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Télécharger en .doc / Télécharger en .rtf Débat national, Ecole... Grand débat ou grand bluff? |
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Ainsi 15.000 débats
sur l'avenir de l'école vont ils fleurir jusqu'au 17 janvier
2004 sous les préaux de la République ! "Si le débat
reflète correctement ce que les Français pensent, le gouvernement
en tiendra compte". Ce propos tenu par Claude Thelot, Président
de la Commission Nationale du Débat, dans une interview au Monde
(14.11), ne manquera pas de laisser perplexe tous ceux qui s'exercent
déjà ou vont s'exercer pendant les deux demi journées
prévues à cet effet au " grand débat "
sur l'école. Nous voilà
prévenus, il s'agit de débattre et de penser correctement,
car penser incorrectement ne servirait à rien. Mais M. Thelot
et sa commission d'experts et de personnalités ont pensé
à tout : ils ont rédigé 22 fiches à destination
des établissements pour les 22 sujets prévus au menu du
débat. La lecture de ces fiches, surtout celles qui concernent
les grands enjeux du débat et les sujets sensibles, est tout
à fait édifiante sur le "penser correct" auquel
nous sommes conviés. Sous couvert d'être des adjuvants
utiles pour ouvrir le plus largement la réflexion (ce que donnerait
à penser la profusion de questions proposées), il s'agit
en réalité d'un exercice que l'on qualifiera, selon, de
subtil ou de grossier, pour encadrer la pensée. Deux exemples. Lisons
attentivement la fiche n° 1 qui porte sur les "valeurs de l'école
républicaine". On y apprend, avec quand même un peu
d'étonnement, que pour la commission, les valeurs de l'école
républicaine ne sont pas exactement celles de la république.
Ainsi parmi les sept valeurs clefs retenues, rien sur la "solidarité",
encore moins sur la "fraternité", pas plus que sur
"l'égalité des droits" pour tous. Sortent comme
principaux gagnants de la sélection opérée : "la
liberté de l'individu, valeur fondamentale de l'école
républicaine" et bien entendu "l'égalité
des chances", dont on devrait s'étonner plutôt qu'elle
ait remplacée depuis deux ou trois décennies déjà,
le droit à "l'égalité des droits" dont
un "droit à l'éducation", qui fasse obligation
à la communauté nationale de faire "réussir
intégrer" tous ses enfants. Les grandes valeurs fondatrices
du pacte républicain et de son exercice démocratique et
social sont ainsi passées à la trappe sans état
d'âme apparent. Autant dire qu'il est dit dans ce non dit que
c'est désormais dans le cadre d'une république néo
libéralisée qu'il faudra réfléchir pour
réajuster "correctement" l'école à son
siècle ! Pour qui n'aurait
pas bien compris le nouvel axiome du politiquement correct, il est rappelé
dans la fiche trois : "vers quel type d'égalité l'école
doit elle tendre ?" que la "compétition scolaire"
est un dogme auquel il ne convient pas de toucher. Simplement, est il
précisé : "il faut s'interroger sur ce que l'école
doit faire vis à vis des vaincus de la compétition scolaire".
Et de suggérer, "de compenser l'inégalité
des performances scolaires" . Ce qui revient à inventer
ou renforcer ce qu'on pourrait appeler un traitement humanitaire, à
défaut d'un traitement démocratique et humanisant pour
les "malchanceux" de l'inusable égalité des
chances. Autre exemple :
la fiche n° 15 "comment lutter efficacement contre la violence
et les incivilités ?". Là encore, il est posé
comme un dogme que ce sont "les professeurs qui se confrontent
aux violences et incivilités" abondamment rappelées
avec force chiffres et statistiques. Il n'est pas venu à l'idée
de nos experts de la commission que la violence à l'école
pourrait être largement partagée, et que les violences
de l'école : violence de la compétition maintenant généralisée,
violence du mensonge démocratique, violence de la stigmatisation
des exclus, violence des évaluations, qui déqualifient
les personnes et orientent par l'échec, pourraient valoir largement
"les violences des - jeunes", et qu'il pourrait y avoir à
cet égard des rapports de causes à effets entre les unes
et les autres. Lorsque le texte évoque la possibilité
d'une violence interne au système éducatif, elle est réduite
à la portion congrue d'une "mauvaise adaptation à
des publics hétérogènes" ou bien "au
laxisme de l'institution, c'est à dire à son incapacité
à imposer ses valeurs" (on sait lesquelles !). Ainsi sur les grands
thèmes qui devraient servir à redéfinir et à
refonder l'école républicaine, en cohérence avec
un exercice démocratique qui soit autre chose qu'un mot sonore,
les énoncés de la commission Thelot font preuve d'un singulier
"laxisme" ou d'une révision à la baisse des
exigences d'une pensée minimalement républicaine et tant
soit peu objective. Bien sûr, rien n'oblige ceux qui entendent
s'engager dans une réflexion et des propositions sensées
à ne pas exercer leur esprit critique et à accepter les
termes d'un débat aussi biseauté. Mais dans un contexte
de morosité générale et du scepticisme évident
qui règne dans les établissements, il est à craindre
que "le grand débat" ne tourne à la cérémonie
officielle qui produira in fine le quantum de politiquement et scolairement
correct, adoubé d'un brevet de démocratie participative,
nécessaire au projet de nouvelle loi d'orientation dont le parlement
doit se saisir l'année prochaine. Mais il n'est pas sûr qu'un grand débat qui aurait tourné au grand bluff ne soit pas encore une façon d'affaiblir un peu plus toutes les parties concernées. A cet égard, "la grande question", manquante, aurait dû être : faut il attendre la permission de l'Etat éducateur pour débattre librement de l'avenir de l'école ? N'est il pas de la responsabilité de l'ensemble des forces vives de la société civile, voire politique, concernée par la crise de l'éducation de prendre l'initiative de faire oeuvre d'intelligence collective pour réorienter une politique aujourd'hui largement "sortie de ses gongs" ? Bruno Mattéi Professeur de Philosophie à l'IUFM de Lille Source: colloque pour le collège unique, Paris |