail doit à la fois pouvoir assurer la mobilité,
détruire les barrières à l'entrée
dans les professions " protégées " et
" sécuriser les trajectoires professionnelles "
grâce au suivi individuel des chômeurs par le service
public de l'emploi.
Récupéré
par les moins hétérodoxes d'entre eux (c'est un
euphémisme), le thème de la sécurité
sociale professionnelle a en vérité mûri sous
la plume de nombreux économistes plutôt classés
" à gauche " et parfois même " très
à gauche ". Il prolonge les conclusions de trois rapports
(Boissonnat, Supiot, Belorgey), invitant à une refonte
du droit du travail. Ce thème, très en vogue parce
qu'il donne l'impression de donner des droits aux exclus, n'en
reste pas moins extrêmement ambigu. Il part du présupposé
que la flexibilité de l'emploi est une nécessité
et que les travailleurs sont condamnés à devenir
des intermittents, partageant leur temps entre l'emploi et la
formation. Des " marchés transitionnels " doivent
alors organiser la permanence des droits sociaux hors des périodes
d'emploi et une formation individualisée visant à
" égaliser les capacités " d'accéder
à nouveau à l'emploi. Une telle discrimination positive
en matière de politique sociale s'incarne déjà
dans le Plan d'Action pour le Retour à l'Emploi (assorti,
rappelons-le, de sanctions en cas de refus des emplois proposés
aux chômeurs).
Rendons ici
à César ce qui appartient à César.
L'inventeur de la sécurité sociale professionnelle
est Paul Boccara, le théoricien communiste du Capitalisme
Monopoliste d'Etat, à travers le slogan de la " sécurité
emploi-formation ". Ses réflexions nourrirent au PCF
le débat sur le " nouveau statut de l'actif "
devant se substituer au statut traditionnel du salarié.
On comprend alors mieux que les dirigeants de la CGT, lointainement
influencée par certaines influences de jeunesse, ait pu
succomber aux charmes d'une " réforme " dont
l'ambiguïté sera sans nul doute saisie telle une aubaine
par la droite libérale pour défaire le droit du
travail.
Nous restons
pour notre part méfiant à l'égard de nouvelles
modes qui, des fonds de pension " socialement responsables
" à la sécurité sociale professionnelle,
cherchent simplement à atténuer la violence sociale
d'un capitalisme actionnarial qu'on éviterait désormais
de condamner. L'expérience des intermittents du spectacle
invite même plus qu'à la mesure. L'entreprise n'a
en effet d'intérêt à la sécurité
sociale professionnelle que pour autant que le travailleur contribue
à lui procurer de la plus-value, a fortiori à la
tâche ou au projet. Si tel n'était plus le cas (par
exemple en cas de mévente), ou si le régime de sécurité
sociale professionnelle devait s'avérer déficitaire,
nul doute que la pression patronale conduirait à réduire
la contribution des entreprises, à durcir les conditions
d'accès au revenu permanent d'intermittent du travail et/ou
à en abaisser le montant.
Liêm
Hoang-Ngoc (Maître de conférences à l'Université
de Paris I Publié dans Politis, 16 décembre 2004
source : SocialMars