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Mettez vous en grève...

Le 22 mai 2003
Lettre ouverte à mes chers collègues .

C'est étrange ce métier d'enseignant. On a parfois l'impression de participer à la construction d'un être appartenant à notre groupe, à notre communauté, partageant un certain nombre de valeurs qui sont parties intégrantes de notre civilisation. Ces valeurs, je les nomme : liberté, égalité, fraternité. Quand j'étais gamin, ces mots n'avaient pas forcement un sens clair. C'est à dire pas le même sens que je leur prête aujourd'hui. Il est vrai que ma scolarité fut assez rapide. En classe de première j'avais déjà décidé que c'était dehors que l'on pouvait apprendre. J'ai rejeté l'école en tant qu'institution dans un mouvement d'humeur, d'adolescent.
Depuis, ces mots, ces valeurs, ont pris dimension toute autre. Ils constituent ce qu'il peut y avoir de commun, de fédérateur dans notre société. Cette liberté pose un grand nombre de problème. Ce doit être un sujet récurent en dissertation philosophique (je n'ai jamais pratiqué ce sport !).

Je retiendrais tout de même cette liberté d'accéder aux savoirs, aux connaissances que l'homme a produits. Cette liberté d'accéder à l'école. Il n'y a pas liberté puisqu'elle est obligatoire. Certes, mais pourquoi l'est elle devenue ? Je crois que c'est pour soustraire un certains nombre d'enfants aux appétits de certains artisans en quête de main d'œuvre bon marché ou de certains parents pauvres qui voyaient dans leur progéniture une possibilité de ramener deux sous pour qu'au moins ils ne coûtent rien à la maison.
C'est bien un certain Ferry, ministre de son état, qui a rendu l'instruction obligatoire. Cela fait 120 ans. C'était hier. L'idée avait déjà été évoquée pendant la révolution. Mais il avait fallu attendre près de 100 ans pour qu'elle devienne réalité. Cette école, bien que gratuite et laïque, fut une source de sélection, de discrimination, et un lieu de déterminisme social. Mais, à force de lutte, de combat, de conviction, elle est devenue ce qu'elle est. Loin d'être parfaite, mais tant que l'on continue à chercher, que l'on essaie, que l'on expérimente, cette école continue à vivre.

Je veux dire cette égalité qui est quand même un leurre. Y a t-il vraiment égalité des chances ? C'est vrai que le parcours est le même pour tous les élèves; mais nous savons bien que tous les coureurs n'ont pas le même matériel pour effectuer ce parcours. Certains chaussent des pointes mais d'autres semblent avoir des punaises dans leurs chaussures. Cependant, notre école laïque est identique pour tous. Les enseignants ont tous la même formation, les programmes sont identiques partout sur le territoire français, le parcours scolaire est identique jusqu'au collège pour chacun, les diplômes sont nationalement reconnus. Tout cela n'est pas qu'avantage. Mais on peut changer, modifier, réformer ce système.

Je désire tant cette fraternité. Cette école où j'ai vu des grands aider des petits dans des établissements fonctionnant en cycles peut être le ferment de cette fraternité. Elle ne peut exister que par dans la diversité. On ne peut être fraternel qu'avec un autre mais pas avec un alter ego. Cette fraternité ne me paraît pas naturelle. Elle est le fruit d'une éducation, la reconnaissance d'une culture. Elle est peut-être la raison de la civilisation. Elle est sans doute la cause de sa survie. Ecoutez ceux qui ont pu témoigner de leur survie dans les camps de la mort, fruit de la barbarie du siècle dernier. C'est le plus souvent cette fraternité qui les a sauvé de la mort ou de la folie.

C'est cette école là que je veux, à laquelle je veux participer, dans sa construction, qui sera une œuvre inachevée perpétuelle. C'est dans cette école que se trouve ma raison de travailler, ma raison d'être citoyen et d'œuvrer en tant qu'acteur dans ce monde.
Or, il se trouve que j'ai le profond sentiment que cette école là est en danger. J'ai peur que cette liberté, cette égalité et cette fraternité qui ornaient le fronton de mon école ne soient plus qu'un souvenir si les réformes en cours et celles qui suivront voient le jour. J'ai le sentiment que cette société de gestionnaires qui brillent aux USA, qui a envahie l'Angleterre, nous menace à notre tour. Il leur faut toujours plus d'argent à gérer dans leur pseudo économie. Ils prennent de l'argent et ils en font quoi ? De l'argent. A quoi bon….

J'ai décidé de me mettre en grève pour tenter de faire barrage à cette idéologie rampante qui nous menace. Pas de faire barrage avec mes mains ou mon corps, mais avec mon école. J'aimerais tant que vous m'aidiez. Cette école a tant besoin de nous, elle a tant besoin de solidarité et de fraternité.

Mardi 27 mai a lieu une journée nationale d'action contre les mesures Ferry avec une manifestation à 10 heures à la gare de Grenoble. Certains de vos collègues sont en grève depuis le 6 mai et ils sont fatigués.

Mettez vous en grève mardi et venez participer à cette manifestation.

D.


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