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Décembre 2003

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Débat national, Ecole...

Grand débat ou grand bluff?


Ainsi 15.000 débats sur l'avenir de l'école vont ils fleurir jusqu'au 17 janvier 2004 sous les préaux de la République ! "Si le débat reflète correctement ce que les Français pensent, le gouvernement en tiendra compte". Ce propos tenu par Claude Thelot, Président de la Commission Nationale du Débat, dans une interview au Monde (14.11), ne manquera pas de laisser perplexe tous ceux qui s'exercent déjà ou vont s'exercer pendant les deux demi journées prévues à cet effet au " grand débat " sur l'école.

Nous voilà prévenus, il s'agit de débattre et de penser correctement, car penser incorrectement ne servirait à rien. Mais M. Thelot et sa commission d'experts et de personnalités ont pensé à tout : ils ont rédigé 22 fiches à destination des établissements pour les 22 sujets prévus au menu du débat. La lecture de ces fiches, surtout celles qui concernent les grands enjeux du débat et les sujets sensibles, est tout à fait édifiante sur le "penser correct" auquel nous sommes conviés. Sous couvert d'être des adjuvants utiles pour ouvrir le plus largement la réflexion (ce que donnerait à penser la profusion de questions proposées), il s'agit en réalité d'un exercice que l'on qualifiera, selon, de subtil ou de grossier, pour encadrer la pensée.

Deux exemples. Lisons attentivement la fiche n° 1 qui porte sur les "valeurs de l'école républicaine". On y apprend, avec quand même un peu d'étonnement, que pour la commission, les valeurs de l'école républicaine ne sont pas exactement celles de la république. Ainsi parmi les sept valeurs clefs retenues, rien sur la "solidarité", encore moins sur la "fraternité", pas plus que sur "l'égalité des droits" pour tous. Sortent comme principaux gagnants de la sélection opérée : "la liberté de l'individu, valeur fondamentale de l'école républicaine" et bien entendu "l'égalité des chances", dont on devrait s'étonner plutôt qu'elle ait remplacée depuis deux ou trois décennies déjà, le droit à "l'égalité des droits" dont un "droit à l'éducation", qui fasse obligation à la communauté nationale de faire "réussir intégrer" tous ses enfants. Les grandes valeurs fondatrices du pacte républicain et de son exercice démocratique et social sont ainsi passées à la trappe sans état d'âme apparent. Autant dire qu'il est dit dans ce non dit que c'est désormais dans le cadre d'une république néo libéralisée qu'il faudra réfléchir pour réajuster "correctement" l'école à son siècle !

Pour qui n'aurait pas bien compris le nouvel axiome du politiquement correct, il est rappelé dans la fiche trois : "vers quel type d'égalité l'école doit elle tendre ?" que la "compétition scolaire" est un dogme auquel il ne convient pas de toucher. Simplement, est il précisé : "il faut s'interroger sur ce que l'école doit faire vis à vis des vaincus de la compétition scolaire". Et de suggérer, "de compenser l'inégalité des performances scolaires" . Ce qui revient à inventer ou renforcer ce qu'on pourrait appeler un traitement humanitaire, à défaut d'un traitement démocratique et humanisant pour les "malchanceux" de l'inusable égalité des chances.

Autre exemple : la fiche n° 15 "comment lutter efficacement contre la violence et les incivilités ?". Là encore, il est posé comme un dogme que ce sont "les professeurs qui se confrontent aux violences et incivilités" abondamment rappelées avec force chiffres et statistiques. Il n'est pas venu à l'idée de nos experts de la commission que la violence à l'école pourrait être largement partagée, et que les violences de l'école : violence de la compétition maintenant généralisée, violence du mensonge démocratique, violence de la stigmatisation des exclus, violence des évaluations, qui déqualifient les personnes et orientent par l'échec, pourraient valoir largement "les violences des - jeunes", et qu'il pourrait y avoir à cet égard des rapports de causes à effets entre les unes et les autres. Lorsque le texte évoque la possibilité d'une violence interne au système éducatif, elle est réduite à la portion congrue d'une "mauvaise adaptation à des publics hétérogènes" ou bien "au laxisme de l'institution, c'est à dire à son incapacité à imposer ses valeurs" (on sait lesquelles !).

Ainsi sur les grands thèmes qui devraient servir à redéfinir et à refonder l'école républicaine, en cohérence avec un exercice démocratique qui soit autre chose qu'un mot sonore, les énoncés de la commission Thelot font preuve d'un singulier "laxisme" ou d'une révision à la baisse des exigences d'une pensée minimalement républicaine et tant soit peu objective. Bien sûr, rien n'oblige ceux qui entendent s'engager dans une réflexion et des propositions sensées à ne pas exercer leur esprit critique et à accepter les termes d'un débat aussi biseauté. Mais dans un contexte de morosité générale et du scepticisme évident qui règne dans les établissements, il est à craindre que "le grand débat" ne tourne à la cérémonie officielle qui produira in fine le quantum de politiquement et scolairement correct, adoubé d'un brevet de démocratie participative, nécessaire au projet de nouvelle loi d'orientation dont le parlement doit se saisir l'année prochaine.

Mais il n'est pas sûr qu'un grand débat qui aurait tourné au grand bluff ne soit pas encore une façon d'affaiblir un peu plus toutes les parties concernées. A cet égard, "la grande question", manquante, aurait dû être : faut il attendre la permission de l'Etat éducateur pour débattre librement de l'avenir de l'école ? N'est il pas de la responsabilité de l'ensemble des forces vives de la société civile, voire politique, concernée par la crise de l'éducation de prendre l'initiative de faire oeuvre d'intelligence collective pour réorienter une politique aujourd'hui largement "sortie de ses gongs" ?

Bruno Mattéi Professeur de Philosophie à l'IUFM de Lille

Source: colloque pour le collège unique, Paris

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